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Full text of "La Renaissance du Maroc; dix ans de protectorat"

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LA RENAISSANCE DU MAROC 



Dix ans de Protectorat 



1912-1922 



La 



Renaissance du Maroc 



Dix Ans de Protectorat 



Dessins de Henri Avelot, Etienne Bouchaud, Suzanne Crépin, 
Mammeri, J. de La Nézière, Albert Laprade. 




RÉSIDENCE GÉNÉRALE 
DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU MAROC 



RABAT 
Paris, 21, Rue des Pyramides 




LE MARÉCHAL LYAUTEY 

COMMISSAIRE RÉSIDENT GÉNÉRAL 
DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU MAROC 



LE XXI MARS MDCDXII 

LE TRAITÉ INSTITUANT LE 

PROTECTORAT DE LA FRANCE 

SVR LE MAROC 

ÉTAIT SIGNÉ A FEZ. 

LE V AVRIL MDCDXXII 

M. MILLER AND, 

PRÉSIDENT DE LA RÉPVBLIQUE FRANÇAISE, 

DÉBARQVAIT A CASABLANCA. 

DIX ANS SÉPARENT CES DEVX DATES. 

CE LIVRE A ÉTÉ RÉDIGÉ 

A L'OCCASION DV PREMIER DÉCENNAIRE, 

POVR MESVRER L'ŒVVRE ACCOMPLIE 

ET EN RENDRE TÉMOIGNAGE. 






PREMIERE PARTIE 
LE PASSÉ 




CHAPITRE PREMIER 
L'HISTOIRE DU MAROC 



C'est une bien curieuse histoire que celle du Maroc: terrible- 
ment confuse, chaotique, décourageante, si l'on entreprend d'en 
suivre les événements pas à pas; simple et merveilleusement conti- 
nue, si l'on sait la regarder d'assez haut. 



* * 



Elle se déroule dans un cadre assez nettement dessiné, et cette 
remarque, qui serait banale pour la plupart de nos pays d'Eu- 
rope, est ici fort importante. En Afrique, le cadre historique, 
tel que nous le concevons d'ordinaire, avec ses limites naturelles 
et son individualité géographique, est, en effet, une exception : 
en général, l'histoire des grands empires africains s'étale,avec plus 
ou moins d'ampleur et de régularité, dans le domaine imprécis 
des zones climatiques, s'arrête ou commence au désert, au steppe, 
à la forêt dense, — frontières qui, sur nos cartes à petite échelle, 
peuvent paraître bien tranchées, mais qui, sur le terrain, le sont 
beaucoup moins ; de là, ces empiétements brusques d'un empire 
sur l'autre, ces hégémonies éphémères, ces déplacements et ces 
refoulements de peuples, ces effondrements d'histoire qui nous 
déroutent. 

Le Maroc, lui, est vraiment un « pays » fort analogue au cadre 
des nations européennes. Au nord et à l'ouest, il donne sur la 



6 LA RENAISSANCE DU MAROC 

mer : bien mieux, sa côte atlantique est défendue par une barre 
redoutable, et sa côte méditerranéenne est renforcée d'un double 
rempart : des récifs en avant, le rude massif montagneux du Rif 
en arrière. Au sud, il est bordé par cet autre océan, le Sahara ; à 
Test, par les hautes barrières de l'Atlas. En somme, il ne commu- 
nique avec le reste du monde que par des seuils ou des passages, 
comme la trouée de Taza ou le détroit de Gibraltar. Par ces 
trouées et ces passages, le Maroc a parfois débordé hors de ses 
limites naturelles, comme ont fait la France, l'Italie ou même 
l'Angleterre ; mais ces crues n'ont jamais été qu'accidentelles, 
momentanées, et la véritable histoire du Maroc s'est toujours 
concentrée dans le moule qui lui avait été imposé par la nature. 

Au reste, ce n'est pas seulement par la mer, le désert ou la mon- 
tagne que le Maroc est séparé de l'Europe et des autres parties 
de l'Afrique : il s'en distingue encore par sa nature intime, son 
humidité plus abondante et plus régulière, la cohésion des diffé- 
rentes régions qui le composent, l'ensemble de ses ressources qui 
se complètent mutuellement, les occupations et les coutumes de 
ses habitants. 

Tout, autour de lui et en lui-même, concourt à l'isoler, à lui 
donner un rythme de vie particulier, à lui ouvrir une voie histo- 
rique à l'écart des grands courants. 

* 
* * 

Dans ce « pays » a vécu et vit toujours un « peuple ». 

Autrement dit, nous ne trouvons pas au Maroc, comme en tant 
d'autres régions de l'Afrique, un tourbillon de peuplades hété- 
rogènes, parlant des langues différentes et séparées les unes des 
autres par une hérédité de caractères ethniques, d'habitudes 
matérielles et de préférences morales. 

Il y a un type marocain, d'origine et de type essentiellement 
berbères, — un peuple qui comporte assurément quelques varié- 
tés (des blonds et des bruns, des râblés et des élancés), mais dont 
tous les membres gardent un air de famille et pendant longtemps 
ont parlé la même langue : la langue berbère. 

De quels grands rameaux humains s'est-il détaché, ce peuple ? 



DIX ANS DE PROTECTORAT / 

De quels points de l'horizon les différents éléments qui le com- 
posent sont-ils venus s'amalgamer dans le creuset marocain ? Il 
est bien difficile de le dire. L'Europe, l'Orient, le Sahara ont sans 
doute fourni chacun leur contingent. Peut-être même n'est-il pas 
besoin de recourir à de si lointains centres d'émission : pourquoi 
ne pas admettre que la source première est là, entre l'Atlas et la 
côte, dans une race proprement méditerranéenne? Il est certain, 
du moins, que, bien avant les invasions historiques venues du 
Nord, de l'Est ou du Sud, des hommes vivaient au Maroc. 

Bien mieux, il est probable que ces Marocains primitifs menaient 
une vie fort analogue à celle des Rifains ou des Zaïans d'aujour- 
d'hui, — une vie sédentaire ou nomade selon les régions, mais, 
dans tous les eas> une vie singulièrement rude, fruste, farouche- 
ment tendue à la conquête de ces deux biens : le profit matériel 
et l'indépendance. 

On devine ce que cette double tendance, maintenue à travers 
les siècles comme le fond même du tempérament de la race, a pu 
communiquer de vigueur et d'énergie à des hommes que la nature 
avait, par avance, solidement bâtis et doués d'une vive intelli- 
gence. Peu de peuples, dans l'histoire du monde, sont demeurés, 
en dépit des événements, aussi semblables à eux-mêmes, aussi 
attachés à leurs coutumes et à leurs institutions traditionnelles, 
aussi jaloux de leur vraie liberté. 

Les qualités qu'il fallait pour soutenir un tel rôle, — la vail- 
lance, le courage guerrier, le labeur patient, la prudence, — les 
Berbères du Maroc les ont poussées au plus haut degré, jusqu'à 
l'héroïsme et, de même que les frontières et les aptitudes écono- 
miques du pays avaient fait du Maroc une individualité géogra- 
phique,ees qualités foncières et perntanentes ont fait de ce même 
Maroc une forte individualité historique. 

* * 

Cette double résistance du pays et du peuple marocains aux 
influences et aux événements de l'extérieur, elle apparaît dès que 
le Maroc entre dans l'histoire. 

Les Phéniciens, gagnant de proche en proche, installent des 
comptoirs sur les côtes marocaines; les Carthaginois communi- 



8 LA RENAISSANCE DU MAROC 

quent à cette entreprise surtout commerciale une tournure poli- 
tique, étendent leur occupation, fortifient leurs ports, signent des 
traités avec les chefs berbères ; mais, en fin de compte, leur domi- 
nation ne dépasse pas les régions littorales, elle n'atteint pas le 
cœur du pays, elle laisse à peu près intactes les institutions et les 
mœurs. 

Les Romains, vainqueurs des Carthaginois, mieux organisés 
qu'eux et foncièrement conquérants, ont poussé plus avant. Après 
s'être contentés d'une sorte de protectorat, fondé sur des traités 
d'alliance et de commerce, ils ont essayé de faire du Maroc une 
véritable colonie, la Maurétanie Tingitane, dont la capitale était 
Tanger. 

Mais cette colonie, ils ne l'ont jamais euebien en mains; malgré 
de grands efforts militaires, ils n'ont guère pénétré dans les régions 
situées au sud de la ville actuelle de Rabat, leur élan s'est toujours 
brisé au pied des montagnes, et, même dans les parties officielle- 
ment soumises, les révoltes furent fréquentes. 

Il reste, sans doute, des traces relativement nombreuses de la 
domination romaine au Maroc, — des routes, des ruines, et même 
toute une ville, bien bâtie et située dans un cadre admirable, Volu- 
bilis ; mais ces traces sont beaucoup moins importantes, et sur- 
tout moins profondes, que dans le reste de l'Afrique du Nord : la 
civilisation romaine n'a fait que passer sur le Maroc, sans par- 
venir à s'y acclimater ; de même, le christianisme n'y a guère 
recruté d'adeptes. On peut dire que le Maroc, au contraire de tant 
de pays où se sont installés les Romains, n'a pas été « romanisé ». 

Aussi la domination romaine disparaît-elle du Maroc dès les 
premières manifestations de la décadence impériale. Au v e siècle 
de l'ère chrétienne, les Vandales ravagent les régions côtières du 
Maroc, sans rencontrer d'obstacles sérieux. 

L'Empire byzantin, qui prit dans l'Afrique du Nord la succes- 
sion de l'Empire romain, n'occupa guère que Tanger et Ceuta. En 
somme, vers le vn e siècle, le Maroc avait déjà risqué, à plusieurs 
reprises, de se voir absorber par les diverses hégémonies méditer- 
ranéennes ; mais les énergies réunies de son sol et de son peuple 
avaient résisté à ces flots pourtant puissants et neutralisé leur 
influence. 



DIX ANS DE PROTECTORAT & 



Voici qu'au vn e siècle, au lendemain de ce long effort de résis- 
tance, une autre vague déferle de l'Orient : c'est l'invasion arabe. 
Exercera-t-elle, sur le Maroc, une action plus profonde que les 
autres ? 

Elle est, certes, bien redoutable. Elle est constituée par un 
peuple intrépide, séduisant aussi, magnifiquement brave, bril- 
lant de cœur et d'esprit. Elle suit une direction commandée par 
la nature, une voie qui lui est déjà familière. Elle n'est plus pro- 
voquée par le simple désir d'expansion d'un empire commercial 
et militaire : c'est toute une race qui s'est vouée à la guerre sainte 
et conquiert pour convertir. Il semble bien difficile qu'on IuL 
puisse résister. 

Le premier assaut, — un assaut de surprise, — au vn e siècle, 
lui donne toute l'Afrique du Nord, y compris le Maroc ; mais un 
soulèvement, dirigé par le berbère Koceila, puis par une femme,. 
la Kahenah, la lui enlève. Au début du vm e siècle, les Arabes 
réoccupent le Maroc,y laissent des garnisons et des missionnaires; 
mais les Marocains ne sont soumis qu'en apparence et fort peu 
d'entre eux acceptent l'Islamisme. 

Pour s'attacher les irréductibles, les Arabes les entraînent à la 
conquête de l'Espagne, puis de la France ; mais l'affaire tourne 
mal : la défaite de Poitiers affaiblit les Arabes et surtout diminue 
leur prestige, leur joug paraît insupportable, les musulmans qu'ils 
ont formés se retournent contre eux, leur reprochent l'impureté 
de leur foi et de leurs mœurs. Et tout cela aboutit à une révolte 
générale : les Arabes sont vaincus ; le Maroc, une fois de plus, 
recouvre son indépendance et son individualité. 

Pourtant, si le Maroc a traversé cette crise très grave sans chan- 
ger sensiblement de caractère, il n'est pas moins vrai qu'elle a. 
laissé en lui des tendances fort nouvelles, qui commanderont dé- 
sormais toute son histoire. 

Le Maroc a rejeté l'influence arabe, mais il a gardé l'Islam. 
Sans doute, tous les Marocains ne sont-ils pas encore musulmans ; 
sans doute aussi tous ces nouveaux convertis mêlent-ils à leur foi 
bien des éléments étrangers au pur dogme islamique ; mais ce qu'ils 



10 LA RENAISSANCE DU MAROC 

importe de retenir, c'est que l'Islam est et tend de plus en plus à 
devenir entre leurs mains une arme défensive et offensive. Défen- 
sive, elle renforce leur passion de l'indépendance et leur penchant 
à la xénophobie, elle les oppose plus franchement que jamais et, 
pour ainsi dire, avec l'apparence d'une logique nouvelle, aux étran- 
gers qui les menacent, chrétiens, païens, voire coreligionnaires 
insuffisamment purs. Offensive, elle favorise, aux dépens de ces 
mêmes adversaires,les goûts d'expansion que les Arabes ont éveil- 
lés dans Tâme berbère, et nous allons voir le Maroc, une fois déli- 
vré de l'invasion arabe, entreprendre pour son compte d'auda- 
cieuses conquêtes, mener l'assaut dans tous les sens, bondir hors 
de ses frontières naturelles : au nord, au delà du détroit de Gibral- 
tar ; à l'est au delà de la trouée de Taza ; au sud, au delà des 
cols de l'Atlas et du désert ; bientôt même à l'ouest, en pleine mer. 

Or, pour marcher au combat, il faut un chef, un chef unique. 
Le peuple marocain, éparpillé jusque là en groupements farou- 
chement individualistes, se resserre, se résigne à l'unité, se donne 
une tête, et, dès le vin e siècle, on peut parler d'un empire marocain. 

Voilà surtout ce que l' Islam a fait du Maroc. 

* * 

Empressons-nous d'ajouter qu'il ne faut pas prendre à la lettre 
ce terme d'unité marocaine. Il n'y a rien là qui puisse rappeler la 
patiente et solide formation de l'unité française, par exemple, 
ce long travail de soi sur soi, comme dit Michelet, cette fusion 
d'un peuple et d'un pouvoir, qui font les grandes nations. Tout 
au plus, s'agit-il ici d'unifications successives, toujours fragiles 
sous les meilleures apparences de solidité, fort inégales en durée 
comme en étendue, et séparées par des périodes d'anarchie par- 
faite, par des retours violents à l'individualisme originel. 

C'est ainsi que, durant les dix siècles qui suivent le refoule- 
ment définitif de l'invasion arabe,des dynasties relativement nom- 
breuses se transmettent et souvent se partagent l'empire maro- 
cain ; l'empire marocain lui-même, selon le degré de puissance de 
ces dynasties, s'enfle de façon démesurée ou se rétrécit misérable- 
ment. Et c'est par là que l'histoire du Maroc est compliquée,, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



11 



même quand on entreprend, comme nous allons le faire, de la 
réduire aux dynasties les plus marquantes et aux événements les 

plus gros. 

Vers la fin du vin e siècle, un descendant d'Ali, gendre du pro- 




Fe» au xvn« siècle (d'après one gravure ancienne). 

phète,Idriss,échappe au massacre de sa famille et vient se réfugier 
au Maroc, dans le Zerhoun : les tribus berbères du Zerhoun le 
reconnaissent pour chef et bientôt son autorité s'étend sur une 
grande partie du Maroc et jusqu'à Tlemeen ; il est le fondateur de 
la dynastie des Idrissidcs (ix e et x e siècles) et sa tombe,à Moulay- 
Idriss, est devenue un lieu de pèlerinage en quelque sorte national. 



12 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Son fils, Idriss II, toujours soutenu par les tribus berbères, agran- 
dit l'empire et fonde la ville de Fez, dont il fait un foyer d'art et 
de culture islamique. Mais, à sa mort, le pouvoir se divise entre 
ses enfants, au moment même où le Maroc est menacé au nord par 
les Omméiades d'Espagne, à l'est par les Fatimides dont l'empire 
allait de l'Egypte à la Moulouya : ballottés entre les Omméiades 
et les Fatimides, les derniers Idrissides s'affaiblissent de plus en 
plus, perdent peu à peu leurs domaines et finissent par être chas- 
sés de Fez. A la faveur de ces troubles, les tribus berbères revien- 
nent à leurs rivalités locales et divers royaumes s'élèvent sur les 
ruines de l'empire idrisside. 

Au cours de ces luttes, certaines tribus avaient été refoulées, 
soit dans les montagnes, soit dans le désert ; elles avaient puisé, 
dans la vie rude que ce changement leur imposait, une vigueur 
nouvelle et un goût plus vif de l'aventure. L'une d'elles, notam- 
ment, se groupe autour d'un missionnaire musulman, fonde dans 
un îlot du Sénégal un couvent fortifié ou « ribat » et organise très 
méthodiquement des expéditions qui tiennent à la fois de la 
guerre sainte et de la razzia : ces hommes du ribat (Merabtine, 
nom dont les Français ont tiré le mot marabout et les Espagnols 
celui d' AlmoT avides) passent bientôt pour invincibles, ravagent 
les pays nègres qui bordent le Sahara, puis remontent vers le 
nord et reconstituent à leur profit l'empire marocain.Le grand nom 
de la dynastie, c'est Youssef-ben-Tachfine, en qui s'incarne à 
merveille la double origine religieuse et militaire des Almoravides: 
énergique et doux, austère et férocement ambitieux, ardent, infa- 
tigable, il établit sa capitale au pied de l'Atlas, dans une oasis qui 
reçoit le nom de Marrakech ; de là, il part à la conquête du Maroc 
septentrional et oriental, puis passe en Espagne. A la fin de son 
règne, son empire s'étendait de l'Ebre au Sénégal, de l'Atlan- 
tique àlaMitidja. 

Mais l'étendue même de cet empire devait être une cause de 
ruine pour la dynastie almoravide. Les successeurs de Youssef 
ne le valaient pas et, en moins d'un demi-siècle, ils succombèrent 
sous la poussée d'une autre dynastie berbère, celle des Almohades. 
Celle-là venait, non plus du désert, mais de la montagne : son fon- 
dateur, le marabout Ibn Toumert, petit homme étrange, difforme, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 13 

violent, réputé pour sa haute science et sa sainteté, prêcha d'abord 
par tout le Maroc la réforme des mœurs et le retour à la doctrine 
de l'unité divine (d'où le nom d'Unitaires El Mouahidin, Almo- 
hades, donné à ses partisans) ; puis, inquiété par les Almoravides, 
dont il sapait l'autorité, il se retira dans son village natal, à Tim- 
mel, dans le Haut- Atlas, s'y donna comme le Mahdi, organisa une 
armée et marcha sur Marrakech. Il fut battu, mais son disciple 
préféré, Abd-el-Moumen, lui succéda : doué d'éminentes qualités 
morales et administratives, il se procura d'abondantes ressources 
financières en réorganisant les impôts, créa une flotte, mit sur 
pied une puissante armée, composée d'Européens, de Berbères et 
de nègres du Soudan et fortement disciplinée ; ainsi outillé, il ren- 
versa sans peine la dynastie almoravide et son empire s'étendit 
bientôt de l'Atlantique à Tripoli, du Sahara aux frontières de la 
Castille. L'un de ses successeurs, Yacoub-el-Mansour, consolida ce 
domaine et surtout l'orna de splendides monuments : la grande 
mosquée de Séville, la Koutoubia de Marrakech, la Tour Hassane 
de Rabat, des médersa, des fondouks, des hôpitaux, etc., tous 
remarquables par leur vigueur et leur sobre élégance. Mais, comme 
l'empire Almoravide, l'empire Almohade est trop vaste pour être 
durable; dès le début du xm e siècle, livré à des mains trop faibles, 
il tombe, pour ainsi dire, en morceaux : l'Espagne lui échappe 
entièrement et, dans l'Afrique du Nord, trois royaumes, ceux de 
Tunisie, de Tlemcen, de Fez, s'élèvent sur ses ruines. 

Menacés de toutes parts,les derniers Almohades avaient accepté 
l'alliance d'une tribu nomade du Tafilelt, les Beni-Merine, qui, 
fatigués de la vie du désert, était venue chercher fortune dans 
la vallée de la Moulouya. Mais ces alliés ne tardèrent pas à se mon- 
trer plus dangereux qu'utiles : ils fondèrent une nouvelle dynas- 
tie, celle des Mérinides, et reconstituèrent, pour leur compte, 
l'empire almohade. Puis, une fois maîtres de l'Afrique du Nord, 
ils profitèrent de leur situation maritime pour se donner une flotte 
exceptionnellement importante, et les exploits de leur corsaires 
firent régner la terreur dans tout le bassin méditerranéen. Il est 
vrai que les profits de cette lutte sauvage furent consacrés, pour 
une bonne part, à des fondations pieuses et à la construction de 
monuments charmants (notamment des médersa de Fez), infini- 



14 LA RENAISSANCE DU MAROC 

ment harmonieux, délicats, aimables, et qui semblent refléter une 
civilisation souriante. En réalité, les beaux jours furent relative- 
ment courts pour les Mérinides : vers le milieu du xiv e siècle, leur 
autorité, dénuée du prestige religieux qui avait élevé et sou- 
tenu les dynasties précédentes, était partout battue en brèche. 
Pour comble, les États chrétiens, que la « course » avait vive- 
ment irrités, profitaient de l' affaiblissement des Mérinides, non 
seulement pour se débarrasser de la tutelle marocaine, mais 
pour prendre pied au Maroc : à la fin du xv e siècle, les prin- 
cipaux points de la côte étaient occupés par les Espagnols et les 
Portugais. 

Jamais, depuis l'invasion arabe, la situation du Maroc n'avait 
été aussi grave : après avoir étendu sa domination au delà du 
détroit de Gibraltar, de l'Atlas et du désert, voici que le Maroc 
était menacé jusque dans son existence d'empire indépendant et 
que des étrangers, bien pis, des infidèles méprisables, préten- 
daient rançonner les populations et parler en maîtres ! Ce fut, par 
tout le pays, un soulèvement, un réveil des vieilles idées de guerre 
sainte : une renaissance de l'Islam s'annonce de toutes parts ; de 
pieux personnages, saints ou marabouts, dont les tombeaux véné- 
rés sèment aujourd'hui de taches blanches la campagne maro- 
caine, parcourent les villes et les tribus, haranguent la foule qui 
les écoute avidement, prêchent à la fois le retour à la pure doctrine 
musulmane et la haine de l'étranger. 

Les Mérinides furent les premières victimes de ce violent mou- 
vement : le prestige religieux qui leur manquait, on le trouva dans 
un groupe de Chérifs, ou descendants du Prophète par les femmes, 
que les persécutions avaient refoulé dans le désert et d'où sor- 
tit la nouvelle dynastie des Chérifs Saadiens. 

Une fois au pouvoir, les Chérifs Saadiens ne faillirent pas au 
rôle que la faveur populaire leur avait réservé : ils furent vraiment 
les héros de la guerre sainte. Vers la fin du xvi e siècle, la plupart 
des places fortes du littoral étaient libérées de l'occupation 
étrangère. Bien mieux, l'un des Saadiens, Ahmed-el-Mansour (le 
Victorieux), toujours sous couleur de guerre sainte, alla conqué- 
rir le Soudan, pourtant occupé par des populations en grande 
partie islamisées; il en rapporta d'immenses richesses, qui lui ser- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 15 

virent à embellir les villes du Maroc et à développer avec beau- 
coup de méthode les ressources agricoles et industrielles de son 
empire, ses institutions administratives et militaires, son gouver- 
nement central ou Maghzen.Le Maroc prenait figure d'Etat ; sans 
doute ne ressemblait-il que d'assez loin aux États d'Europe ; il 
constituait surtout, à l'exemple des Turcs, une sorte de fédération 
de tribus, avec une administration centrale chargée de diriger la 
politique générale et de grouper, au moment voulu, les ressources 
financières et militaires ; mais il y avait là un progrès considérable 
par rapport aux organismes informes des dynasties précédentes. 
Si l'on ajoute à cela que les Saadiens parvinrent à préserver leur 
empire de l'invasion turque, on s'attendra sans doute à ce que les 
populations marocaines leur aient été longuement fidèles. 

Pourtant,les Saadiens n'ont régné sur le Maroc que quelque cent 
ans. Ce même mouvement d'exaltation religieuse qui les avait 
élevés au pouvoir, les renversa, — sans doute parce qu'ils refusè- 
rent d'être des instruments dociles aux mains des marabouts, 
sans doute aussi parce qu'un mouvement de cette nature n'est 
capable que de violences et garde toujours une allure anarehique. 

Dans la seconde moitié du xvn e siècle, les marabouts réussirent 
donc à remplacer les Saadiens par une autre famille chérifienne, 
revêtue du même prestige religieux et réfugiée, elle aussi, dans le 
désert : les Alaouites, dont le Sultan actuel du Maroc, S. M. Mou- 
lay Youssef, est le descendant direct. Le choix était bon, d'ailleurs, 
et tout de suite cette dynastie produisit un grand souverain, 
Moulay Ismael.Moulay Ismael,quifut contemporain de Louis XIV 
et s'efforça de copier en tout le Roi Soleil, est une très curieuse 
figure : à la fois austère et fastueux, sobre et avide d'argent, pieux 
et féroce, d'une surprenante énergie, îl a accompli dans tous les 
domaines, politique, militaire, administratif, économique, artis- 
tique, une oeuvre énorme : il s'est donné un puissant instrument 
de guerre, la Garde Noire ; il a voulu faire de Meknés, sa capitale, 
une réplique de Versailles ; il a entretenu des relations actives 
avec de grands États européens, notamment avec la France (on 
sait qu'il a même demandé la main de la princesse de Conti, fille 
de Louis XIV et de M lle de Lavallière) ; il a, surtout, complète- 
ment libéré et pacifié le Maroc. 



16 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Ce relèvement du Maroc fut d'ailleurs tout passager ; sauf quel- 
ques sursauts, le Maroc, après Moulay Ismael, retombe dans le 
désordre, s'écarte obstinément du mouvement moderne, se mon- 
tre de moins en moins capable de résister aux attaques de l'Eu- 
rope. Or, vers le milieu du xix e siècle, ces attaques se précipitent 
et deviennent particulièrement menaçantes : au moment de la 
conquête de l'Algérie, les relations du Maroc et de la France, qui 
jusque là avaient été généralement bonnes, aboutissent à une rup- 
ture ; dans le même temps, les relations du Maroc et de l'Espagne, 
qui avaient toujours été mauvaises, marquent une aggravation 
d'hostilité. 

Malgré tout, la France, après la bataille de l'Isly, se contente 
de faire reconnaître sa domination en Algérie (1845), l'Espagne 
est arrêtée dans ses projets d'annexion par une intervention de 
l'Angleterre (1860), et le Sultan Moulay el Hassane rend même à 
l'empire marocain une solidité et un éclat dignes des plus beaux 
jours de son histoire. Mais la politique fort habile dont il use et qui 
consiste à neutraliser, en les opposant, les prétentions des diverses 
nations européennes, disparaît avec lui : dès le début du xx e siè- 
cle, les événements qu'il était parvenu à retarder éclatent avec 
violence. L'histoire du Maroc, dès lors, se mêle intimement à 
l'histoire de l'Europe, elle entre dans une période qui dure j usqu'en 
1912 et qu'on appelle ordinairement « la crise marocaine ». 

* 
* * 

Sous ces multiples changements, que nous venons de résumer 
à l'extrême, apparaît clairement une force permanente qui, selon 
les cas, rompt l'équilibre des événements, le maintient ou le réta- 
blit. Cette force permanente, cet élément fixe dans le tourbillon 
des événements, c'est le peuple marocain, avec sa passion de 
l'indépendance, son goût des profits assurés, son courage et sa té- 
nacité, sa volonté de durer, et c'est grâce à lui que l'histoire du 
Maroc, si tumultueuse et complexe en apparence, est en somme 
assez simple. 

Au vrai, il y aurait toute une révolution à tenter dans la façon 
d'écrire l'histoire du Maroc. A cette histoire on donne ordinaire- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 17 

ment pour axe la liste des souverains, la chronique des révolu- 
tions dynastiques ; autrement dit, on écrit, à la manière de Bos- 
suet, la suite des empires marocains et, par là, on n'aperçoit 
qu'une faible partie des faits importants, on juge d'après des mar- 
ques extérieures de force et d'unité, on tend à établir des liaisons 
factices entre les événements, on perd de vue les éléments essen- 
tiels de la causalité historique. 

Il conviendrait donc de partir, non plus des bergers, mais du 
troupeau: non plus des souverains et des dynasties, mais du peu- 
ple marocain, des tribus qui, selon les temps et pour des causes 
très nettes, pour des intérêts brutalement dessinés, — se sont res- 
serrées ou dispersées, soumises ou révoltées et dont l'action, si 
diverse, si profondément pénétrée d'individualisme, a fait de l'em- 
pire marocain tantôt un îlot misérable, entouré d'ennemis et pro- 
che de la ruine, tantôt un monde immense et redouté. 

Par malheur, cette histoire profonde du vieux Maroc, il sera 
bien difficile de l'écrire avec quelque précision : la vie passée des 
tribus n'a pas laissé de traces littéraires en dehors du bel ouvrage, 
déjà bien tardif, d'Ibn Khaldoun ; il n'en subsiste que des frag- 
ments, plus ou moins déformés, dans la mémoire des hommes ; on 
la devine plutôt qu'on ne la connaît. Mais il est bon de rappeler 
son importance : aujourd'hui encore, n'est-ce pas sous cet angle 
qu'il faut voir, pour la bien comprendre, l'histoire du Protectorat 
français ? 

G. Hardy 





CHAPITRE II 



GÉOGRAPHIE DU MAROC 



I 



Le Maroc est un pays de contrastes violents et nettement accu- 
ses : contrastes entre le Nord et le Sud, entre l'Ouest et l'Est, entre 
la plaine et la montagne. — Du reste, la superficie du Maroc étant 
à peu près égale à celle de la France, on comprend que la nature 
et l'homme ne soient point identiques d'un bout à l'autre delà 
contrée. 

On peut distinguer au Maroc plusieurs grandes régions, dont 
les caractéristiques dérivent de la nature du sot, de sa structure, 
de son relief, des conditions climatiques qui y régnent. 

Ce sont d'abord les massifs littoraux qui bordent la Méditerra- 
née et font face aux chaînes de l'Espagne méridionale ; les plaines 
du Rharb leur succèdent en bordure de l'Atlantique ; ils sont d'au- 
tre part séparés de T Atlas par la plaine du Sebou et de son affluent 
l'Inaouene. Ancien golfe marin, puis dépression lacustre comblée 
par les alluvions du fleuve, la plaine du Sebou conserve un faible 
relief jusqu'à une grande distance de la mer.Les plaines de Meknès 
et de Fès, interrompues ou limitées par des îlots montagneux 



20 LA RENAISSANCE DU MAROC 

comme le Tselfat, l'Outita, le Zerhoun, le Zalagh, atteignent déjà 
400 à 500 mètres. — En même temps que l'altitude augmente, la 
dépression se rétrécit et la plaine devient un couloir de plus en 
plus étroit jusqu'à Taza, où se trouve, à Touahar, le verrou qui 
ferme la trouée et relie les massifs littoraux à l'Atlas. 

Les plateaux du Maroc occidental s'étendent le long de l'Atlan- 
tique depuis l'embouchure du Sebou jusqu'à Mogador, de plus en 
plus larges à mesure qu'on s'avance davantage vers le Sud. Le 
relief s'élève graduellement, en pente presque insensible, avec 
une série de falaises ou de ressauts qui marquent le passage d'une 
formation géologique à une autre, ou d'une roche tendre à une 
roche plus résistante. Ces falaises sont grossièrement parallèles à la 
côte atlantique et en reproduisent les contours. La plaine côtière, 
large dé 60 à 80 kilomètres, s'élève peu à peu de 150 à 250 mètres, 
dominée de 100 mètres environ par la falaise du plateau intérieur, 
qui, à son tour, s'élève lentement de 300 à 600 et 700 mètres et 
dépasse même 1.000 mètres en certains points. 

L'Atlas Marocain se compose de trois grandes zones monta- 
gneuses de direction générale Sud-Ouest-Nord-Est. La chaîne 
principale, le Haut- Atlas,f orme sur 1.000 kilomètres une véritable 
muraille qui sépare le Maroc du Sahara. C'est au Sud de Marra- 
kech que se dressent les sommets les plus élevés du Haut-Atlas et 
de toute l'Afrique du Nord ; ils dépassent 4.000 mètres. — La partie 
orientale du Haut- Atlas conserve encore une altitude très grande 
jusqu'au Tizi-n-Talghemt, qui fait communiquer la vallée de la 
Moulouya avec celle du Ziz ; à partir de ce point, la chaîne s'abaisse 
rapidement ; elle s'infléchit vers le Nord-Est et se décompose en 
plusieurs séries de hauteurs distinctes, séparées par des plaines, 
qui vont se confondre avec l'Atlas Saharien d'Algérie. 

Le Moyen Atlas se soude au Haut-Atlas dans sa partie méri- 
dionale aux environs de Demnat. Encadré entre les plateaux 
marocains à l'Ouest et les plateaux oranais à l'Est, il a, lui aussi, 
dans beaucoup de ses parties, la forme d'une série de plateaux 
étages plutôt que d'une véritable chaîne. Il s'abaisse par des ter- 
rasses vers l'Ouest et le Nord du côté des plaines du Maroc occi- 
dental et de la vallée du Sebou, tandis qu'il a sa plus grande 
hauteur à l'Est au-dessus de la vallée de la Moulouya, qu'il sur- 






DIX ANS DE PROTECTORAT 21 

plombe directement avec des altitudes de plus de 3. 000 mètres. 

L'Anti- Atlas, relié au Haut- Atlas par le massif du Siroua, a une 
élévation à peu près uniforme de 1. 500 à 2. 000 mètres ; à l'ouest, 
il encadre avec le Haut-Atlas la vallée du Sous, qui a environ 
200 kilomètres de longueur ; à l'est, il disparaît sous les plateaux 
du Dra et du Tafilelt. 

Deux autres régions sont en quelque sorte extérieures au 
Maroc proprement dit. — C'est d'abord le Maroc oriental très 
différent du Maroc occidental ; il est la continuation des grandes 
steppes de l'Oranie ; ces steppes se poursuivent sans modification 
appréciable jusqu'à la Moulouya, dont la vallée supérieure s'insère 
entre le Haut- Atlas et le Moyen- Atlas. Ce sont ensuite les déserts 
sahariens, qui s'étendent au sud de l' Anti-Atlas et qui ne font pas 
non plus partie du véritable Maroc. 

On ne saurait donner de meilleure définition du Maroc au point 
de vue de la géographie physique que de l'appeler le versant atlan- 
tique de l'Afrique du Nord. Par suite de la disposition générale du 
relief, des chaînes très élevées l'isolent au Sud et à l'Est ; c'est ce 
qui fait l'importance politique et économique du couloir qui 
s'ouvre entre les massifs littoraux et l'Atlas et au débouché du- 
quel se trouvent Fès et Meknès. — Les régions véritablement 
vivantes du Maroc, les pôles d'attraction, doivent être cherchés 
dans les régions baignées par les deux mers qui l'encadrent,l' Atlan- 
tique et la Méditerranée. — Mais les pays voisins de la Méditerra- 
née sont/eux aussi montagneux et de pénétration diffî cile.L' Atlan- 
tique, au contraire,est bordé de plaines étendues et fertiles, du moins 
jusqu'aux régions où la latitude est trop méridionale et où les 
influences désertiques prédominent jusqu'au voisinage de la mer. 

Les influences climatiques agissent dans le même sens que les 
conditions du relief pour déterminer au Maroc des différences et 
même des oppositions tranchées. Sur le bord de la mer, les oscil- 
lations de température sont faibles entre l'été et l'hiver, entre le 
jour et la nuit. La côte est toujours noyée de brouillards ; il y 
règne une humidité constante ; l'égalité de température s'accom- 
pagne d'un état hygrométrique très élevé. Seul, le chergui, le vent 
d'Est, très analogue au sirocco, et qui présente les caractères du 
fôhn, vient de temps en temps détruire cette égalité et faire mon- 



22 LA RENAISSANCE DU MAROC 

ter la température en même temps qu'il abaisse l'état hygromé- 
trique. Le climat dans l'ensemble a quelques-uns des caractères 
du climat tropical. Mais les influences maritimes ne se font pas 
sentir très loin ; dès qu'on pénètre dans l'intérieur, les conditions 
changent du tout au tout ; au climat maritime succède un climat 
nettement continental. L'éloignement de la mer et l'influence de 
l'altitude s'additionnent. Les nuits sont froides et froids les hivers. 
Les saisons sont beaucoup plus tranchées, les températures plus 
élevées en été, plus basses en hiver. Si l'on excepte les régions 
immédiatement voisines du littoral, le Maroc répond bien à la 
définition qu'on en a parfois donnée : c'est un pays froid où le 
soleil est chaud. 

Le régime des pluies est à coup sûr dans l'Afrique du Nord le 
plus important de tous les phénomènes géographiques. La règle 
est que les pluies diminuent du Nord au Sud, au fur et à mesure 
que la part des vents d'ouest diminue et que celle des vents d'Est 
augmente. Elles diminuent également d'Ouest en Est, à mesure 
qu'on s'éloigne de l'Atlantique; mais, ici, le relief intervient pour 
compenser et au delà le déficit. Les versants montagneux où les 
rebords de plateaux tournés vers le Nord et l'Ouest seront donc 
marqués par une recrudescence des pluies, tandis que les versants 
Sud et Est, les plaines intérieures, les régions plus ou moins abri- 
tées des influences maritimes seront beaucoup moins bien par- 
tagés, — Le Maroc, au point de vue pluviométrique, comprend : 
1° une zone très pluvieuse, recevant plus de 80 centimètres de 
précipitations, comprenant l'angle Nord-Ouest des massifs litto- 
raux et les régions du Moyen-Atlas et du Haut-Atlas exposées 
aux vents humides ; 2° une zone moyennement pluvieuse, recevant 
plus de 40 centimètres d'eau, qui comprend la partie septentrio- 
nale des plaines du Maroc occidental, lès régions de Meknès et 
de Fès ; 3° une zone peu pluvieuse (plus de 20 centimètres) corres- 
pondant à la partie méridionale des plaines du Maroc occidental 
et à la partie Nord du Maroc oriental ; 4° une zone très peu plu- 
vieuse (moins de 20 centimètres), formant un îlot annulaire dans 
la région de Marrakech et comprenant toutes les régions saha- 
riennes et steppiennes qui s'étendent au Sud du cap Guir et à 
l'Est de la Moulouya. — La rosée, la Miusla, est un phénomène 



DIX ANS DE PROTECTORAT 23 

essentiel du climat du Maroc occidental ; elle est d'une abondance 
extrême dans la région voisine de l'Atlantique, où elle modifie 
d'une manière notable les conditions de la végétation spontanée 
et des cultures. 

Le Maroc a un régime de pluies d'hiver nettement caractérisé : 
la saison pluvieuse commence en novembre et finit en mars ou 
avril ; les mois d'été n'ont que des pluies rares et insignifiantes. 
Les pluies sont en général des averses violentes, qui se répartis- 
sent sur quelques mois, mais tombent en quelques jours par mois, 
en quelques heures par jour. Elles sont très irrégulières et subis- 
sent d'une année à l'autre de très notables variations. Dans les 
montagnes, les précipitations se produisent sous forme de neige ; 
au-dessus de 2. 000 mètres, la neige se maintient 6 à 8 mois ; en 
fondant pendant la saison sèche, elle prolonge en quelque sorte 
la saison humide, alimente le's fleuves et les sources,- vivifie les 
pâturages. Cependant les cours d'eau du Maroc, comme ceux 
d'Algérie et de Tunisie, sont à peu près à sec à la fin de l'été, sauf 
le Sebou, l'Oum-er-Rbia et la Moulouya. Le Moyen- Atlas est le 
château d'eau du Maroc, non seulement parce que c'est la région 
la plus arrosée et la plus enneigée, mais aussi parce qu'il est com- 
posé presque entièrement de calcaires fissurés, qui restituent les 
eaux à la bordure en sources vauclusiennes dont quelques-unes, 
comme celles du Sebou et de l'Oum-er-Rbia, sont parmi les plus 
belles du monde.— Ce n'est pas le Sebou, comme onl'a dit parfois, 
mais l'Oum-er-Rbia, qui est le fleuve le plus considérable du 
Maroc, tant pour le débit moyen (60 mètres cubes à la seconde) 
que pour le débit d'étiage (35 mètres cubes). 

Les pluies sont le facteur essentiel qui détermine le caractère 
de la végétation. — Quelques centimètres de pluie de plus ou de 
moins, et e'est la forêt, la steppe ou le Sahara. — Les noms mêmes 
de Tell, de steppe et de Sahara sont surtout des désignations 
botaniques. Les essences principales qui constituent la forêt 
marocaine sont des chênes, chêne-liège, chêne-vert, chêne-zéen, 
et des conifères, le cèdre, le pin d'Alep, le thuya, le genévrier. — 
Le chêne-liège occupe la grande forêt de Mamora. Le cèdre peuple 
de beaux massifs dans le Moyen-Atlas. De Mogador à Agadir, un 
arbre spécial au Maroc, l'arganier, qui a l'aspect d'un olivier épi- 



24 LA RENAISSANCE DU MAROC 

neux, forme des peuplements très clairs, soit seul, soit en mélange 
avec le thuya et le genévrier. Les grandes plaines du Maroc occi- 
dental où la culture et le pâturage ont contribué à faire dispa- 
raître la végétation forestière sont presque partout entièrement 
déboisées ; dans les parties incultes, le sol est couvert de plantes 
bulbeuses, de férules, de graminées et de légumineuses; le palmier- 
nain couvre de vastes espaces, remplacé par le jujubier dans les 
régions plus sèches. 

Le Tell passe par une série de transitions et de gradations à la 
steppe dont la végétation est composée d'espèces coriaces peu 
nombreuses, aptes à résister à la fois au froid et à la chaleur. Dans 
le Maroc occidental, la steppe occupe toute la zone intérieure des 
plaines situées à une certaine distance de la mer et où les pluies 
de l'Atlantique ne parviennent plus qu'en faible quantité. — 
Partout où il tombe moins de 20 centimètres de pluie on entre 
nettement dans les régions sahariennes, qui, au Maroc comme ail- 
leurs, sont presque entièrement dépourvus de végétation en dehors 
des points ou lignes d'eau qui constituent les oasis. 

Ce sont ces divers éléments, le relief, le climat, la végétation, qui 
font la beauté et la variété des paysages marocains. Si l'on essaie 
de se rendre compte des principaux traits qui les caractérisent, 
on voit que leur charme est fait en grande partie du contraste 
entre les régions cultivées, irriguées ou boisées et les vastes espaces 
vides et déserts. Marrakech, entourée de sa palmeraie, produit 
une impression délicieuse lorsqu'on a traversé pour y parvenir de 
mornes solitudes. Dans le Tell même, ce sont de véritables oasis 
que les vergers de Taza, de Sefrou, du Zerhoun ; Meknès et Fès 
s'entourent aussi d'un cadre de verdure au milieu d'un pays dénu- 
dé. C'est ensuite, en raison de la disposition du relief, la prodigieuse 
ampleur des perspectives qui s'étendent fréquemment sur plu- 
sieurs centaines de kilomètres. Mais là n'est pas sans doute encore 
le plus grand élément de beauté des paysages marocains : c'est 
la splendeur des aurores et des crépuscules, l'éclat des jours et la 
douceur des nuits ; cette joie de voir la lumière dont parle Homère, 
joie inconnue aux habitants des pays brumeux du Nord. « On 
trouve dans l'Afrique du Xord, a dit le colonel Romieux, d'admi- 
rables modèles de nu topographique, posant sous une lumière 




Georges Hure 




>eorge; 



III.ARABOPHONES 
BERBÉROPHONES 



Ain°Sef>a 




\ ^olomb'-Bèchar 



Georges Hure. 




Georges Hure 



DIX ANS DE PROTECTORAT 25 

merveilleuse. » Le Zerhoun fermant l'horizon de Meknès rappelle 
les monts albains vus de la Campagne romaine. — Le paysage qui 
se développe pendant la montée à Meknès rappelle certaines vues 
de l'Ombrie, par exemple le panorama de Pérouse. Et que dire 
de l'extraordinaire paysage lunaire qu'on a sous les yeux de la ter- 
rasse d'Ito : à l'infini s'étend la plaine nue, bleuâtre, profondé- 
ment ravinée, avec, çà et là, des cônes éruptifs et des pustules vol- 
caniques. A quelques kilomètres de là, c'est la forêt de cèdres, 
avec ses eaux courantes, où vivent les truites, ses gazons alpins 
parsemés de pivoines, surtout ses arbres magnifiques qui, dans 
cette Afrique du Nord où les belles forêts sont si rares, rappellent 
les paysages de notre Jura ou de nos Vosges. Mais peut-être 
vaut-il mieux se contenter d'admirer ces paysages plutôt que de 
rechercher les éléments dont ils se composent et laisser aux poètes 
et aux littérateurs, aux Loti, aux Chevrillon, aux Tharaud, aux 
Le Glav, le soin de les décrire et d'en faire sentir tout le charme. 



II 



Comment se traduisent au Maroc les rapports entre la terre et 
l'homme ? C'est ce qu'il reste à indiquer.- 

Les populations indigènes de l'Afrique du Nord appartiennent 
à des races très diverses : le type humain qui paraît être le plus 
fréquent parmi elles est celui d'une des grandes races qui ont peu- 
plé l'Europe, le type méditerranéen ou ibéro-ligure. D'autres 
ressemblent aux Egyptiens, d'autres aux habitants des Alpes 
occidentales, d'autres même aux populations du Nord de l'Europe. 
Ces populations se composent d'éléments divers ; il y a eu des 
apports africains, méditerranéens, européens, asiatiques. L'Afri- 
que du Nord, vaste carrefour, a reçu depuis les temps les plus 
anciens des fugitifs et des conquérants de toute provenance ; elle a 
été un réceptacle ouvert à toutes les races de l'Asie et de l'Europe. 
Par Gibraltar, parla Sicile, par laTripolitaine, parle Sahara même 
elle a reçu des habitants. Ces divers types humains sont 
aujourd'hui plus ou moins confondus. 



2b LA RENAISSANCE DU MAROC 

Parmi ces types, le type arabe, qui est rare en Algérie et en 
Tunisie, l'est plus encore au Maroc. C'est que ce pays, — et c'est 
une première conséquence de sa situation géographique, — a subi, 
beaucoup moins que l'Algérie et la Tunisie, les influences exté- 
rieures venues de l'Est \ il a été moins romanisé? et il a été 
moins arabisé. 

A l'époque de la conquête de l'Algérie, on appelait tous les indi- 
gènes les Arabes : c'est un mot qu'il convient d'éliminer complè- 
tement de notre vocabulaire en ce qui concerne l'Afrique du Nord, 
car il est aujourd'hui démontré que ce n'est qu'une bien faible 
minorité parmi eux qui tire son origine des Arabes. — Ce qui avait 
fait illusion, c'est qu'ils sont en majorité musulmans de religion, 
et arabes de langue. Si nous écartons ce linceul, ce suaire de l'Is- 
lam qui a tout recouvert, nous découvrons le monde indigène dans 
sa complexité. 

Même au point de vue religieux, les indigènes du Maroc ne sont 
pas tous musulmans. Il y a parmi eux, non seulement dans les 
villes, mais dans les tribus, un fort groupe d'Israélites. Et quant à 
ceux qui se disent ou se croient musulmans, ils le sont souvent 
d'une manière bien superficielle, sachant peu de chose de leur reli- 
gion, n'en pratiquant guère les prescriptions et conservant un 
grand nombre de croyances et de rites antérieurs à l'Islam. 

Tous les indigènes du Maroc n'ont pas non plus oublié leur 
langue pour apprendre l'arabe. Les dialectes berbères, qui ne sont 
apparentés à aucune langue moderne, sauf le copte, se rattachent 
au groupe linguistique dit chamtique ou proto-sémitique. Ils se 
sont conservés dans les zones d'isolement, les régions monta- 
gneuses et les oasis. C'est une des caractéristiques essentielles 
du Maroc plus accidenté que l'Algérie, plus à l'écart des grandes 
voies de communication, que la très forte proportion de Berbéro- 
phones qu'il renferme. Les grandes vagues de l'invasion arabe, se 
heurtant à l'Est et au Sud à la muraille de l'Atlas, se sont répan- 
dues dans le Maroc oriental et le Sahara. Les plaines de l'Ouest, 
au voisinage des villes et de la côte, dans les régions les plus faciles 
à parcourir et à dominer, ont désappris leurs dialectes. Mais, 
dédaignés ou redoutés par les maîtres du pays, trois grands grou- 
pes se sont maintenus réfractaires à l'arabisation : les Rifains 



DIX ANS DE PROTECTORAT 2/ 

dans les massifs littoraux, les Beraber dans le Moyen- Atlas et le 
Haut-Atlas, les Chleuh dans le Haut-Atlas et l'Anti-Atlas. Cela 
équivaut en surface à plus de la moitié du Maroc, au point de vue 
numérique à plus du tiers de la population. 

Il faut se garder d'arabiser et d'islamiser ces indigènes, qui 
opposent aujourd'hui à nos troupes une si vaillante résistance ; ils 
redoutent l'étranger plutôt qu'ils ne haïssent le chrétien et peut- 
être un jour deviendront-ils les plus fermes soutiens de notre 
domination. Si leur vieille langue et leurs antiques coutumes sont 
appelées à disparaître, comme c'est probable, que ce soit devant 
la langue française et le droit français, non devant la langue arabe 
et le droit coranique. 

C'est surtout sur le genre de vie des indigènes et sur leur exis- 
tence économique que la géographie a marqué son empreinte- 

C'est, semble-t-il, une erreur à peu près indéracinable que celle 
qui consiste à croire que tous les Berbères sont sédentaires et tous 
les Arabes nomades. Cependant, ce ne sont pas les Arabes qui ont 
introduit la vie nomade dans l'Afrique du Nord et l'on rencontre 
au Maroc beaucoup de Berbères nomades, puisqu'ils habitent des 
régions qui ne comportent que peu ou pas de culture et qu'on ne 
saurait utiliser que par l'élevage transhumant. En été, quand la 
neige a fondu et que l'herbe a poussé dans la montagne, ils remon- 
tent de proche en proche ; en hiver, ils redescendent, les uns vers 
le Sahara, les autres vers les plaines de l'Ouest, d'autres encore 
vers les steppes du Maroc oriental. — C'est une sorte de mouve- 
ment d'accordéon qui les resserre en été, les écarte en hiver. Un 
autre mouvement, celui-ci plus lent et moins facile à apprécier 
que les oscillations saisonnières, pousse peu à peu les populations 
du Sud à remonter vers le Nord et à descendre de la. montagne 
vers les plaines où la vie est plus facile. 

Aux nomades pasteurs, habitants des tentes, s'opposent les 
agriculteurs sédentaires, qui habitent des maisons, des noualas 
ou des gourbis. — Mais il y a bien des degrés dans la fixation au 
sol. — La culture des céréales n'amène pas d'ordinaire la séden- 
tarisation complète ; tout en menant la vie pastorale, l'indigène 
peut avoir des cultures qu'il ne visite que deux fois l'an, pour les 
semailles et pour la moisson ; c'est une culture semi-pastorale. 



28 LA RENAISSANCE DU MAROC 

D'ailleurs, les deux formes d'exploitation ne sont pas complète- 
ment séparées : pas d'agriculteur qui n'élève quelque bétail, pas 
de pasteur qui n'ait quelque parcelle de terre arable. Ils sont tous 
plus ou moins nomades, plus ou moins sédentaires. Beaucoup 
habitent alternativement la tente et la maison. 

Il en est tout autrement de la culture des arbres àTruits. Médio- 
cre cultivateur de céréales, médiocre éleveur, l'indigène a créé de 
magnifiques plantations d'oliviers, de belles orangeries, enfin les 
palmeraies des oasis. Il apporte un soin méticuleux à l'entretien 
des vergers et des jardins. C'est que les cultures fruitières sont, 
dans l'Afrique du Nord, moins aléatoires que les autres, surtout 
lorsqu'on dispose de l'eau d'irrigation qui rend la récolte indépen- 
dante des caprices du climat. Mais, l'arbre poussant lentement, les 
vergers exigent la sécurité. — Aussi ne les rencontre-t-on pas dans 
les plaines, trop sujettes aux invasions et aux pillages. — Ils sont 
confinés autour des villes et dans les régions montagneuses. Les 
cultivateurs de vergers sont groupés en villages, comme au Zer- 
houn : ces villages sont parfois fortifiés comme les Ksours du 
Sud, ceux deFiguig par exemple : il n'y a guère chez eux d'habi- 
tations isolées dans la campagne. 

Il y a donc trois formes de vie rurale : l'élevage transhumant, 
la culture des céréales, la culture des vergers, auxquelles corres- 
pondent trois formes d'habitations : la tente, la nouala (ou le 
gourbi), la maison. 

Le droit de propriété lui-même n'a pas un caractère identique 
suivant qu'il s'applique à des jardins plantés d'oliviers et de 
figuiers, représentant l'effort de nombreuses générations de 
paysans, ou à des plaines où les céréales sont cultivées d'une 
manière intensive et intermittente, ou enfin à des terres de 
pâture et de parcours ou les troupeaux ne font que passer. 

Au Maroc, comme ailleurs, mais plus qu'ailleurs, il y a une oppo- 
sition tranchée entre les campagnards et les citadins. Les campa- 
pagnards ont horreur des villes, qu'ils regardent comme des tom- 
beaux et où leur manquent les libres espaces auxquels ils sont habi- 
tués. — L'ahurissement du Berbère dans une ville comme Fès est 
le sujet de bien des récits et contes marocains. Si on se moque de 
cet être grossier, on le redoute aussi, car, lorsque l'occasion s'en 



DIX ANS DE PROTECTORAT 29 

présente, il se précipite sur toutes ces richesses entassées pour les 
piller. D'autres indigènes, au contraire, ont un goût très vif pour 
la vie urbaine ; villes phéniciennes, villes romaines, villes musul- 
manes se sont succédé au Maroc, presque toujours à peu près 
aux mêmes emplacements. Les unes sont au bord de la mer, sou- 
vent sur un estuaire fluvial, comme Larache, Rabat, Azemmour. 
D'autres sont situées dans l'intérieur, en des points que la géo- 
graphie indique comme des nœuds de communication et où cer- 
tains avantages naturels, l'abondance de l'eau notamment, jus- 
tifient la présence d'une agglomération importante : telles sont 
Fès et Meknès, les capitales du Nord, Marrakech, la capitale du 
Sud, déjà saharienne, grand marché des échanges entre la plaine 
et la montagne. 

Les éléments de la population des villes ne diffèrent pas beau- 
coup de ceux de la population des campagnes ; un mélange 
d'Arabes et de Berbères forme le fond de la population. Cependant, 
les Maures andalous, plus affinés, plus policés que les Africains, et 
les Israélites, eux aussi pour une bonne part revenus d'Espagne, 
ont certainement beaucoup contribué à donner à ces villes leur 
caractère particulier ; les uns et les autres ont un sens très vif 
du commerce. 

La densité de la population du Maroc est très faible. — Elle 
est en rapport étroit avec le genre de vie des indigènes, puisque, 
suivant qu'ils sont nomades ou sédentaires, cultivateurs de cé- 
réales ou cultivateurs de vergers, ils ont besoin de surfaces plus ou 
moins étendues. — Si, comme il est vraisemblable, la population 
ne dépasse pas 4 millions à 4 millions et demi d'habitants pour 
la zone du protectorat français et 500. 000 pour la zone d'influence 
espagnole, cette population est en nombre bien inférieur à celui 
que le pays pourrait nourrir. Il n'y a pas lieu d'en être surpris : 
les épidémies, les guerres des tribus entre elles et avec le Makhzen, 
et d'une manière plus générale l'état politique et social du pays 
avant le protectorat français, expliquent suffisamment, avec la 
faible étendue des espaces cultivés, le petit nombre des hommes. 
Un personnage marocain, visitant la France et interrogé sur ses 
impressions, déclarait que notre pays lui avait paru d'un beut à 
l'autre un immense jardin ; le mot est très significatif et point 



30 LA RENAISSANCE DU MAROC 

hyperbolique : la France, partout cultivée, doit sembler un vaste 
jardin aux habitants de l'Afrique du Nord, où les parties mises 
en culture ne sont que des lignes sans épaisseur ou des points sans 
étendue. La vieille comparaison de la peau de panthère, toute 
jaune, avec quelques taches sombres qui sont les cultures, s'ap- 
plique non «seulement au Sahara, mais aussi, quoique dans 
une moindre mesure, au Maghreb tout entier. 



III 



D'éminents spécialistes décriront, dans les chapitres qui vont 
suivre, l'œuvre magnifique accomplie au Maroc depuis dix ans par 
le Maréchal Lyautey et ses collaborateurs, œuvre -qui demeurera 
pour la France un impérissable titre de gloire. 

La première tâche qui s'imposait à nous était de pacifier l'em- 
pire chérifien. «On ne colonise qu'avec la sécurité, disait Bugeaud, 
et la sécurité ne s'obtient que par la paix. » 

Le Makhzen s'était contenté de soumettre les tribus des plaines, 
les régions de Fès et de Marrakech. Les tribus montagnardes étaient 
demeurées indépendantes. Entre les deux, certains groupements 
passaient, suivant les variations de la puissance chérifienne, de 
l'état de soumission à l'état de rébellion et réciproquement. 
Comme le commandaient les conditions géographiques,nous avons 
d'abord soumis les plaines fertiles, l'ancien pays makhzen. Puis 
la zone des plaines a été protégée contre les incursions des monta- 
gnards par une série de marches-frontières. — Nous avons ensuite, 
malgré les difficultés provenant de ce que les régions -du Nord 
constituant la zone espagnole échappent à notre action, opéré 
la jonction avec l'Algérie par le couloir de Taza. Enfin, pendant 
que nous agissions dans le Haut-Atlas par l'intermédiaire des 
grands caïds du Sud,nous faisions sentir directement notre action 
dans le Moyen Atlas, qui est le nœud de la pacification marocaine 
comme il est 1-e nœud orographique du pays. On a parfois pré- 
tendu qu'au Maroc il suffisait de tenir les plaines, mais l'expé- 
rience démontre qu'il n'en est pas ainsi, et que, selon le mot de 



BIX ANS DE PROTECTORAT 31 

Bugeaud, il faut être maître partout sous peine de n'être en sécu- 
rite nulle part. 

L'œuvre politique du Maréchal Lyautey se confond avec son 
œuvre militaire : elle ne peut ni ne doit en être distinguée. Pour l'ap- 
précier à son juste mérite, il ne suffit pas de considérer sur la carte 
l'étendue des territoires pacifiés, dans un laps de temps très court 
et dans des conditions très difficiles. Il faut surtout s'attacher aux 
procédés et aux méthodes par lesquelles cette pacification a été 
obtenue et dont le principe essentiel réside dans la combinaison 
constante de la politique et de la force. C'est grâce à l'application 
de ce principe que les soumissions ont été effectives et durables. 
L'action politique se présente sous des aspects divers suivant les 
populations sur lesquelles elle s'exerce. Tous les organismes indi- 
gènes, le sultan, le Makhzen, les grands caïds du Sud, les djemâas 
berbères ont été restaurés et revivifiés. On s'est efforcé de donner 
aux indigènes non pas un pouvoir de façade, mais une part effec- 
tive dans la gestion de leurs propres affaires. Selon la définition 
qu'en a donnée le Maréchal Lyautey, «le protectorat apparaît ainsi 
comme une réalité durable : la pénétration économique et morale 
d'un peuple non par l'asservissement à notre force, mais par une 
association étroite, dans laquelle nous Y administrons dans la 
paix, par ses propres organes de gouvernement suivant ses cou- 
tumes et ses libertés à lui ». 

Ce n'est pas seulement l'insécurité et l'anarchie administrative 
qui stérilisaient le Maroc à l'époque où la France en a assumé le 
protectorat; c'était aussi l'absence complète d'outillage écono- 
mique : point de ports, points de routes, point de ponts, point de 
voies ferrées. Il fallait donner au Maroc les artères qui lui man- 
quent pour y faire circuler la vie. Nous avons créé tout cela, 
malgré des difficultés sans nombre, en pleine guerre européenne. 

Force a été d'improviser, de parer au plus pressé. L'auto- 
mobile, circulant sur des pistes à peine frayées, a été un 
des plus précieux instruments de la pénétration du Maroc. Puis 
les petits chemins de fer militaires à voie de m. 60, les seuls qu'il 
nous fût per- .is de construire tant qu'a subsisté l'hypothèque 
allemande, ont également rendu d'éminents services, malgré leur 
débit insuffisant. Mais il est clair que, seuls, les chemins de fer à 



02 LA RENAISSANCE DU MAROC 

voie large, dont la construction est poussée avec une très grande 
activité, permettront véritablement la mise en valeur du pays. 
Les grands travaux destinés à faire de Casablanca la magnifique 
porte d'entrée du Maroc n'ont jamais été interrompus et ont été 
menés avec toute la rapidité que comportaient les circonstances. 

Des villes européennes s'élèvent, où les plus récentes méthodes 
de l'urbanisme sont appliquées. Elles sont juxtaposées aux villes 
indigènes, mais non confondues avec elles, solution avantageuse 
au triple point de vue de la sécurité, de l'hygiène et dei'esthétiquc- 
La croissance de Casablanca, qui déjà égale Oran, est une réus- 
site sans exemple dans l'histoire de la colonisation française. 

Les nouveaux venus se plaignent de l'insuffisance des moyens 
de communication, de l'embouteillage des ports, du faible débit 
des chemins de fer : c'est que, comme l'a dit le Maréchal Lyautey, 
les locataires entraient par la fenêtre pendant qu'il construisait 
et aménageait la maison. Ceux qui ont connu l'ancien Maroc et 
qui ont pu constater avec quelle rapidité et dans quelles circons- 
tances il a évolué sont au contraire remplis d'admiration. 

Parmi les principaux éléments du trafic, il faudra escompter les 
richesses du sous-sol. Les immenses gisements de phosphate de 
chaux d'une teneur élevée qui ont été découverts au Maroc sont 
pour ce pays une fortune inespérée; la France, qui, avec les gise- 
ments de l'Algérie et de la Tunisie, venait au second rang sur le 
marché mondial pour la production des phosphates, immédiate- 
ment après les États-Unis, prendra incontestablement le premier 
rang à l'époque très prochaine où les gisements marocains seront 
en pleine exploitation. Et si les minerais proprement dits n'ont 
pas encore livré aux prospecteurs les richesses sur lesquelles ils 
avaient compté, l'inventaire est à peine commencé et rien ne 
prouve que l'avenir ne réserve pas des surprises à cet égard. 

Néanmoins, c'est l'agriculture et l'élevage qui constituent tou- 
jours les grandes ressources du Maroc, les solides fondements de 
sa prospérité et c'est à les développer qu'il faut par-dessus tout 
s'attacher. Le programme de la mise en valeur agricole consistera 
à tirer meilleur parti des surfaces cultivées, à accroître l'étendue 
de ces surfaces, enfin à introduire des cultures nouvelles. L'utili- 
sation des fleuves et des torrents pour l'hydraulique agricole ne 



DIX ANS DE PROTECTORAT 33 

peut manquer de s'imposer aussi dans un Maroc parvenu à 
son plein développement. Enfin l'élevage est susceptible d'amé- 
liorations qui augmenteront rapidement la valeur et l'importance 
du cheptel. 

Les indigènes et les Européens devront collaborer à cette mise 
en valeur agricole. Il n'est pas douteux que le maintien de la plus 
grande partie de sol entre les mains des indigènes est un de nos 
devoirs les plus essentiels au Maroc. Mais, d'autre part, sans léser 
les indigènes, en leur conservant même des terres pour un chiffre 
de population double ou triple du chiffre actuel, on peut, si on le 
veut bien, trouver des terres pour les colons français et des colons 
français pour ces terres. La colonisation agricole française est 
indispensable pour entraîner les Marocains au travail, pour leur 
donner le bon exemple au point de vue cultural, pour nous enra- 
ciner au sol. 

La colonisation ne pouvait être abordée qu'après la pacification 
et l'outillage. Mais elle est le couronnement de l'édifice. Le côté 
économique de notre œuvre africaine n'est pas le seul à envisager. 
Si les Français demeuraient confinés dans les villes, la moindre 
-tempête les aurait bientôt balayés. Un pays finit toujours par 
appartenir à celui qui y cultive le sol. Or, nous voulons, nous pou- 
vons et nous devons faire de l'Afrique du Nord une terre marquée 
de notre empreinte, où se perpétueront notre langue et notre 
civilisation. 

Augustin Bernard 

Professeur à la Sorbonne 



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CHAPITRE III 
LA RELIGION 



L'Islam est la religion du Maroc. Tout le monde sait que le 
dogme en est simple et facilement accessible aux esprits frustes 
et primitifs : c'est la croyance en l'existence et en la toute puis- 
sance d'un Dieu unique et dans la mission du prophète Moham- 
med, qui servit d'intermédiaire entre lui et les hommes. Un coup 
d'ceil furtif, jeté en passant par la porte perpétuellement ouverte 
de ces élégantes mosquées de Fez ou de Rabat, dont une conven- 
tion respectée interdit l'accès aux infidèles que nous sommes, 
nous en apprendra beaucoup plus que tous les livres sur la gran- 
deur de cette religion et sur l'étrange séduction qu'elle exerce 
sur les âmes. Jonchant çà et là le sol couvert de nattes fraîches, 
on entrevoit quelques personnages prosternés et psalmodiant ; 
d'autres nattes, relevées de dessins géométriques en rouge ou en 
noir, habillent à tiers de hauteur environ la nudité de murailles 
impeccablement blanches ; entre les ogives mauresques qui joi- 
gnent les colonnes, on découvre çà et là quelques belles lampes 
qui pendent de la voûte au bout de longues chaînes de cuivre, 



36 LA RENAISSANCE DU MAROC 

immobiles, dans une atmosphère de recueillement et de sainteté. 
Tout cela constitue la perspective à la fois nue, austère, profonde, 
appropriée à la majesté de ce Dieu unique et tout-puissant, qui 
ne demande pas aux hommes d'autre sacrifice que l'affirmation 
obstinée d'une foi sans réserves dans son unité et dans sa toute- 
puksance. 

La prière est le rite essentiel d'un pareil culte : une prière qui 
ne ressemble en rien aux requêtes intéressées dont nous fatiguons 
le ciel ou aux effusions enthousiastes qui nous emportent jus- 
qu'à Dieu sur les ailes de l'amour. C'est la récitation imposée, à 
cinq reprises et à cinq heures différentes de la journée, de for- 
mules rituelles dans lesquelles le nom de Dieu et tous les attributs 
inséparables de sa souveraine perfection sont répétés d'une façon 
tenace, obsédante, comme si le malentendu qui le sépara jadis de 
ces Arabes idolâtres ramenés à son empire par l'autorité du pro- 
phète Mohammed n'était jamais tout à fait dissipé. Formules 
tranchantes dans leur sobriété, destinées à marquer nettement 
le fossé profond qui sépare Y Islam des religions sœurs : le Judaïsme 
et le Christianisme, et qui sont autant des déclarations de guerre 
que des professions de foi, formules adaptées à l'imagination et 
à l'intelligence d'un peuple plus géomètre que poète, quoi qu'on 
en puisse penser, et qui flattent en secret son âme demeurée vio- 
lente et guerrière. 

L'obligation de ces prières rituelles, l'abstinence de la chair de 
porc et des liqueurs fermentées, la stricte observance du jeûne 
du Ramadan, c'est à ces pratiques que ceux d'entre nous qui 
sont mal renseignés sur la religion musulmane ont coutume de 
ramener tout l'Islam, alors qu'elles n'en constituent que les rites 
essentiels. Le jeûne du Ramadan surtout nous étonne. Observé 
dans notre Maroc plus rigoureusement encore que dans les autres 
contrées musulmanes depuis plus longtemps corrompues par 
notre contact, rendu extrêmement pénible pour les gens de métier, 
les années pendant lesquelles il tombe aux époques de chaleur, 
il vide de toute activité, durant les heures de lumière, ces cités 
maghrébines en temps ordinaire si actives, si fourmillantes, si 
bruyantes d'un incessant va-et-vient de passants délurés. Défense 
de manger et de boire, d'approcher une femme ou de respirer une 



DIX ANS DE PROTECTORAT 37 

fleur de la prime aube jusqu'au coup de canon qui marquera la fin 
du jeûne, au moment précis où un fil blanc ne saurait être discerné 
d'un fil noir. Aussi les marchands somnolent-ils au fond de leurs 
boutiques, le regard vide et le ventre creux, sachant bien que l'al- 
lègre clarine de cuivre des porteurs d'eau ne viendra pas les réveil- 
ler de leur torpeur. On voit les bourgeois aisés glisser le long des 
murs des ruelles, le couffin pendant mollement au bout de leur 
bras débilité, en quête des provisions pour la nuit. Sur le port, 
les portefaix abandonnent fréquemment leur travail pour de 
longues pauses harassées à l'ombre des caisses ou des sacs. Il 
vous arrive de croiser au coin des rues des gens agités, aux yeux 
inquiets et aux mains énervées : ce sont les fumeurs de kif tour- 
mentés jusqu'à l'exaspération par le besoin de leur pipette de 
terre cuite. Mais, au coup de canon libérateur, les portefaix altérés 
courront à la fontaine la plus proche pour y boire à longues gor- 
gées ; les raffinés allumeront délicatement la cigarette posée à 
l'avance auprès d'eux ; les affamés se plongeront jusqu'aux oreilles 
dans un bol de ce savoureux coulis de légumes variés qu'est la 
« harira », ou soupe marocaine, et toute la nuit, du haut des mina- 
rets et des terrasses, les trompettes sacrées déchireront l'air 
de leurs plaintes pour appeler les fidèles aux prières ; ce seront, 
dans les quartiers indigènes, des voix, des chants, des appels, des 
portes martelées à grands coups de leurs massifs heurtoirs. Et 
qu'on n'aille point s'y tromper. L'ombre ira apporter au jeûne 
quelque relâche et déchaîner un semblant d'allégresse, la néces- 
sité, en dépit des fatigues de la journée, de rester éveillé la ma- 
jeure part de la nuit pour réparer ses forces et pour se rendre aux 
prières, fait du Ramadan une rude épreuve à laquelle bien peu 
d'entre nous accepteraient de se soumettre. 

Bien que les Marocains observent en général à la lettre les pré- 
ceptes essentiels de leur religion, et malgré le titre qu'ils revendi- 
quent de suprêmes défenseurs de la foi, leur croyance semble 
beaucoup moins rigoureuse que celle des autres populations 
musulmanes. Il y a, certes, au Maroc, d'irréprochables musulmans. 
Comment pourrait-il en être autrement, d'ailleurs, dans un pays 
qui abrite, au milieu des soûqs de Fez, son ancienne capitale 
la mosquée vénérée et l'université renommée de Karouyine, à 
jamais illustre dans tout l'Islam, et comment soupçonner ces 



38 LA RENAISSANCE DU MAROC 

descendants des vieilles familles andalouses ou tlemceniennes, 
si fières de leur noblesse de race et de leur orthodoxie, d'ignorer 
la science complexe et délicate des « hadits », ces subtils commen- 
taires du Qôran, ces raffinements exquis des théologiens sur l'es- 
prit du Livre ? Comment savoir mauvais gré à des docteurs très 
experts d'avoir transformé une religion simple et sûre en un rituel 
effroyablement compliqué, dans lequel le scrupule religieux inter- 
vient pour régler la moindre attitude et le moindre geste ? Il y a 
bien un peu de pharisaïsme chez ces grands dévots qu'on voit 
se rendre aux mosquées leur tapis de prière sous le bras, et un vif 
désir d'être vus, d'en imposer à la menue gcnt par leur piété, et 
de faire étalage au besoin de leurs connaissances à propos d'un 
cas de conscience aussi poignant que celui de savoir si celui qui 
mâche un brin de laine durant un jour de Ramadan et qui avale 
sa salive commet ou non un péché. De pareilles préoccupations 
ne vont pas sans quelque péril. La lettre finit par tuer l'esprit ; 
a glose se substitue au texte saint. Si l'on se laisse glisser sur la 
pente, on finira par boire du Champagne d'abord, puis du vin non 
mousseux, en cachette et entre amis, pour ne point soulever de 
scandale, et pourvu qu'avant de boire, secouant avec mépris 
la goutte qui perle au bout du doigt trempé préalablement dans 
le verre, on ait soin de prononcer la formule du Qôran : « Qu'une 
goutte seulement de cette liqueur soit maudite ! » Qui ne voit 
que cette précaution suffit à absoudre le reste du breuvage. Ainsi 
don Gorenflot baptisait carpes les chapons. 

Mais ce sont là des exceptions ; la grosse masse de la population 
reste honnêtement attachée à sa religion et à ses rites.Repliée sur 
l'Islam il y a trois siècles environ, lorsqu'elle voyait dans sa foi la 
sauvegarde la plus sûre contre les ambitions et les convoitises 
européennes déjà menaçantes, elle a bien pu passer depuis lors 
pour fanatique, alors qu'elle n'était que xénophobe, par amour 
de l'indépendance. Les incidents qui marquèrent à Fez l'établis- 
sement de notre protectorat doivent être beaucoup plus inter- 
prétés comme un sursaut du vieil esprit national que comme une 
explosion de haine religieuse contre les nazaréens. En général le 
Marocain, d'esprit ouvert et alerte, prompt à s'adapter et à s'as- 
similer, ne saurait être suspecté d'une répulsion fanatique pour 



DIX ANS DE PROTECTORAT 39 

les mœurs et pour la civilisation d'Occident. Il en adopte tout ce 
qu'il en peut adopter, et s'en accommode fort bien, pleinement 
rassuré d'ailleurs par le respect que nous manifestons sans arrière- 
pensée pour des coutumes qui lui sont chères. En effet, un gouver- 
nement qui met une coquetterie fine et séduisante au nombre de 
ses plus sûrs moyens d'action a su transformer ici en chaude sym- 
pathie cet esprit de tolérance dont la France a toujours fait preuve 
à l'endroit des nations soumises ou protégées. 

Mais, si elle est fidèle aux prescriptions essentielles du culte, la 
masse populaire est très attachée aussi à ces confréries religieuses, 
associations dont les membres, fort nombreux et répandus sur 
tous les points du monde musulman, se réclament de quelque 
saint patron, de quelque « pôle ineffable », comme on dit dans la 
langue mystique de l'Islam. Les pratiques particulières à ces 
confréries comportent des prières surérogatoires composées selon 
la formule du marabout vénéré et adressées à Dieu en son nom, 
et dans la commémoration par des repas rituels ou par des proces- 
sions tumultueuses, accompagnées de danses, de certains faits 
marquants de la vie du fondateur de la secte. Parmi ces sectes 
diverses, la plus importante et la plus connue des Européens qui 
ont fréquenté même passagèrement l'Afrique du Nord est celle 
des Aïssaoua, émules de Si Aïssa, dont l'on peut voir les adeptes, 
à l'époque de la grande fête du saint, dévorer un mouton cru 
tout entier, chair, laine et cuir, et, en proie à une sorte d'excitation 
mystique, avaler les objets les plus hétéroclites, tels que des feuilles 
de cactus, des aiguilles et du verre pilé. Fort nombreux au Maroc, 
les Aïssaoua se rassemblent tous les ans au mois de novembre 
à Meknès, leur ville sainte, et s'y livrent durant plusieurs jours 
aux cérémonies singulières de leur culte. Ils attirent du reste 
autour d'eux plus de curieux encore que de dévots, car les musul- 
mans de bonne souche n'approuvent pas entièrement de tels 
excès. De même les « Hamatcha » qui s'ensanglantent la peau 
du crâne à grands coups de hache et qui se laissent retomber 
sur la tête de lourdes jarres remplies d'eau, soulèvent l'admiration 
du populaire qui danse autour d'eux au son de leur musique par- 
ticulière ; les femmes les acclament du haut des terrasses de « you, 
you », stridents ; on jette aux plus zélés et aux plus sanglants des 



40 LA RENAISSANCE DU MAROC 

paquets de bougies et de menues aumônes, mais les gens de sens 
rassis affectent de se tenir à l'écart de pareils déchaînements. 
Ces fêtes amenaient, il n'y a pas bien longtemps encore, comme 
un renouveau de fanatisme vite évanoui. Elles se déroulent au- 
jourd'hui, aussi libres, aussi vibrantes, aussi colorées qu'autrefois 
dans l'ordre le plus complet. La violence et la sauvagerie qu'elles 
ont conservées au Maroc en font pour les Européens d'attirants 
et d'émouvants spectacles. 

Si tous les Marocains des villes n'appartiennent pas nécessaire- 
ment à des confréries, ils n'en ont pas moins suivi, contrairement 
au dogme exclusif et rigide de leur religion, la pente naturelle de 
l'esprit humain qui, trouvant Dieu trop haut et trop loin, éprouve 
le besoin de recourir à l'entremise d'intercesseurs avec lesquels 
il se sent plus en familiarité et plus en confiance. L'Islam ne re- 
connaît pas de saints, et pourtant les saints abondent au Maroc. 
Ce sont des personnages jadis illustres, qui fondèrent des villes 
et convertirent le pays à la religion vraie, comme Moulay Idriss 
de Fez, auquel les Fâsis s'adressent au moins autant qu'à Allah ; 
ce sont aussi des personnages de moindre importance, célèbres 
déjà de leur vivant par leurs vertus, par leurs macérations ou par 
des prodiges accomplis. Tous ces marabouts sont détenteurs de 
la «baraka», bénédiction bienfaisante de Dieu qu'on s'attire en 
prononçant leur nom, en touchant les vêtements de leurs des- 
cendants, en baisant les murs de la qoûbba ou chapelle qui abrite 
leurs reliques. Tous remontent au Prophète lui-même par une 
généalogie souvent fantaisiste. Leurs noms innombrables : Si 
Abd'el Qader ben D'jilali, Sidi ben Achour, Si el Ghali ben cl 
Ghazi, Sidi Khoïs en Naciri, Sidi Ali Amhroud, et tant d'autres, 
sont dans la bouche de tous les mendiants qui implorent « l'au- 
mône », ce devoir imprescriptible de la religion musulmane, aussi 
bien au nom d'Allah qu'en leurs noms, et savent discerner, d'après 
l'origine des passants, sous les auspices de qui il convient d'émou- 
voir la compassion pour avoir chance d'être comblé. Il y a aussi 
de petits saints de quartier, tels que Sidi Fatah à Rabat ; il y a 
aussi des saintes qui marient les filles. Ainsi que nos saints, les 
marabouts de l'Islam ont leurs spécialités. Sidi Macho, dont la 
qoûbba perche à mi-hauteur d'un des escarpements ravinés qui 



DIX ANS DE PROTECTORAT 41 

dominent un des méandres du Bou-Regreg, sanctifie par sa pré- 
sence et par sa baraka une petite source dont l'eau passe pour 
guérir de la rage ; Sidi ben Achour de Salé prend soin des fous. 
Ainsi qu'il est naturel, les femmes témoignent d'une singulière 
prédilection pour ces divers intercesseurs. Ce sont elles qu'on voit 
le plus souvent aux portes ou à la grille de la qoûbba, baisant 
dévotement les parois sacrées, ou touchant de la main, d'un 
geste suppliant, la pierre tombale du marabout. Mais les vrais 
croyants, les musulmans éclairés voient d'un assez mauvais 
œil tous ces humbles petits cultes si persistants et si viva- 
ces qui rompent l'unité austère et majestueuse de l'Islam. Ils y 
voient sans doute, et ils n'ont pas tout à fait tort, comme une 
revanche de la population autochtone, en partie soumise, mais 
jamais complètement vaincue ni résignée, de ces Berbères de 
profession de foi musulmane, mais restés fidèles aux plus loin- 
taines et aux plus obscures traditions religieuses de l'humanité. 
Car, si tout ce que nous venons de dire s'applique aux Arabes 
habitant les villes, il convient de faire les plus grandes réserves 
lorsqu'il s'agit des populations de race berbère habitant la cam- 
pagne ou les régions encore insoumises du Moyen et du Haut 
Atlas. Or,ces Berbères, qui constituent la race propre du Maghreb 
et qui semblent beaucoup plus nombreux que l'élément arabe ne 
sont musulmans que de nom. Evidemment, l'Islam leur fut imposé 
jadis par leurs envahisseurs et exerça comme il exerce encore sur 
eux un souverain prestige. C'est la religion des citadins, des hom- 
mes distingués, des savants, de ceux auxquels ce peuple naïf et 
orgueilleux reconnaît sinon une valeur, du moins une culture 
supérieure et qu'il juge capables d'accomplir des prodiges par la 
connaissance et par la vertu de formules sacrées. Mais le Berbère, 
resté rude et primitif, malgré ses incontestables qualités d'intelli- 
gence et d'énergie, ne s'est pas encore élevé au concept de reli- 
gion. Il en est resté à la magie. Pour tous, les prières ne sont guère 
que des charmes qui mettent à notre service les esprits bienfai- 
sants et enchaînent ou déchaînent à volonté les forces du mal. 
Sans doute, il n'y renoncerait pas volontiers, car d'adroits thau- 
maturges ont, en vertu de ces charmes, accompli des miracles 
dont la tradition se perpétue et qu'il est difficile de mettre en 



42 LA RENAISSANCE DU MAROC 

doute, mais s'il a adopté l'Islam, il n'a pas le moins du monde 
renoncé à de très antiques croyances qui remontent aux origines 
mêmes de l'humanité, non plus qu'à des rites hérités de ses con- 
quérants d'autrefois, et dont il conserve tenacement un souvenir 
dénaturé, plus ou moins bien accommodé à l'Islam pour les 
besoins de la cause, mais sous lequel le caractère particulier du 
rite animiste ou païen se laisse aisément deviner. Le pays ber- 
bère est, par excellence, le pays du marabout, de l'homme qui fit, 
durant sa vie, figure de saint et de héros, qui sut convaincre de 
la vérité de sa mission divine par des guérisons extraordinaires 
ou par des prestiges plus grossiers, en qui s'incarna, en même 
temps que l'esprit religieux, cet esprit d'indépendance farouche 
et de révolte contre l'oppresseur qui caractérisera toujours les 
« Imaziren » ou hommes libres. C'est le culte du héros, de l'homme 
d'exception, culte aussi ancien, sans doute, que l'humanité même, 
et que l'Islam n'a fait que recouvrir pour la forme d'une mince 
et fragile façade. Et puis, il y a les sources sacrées dans lesquelles 
on jette en offrande des pièces de monnaie et des bijoux, les arbres 
sacrés auxquels on suspend des bandelettes, les tas de cailloux 
élevés à l'endroit où eut lieu un accident ou un meurtre et auxquels 
chaque voyageur ne manque pas d'ajouter pieusement sa pierre ; 
il y a les feux de joie qu'on franchit en sautant pour se purifier 
et pour ramener la fécondité sur les champs, et de très vieilles 
fêtes incohérentes et compliquées qu'on célèbre en chantant de 
vieux mots devenus inintelligibles, dans lesquels l'un de nos ber- 
bérisants les plus qualifiés n'a pas eu trop de difficultés à retrouver 
des mots latins à peine modifiés. Les recherches de l'avenir nous 
apprendront sans doute beaucoup sur le caractère étrange et dis- 
parate de cette religion berbère que nous ne faisons encore que 
soupçonner. Quoi qu'il en soit, il n'est pas vain de prétendre qu'au 
Maroc, où ils sont plus nombreux qu'en aucune autre terre mu- 
sulmane,l'esprit superstitieux et foncièrement païen des Berbères 
a fini par pénétrer l'Islam et par lui donner une couleur spéciale. 
L'Islam orthodoxe reconnaît de bons et de mauvais génies, 
« djenouns » bienfaisants ou malfaisants, serviteurs d'Allah ou 
suppôts d'Eblis le Lapidi, mais le Qôran interdit à l'homme de 
se les concilier ou de les faire servir à ses fins par des procédés 



DIX ANS DE PROTECTORAT 43 

magiques. Or, malgré la défense explicite et formelle du pro- 
phète, les rites de magie noire ou blanche sont fort en honneur 
de nos jours encore au Maroc et semblent l'avoir été de tout temps, 
car si l'on parcourt les Mille et une Nuits, on s'aperçoit que les 
principaux rôles d'enchanteurs, ceux qui découvrent des trésors 
enfouis ou font, d'un coup de baguette, s'évanouir les plus hautes 
montagnes, sont toujours réservés à des maghrébins. Les rites magi- 
ques interviennent d'ailleurs, à l'insu même de ceux qui les prati- 
quent, et sous la forme d'habitudes reçues ou de convenances, 
dans la vie de tous les jours, et principalement lors de la naissance 
ou de la mort ; ils sont rigoureusement observés dans la grande 
majorité des familles marocaines. On en trouvera le détail et la 
signification dans les ouvrages de Doutté et du regretté D r Mau- 
champ. Mais outre ces pratiques, devenues aussi familières que 
les pratiques religieuses les plus courantes, il n'est guère de femme 
marocaine qui ne croie à la vertu des philtres-d'amour pour con- 
quérir un dédaigneux ou ramener un volage. Les curieux trou- 
veront dans l'ouvrage du D r Mauchamp des recettes variées de 
ces breuvages qu'on peut bien qualifier de hideux, qui font plus 
honneur à la délirante et malpropre imagination de l'homme qu'à 
sa délicatesse, dans lesquels entrent pour une grande part les os 
broyés des morts, le venin du crapaud, le sang de la huppe et 
d'autres ingrédients plus infâmes encore. Ce sont les préjugés 
inhérents aux analogies sur lesquelles est fondée la magie sym- 
pathique qui décident de pareils choix. On n'ignore pas aussi 
au Maroc l'art redoutable des envoûtements, et l'on y manifeste 
dans toutes les classes de la société un goût fort vif pour les pré- 
dictions et les sortilèges. Je n'ignore pas que la plupart des reli- 
gions ont été plus ou moins contaminées de superstitions et de 
sorcellerie,maisles anciens tenaient déjà pour très expertes magi- 
ciennes les populations autochtones de l'Afrique du Nord. L'at- 
tachement de la population berbère à ces coutumes et l'influence 
exercée par elle sur l'envahisseur ne sauraient faire aucun doute. 
« L'Afrique, dit quelque part Rabelais, a toujours produit des 
monstres. » Spectacle bien singulier en tous cas que celui que 
nous présente cet Islam si net, si nu, si pur, avec son dogme de 
l'unité et de la toute-puissance de Dieu et tout ce panthéisme 



44 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



ingénu dont il est mélangé : toutes ces petites idolâtries, toutes ces 
superstitions, toutes ces survivances de vieux rites et de très 
anciennes religions qui vivent à son ombre. Il en a été de l'Islam 
comme du christianisme chez nous, qui a dû s'accommoder tant 
bien que mal des vieilles divinités locales. Faute de venir à bout 
des rebelles, on les incorpore, bon gré mal gré. C'est ce qu'a fait 
l'Islam. Beaucoup de ses marabouts ne sont pas plus orthodoxes 
que nos saints bretons. Sans doute, on discernera un jour et l'on 
caractérisera, on évaluera les tendances profondes avec lesquelles 
il a dû composer, mais la besogne des chercheurs sera longue et 
rude, car le pays berbère est vaste et encore à peine exploré. Et 
puis, au Sud du Maroc, il y a l'Afrique immense et brûlante, cette 
Tombouctou ignorée encore, il y a à peine quelques années, avec 
laquelle les Marocains ont eu de tout temps des rapports et d'où 
leur vint même l'une des invasions qui régénéra et galvanisa pour 
un temps leur pays. C'est plus de raisons qu'il n'en faut pour ne 
pas s'étonner si, malgré la vigueur et la simplicité de l'Islam, la 
religion du Maghreb demeure encore en grande partie mystérieuse. 

Remy Beaurieux 





CHAPITRE IV 
LES VILLES DU MAROC 



MARRAKECH 
La Mamounya. 

En ces pays du soleil et de l'Islam, de véhéments contrastes 
surexcitent à tout moment notre faculté de sentir. Durs éblouis- 
sements de la lumière, et molles profondeurs de l'ombre qui se 
colore, fumeuse en ses retraites ; misère d'un mur aveugle de mai- 
son et luxe secret du décor intérieur ; simplicité des âmes, et leurs 
raffinements de courtoisie et de sensualité ; longues apathies des 
nerfs, et leurs frénétiques sursauts; blanches, ascétiques appa- 
rences de la religion la plus impérieuse, et son indulgence à la 
chair... 

Non loin de la Koutoubia et de ses champs de mort, nous trou- 
vions les merveilleux jardins de la Mamounya. Après tant de 



48 LA RENAISSANCE DU MAROC 

soleil et de poussière, pénétrer dans cette fraîcheur d'ombre et 
de verdure, c'est un délice aussi brusque et profond que si l'on 
porte à ses lèvres, par un jour orageux d'été, l'eau glacée que l'on 
voit perler au grès d'un alcarazas. 

Jardin de sultane ou de vizir ? Je ne sais : quand je l'ai vu,, 
celui-ci était encore tout inviolé, tout musulman. Mais l'autorité 
française s'apprêtait à y réparer, agrandir un pavillon abandonné 
pour le muer en hôpital civil, indispensable à Marrakech. Et quelle 
situation plus heureuse ? On devait procéder avec précaution, 
respecter le mieux possible le style, les proportions mauresques, 
s'inspirer des formes anciennes : le chef qui dirige tout au Maroc 
a le fervent souci de la beauté. Mais l'âme du lieu ne survivra pas : 
elle ne saurait s'accommoder d'objets utilitaires. Il lui faut la paix, 
le secret quasi religieux, la solitude qu'un peuple d'orangers en 
fleurs emplit de ses baumes ; il lui faut la tranquillité des vieilles 
terrasses qui se délitent (au-dessus du mur du jardin entre des 
houles pâles d'oliviers et le champ brûlé d'un cimetière) ; il lui 
faut l'ombre inhabitée de ce pavillon, de ces chambres où l'on sent 
encore flotter le fantôme de l'amour ; il lui faut le silence religieux 
des portiques, sous des arabesques dont le temps a fumé, attendri 
la pourpre et l'or comme aux laques persanes. 

Aux heures de fatigue et de désenchantement,quel refuge qu'un 
tel jardin ! Comme il nous enveloppe de paix, de sécurité ! Quelque 
chose d'éternel y réside. Épaisseurs de l'ombre végétale, rafraî- 
chissement des yeux, et dans les silence des choses, cette longue, 
voluptueuse rumeur, le roucoulement de mille tourterelles, si 
faible, innombrable, incessant, qu'on dirait la respiration même 
du jardin, sa lente respiration de sommeil et de bonheur... 

Une terre rouge, en contrebas sous l'entrecroisement des allées, 
pour mieux recevoir, comme en des- bassins, l'eau laiteuse, l'eau 
vitale de l'irrigation. De ce riche humus, montent les beaux arbres 
précieux, mêlant leurs boules d'or, leurs étoiles de cire, dont s'é- 
panche à flots le trop suave arôme. Du milieu de l'orangeraie, des 
palmiers surgissent d'un seul élan, éployant dans l'abîme de 
lumière leurs grands bouquets en extase (je revois surtout les 
matins si purs quand l'haleine de l'Atlantique n'a pas encore 
plombé le ciel d'une vapeur d'orage). 



DIX ANS DE PROTECTORAT 47 

Et puis, c'est une large allée centrale où les plus beaux oliviers 
du monde entretiennent un perpétuel demi- jour. Leur stature est 
celle des grands chênes ; leur pâle, élyséen feuillage, plus pâle par 
l'écume de la floraison se déroule en masses légères et volumi- 
neuses, en molle richesse de franges retombantes, enfermant 
l'avenue, couvrant d'ombre et de mystère toute la perspective 
entre les deux rangées de leurs troncs antiques. 

Ils sont la principale présence, ces grands oliviers. Présence 
religieuse. Sous leurs longs rideaux, la solitude, le secret de ces 
lieux semblent s'approfondir. L'air y stagne. Un solennel et 
voluptueux jardin d'Islam où l'heure semble arrêtée depuis très 
longtemps. Peut-être, en quelque retraite d'ombre, deux amants 
d'autrefois sont-ils restés suspendus dans leur félicité, tandis que 
tout s'éternisait alentour dans le même enchantement. 

Nous écoutions le roucoulement rythmé des colombes perdues - 
dans les feuillages. Murmure immense et léger, murmure sans fin, 
qui nous enyeloppait de tous côtés comme la senteur exhalée des 
orangers, — si continu qu'il fallait prêter l'oreille pour le perce- 
voir. Dans l'air immobile, murmure et parfum se confondaient, 
exprimant une même âme, amour encore, bonheur assoupis dans 
la lumière. C'était comme le sommeil, dans la clarté du matin, 
d'une jeune vie parfaite, dont on écoute près de soi la calme et 
musicale pulsation, en respirant son tiède effluve. Shelley seul a 
décrit cette pureté, cette innocence, ces états d'épanouissement 
et d'extase de l'âme végétale. 

* * 

Tout au fond du pavillon désert on trouvait, dans l'ombre, en 
tâtonnant, un escalier Nous montions sur une terrasse, et nous 
étions hors du jardin, on eût dit hors de la ville, la terrasse s'ap- 
puyant aux créneaux mêmes du rempart,qui, du côté de la Mamou- 
nya, tourne à angle droit, dans la plaine, pour s'en aller, à l'est, 
envelopper la Kasbah. C'est de là que, pour la première fois, 
m'apparut tout le paysage de Marrakech. A gauche du jardin, 
derrière la muraille qui, par là, revient au sud, une grande ville 
arabe, sans fenêtres, sans fumées, sans vie ; confuse blancheur, 
d'où se lèvent des tours, des cyprès, des palmes, suggérant les 






48 LA RENAISSANCE DU MAROC 

distances. En bas, dès le pied de l'ardent rempart dont on voit 
s'allonger au loin la ruine, l'ardent désert, ici chaotique pierraille, 
là-bas pure étendue, qui fuit vers le couchant à travers des ombres 
bleues d'oasis, pour y tendre une ligne courbe et plane comme 
celle de la mer. Et tout du long, dans le nord, la palmeraie, les 
aigrettes lustrées, en nappes de hauteur égale, avec des lacunes, 
de fauves intervalles : quelque chose, sur cette grande surface 
écorchée, comme des traînées de haute laine dans un tapis mangé 
jusqu'à la trame. 

Mais, dans ce paysage, une seule chose règne, attirant les yeux, 
exaltant l'esprit. C'est, dans le ciel, d'un bout à l'autre de l'hori- 
zon sud, l'immense chaîne déployée, tout le sublime fantôme de 
l'Atlas dont le pied semble flotter dans l'azur comme détaché 
de la terre. De ce vide, naissent des stries pâles, qui montent, se 
rassemblent en écran continu d'ombre légère : ombre blanche, sans 
un détail, sans un relief, .découpée là-ha ut en hérissement d'aiguilles 
aériennes sur les fonds éblouissants de lumière. Les neiges ! Les 
neiges au-dessus de la plaine enflammée, au-dessus de la foison 
des palmiers, des grenadiers en fleurs, les neiges dans le ciel d'Afri- 
que, à travers les voiles de poussière qui montent d'une ardente 
cité sarrasine : c'est encore un des contrastes, et c'est la suprême 
beauté de Marrakech. 

Elles ne sont pas très éloignées. Qu'est-ce qu'une vingtaine de 
lieues devant une chaîne dont les sommets égalent presque ceux 
des grandes Alpes ? Et pourtant elles ne se révèlent guère que le 
matin, car l'air, ici, n'a pas l'aridité qui, sous la même latitude, 
fait la constante transparence du ciel algérien. Climat étrange, 
ambigu, et comme spasmodique. Le souffle de l'Océan qui, dans 
l'Ouest de la palmeraie, tourmente les dattiers (ceux-là grandis- 
sent échevelés, en des attitudes de peur et de fuite, comme les 
chênes de l'extrême pointe bretonne), ce mol et puissant souffle 
se déploie sur des espaces que le soleil brûle et puis vient frôler la 
glace des cimes. De là bien des conflits, des crises. A l'aurore, 
tout est pur, pureté virginale du monde aussi neuf, après les silen- 
ces et la froide lustration de la nuit, que si l'astre allait pour la 
première fois l'illuminer. Alors, et souvent jusque vers une heure, 
la chaîne entière est présente de plus en plus aérienne, étrangère 



DIX ANS DE PROTECTORAT 49 

à la terre, suspendue comme un domaine des dieux dans la splen- 
deur palpitante du ciel, à mesure que le soleil culmine et que, dans 
la plaine, au loin, des nappes d'air brûlant commencent à ondoyer, 
coulent en longs mirages. Et puis, sans qu'on ait vu se faire le 
changement, à l'heure accablée, l'éclat de l'azur s'est amolli, 
détendu, en même temps que le pur et léger écran (où lui- 
saient tout à l'heure des traînées de rose) se voilait, s'envelop- 
pait peu à peu de taies grisâtres. L'après-midi, la montagne a fini 
de s'évanouir, ou bien il n'en reste plus, çà et là, que de con- 
fuses blancheurs, immobiles sous un rampement de fumées : 
neige blafarde au creux blafard delà grande nuée qui se rassemble. 
Vers quatre heures, presque chaque jour, la crise, l'atmosphère 
et tout le paysage ternis, chargés de je ne sais quelles influences 
de malaise et de trouble. Bientôt des obscurités menaçantes, 
l'orage annoncé par le haillon livide et sulfureux qui pend s'ef- 
frange, détaché d'un fond tournoyant de noirceur. Et soudain, 
une haleine,, fauve, qui va croissant par accès : des bouffées de 
sirocco, soulevant et laissant retomber des voiles et des colonnes 
de poussière, jusqu'à remplir l'espace d'une fumée rousse où j'ai 
vu la silhouette de la ville étrangement grandir et tourner au 
fantôme. Le désert, alors, est dans l'air. Hier, à ce moment-là, on 
sentait une fièvre, on haletait, on participait à l'angoisse des cho- 
ses. Des éclairs passaient par secousses, silhouettant d'une ligne 
de feu d'obscurs tumultes de nuages. Mais nul dénouement, le 
déluge désiré ne venait pas. Les vapeurs exhalées par l'Atlantique 
peuvent couvrir la plaine brûlante, s'accumuler au flanc de la 
montagne où l'électricité gronde : il est rare, en cette saison, 
qu'elles se condensent. Au cours des heures nocturnes, toute cette 
confusion s'évanouit. A l'aurore suivante, si l'on monte sur la ter- 
rasse, on retrouve les vides hyalins du ciel, pénétrés par en bas 
de vapeur rose et, dans le sud, tout le grand spectre de l'Atlas, 
sans base visible, et dont les suprêmes cimes, touchées déjà par 
le soleil, s'éclairent de pourpre vivante. 

* * 

Sur la terrasse de la Mamounya, on peut laisser couler les heures 
à la façon des Arabes, en n'étant plus rien que le reflet des choses 

4 



50 LA RENAISSANCE DU MAROC 

voisines ou lointaines. Tout près, dans les épaisseurs du jardin, 
comme un accompagnement tremblé, continuel, em sourdine, à 
toutes les variations du paysage, respire l'innombrable murmure 
des colombes. 

C'est un matin ; c'est l'heure légère et pure. Pas une vapeur au 
ciel, dont l'azur embrasé frémit, et bientôt se décolore. Des souf- 
fles passent arides, chargés de je ne sais quelle énergie vivante, 
frémissant esprit que l'on aspire à longs traits avec un tressail- 
lement. Tout s'en émeut. Les profonds oliviers s'entr'ouvrent 
comme pour mieux recevoir cette influence de vie, et bruissants, 
se gonflent de pâles et passionnés remous. 

Dans l'espace en feu tournoient des faucons, principale popu- 
lation du ciel en pays d'Islam, où la charogne abonde.Leurs ombres 
passent d'un trait sur la terrasse ; et puis, lentement, s'éloignent 
à travers l'immensité rouge. 

En bas, dans le bassin trouble du patio, je regarde nager ou 
dormir les tortues. Par ces parfaits matins on les voit très bien 
flotter parmi les mousses, leurs jambes pendantes, un peu humai- 
nes, leurs têtes sèches et plissées de vieilles femmes affleurant tout 
juste, un peu tournées de côté. Elles ne bougent absolument pas ; 
c'est leur délice de se laisser cuire ainsi, le matin, par le soleil. 
Écoutent-elles, en fermant les yeux, les colombes qui roucoulent, 
les yeux fermés ? Comme leur immobilité s'harmonise à cette 
musicale et dormante rumeur. Elles participent à la bienheureuse 
paix de tout le jardin... 

Au loin, la plaine est bleue ; toutes les grandes cimes étin- 
cellent. 

C'est une après-midi. Le ciel s'éteint, la chaleur pèse. Et voici 
que là-bas, des lacs, des rivières se mettent à luire au pied de la 
grande chaîne, eaux illusoires que l'on croit voir courir, déferler 
en claires vagues. Ou bien l'Atlas n'est plus. Dans les lointains 
obscurs du sud-est, deux îlots se lèvent, simples éperons de la 
montagne, sans doute, et qui restent là quand elle a disparu, mais 
d'une apparence bien mystérieuse. L'un est long, d'un rose trou- 
ble et que l'on dirait éclairé du dedans : le rose de la fumée qui 
contient du feu. On y voit un rang d'ombres verticales, parallèles 
comme les creux entre les côtes — dans je ne sais quel squelette 



DIX ANS DE PROTECTORAT 51 

spectral. L'autre, qui ne tient pas moins de l'apparition, a la grise 
lividité de la cendre. Et je ne puis dire pourquoi ces deux silhouet- 
tes semblent si étranges, presque inquiétantes. C'est peut-être, 
qu'il ne s'agit pas d'un fugace éclairage, d'un jeu fortuit d'ombres 
et de rayons. Plusieurs fois, pendant d'orageux, ternes après-midi, 
j'ai vu revenir et persister ces deux formes si lointaines, solitaires, 
l'une toujours du même rose fumeux, l'autre, du même gris inva- 
riable de mort. Dans ces aspects insolites de la nature quelque 
chose nous émeut. L'ordre accoutumé est rompu : on dirait qu'une 
présence intervient et cherche à se faire comprendre, qu'un signe 
énigmatique nous est donné. Mirages, mystérieuses apparences, 
vie confuse de l'immense pays sous les violets d'un ciel où l'éclair 
palpite en silence. Cette étendue sans limite, que l'orage couvre 
si souvent, où l'Atlas est un fantôme qui tantôt se lève et tantôt 
s'efface, comme on comprend que le pauvre Berbère en ait peur, 
qu'il l'imagine enchantée, fourmillante de djinns contre lesquels il 
faut se munir des sortilèges, des amulettes du marabout. 

C'est un soir, après une ardente journée sans nuages. Détente, 
apaisement pour les êtres et les choses. Aux longs rayons obliques, 
les fûts des palmiers rougissent ; toute la campagne, du côté des 
jardins, se colore et respire. Le soleil finit de décliner ; son disque 
nu touche la limite de la terre, s'échancre, disparaît en laissant 
à la place qu'il a quittée, dans la limpidité de l'horizon comme 
une haleine rose/Aussitôt le lointain, hululant concert des moued- 
dens commence à se déployer sur les minarets de la ville. Chaque 
voix s'élance, se maintient, volontaire, tendue, frémissante sur 
la pâle nappe des terrasses. On pense à des envols de grands oiseaux, 
des rapaces qui surgiraient un à un et se mettraient à planer, 
couvrant la ville du frisson de leurs grandes ailes. Silence. Encore 
une fois la vieille clameur passionnée de l'Islam a passé sur Mar- 
rakech qui retombe à son sommeil. On n'entend plus que les cris 
anxieux des martinets qui tournoient, ivres du soir, sous les 
rouges créneaux. 

Et, peu à peu, le second rayon, comme en Egypte la lumière 
rose qui tout à l'heure baignait la terre, remontant, en effluves 
épais, au plus profond du ciel. Au nord, où sont les belles pal- 
meraies, tout se laque en des aspects qui, vraiment, ne me rap- 



52 LA RENAISSANCE DU MAROC 

pellent rien que les crépuscules de Louqsor. Des fumées horizon- 
tales s'étirent lentement par là, et je ne sais pourquoi rien ne me 
parle mieux de l'Orient légendaire, rien ne participe plus de la 
paix biblique des soirs que ces longs fils bleus qui restent là, ondu- 
lants entre les merveilleuses gerbes de dattiers. Ailleurs, sur le 
plan continu que font les milliers d'aigrettes, passent vite et bas, 
comme des blanches volées de neige : les ibis qui s'en vont par 
peuples se rassembler à la fin du jour dans un lieu que je connais 
bien, derrière le ravin mortuaire de Bab-Khemis. 

A moins d'une lieue au nord-ouest, cette butte abrupte qui 
s'isole, découpant de ses lignes arides l'or et le mauve de l'espace, 
c'est le Gheliz, que les Français sont en train d'armer, et qui sur- 
veille Marrakech. Jaune et tacheté de brun par les saillies du roc, 
avec ses fauves gibbosités, on dirait un dromadaire qui a posé son 
cou à terre, allongeant sa tête calleuse. 

Les Djebilets ferment ce côté du pays, leurs fines découpures, 
au-dessus des haies de palmiers les plus lointaines, affleurant tout 
juste, à l'horizon : tout à l'heure triangles, pointes de rubis, peu à 
peu mués en fluides saphirs à mesure que l'eau bleue de l'ombre 
s'amassait dans le creux, et montait. 

*** 

Ce n'est pas seulement la changeante beauté des choses qui 
nous ramène souvent à la terrasse de la Mamounya. Le matin 
comme le soir, tant que les portes de Marrakech sont ouvertes, il 
y a les petits mouvements de la vie, au large de la grande plaine 
que l'on avait crue d'abord inhabitée. 

Vie imperceptible, si étrangère, si lointaine, comme celle qui 
finit par se révéler quand on se baisse sur un champ pour regarder 
de tout près la terre ; constante animation qu'une grande cité 
arabe entretient autour d'elle, le long des vieilles pistes, à travers 
le pays sauvage qui commence au pied de son rempart. C'est un 
bétail qui débouche de Bab-er-Rob, et s'égrène en taches lentes, 
hors de la noire poterne sarrasine. C'est au loin, dans l'ouest, 
quelque longue file, une somnolente procession de chameaux. 
Roux comme le désert, confondus à ses bosselures, ils ne se lais- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 53 

sent pas distinguer tout d'abord. Et puis, on devine que, là-bas, 
quelque chose est en train de se déplacer, et l'on finit par recon- 
naître l'ondulation rythmique, le long balancement endormi des 
fabuleuses bêtes. D'un mouvement à peine perceptible la petite 
ligne vivante chemine, mais c'est le progrès régulier, continu, qui 
traverse de grands espaces terrestres, les cercles vides et successifs 
d'horizon. 

Beaucoup de baudets, par escadrons, les petits baudets porte- 
paniers, les éternels souffre-douleur de l'Islam. Le dos pelé, la 
croupe saignante de la plaie qu'entretient l'aiguillon de l'ânier, 
sans doute ceux-ci s'aligneront, demain matin, dans le grand 
souk de Bab-Khemis. D'où peuvent-ils venir ? Peut-être de Safi, 
de Mogador, bien loin, derrière la ligne rose où l'on voit, quand le 
soir est pur, s'occulter le soleil. Que de mouvements de pattes 
il leur a fallu, à ces trotte-menu, pour traverser les étendues mono'^ 
tones ! 

Plus près, sur les champs arides, de jaunes moutons quêtent on 
ne sait quels chardons, et semblent brouter des pierres... 

Mais parfois, comme des vols de papillons bleus, des spahis, 
des officiers d'Afrique, burnous au vent, galopent dans un sens 
ou dans l'autre, entre Bab-er-Rob et le camp français du Gheîiz. 
Jolie note claire, tonique comme une sonnerie de nos clairons, ce 
bleu dansant d'un vif essaim dans l'ardent et trop vaste paysage. 
Combien différents, les Maures empaquetés de blanc, aux talons 
troussés haut, que l'on voit défiler, rigides, à la queue leu leu, au 
trotlinement de leurs sages mules. 

Bêtes et gens, tout commence ou finit par s'en aller passer près 
de nous sur un pont en dos d'âne, — si primitif, si arabe, — aux 
abords de Bab-er-Rob, et sur la piste que je vois s'allonger par 
les terrains morts. Fauve rocaille, bosselures, trous béants d'un 
sol que l'on dirait brûlé jusqu'au fond : quels vides, quelle déso- 
lation.Toujours ces aspects d'usure, de décrépitude et de misère, 
qui, en pays d'Islam, atteignent au pathétique le plus grand. Ils 
s'étendent ici jusqu'à la terre. Entre cette terre et la guenille 
superbe d'un mendiant, entre cette terre et la courtine branlante 
d'une Marrakech, ou d'une Fez, entre cette terre et le peuple 



54 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



prostré, muet, funèbre au pied de ces bastions, nous sentons je ne 
sais quelle relation profonde et secrète, l'une des harmonies qui 
font l'émouvante beauté de ce monde (1). 

André Chevrillon 



(1) André Chevrillon : Marrakech dans les Palmes, chez Calmann-Lévy, 





RABAT-SALÉ 
Un après-midi à Salé. 



Que de murailles autour de ces deux bourgs d'Islam légèrement 
rosés par le soir ! Quelle ville immense on pourrait enfermer, si l'on 
ajoutait l'une à l'autre les doubles et triples enceintes qui entou- 
rent Rabat et Salé ! Tantôt, ces interminables remparts de terre 
séchée et de cailloux, dont la couleur est changeante comme les 
heures de la journée, pressent les maisons et les terrasses ; tantôt, 
ils longent la mer et les morts ; tantôt, ils disparaissent parmi les 
verdures des jardins, ou bien s'élancent, solitaires, à travers de 
grands espaces de campagne dénudée, donnant tout à la fois 
l'idée de la puissance et celle d'un immense effort perdu. 

Pour avoir accumulé autour d'elles de si formidables défenses, 
qu'avaient-elles donc à protéger, ces petites cités maughrabines ? 
Bien peu de choses, en vérité : du soleil sur de la poussière, des 
oripeaux bariolés ; des cimetières qu'on dirait abandonnés de tous 
et même de la mort ; la chanson d'une guitare à deux cordes, dont 
la plainte monotone satisfait indéfiniment des oreilles qui ne. 
demandent pas plus de variété à la musique qu'au bruit de la 
fontaine ou au pépiement d'un oiseau ; des échoppes où, dans une 
ombre chaude, l'enfance, l'âge mûr et la vieillesse dévident des 
écheveaux de soie, taillent le cuir des babouches, cousent l'ourlet 
des burnous ; des corridors obscurs où les nattiers tendent leurs 



56 LA RENAISSANCE DU MAROC 

longues cordes sur lesquelles ils disposent en dessins compliqués 
des joncs multicolores ; des boutiques où la vie s'écoule entre le 
tas de graisse, le miel, le sucre et les bougies ; des marchés ombra- 
gés par des figuiers et des treilles ; quelques troupeaux de bœufs, 
des moutons et des chèvres ; beaucoup de murs croulants ; çà et là 
quelque vraie merveille : une fontaine, un plafond peint, une pou- 
tre de cèdre sculptée, un beau décor de stuc, une riche maison, 
un minaret où des faïences vertes brillent dans la paroi décrépite ; 
bien des odeurs mêlées et sur toutes ces choses la plainte des 
mendiants et les cinq prières du jour... Oui, peu de choses en 
vérité : la liberté de vivre sans besoins et de prier à sa guise. Mais 
cela ne vaut-il pas tous les trésors de Golconde ? 

Pour qui les regarde en passant, ces deux cités jumelles, sépa- 
rées seulement par la rivière, se ressemblent comme leurs murail- 
les et comme leurs cimetières se ressemblent. Les Maures chassés 
d'Andalousie, qui s'y réfugièrent en grand nombre, leur ont donné 
le même caractère de bourgeoisie secrète, puritaine et polie, qui 
les apparente à Fez et qu'on chercherait ailleurs en vain dans le 
fruste Maghreb. Mais ces sœurs se sont toujours détestées ; les 
fils de ces proscrits se sont toujours fait la guerre ; ces cimetières, 
si pareils dans leur tranquille abandon au destin, sont pleins de 
morts, qui, de leur vivant, se haïssaient de tout leur cœur.Un pro- 
verbe courant dit ici : « Même si la rivière était de lait et si chaque 
grain de sable était de raisin sec, un R'bati et un Slaoui ne se récon- 
cilieraient pas. » Il y a entre eux de ces rancunes, comme on en 
trouve à chaque page des chroniques italiennes. Le très savant 
fqih Ben-Ali, auteur d'une excellente histoire, malheureusement 
inédite de Rabat et de Salé, m'a raconté quelques-uns de ces épi- 
sodes dramatiques : sièges, assauts, meurtres, pillage. Pour se 
plaire à ces vieux récits, il faudrait être assis sur les remparts, 
comme nous l'étions ce jour-là, près du canon gisant dans l'herbe 
qui envoyait autrefois ses bordées dans la casbah des Oudaya. 
Mais il m'a raconté des choses moins anciennes et aussi moins 
tragiques, où l'on découvre des sentiments encore vivants aujour- 
d'hui et qui, dans le tourbillon rapide où est entraîné ce pays, 
deviendront assez vite pour les indigènes eux-mêmes aussi incom- 
préhensibles que les disputes de naguère. Ce sont des riens, mais 



DIX ANS DE PROTECTORAT 57 

des riens à mon goût pleins d'intérêt, et auxquels, je ne sais pouiv 
quoi, je trouve le parfum fugace, un peu fané, de la giroflée de 
muraille. 

Il y a une vingtaine d'années, des garçons de Rabat et de Salé 
se battaient à coups de fronde sur les bords du Bou-Regreg. Un 
des petits Salétains tua d'un coup de pierre un des petits R'bati. 
Les mères des enfants de Salé qui avaient pris part à la bataille 
furent condamnées à payer la dya, c'est-à-dire le prix du sang. 
De l'argent pour un gamin de Rabat ! comme si un R'bati avait 
jamais rien valu î Pour manifester leur mépris, elles allèrent ven- 
dre sur le marché la denrée la plus vile : quelques paniers de son. 
Et avec le prix de ce son, qu'on ne donne qu'aux ânes et aux porcs, 
elles payèrent l'enfant de Rabat. 

Pour les puritains de Salé, cette Rabat si dévote, où les bour- 
geois ne se promènent que le chapelet à la main ou leur tapis de 
prière sous le bras, c'est un lieu sans foi, ni loi, contaminé par 
l'Europe, quelque chose comme une musulmane qui aurait dévoilé 
son visage. Il y a, me dit le savant fqih, des commerçants de Salé 
qui ont leur boutique à Rabat, et qui pour rien au monde ne 
voudraient habiter là-bas. D'autres n'y mettent jamais les pieds, 
et comme un jour un de ces intransigeants se promenait sur le 
promontoire des Oudaya et que quelqu'un s'en étonnait: « Je viens 
ici, dit-il, parce que c'est le seul endroit d'où je puisse embrasser 
d'un seul regard toute ma ville. » 

Même les malandrins ont ce patriotisme local. On en voit qui, 
ayant commis quelque délit à Rabat, viennent se faire arrêter à 
Salé, bien que la justice du pacha soit particulièrement rigoureuse. 
Si Ben- Ali m'assure encore que les mœurs y sont plus sévères. Un 
médecin syrien, installé au Maroc il y à quelques années, lui di- 
sait, en propres termes : « Ma femme est en sûreté à Salé; elle ne le 
serait peut-être pas à Rabat ! » Et mon historien d'ajouter avec 
un orgueil évident : « Les Juifs eux-mêmes ont ici de la pudeur! » 
De leur côté, les R'bati ont leurs susceptibilités. Le matin, si, 
d'aventure, l'un d'eux se rendant à ses affaires, entend le nom 
d'Ayachi — saint personnage fort en honneur à Salé où beaucoup 
d'enfants portent son nom — il voit là un si mauvais présage qu'il 
aime mieux rentrer chez lui et sacrifier le gain de sa journée que 



58 LA RENAISSANCE DU MAROC 

d'ouvrir sa boutique... Enfin (mais peut-être suis-je indiscret en 
révélant cela) l'érudit Salétain m'a confié que quelques personnes 
de Rabat auxquelles il a fait lire son histoire manuscrite, tout en 
rendant hommage à la façon dont il a reconnu le brillant dévelop- 
pement de leur ville depuis qu'elle est devenue le siège du Protec- 
torat et le séjour ordinaire du Sultan, lui ont cependant reproché 
de s'être occupé d'eux, estimant que ce n'est pas à un homme de 
Salé qu'il convient de parler des choses de Rabat. 

Nous-mêmes, nous avons fait l'épreuve de l'humeur différente 
de ces petits mondes rivaux. Depuis longtemps nous vivions en 
relations familières avec les marchands de Rabat, que de l'autre 
côté de la rivière les portes de Salé nous restaient toujours fer- 
mées. Il y a seulement six ou sept ans, il n'était permis ni à l'Eu- 
ropéen ni au Juif cantonné dans son mellah de pénétrer dans la 
blanche cité, immobile derrière ses murailles. De partout on l'aper- 
cevait, allongée au bord du sable ; on embrassait sa double enceinte, 
ses maisons, son grand champ mortuaire, sa ceinture de jardins ; 
elle irritait comme un mystère. Tout ce qui nous était hostile 
trouvait là-bas, disait-on, un refuge ; et la rumeur grossissant 
la vérité, Salé apparaissait aux Français de Rabat et aux R'bati 
eux-mêmes comme un repaire de dangereux fanatiques. 

Puis un jour, — c'était en 1911, après les massacres de Fez, 
les Salétains avec stupeur virent une longue suite de fantassins, 
d'artilleurs, de cavaliers passer le Bou-Regreg, les uns en barque, 
les autres à la nage. La colonne Moinier,en marche sur Fez révolté, 
traversa la ville de part en part. Pendant des semaines et des 
semaines ce fut l'interminable défilé des ânes, des chameaux, des 
mulets qui ravitaillaient la colonne. Cette fois le charme était 
rompu, la blanche cité mystérieuse arrachée à son isolement. On 
s'aperçut alors que l'on avait affaire à une bourgeoisie charmante, 
polie, d'une très bonne et très ancienne civilisation, où les lettrés 
formaient les trois quarts de la population, et que son repliement 
sur elle-même,loin d'être l'effet d'une rumeur sauvage et farouche, 
venait tout au contraire d'un juste sentiment de fierté et du 
noble désir de défendre sa tradition séculaire. 

Cordoue devait être pareille avec ses murs sévères, ses ruelles 
tortueuses, ses maisons à patio, son aspect hautain et fermé. L'air 



DIX ANS DE PROTECTORAT 59 

aristocratique qu'évidemment les Espagnols ont emprunté au 
Maures, c'est tout à fait celui de ces hidalgos de Salé, si authen- 
tiquement Andalous, et qui mieux que les R'bati se sont sous- 
traits à l'influence étrangère. A Rabat, une automobile, le passage 
des commerçants, des fonctionnaires, des soldats, un café dans 
un coin, un magasin dans l'autre, un fiacre, un cinématographe, 
viennent tout à coup briser une harmonie séculaire. Au vieux 
fond hispano-mauresque s'ajoute aussi, depuis quelques années, 
une population de gens beaucoup plus frustes, venus des confins 
du Maroc, du Sous, de l'Atlas, de Marrakech. Leurs têtes rondes 
et rasées, entourées le plus souvent d'une simple corde de chanvre, 
leurs djellabas terreuses et leurs burnous noirs et rouges se mêlent 
aux turbans impeccables et aux vêtements de fine laine des 
élégants citadins. Ce sont des campagnards berbères, des Chleuh, 
les plus anciens habitants du Maroc, qui affluent des montagnes 
vers la côte attirés par l'appât du gain. Ils ressemblent à nos 
Auvergnats ; ils en ont la forte carrure et les vertus solides : le tra- 
vail, l'économie, une aisance à s'adapter étonnante. On les voit 
venir sans le sou, pratiquer vingt métiers, coucher à la belle étoile 
et,au bout de quelque temps, acheter un fonds de boutique, s'ins- 
taller dans une armoire. C'est sur ces Berbères malléables, tout 
prêts à accepter de notre civilisation ce qui leur apportera quelque 
argent, que nous pouvons compter le plus. Mais il faut bien recon- 
naître qu'ils n'ont ni la finesse, ni la grâce, ni l'élégance des vieilles 
populations andalouses, et que leur invasion enlève peu à peu à 
Rabat ce caractère d'aristocratie bourgeoise, solitaire et dévote, 
qu'on y retrouve toujours,mais qui n'existe plus dans son intégrité 
que derrière les murs de Salé. 

Heureux qui aura pu encore se promener dans cet Islam intact, 
tournoyer au hasard dans la petite ville pleine d'activité et de 
silence, respirer sous ses figuiers et ses treilles le parfum des légu- 
mes de septembre ! Même par l'après-midi le plus ensoleillé, 
c'est une fraîche impression de bonheur, de vie rajeunie que l'on 
éprouve à suivre l'ombre étroite des venelles embrasées. Dès que 
l'on commence à gravir les rues en pente, plus de métiers, plus 
d'échoppes. Rien que des murs fermés, un blanc silence, la paix 
des neiges. Au sommet de ce repos, la Médersa, jadis fameuse, 



60 LA RENAISSANCE DU MAROC 

embaumée dans sa gloire ancienne, avec ses merveilles de plâtre 
et son dôme de cèdre ajouré : le mausolée de Sidi- Abdallah, éclairé 
par des veilleuses et toujours entouré d'un cercle de femmes accrou- 
pies ; et plus haut encore, la mosquée, lieu d'un calme inaltérable, 
qui semble garder comme un trésor,sous des arceaux sans nombre, 
des siècles de vie soustraits au changement, à l'agitation et au 
bruit. 

Au milieu de ces étrangetés, le plus étrange peut-être c'est que 
ces ruelles soient hantées par des fantômes familiers à nos imagi- 
nations. Quelque part, entre les murs de cette Salé si lointaine, 
reliée seulement à Marseille par de lents vaisseaux à voiles, habi- 
tait le père d'André Chénier,qui fut longtemps consul ici. Aux heu- 
res où les plus belles journées amènent leur mélancolie, sa pensée 
s'en allait vers Paris où il avait laissé sa femme et ses enfants, 
et il rêvait de son retour en France, — en France où il revint pour 
faire cette découverte affreuse, que les gens de sa patrie étaient 
plus cruels que les Maures... Dans ce dédale silencieux où je vais 
à l'aventure, Cervantes, prisonnier des corsaires barbaresques, a 
erré lui aussi, portant dans son esprit les premières rêveries de son 
extravagant chevalier. Au tournant de quel passage, au sortir de 
quelle voûte, dans quelle lumière ou dans quelle ombre a-t-il vu 
apparaître, monté sur un tout petit âne et les pieds traînant par 
terre, ce Sainte-Beuve, ce Renan, l'énorme Sancho Pança ? Parmi 
les tombes de la dune repose très probablement l'homme dont il 
a été l'esclave; et je me demande parfois,en regardant ces pierres 
couvertes de lichens jaunes, laquelle recouvre ce personnage qui 
a tenu à sa merci la plus belle histoire du monde ? . . . Dans laquelle 
de ces maisons blanches, qui s'entassent autour de moi, gardant 
si bien leur secret derrière leurs portes à clous, les Barbaresques 
ont-ils ajouté un outrage à tous ceux que la fantaisie de Voltaire 
et les Bulgares avaient déjà fait subir à l'infortunée Cunégonde ?... 
Par quelle belle journée, Robinson, dans sa barque à voiles pous- 
sée par un vent favorable, échappa-t-il à son gardien pour aller 
raconter à Foé ses étonnantes aventures et jeter dans les fumées 
d'une sombre taverne de Londres l'éclat de ce ciel éblouissant ?... 

Toute cette fin d'après-midi, j'ai cherché le fondouk où furent 
vendus Cervantes et Robinson Crusoé.Mais,bienquele temps ne 



DIX ANS DE PROTECTORAT 61 

soit pas loin où l'on trafiquait des esclaves, personne n'a pu ou 
n'a voulu me dire où se faisait la criée. Et qu'importe d'ailleurs ? 
Ces fondouks se ressemblent tous ; et celui qui vit passer les inou- 
bliables captifs devait être en tout points pareils au caravansérail 
où, fatigué de ma recherche infructueuse, je m'arrêtai pour pren- 
dre un verre de thé sur la natte du caouadji. 

C'était jeudi, jour de marché. La grande cour, entourée d'ar- 
cades, foisonnait de bêtes et de gens. Dans la poussière, le purin 
et les flaques d'eau près du puits, ânes, chevaux, mulets, moutons, 
chats rapides et comme sauvages, chiens du bled au poil jaune 
pareils à des chacals, poules affairées et gloutonnes, pigeons sans 
cesse en route entre la terre et le toit, cent animaux vaguaient, 
bondissaient voletaient ou dormaient au soleil autour des cha- 
meaux immobiles, lents vaisseaux du désert ancrés dans le fumier 
desséché. Sous les arcades, âniers et chameliers se reposaient à 
l'ombre parmi les selles et les bâts, jouaient aux cartes et aux 
échecs, ou à "quelque jeu semblable, tandis qu'au-dessus d'eux, 
sur la galerie de bois qui encadre le fondouk, les prostituées 
qu'on appelle ici, non sans*grâce, les filles de la douceur, prenaient 
le thé avec l'amoureux du moment, dans leurs petites cases, der- 
rière un rideau de mousseline, allaient et venaient sur le balcon, 
ou penchées sur la balustrade, échangeaient le dernier adieu avec 
celui qui s'en va. 

C'était un spectacle charmant toutes ces bêtes rassemblées 
là comme dans une arche de Noë, et ces beautés naïves qui lais- 
saient tomber au-dessus du fumier l'éclat barbare de leurs bijoux 
d'argent et leur volupté innocente. Accroupis sur leurs genoux, 
les chameaux balançaient, au bout de leurs cous inélégants, des 
têtes pensives et un peu vaines. Il ne leur manquait que des lunet- 
tes pour ressembler à des maîtres d'école surveillant avec dédain 
une troupe d'écoliers folâtres, une récréation d'animaux. On 
croyait lire dans leurs yeux le souvenir de très lointains voyages, 
justement aux pays qu'on voudrait voir. Et cela,tout à coup, leur 
donnait le prestige que paraissait réclamer le balancement de 
leurs têtes solennelles et la moue de leurs grosses lèvres perpétuel- 
lement agitées. Chameaux, vieux professeurs pensifs, chameaux 
pelés, chameaux errants, de vos courses poudreuses qu'avez-vous 



62 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Tapporté ? Hélas ! Hélas ! vous ne répondez rien. Votre tête se 
détourne dédaigneusement de mes questions, et vos lèvres mou- 
vantes continuent de pétrir je ne sais quels discours inconnus. 
Seriez-vous par hasard stupides ? Vos longues randonnées au 
désert ne vous ont-elles rien appris ? Ah ! que de savants vous res- 
semblent I Combien de voyageurs du passé et des livres qui, d'un 
pied lent, ont traversé l'histoire et n'ont jamais rien ramené des 
contrées parcourues ! pèlerins de toute sorte, quel espoir on 
met dans vos yeux, mais quel silence sur vos lèvres ! Faut-il donc 
que ce soit presque toujours ceux qui n'ont rien à dire qui voya- 
gent !... Hier encore, sur le front du Soissonnais, j'étais l'ami 
d'un vieux navigateur, un armurier de la marine, qui lui aussi 
avait roulé sa bosse dans tous les pays de la terre. Très souvent 
je l'interrogeais sur les choses qu'il avait pu voir ; mais jamais il 
ne m'a rien dit qui valût d'être retenu que cette phrase étonnante 
«Lorsque l'on revient du tour du monde, il y a deux choses 
qu'ilfaut entendre pour se refaire une âme : la Mascotte pour 
l'innocence et Faust pour la grandeur !... » 

De tous côtés, les petits ânes entravés par les pattes de de- 
vant se roulaient dans le fumier,ou bien sautaient comiquement, 
avec des gestes saccadés de jouets mécaniques, pour disputer aux 
poules les grains d'orge et la paille hachée qui avaient glissé des 
couffins. Les pauvres, comme ils étaient pelés, teigneux, galeux, 
saignants ! Vraiment le destin les accable. Un mot aimable du 
Prophète et leur sort eût été changé. Mais le Prophète a dit que 
leur braiment est le bruit le plus laid de la nature. Et les malheu- 
reux braient sans cesse. Tandis qu'ils vont,la tête basse, ne pen- 
sant qu'à leur misère, un malicieux génie s'approche et leur 
souffle tout bas : « Patience ! ne t'irrite pas ! Sous peu tu seras 
nommé Sultan ! » 

Un instant la bête étonnée agite les oreiiles,les pointes en avant, 
les retourne, hésitant à prêter foi à ce discours incroyable ; puis 
brusquement sa joie éclate, et dans l'air s'échappent ces cris que 
le plus vigoureux bâton n'arrive pas à calmer... Ane charmant, 
toujours déçu, toujours frappé, toujours meurtri, et pourtant 
si résigné, si gracieux dans son martyre ! Si j'étais riche Marocain, 
je voudrais avoir un âne, mais un âne pour ne rien faire, un âne 



DIX ANS DE PROTECTORAT 63 

qui n'irait pas au marché, un âne qui ne tournerait pas la noria, 
un âne qui ne connaîtrait pas la lourdeur des couffins chargés de 
bois, de chaux, de légumes ou de moellons ; un âne que j'aban- 
donnerais à son caprice, à ses plaisirs, sultan la nuit d'une belle 
écurie, sultan le jour d'un beau pré vert, un âne enfin pour réparer 
en lui tout le malheur qui pèse sur les baudets d'Islam et pour 
qu'on puisse dire : « Il y a quelque part,au Maroc, un âne qui n'est 
pas malheureux... » 

Si j'étais riche Marocain, je voudrais avoir une mule. A l'heure 
où la chaleur décroît, je m'en irais avec elle, assis sur ma selle ama- 
rante goûter la fraîcheur de mon jardin. Mais j'aurais surtout 
une mule pour prendre d'elle une leçon de beau style. Ce pas ner- 
veux et relevé, ce train qui ne déplace jamais le cavalier, laisse 
à l'esprit toute sa liberté pour regarder en soi-même et les choses 
autour de soi. Jamais il ne languit ; et s'il n'a pas le lyrisme du 
cheval, il n'en a pas non plus les soudaines faiblesses. Entre le 
coursier de Don Quichotte et l'âne de Sancho Pança, c'est la 
bonne allure de la prose. Sans avoir pressé sa monture, sans qu'elle 
soit lassée de vous, sans que vous soyez lassé d'elle, on est toujours 
étonné d'arriver si vite au but. 

Au milieu de ces divagations, le soleil avait baissé et n'éclairait 
plus maintenant qu'un côté de la galerie où les filles de la douceur 
continuaient leur petit commerce. La plupart avaient disparu 
derrière leurs rideaux de mousseline, et l'odeur des brûle-par- 
fums se mêlait agréablement aux acres relents de la cour. Deux 
ou trois de ces beautés restaient accoudées au balcon. Pas la 
moindre effronterie. Une sorte de grâce pudique et même de gra- 
vité rituelle. Bien que sur leur ventre soit tatouée la bénédiction 
du Prophète: « Hamdoullah ! Louange à Dieu! », je ne pense pas 
qu'elles aient au ciel une reconnaissance particulière pour leur 
avoir donné ce métier.Mais enfm,si elles sont là sur cette galerie, 
c'est bien que le Seigneur l'a voulu, et elles acceptent leur destin 
avec un tact parfait. Devant ces filles somptueusement parées 
me revenait à la mémoire le souvenir de Paphos, des îles d' Ionie, 
de tous les lieux où Hérodote raconte que des femmes se prosti- 
tuaient en l'honneur d'Aphrodite. Dans ce Maroc, qui n'a pas 
seulement conservé les vêtements et les formes antiques, mais 



64 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



où l'on trouve à chaque pas des survivances de cultes et de dévo- 
tions très anciennes, il y a du côté de Marrakech des gourbis où 
se pratique toujours le très vieux rite de la prostitution sacrée. 
Peut-être,au fond de l'âme de ces femmes appuyées sur le balcon, 
existe-t-il encore quelque chose de ces sentiments obscurs où se 
mêlent d'une façon incompréhensible pour nous le sensuel et le 
sacré. Mais silence ! . . .dans ces ténèbres où la volupté et la religion 
se rejoignent, n'imitons pas ces lourdauds qui portent une lumière 
aveuglante là où ne doit briller doucement que le tendre éclat 
voilé de la lampe de Psyché (1). 

Jérôme et Jean Tharaud 

O) Jérôme et Jean Tharaud: Rabat ou les Heures Marocaines, chez Emile-Paul. 




30 ^^ 




FEZ 
Quelques aspects de Fez. 



Le premier regard sur Fez est profondément émouvant. Ailleurs 
de grandes cités, plutôt que de déchoir, ont préféré disparaître. 
La terre les a recouvertes, et, lorsqu'on les exhume, elle nous les 
rend presque intactes avec leurs rues dallées, leurs maisons de 
pierre, leur vie publique et les images de leurs dieux. Ici la ville 
est déjà en cendres ; mais la race défaite qui l'habite, ayant tout 
renoncé : puissance et vanité, continue d'y vivre, blottie au creux 
de ses ruines. Ici l'humanité qui abdique rejoint l'humanité qui 
naît ; l'orgueil maté retourne à l'humilité originelle ; l'effort et 
l'ambition avortés retombent au rythme de la nature fruste et 
misérable. 

Ce premier regard sur la cité, après en avoir goûté la poésie, 
gardons-nous de l'impression qu'il laisse. A Fez, les toiles de fond 
trompent. L'antique ou médiévale Médina, avec ses empâtements 
d'ombre et ses clairs-obscurs qui font l'enchantement des artistes, 
déprime visiblement les âmes délicates. Que des pierres se délitent, 
que des murs tombent en poussière : voilà aussitôt pour des ima- 
ginations romantiques le spectacle achevé de la désolation et de 
la mort. C'est une vue en partie vraie, mais un peu sommaire. 
Un examen plus attentif nous ramène aux faits ; et la réalité sort 

5 



66 LA RENAISSANCE DU MAROC 

peu à peu de l'ombre pathétique pour se modeler simplement 
dans la lumière. 

* 
* * 

Le visage de Fez est innombrable. Plusieurs siècles y sont con- 
fondus, plusieurs peuples et plusieurs climats. On y peut vivre 
tout un jour en plein quatorzième siècle farouche et sombre ; 
puis, le soir venu, délasser son imagination dans quelque « riad » 
d'un modernisme oriental amusant et gai de couleur. 

Parfois un paysage de la campagne française s'offre à nous, 
frais et familier, tout bruissant de la chanson des eaux courantes. 
L'aloès épineux d'Afrique y croît près du peuplier tremblant de 
nos rivières, et les lourds rameaux de l'oranger s'y mêlent aux 
feuillages transparents de nos jardins. Non loin du bon relieur qui, 
dans son échoppe, évoque « le Philosophe en méditation », un 
« chérif » loqueteux et sale reçoit l'accolade des plus fiers passants, 
et je croiserai, à la prochaine venelle, un beau vieillard biblique 
qui figure Moïse ou Abraham au vitrail d'une cathédrale gothique 
ou dans le manuscrit d'un imagier. Aux portes des mosquées 
se tiennent des mendiants aussi antiques que la pauvreté. Et 
puis voici Mathô sur son noir coursier, sombre et sauvage comme 
un jeune dieu.... 

J'expose ici quelques images, observées avec soin et cueillies 
auhasard d'une promenade : des souqs colorés et grouillants, des 
maisons séculaires où se cache une vie sage, tenace et diligente, 
un petit chromo d'une grâce virgilienne, une campagne d'un 
dessin ferme et léger, presque attique, des cimetières familiers, 
un paysage enfin noble et religieux où plane, comme une harmonie, 
la paix morale de l'Islam. Mais j'ai laissé de côté, à dessein, ces 
charmants cloîtres délabrés où meurt dans un silence accueillant 
la flore capricieuse et géométrique des arabesques, et aussi les 
jardins de Bou-Jeloud, voluptueux et désenchantés. 

La Médina est l'endroit du monde le plus éloigné qui soit de la 
vie moderne, et c'est la raison qui me la fait aimer. Lorsque je 



DIX ANS DE PROTECTORAT 67 

descends l'étroite et tortueuse artère qui mène aux grands souqs, 
si j'éprouve à me mêler à la foule qui s'y presse un sentiment de 
plénitude et de bien-être, c'est que je me laisse prendre au charme 
de cette vie simple et robuste, joyeuse et ardente, et, pour 
tout dire, naturelle. 

Cette forte rumeur qui monte du cœur de la cité, c'est l'antique 
chanson des métiers, le rythme du travail libre et sain, juste et 
nécessaire, régulateur et dispensateur de la vie. C'est, parmi les 
bonnes odeurs du goudron, des épices, des fritures, des fruits, du 
cuir et du cèdre, le chant clair du marteau, le sifflement de la var- 
lope, le bruit des querelles, le piétinement poudreux des bêtes 
de somme, le rire des enfants, la clochette du porteur d'eau. Et 
chaque coin de ce monde où je me perds,mais où je retrouve l'an- 
cienmondeque jusqu'ici je n'avais fait çà et là qu'entrevoir, est 
un tableau délicieux et reposant. « Voilà, me dis-je, l'activité 
humaine telle qu'elle était autrefois; et cette activité, comparée 
à la nôtre, est un jeu, et un jeu qui anoblit l'artisan. Il travaille 
dans une atmosphère douce et familière où ne manque ni l'ombre 
des grands arbres, ni le chant des oiseaux, et moi, à le regarder, 
j'éprouve comme un rajeunissement. » 

Clameur desfondouqs et des ateliers ; souq des Nejjarine spa- 
cieux et clair, bois odorants, splendeur du cèdre ; fontaine en 
vieille majolique, marché 'aux fleurs et marché aux oiseaux; 
venelles étranglées et bruissantes des selliers et des marchands 
de « vases beaux et chargés de naïve couleur » ; grandes places 
sonores qu'ombragent de ténébreux mûriers ou quelque vigne 
au tronc noueux des chaudronniers et de l'herberie— «là se donne 
la fève fresche, en sa saison, à bon prix » ; — place de la fumée 
« où se vend le pain frit en l'huile », rue des lanterniers à la sombre 
voûte, maisons hautes, fortes charpentes, noires échoppes ; Quissa- 
riya aux capricieux méandres, grands magasins de nouveautés où 
la foule moutonne, sous une lumière mobile à grands ramages, 
dans une atmosphère lourde d'aromates, d'épices et d'encens ; 
Morqtân où les femmes au matin sont assises,pelotonnées et étroi- 
tement voilées, offrant à l'insolent fripier des brocarts, des bijoux 
et les mièvres fleurs que patiemment leurs doigts cousirent sur 
du linon grossier ; ruelles encombrées des entrepôts où, comme 



68 LA RENAISSANCE DU MAROC 

en d'étroits chenaux, tanguent les chameaux, lourds vaisseaux 
du bled ; coins paisibles et charmants ; souq du henné vert et 
ombreux comme un sous-bois d'automne, souq-el-haïk, où parle 
le rouet, tandis que des enfants d'un geste aimable et régulier 
entremêlent de fils d'or du soleil les fils blonds de la laine ; cité 
des livres comme il convient silencieuse et sage ; tableaux d'un 
vieux maître hollandais : boutique en clair-obscur où l'on se glisse 
à la dérobée dans l'espoir d'y découvrir la reliure rare et le vieux 
manuscrit enluminé ; atelier où le patron chenu et le jeune appren- 
ti tracent d'un clair pinceau sur le papier d'ivoire le subtil entre- 
lacs d'une très ancienne rêverie ; murs ocreux et noires solives, 
boutiques sombres, contre-jours ; devantures de bois peint et 
sculpté ; étroits bahuts pleins de bibelots précieux où trônent 
les marchands comme des bouddhas dans leurs châsses ; auvents 
d'où le soleil et la pluie s'égouttent sur la nuque du client ; rô- 
tisseurs et marchands de brochettes du Tâla ; teinturiers aux cuves 
éclatantes des bords de l'oued ; « déliais » aux cris rauques ; mar- 
chands de cierges de Moulay-Idriss.... tous les arts et tous les mé- 
tiers réunis dans un incroyable dédale de venelles, d'enfilades, 
de couloirs et de galeries, — une ruche aux mille cellules où rô- 
dent des essaims bourdonnants et dorés : voilà un croquis à peu 
près fidèle des dessous fameux de la Médina, tels qu'ils sont et 
tels qu'ils étaient au commencement du xvi e siècle, comme on 
peut en juger par la description que nous en a laissée Léon l'Afri- 
cain, si précise et si complète qu'on la croirait, au style de la tra- 
duction près, écrite d'hier, et qui commence ainsi : « Les arcs en 
cette cité sont séparés les uns des autres dont les plus nobles 
sont autour du circuit du temple majeur. » 

Mais quittons l'ombre chaude et dorée de la bruyante Quissa- 
riya et son moutonnement de bergerie ; traversons le grand 
marché el-Attarine où grouille la populace bédouine rude et affai- 
rée, et cheminons vers les quartiers habités. 

On rencontre d'abord de petits souqs où des treillis de roseaux 
tamisent un jour gris, un jour artificiel de cendre. Puis, à mesure 
qu'on avance, les ruelles se font plus étroites, plus silencieuses 
et plus désertes. Leurs hautes maisons centenaires, massives 
et sombres, montent à l'assaut des rampes en s'épaulant l'une 



DIX ANS DE PROTECTORAT 69 

l'autre. Elles ont des étages en surplomb portés par de petites 
consoles, et, d'endroit en endroit, elles se touchent du front. Ces 
rues ressemblent à des souterrains où des perspectives de tunnels 
se succèdent. Il y tombe une lumière par jets, par douches. Om- 
bre profonde et lumière crue s'y opposent. On chemine dans 
une cave ; on voit et on respire par des soupiraux ;" oh se meut 
dans une série d'eaux-fortes de Rembrandt. 

Quel contraste avec l'animation colorée des souqs ! Ici tout 
semble mort et assoupi ; la vie se retire, elle se cache ; elle se 
repose ; elle se recueille. C'est à peine si, de temps à autre, on 
aperçoit la silhouette robuste d'une négresse ou la grimace apeurée 
d'un petit garçon. Parfois, en tendant l'oreille, on distingue le 
bruit d'une chute d'eau et le crissement d'une meule. 

Je me souviens qu'un jour je poussai une porte branlante et, 
après un timide « salam » dont je saluai les gens qui se trouvaient 
là, car l'endroit était habité, je restai saisi d'étonnement comme 
si j'étais transporté soudain dans un autre monde. C'était un 
atelier de tisserand. Dans une grande salle, étrangement éclairée 
par de larges rayons plongeants, deux hommes âgés travaillaient 
sur leurs antiques métiers. Leur figure était immobile et froide, 
et ils ne parurent pas m'apercevoir. D'un mouvement d'auto- 
mate, ils lançaient la navette et battaient le tissu. Et leurs gestes 
étaient si adaptés, le choc de la pédale, le frôlement de la navette, 
et le coup du battant si réguliers, la lumière si froide et si immo- 
bile et le silence si profond, que j'eus le sentiment très net que 
le temps était suspendu et que cette scène participait de l'éter- 
nité. 

la pauvre existence, humble et résignée, mais si mesurée et 
si juste, si dépouillée de toutes les apparences trompeuses, 
qu'elle me parut une image schématique de la vie dans sa vérité 
immuable, parvenue à son essence ou à son terme. 

Ce sentiment de « réduction de la vie » que j'éprouvai alors, 
c'était une défaillance du cœur. Habitués à la violence du monde 
moderne, nous avons de la peine à saisir des formes vivantes 
dans celles-là mêmes qui sont le plus simples et le plus en équi- 
libre, et où l'âme familière de nos ancêtres se reconnaîtrait. 

Depuis, au cours de mes promenades, j'ai surpris plus d'une 



70 LA RENAISSANCE DU MAROC 

scène de ce genre. Elles appartiennent à un passé déjà lointain 
où l'action humaine était égale et sage, et telle que nous la mon- 
trent les documents de la plus haute antiquité. A Fès, l'intérieur 
des maisons nous est malheureusement interdit et nous ignorons 
à peu près tout ce qui s'y passe. Mais la vie domestique doit y 
être aimable et gaie, et par son économie et son rythme, elle doit 
ressembler beaucoup à celle des anciens. 

* * 

Lorsqu'on sort par Bab-Guissa et qu'on monte aux Mérinides, 
on chemine par des sentiers escarpés, semés de dalles tumulaires, 
C'est un des plus anciens cimetières de Fés, creusé lui-même 
dans une nécropole millénaire. Les tombes émergent à peine du 
sol. Elles vont, quêtant l'herbe rare des talus, jusqu'aux mau- 
solées des Béni-Mérine, gardiens attitrés de ce paisible troupeau. 
En bas, les remparts almohades, battus en brèche par les siècles, 
limitent la ville. Mais ils n'arrêtent pas les morts qui dévalent, 
de roche en roche, jusqu'aux premières maisons. Celles-ci conti- 
nuent à leur tour la descente, se pressant dans la poussière qui 
poudroie, pareilles aussi à un troupeau mais impatient et altéré 
qui se précipite vers l'oued ; puis elles se massent comme au creux 
d'un asile, autour de Moulay-Idriss, gardien de la cité. 

De tous les points de l'horizon on aperçoit la verte koubba 
du vénéré fondateur de Fès. Là, dans une atmosphère lourde et 
viciée, grouille une multitude en délire de malades et d'éclopés, 
toute la misère et toute la lèpre de cette terre berbère, accroupie, 
pelotonnée et psalmodiante, possédée d'une idée qui la courbe 
en de pitoyables prostrations. 

Par contre, sur la colline, tout est noble, léger et pur. Des indi- 
gènes rêvent çà et là, accoudés aux tombeaux. Leur visage est 
serein. La soumission sans murmure à la mort, qui est la grande 
beauté morale de ce peuple, les tient de longues heures dans une 
attitude simple de méditation, occupés à sentir la volonté de 
Dieu et à s'y confondre. « La ilaha illa Allah. — Il n'y a de Dieu 
que Dieu. » 

Que nous sommes loin de nos cimetières froids et sévères, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 71 

solennels et faux, entachés d'orgueil grossier, où nos morts sont 
parqués à l'écart, par delà de hautes barrières, parce que l'image 
et l'idée de la mort nous sont insupportables. 

Voici les cimetières musulmans, lieux de promenade et de 
rêverie, où tout le monde, bêtes et gens, passent, où l'on s'asseoit 
et se repose, où chacun, selon son humeur,prie, médite ou chante, 
où les femmes boivent le thé tandis que les enfants jouent. Les 
vivants et les morts se séparent ainsi sans se quitter, et l'idée de 
la mort est plus familière. 

De l'autre côté, là-bas, à Bab-Fetouh, s'étend un autre cime- 
tière, le plus beau de Fès, où reposent, dans de jolis mausolées et 
d'élégantes koubbas, les Ouléma et les grands docteurs d'autre- 
fois. Entre la petite mosquée bleue de Sidi-Harazem et les escar- 
pements de la montagne, il étage paisiblement ses tombes dans 
le vallon. La plupart sont coquettes et taillées en forme d'are 
outrepassé comme les portes. Elles s'en vont par petits groupes 
sous les bouquets de l'olivier, qui n'est pas l'olivier géant de la 
Mamounia ou de Taza, mais l'olivier de la Grèce et de la Provence, 
dont le tronc noueux et court «élève peu de rameaux», l'arbre 
méditerranéen, qui, pareil à la mer violette, jette une écume 
d'argent dans un léger bruisselis de vagues. Et sur ces champs 
d'une douceur et d'une mélancolie élyséennes, des théories d'om- 
bres passent, s'arrêtent, s'entretiennent... 

Puis le cimetière descend les pentes calcinées, semis léger 
de pierres grises pavant les chemins et sculptant les reliefs du sol, 
et vient battre de ses derniers galets les premières terrasses. 

Non loin des Andalous, sur le vaste plateau qui s'étend à 
gauche, lorsqu'on s'éloigne de la ville, se trouve le quartier des 
potiers. Ce sont, de part et d'autre d'un chemin forestier que 
l'automne fleurit de violettes, parmi des bois d'oliviers cente- 
naires, de grandes aires planes où brillent des carrés d'argile. 
Des vases, des amphores et des jarres sèchent au soleil, humides 
encore, souples, vivants, tout empreints de la main qui les mo- 
dela. Leur nudité robuste et pleine, la pureté de leur galbe s'im- 



72 LA RENAISSANCE DU MAROC 

posent à nos sens fatigués de raffinement et de recherche comme 
de reposantes vérités. Instruments domestiques amis de l'homme 
et aussi anciens que lui, images de son esprit industrieux, qui, 
suivant un instinct sûr,accorde la matière à ses besoins, ces objets, 
d'argile, jeux rustiques et divins, portent déjà le sceau de sa grâce 
naturelle ; ils sont la première- et peut-être la plus parfaite ex- 
pression de son génie. 

Des enfants à peine vêtus vont et viennent, les bras chargés 
de terre molle et ruisselante. Au fond d'un appentis sombre le 
potier caresse les flancs d'une forme naissante. Dans le silence 
champêtre le four fume. Et ce tableau, fait de deux ou trois traits, 
mais si fermes et si délicats que nos yeux ont peine à y croire, 
est le plus extraordinaire paysage antique qui soit encore sur 
la terre. C'est un paysage sans date, plus ancien que Myrina, qui 
remonte à la Bible et à l'Egypte. Il a le charme et la douceur, 
l'atmosphère et la bonhomie des descriptions d'Homère et de 
la « Vie de Jésus ». 

Partis pour nous distraire du monde moderne mécanique et 
brutal, nous étions venus au Maghreb en quête de pittoresque 
et d'exotisme. Et voici que nous retrouvons, dans sa fraîcheur 
et sa sérénité, la jeunesse du monde, l'enfance de l'humanité 
dont nous avions respiré le parfum dans les vieux livres. Pour 
nos imaginations abreuvées aux sources antiques, aucun opium 
d'Orient ne vaut ce petit chromo d'Arcadie, qui nous fait un 
signe d'amitié. A l'ombre légère de l'arbre d'argent, dans ce cadre 
qui paraît immobile et éternel, la vie coule aimable et facile 
comme les vers de Virgile et de Chénier,qu'il ferait bon d'y relire. 

* 
* * 

[Par l'emplacement élevé qu'ils occupent, et par les morts 
ensevelis sous leurs pierres, les tombeaux des Mérinides sont le 
point culminant de la cité. N'ayant aucune valeur d'art, ils ont 
la valeur d'un principe : ils commandent et ils disciplinent. 

Aucune promenade ne vaut celle qui y conduit, en sortant de 
Bab-Mahrouq, par le sentier qui court au milieu des aloès, des 
cactus et des oliviers. Là, un berger de Théocrite paît ses moutons 
ou ses chèvres ; des fours à chaux fument, des hautes murailles 



DIX ANS DE PROTECTORAT 73 

croulent. Les tombeaux couronnent cet ensemble et l'ordonnent. 
Ils sont l'âme de cette « campagne fâsi » si limpide, si légère, 
si classique aussi par la végétation, le sol, la lumière et les ruines, 
et qui rappelle je ne sais quel paysage de l'antiquité telle que 
l'ont sentie et peinte certains élèves de Poussin. 

Au reste, tout le paysage des remparts et des cimetières qui 
entoure Fès est d'une grande beauté. C'est un mélange d'âpreté 
et de douceur, de magnificence et d'abandon. Il a de la noblesse, 
un beau dessin, des grâces rares sous le ciel d'Afrique, de la 
fragilité, et le pathétique des choses qui appartiennent « aux 
puissances sans hâte du temps » (1). Le printemps le comble de 
fleurs, et cet excès l'amollit ; mais le rude été, qui roussit les 
champs et ronge les falaises, lui donne une vigueur que je préfère. 

Pour le bien goûter, je conseille un ciel légèrement voilé d'avril, 
enveloppant et tendre, qui met des coulées de gris sur la ville 
dont il détaille les contours, ou la pure clarté de l'automne, 
lorsque la pluie a lavé les arbres et que la terre est encore chaude 
des ardeurs du soleil. 

C'est là, en-dessous des tombeaux, à mi-côte, où des oliviers 
frémissants apportent à la terre meurtrie la paix de leur clair 
feuillage, qu'il faut s'asseoir et s'abandonner, laisser ses yeux 
réfléchir tranquillement les horizons. 

Serrée au creux du ravin, toute en fines grisailles dans la fraî- 
cheur du matin, la ville remonte le cours escarpé de l'oued et vient 
respirer en s'éparpillant dans la plaine. Ses minarets verts et de 
hauts peupliers l'accompagnent, tandis qu'au loin, formant 
autour d'elle une ceinture lâche, les remparts s'en vont, solides 
ou croulants, escaladant et dévalant les pentes, puis se perdent 
dans le fouillis des jardins. Au Nord et au Sud, les collines brûlées 
des cimetières montent et s'étagent par degrés jusqu'à la haute 
montagne. La lumière y tremble à ras du sol, et les lointains sont 
d'un gris bleu plein de scintillements... 

Fès se trouve ainsi sertie dans un riche écrin de vergers, de 
remparts et de cimetières. Les vergers l'embrassent ; les remparts, 
par endroit, l'étreignent ; mais les modestes cimetières la pressent 
à peine, puis se répandent dans la campagne comme des ruines. 

(1) A. Chevrillon. 



74 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Leur gravité simple et charmante gagne les champs et s'étend 
sur la ville. Au bruissement de l'olivier, ils la ramènent à la 
nature en l'intégrant dans le paysage dont ils frappent le carac- 
tère et dont ils fondent l'unité. 

Et sur tout le paysage à la fois majestueux et tendre plane une 
sérénité que rien ne saurait émouvoir. C'est que toute personna- 
lité maintenant disparaît. Les monuments retournent à la terre 
et l'homme s'efface en même temps que la nature s'anoblit et 
s'humanise. La ville alors, les remparts et les cimetières, le sol 
même et la végétation perdent leur relief et leur couleur propre 
pour se fondre dans le vaste ensemble. Tout s'égale et se transli- 
gure. Tout prend cet aspect d'éternité où l'homme et la nature 
s'élèvent l'un et l'autre et communient. 






J'ai gravi la colline des Mérinides un soir doux et clément de 
novembre. Déjà plongée dans l'ombre, la Médina se tassait davan- 
tage encore pour le repos de la nuit, tandis que Fès-el-Jedid 
allumait au couchant toutes les faïences de ses minarets. Leur 
floraison orgueilleuse et pure célébrait à travers les siècles l'âme 
religieuse et le génie clair et décoratif de l'Islam. Le vieux cadre 
féodal lui-même s'embrasait. Par-dessus les jardins verts de 
LalaYamina, une multitude ivre de ramiers tourbillonnait, et, 
dominant le paysage, le Zalagh s'épanouissait, grosse améthyste 
lumineuse dans la transparence irisée de l'air. 

Une rumeur montait légère et bruissante comme le clapotis 
d'une mer calme. J'écoutai parler la ville. Elle disait : 

« Je ne suis ni l'œuvre d'un homme, ni la fantaisie d'un roi. 
Qu'on me préfère Meknès, ma voisine, pour son faste déchu et 
ses lourds volumes de maçonnerie : c'est affaire à un bâtisseur. 
Encore que je possède quelques morceaux d'architecture qui pour- 
raient suffire à ma gloire, je ne daigne pas être une ville d'art. Dans 
mon vaste sein que le temps a doré comme un sanctuaire, mes 
palais, mes mosquées, le sourire discret d'une médersa, la jolie 
porte d'un fondouq ne sont que beautés de second plan. Ne t'y 
attarde pas. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 75 

« Ne sens-tu pas en moi quelque chose de plus émouvant et de 
plus noble ? Je suis l'antique cité, mère des civilisations. Je prends 
les hommes comme des enfants, je les élève, je les nourris, je les 
forme. Je leur enseigne les travaux et les lois de la cité. En moi. 
-tu reconnaîtras un foyer, une discipline, une culture, une somme 
où tout se tient, intacte malgré la poussée des siècles, sans em- 
prunts, ni disparates. 

« Je suis plus encore. J'appartiens au général et à l'universel. 
Un jour, il y a plus de mille ans, un descendant du Prophète vint 
et jeta ces fondations qui durent encore. Mais j'existais avant 
l'émir Idriss et je survivrai aux Maures, car je suis un refuge et 
un bienfait naturels. Ici les hommes aimeront toujours à se grou- 
per, à peiner, à se réjouir. Il y a des lieux de la terre qui sont des 
berceaux, et si accueillants, si mouillés de tendresse que ceux - 
qui passent s'arrêtent, s'y attachent et en oublient leurs petites 
patries. » 

Ainsi me parle la grande cité spirituelle, répétant l'enseigne- 
ment d'autres cités disparues et qu'un printemps soudain a 
fait refleurir. Chères vieilles cités, sourires évanescents de l'an- 
cien monde, fleurs étranges, sources fraîches et fruits savoureux, 

oasis d'un désert nouveau 

Mais c'est l'automne et ses premiers frissons. La nuit vient et 
la ville n'est plus qu'un gros tas de cendres éteintes. Des indigènes 
ayant quitté leur poste de contemplation passent en devisant 
joyeusement. Heureux le fâsi qui sait que Dieu est grand. Il ne 
connaît pas mon inquiétude. Et je descends par l'étroit sentier 
où pleuvent de plus en plus épaisses les violettes du crépuscule, 
pendant que la brise jette contre les dalles des tombes le fruit 
amer de l'olivier. 

René Seguy 



DEUXIÈME PARTIE 



DU PASSÉ AU PRÉSENT 




CHAPITRE V 
LA PACIFICATION DU MAROC 

I 
Jusqu'au Protectorat. 

Avant le xix e siècle, le Maroc et la France avaient normalement 
entretenu des relations cordiales. Un accord permanent des sul- 
tans et de nos rois procurait aux commerçants français de ces 
avantages qui permettaient aux sieurs Michel et Roland Frejus, 
de Marseille, de fonder en 1665 la remarquable « Compagnie d'Al- 
bouzeme et du Bastion de France ». Et nul n'ignore maintenant 
que le plus célèbre des chérifs alaouites, Moulay Ismaël, avait 
désiré de s'allier en bonne et due forme avec Louis XIV : encore 
que le « descendant du Prophète » eût en vain demandé la main 
de la princesse de Conti, fille naturelle et légitimée de Mademoiselle 
de la Vallière, nul dépit amoureux ne l'empêchera, en 1709, d'of- 
frir au Roi-Soleil le secours d'une armée contre les Autrichiens. 

La conquête de l'Algérie amena la rupture de 1843. Le carac- 
tère religieux de la guerre soutenue par Abd-el-Kader — et quel- 
que peu stimulée par notre méconnaissance de l'Islam africain — 
avait éveillé les sympathies du Maroc qui, sans l'avouer, soutenait 
l'émir. On sait ce qu'il en advint. Après que les Marocains, sortis 
d'une neutralité neutre, comme on dirait aujourd'hui, eurent 
attaqué le poste de Lalla Maghnia, Joinville bombarda Tanger et 
Mogador, le Maréchal Bugeaud occupa Oudjda et remporta la 



80 LA RENAISSANCE DU MAROC 

victoire de l'Isly. Ces succès aboutirent, le 10 septembre 1844, à 
la Convention de Tanger et, le 18 mars 1845, au traité de Lalla 
Maghnia. Pactes à retenir: ils maintiendront, jusqu'au xx e siècle, 
nos rapports avec les sultans, au cours d'une première période 
de... luttes aux confins algéro-marocains. Les années 1901 et 1902 
verront se conclure de nouveaux accords ouvrant une deuxième 
période non moins fertile en incidents de toutes sortes. 

C'est ainsi que, en 1849, en 1850, en 1852, en 1853, en 1856, 
nous dûmes châtier certaines tribus du Nord dont les fréquentes 
violations de frontières s'accompagnaient de rapines et de sévices. 
La xénophobie des Beni-Snassen,des Mehaïa et des Angad motiva, 
en 1859, une forte expédition. Sous le commandement du Général 
de Martimprey, nos troupes concentrées sur le Kiss avancèrent 
vers le col de Tafouralt, traversèrent le massif des Beni-Snassen, 
foyer de l'agitation, s'avancèrent chez les Zekkara et vinrent cam- 
per sous les murs d'Oudjda dont l'amel, pris comme otage, fut 
remis au Sultan. Des rivalités surgissant entre Snassen, Mehaïa 
et Angad, l'opération heureuse du général de Martimprey n'eut 
pas de conséquences politiques dignes d'elle.Tribus de la plaine et 
tribus de la montagne avaient entamé une bataille sans merci. 
En 1892, le Maghzen, d'ordinaire impassible, essaya de rétablir 
l'ordre dans l'amalat d'Oudjda. Les troubles, un instant apaisés 
par la présence du fils du Sultan, recommencèrent de plus belle 
après le départ de celui-ci, et l'Algérie fut tantôt soumise aux 
incursions des vainqueurs, tantôt obligée de donner asile aux 
vaincus. Ce ne fut qu'en 1899 qu'une mission française,commandée 
parle commandant Calley Saint-Paul, discuta, à Oudjda, avec 
un envoyé du Sultan, le règlement de nos revendications. On 
s'acheminait vers les accords de 1901 et de 1902. A vrai dire, la 
force des choses plus que notre volonté nous guidait. Nous n'a- 
vions pratiqué qu'une politique d'effacement, source de mécomp- 
tes. Chaque fois que le brigandage s'était exercé à l'endroit de 
tribus soumises à notre influence, nos représentants avaient de- 
mandé des réparations à un Maghzen désarmé ou complice. Outre 
que ces réparations n'avaient rien réparé, notre prestige en avait 
été diminué. 

En avril 1901, sous le coup de l'assassinat de M. Pouzet dans 



DIX ANS DE PROTECTORAT 81 

les Kebdana, le Gouvernement de la République fit exécuter une 
manifestation navale dans les eaux marocaines et présenter à 
Abd-el-Aziz des réclamations énergiques. A la suite de ces événe- 
ments, les accords de 1901 et de 1902 déterminèrent une nouvelle 
police algéro-marocaine. Il était décidé qu'il serait créé, une zone 
mixte où les autorités locales françaises et marocaines seraient 
chargées de résoudre les "questions litigieuses ; puis la France 
aiderait le Sultan à pacifier et à réorganiser la partie orientale de 
l'Empire. 

La France observera scrupuleusement ses obligations tandis 
que le Maghzen demeurera l'adversaire sournois de cette politique 
d'association. On retrouvera sa main dans les désordres du Sud- 
Oranais que le colonel Lyautey devra maîtriser, en 1903,. par l'oc- 
cupation de Colomb-Béchar et par l'installation de postes à For- 
tassa et à Berguent ; des reconnaissances atteindront ensuite la 
Haute Moulbuya. A la fin de 1905, Abd-el-Aziz, qui doit à nos ins- 
tructeurs la défaite du Rogui, révèle des dispositions franchement 
inamicales. Alors que nous n'avons plus à souffrir des querelles 
intestines des tribus, ni des exploits du Rogui installé à Sélouan, 
le Maghzen multiplie les vexations. Les Algériens résidant à Oudj- 
da sont molestés et nos compatriotes mal reçus, quelquefois mal- 
menés. L'hostilité gagne tellement en évidence que, le 4 août 1906, 
le Gouverneur de l'Algérie suspend les relations commerciales 
avec le Maroc. Bon gré, mal gré, il va falloir ouvrir les yeux, cons- 
tater l'aggravation du conflit. Du reste, les faits y aideront. Le 
19 mars 1907, en épilogue de nombreux attentats impunis,le doc- 
teurMauchamp tombe assassiné à Marrakech. Le 30 juillet suivant, 
à Casablanca, neuf ouvriers européens des chantiers Schneider 
sont massacrés par des malandrins que surexcitent des fanatiques . 
La gravité de l'heure dictera donc une répression immédiate et 
sévère, d'après un plan d'action conforme aux exigences de nos 
droits. Mais, dès lors, répression ne signifiera que pacification ; 
et c'est à cette année 1907 qu'il convient de situer le point initial 
d'une conquête qui n'en sera pas une au sens strict du mot. 

* 

* * 

Avant d'entrer dans le détail des opérations militaires de la 

c 



82 LA RENAISSANCE DU MAROC 

pacification, il est indispensable d'en rappeler l'orientation d'en- 
semble. 

On ne fait pas la guerre pour la guerre — aux colonies moins 
qu'ailleurs. Les armées ne doivent être que d'ultimes moyens 
d'ordre, et toute bataille comporte un sens, une fin politiques- 

A vrai dire, telle n'apparaîtra pas, à ses débuts, la bataille du 
Maroc. De 1907 à 1912, en regard des compétitions interna- 
tionales, nombreuses et résolues, l'action française au Maroc est 
dépourvue de cohésion : notre action militaire est sans liaison 
avec notre action diplomatique que dirige, à Tanger, le ministre 
de France, M.Regnault, gêné par la timidité des instructions qu'il 
reçoit et par les difficultés que lui suscitent sur place les agents 
allemands. 

Ce grave défaut d'unité transpire à travers les trois grandes 
étapes de la préhistoire du Protectorat. 

Lorsque le général Dru de débarque, en août 1907, il ne s'agit 
uniquement que d'une mission de police : châtier les assassins des 
ouvriers du port de Casablanca. Drude trouve une ville pillée, 
ruinée, qu'il restaure après en avoir dégagé les abords immédiats. 
Mais, dans l'entrefaite, l'intérieur de la Chaouia est livré à tous 
les éléments turbulents, accourus du Sud et de la montagne. 
En France, cette anarchie, que la présence de nos navires et du 
corps de débarquement n'a pas suffi à dompter, étonne ; on se 
récrie contre la stagnation des troupes. On oublie que celles-ci 
n'ont pas l'ordre d'avancer. Et ce sera seul que, le 1 er janvier 
1908, pour prévenir les périls d'une agitation croissante, le gé- 
néral Drude se décidera à détruire la Mehalla de Médiouna qui 
s'égaye et va se reformer un peu plus loin. 

Le général d'Amade arrive. Il lui échoit de continuer l'œuvre 
de police. Cette fois, le Gouvernement de M. Clemenceau prescrit 
de châtier les rebelles sur leur propre terrain, sans dépasser les 
limites de la Chaouia : l'Europe regarde.Le général d'Amade réa- 
lise pleinement le but assigné. Il débarrasse la Chaouia des Mehaî- 
las Hafidistes. Néanmoins, à ses campagnes vigoureuses, le général 
ne peut immédiatement donner une conclusion logique. La Métro- 
pole ne discerne pas sur-le-champ que, pour garantir la sécurité 
de la Chaouia en face de l'adversaire repoussé, c'est de l'occuper 



DIX ANS DE PROTECTORAT 83 

au maximum. Il faudra l'intervention du général Lyautey, que 
sa mission en Chaouia, en mars 1908, a clairement renseigné, pour 
que le Gouvernement consente à la présence définitive de notre 
force à Settat. 

Plus tard, lorsque les troubles de Fez auront mis en contact 
étroit l'action militaire et l'action diplomatique, la nécessité de 
grouper celles-ci dans une même main ressortira ; elle s'imposera 
à tous les esprits désintéressés et désireux de voir enfin se ter- 
miner l'ère des indécisions et des irresponsabilités. Cette main 
sera celle du général Lyautey. L'histoire merveilleuse du Pro- 
tectorat, comme aussi le secret d'une pacification rapide, sans 
exemple dans le passé colonial de la France, gît en ce principe 
éternellement vrai et fécond : l'unité et la permanence du com- 
mandement. 

* * 

Le meurtre odieux du docteur Mauchamp avait provoqué une 
véritable émotion. Il fut la cause première de notre intervention. 

Le 25 mars 1907, le Conseil des Ministres décide de faire entrer 
les troupes algériennes au Maroc. A titre de gage, elles occuperont 
Oudjda. Le général Lyautey, commandant la division d'Oran, 
dirige les opérations. Celles-ci dureront jusqu'au 31 décembre. En 
effet, les événements de Casablanca et les menées de Hafid 
impressionnent les Beni-Snassen depuis longtemps assagis et pres- 
que nos alliés. Excités par l'amel d'Oudjda, ces derniers envahis- 
sent le département d'Oran. De novembre à fin décembre, en par- 
ticulier, l'opinion publique sera absorbée par les combats difficiles 
du Kiss, de Bab-el-Assa et de Sidi Aïssa. Mais un encerclement 
rapide, répétant la manœuvre de 1859, obligera les Béni Snassen 
à se soumettre. 

...Six jours après le massacre de Casablanca, le 5 août, avant 
qu'aucune troupe ne fût arrivée d'Algérie ou de France, il avait 
bien fallu préserver notre Consulat sérieusement menacé, les 
Consulats d'Angleterre et d'Espagne où, terrorisées, les popula- 
tions chrétienne et israélite s'étaient réfugiées. Dès l'aube, un 
détachement du Galilée commandé par l'enseigne Ballande s'était 



84 LA RENAISSANCE DU MAROC 

heurté aux soldats du Maghzen, de garde à la porte de la Douane. 
Aussitôt le Galilée avait bombardé la ville. Mais, jusqu'au 7, les 
efforts des Marocains n'avaient cessé de s'amplifier, et la petite 
troupe débarquée eût succombé si, le même jour, vers 11 heures 
du matin, l'escadre française n'était apparue. 

... Le général Drude a débarqué avec les premières compagnies 
de légionnaires et de tirailleurs. Immédiatement les portes sont 
occupées ; des patrouilles parcourent l'intérieur des remparts. 

Le général dispose de 4.000 hommes, des renforts successifs por- 
teront le corps expéditionnaire à 6.300 hommes. 

Dès les premiers jours, au cours de reconnaissances effectuées 
à distance sur Taddert, sur les douars des Oulad Djallan et la 
ferme Alvarez, nos troupes ont à livrer de fréquents combats. 

Le 3 septembre, après avoir attiré l'ennemi sur un terrain favo- 
rable, le général Drude prend l'offensive. Les tribus de la Chaouïa 
font des offres de paix, mais l'armistice qu'elles ont demandé n'est 
qu'une feinte : le 10, nos aérostiers signalent d'importants grou- 
pements de combattants. On se résout à faire vite. Une action 
sans hésitation, préparée dans un secret absolu, assure, le 11, la 
réussite de l'opération de Taddert. Les délégués des rebelles n'en 
continuant pas moins à manifester une mauvaise volonté, l'opé- 
ration de Taddert est répétée, le 21, sur Sidi-Brahim. Malgré la 
chaleur, le général Drude porte ses troupes contre les contingents 
Zian, Zïaïda, Zenata, Mdakra dont il incendie les camps. Cette 
tactique énergique engage les notables des Chaouia à s'en venir, 
le 22, parlementer à Casablanca. Le 23, après une longue confé- 
rence à laquelle ont pris part le général, l'amiral Philibert et 
M. Malperthuy, consul de France, les arrangements suivants sont 
conclus, que de nombreuses fractions signent, non sans laisser des 
otages : 

« Les hostilités cesseront à dater de ce jour. Le général pourra 
« faire les reconnaissances militaires sur le territoire des tribus 
« soumises pour s'assurer que la pacification est complète. Les 
« tribus s'engagent à disperser et à châtier elles-mêmes tous les 
« groupements armés qui se formeraient sur leur territoire avec 
« des intentions hostiles. Tout indigène qui sera trouvé en posses- 
« sion d'armes ou de munitions de guerre dans un rayon de 15 ki- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 85 

« lomètres autour de Casablanca devra être livré aux autori- 
« tés chérifiennes, emprisonné et condamné au paiement d'une 
« amende de 100 douros. Les tribus seront responsables. 

« Tout indigène qui se livrera à la contrebande de guerre ou qui 
« fera usage de ses armes sera châtié. Les délégués des tribus 
« s'engagent à livrer les auteurs des massacres de Casablanca dont 
« les biens, en attendant le jugement, seront saisis et vendus ; 
« sans préjudice de l'indemnité qui, déterminée de concert avec 
« le Gouvernement Chérifien, sera versée à la France, les tribus 
« seront frappées d'une contribution de 2. 500. 000 francs, chaque 
« tribu payant une part proportionnelle à la durée de sa résistance. 
« Des otages seront livrés (2 notables par tribu) pour garantir 
« l'exécution des clauses qui précèdent. » 

Partant, une détente notable va se produire. Nos reconnais- 
sances pourront,sans coup férir, rayonner à 10 kilomètres de Casa- 
blanca où des services s'organisent : le bureau de la Place, le Parc 
d'Artillerie, la police des Tabors, la justice militaire, la direction 
des services de santé, etc... 

Cependant, un fait demeure : de l'intérieur nulle soumission 
ne se manifeste. L'entrée en ligne des Mehallas de Moulay Hafid, 
frère d'Abd-el-Aziz et du Sultan actuel, Moulay Youssef, ranime 
la révolte. Moulay Hafid a fait demander aux puissances euro- 
péennes de le reconnaître contre le Sultan légitime, il recrute en 
permanence des contingents destinés à entraîner les centres loya- 
listes. Encore qu'il proteste de ses intentions bienveillantes à 
l'égard des Européens, Moulay Hafid introduit en Chaouia Ould 
Moulay-Rechid, l'agitateur du Tafilalet, dont l'arrivée à Settat,le 
27 septembre, menace à la fois Rabat et Casablanca, tandis qu'un 
autre fanatique, Moulay Abbas, avance dans la région du Tadla. 
Les Médiouna se sont soumis. Les premiers, ils sont menacés 
par les Mehallas qui atteignent Sidi-Aïssa, à 10 kilomètres au 
Nord-Est de Ber-Rechid. La situation est grave, mais un événe- 
ment, qui mettra opportunément nos forces en présence de celles 
de Hafid, en accélérera le dénouement. Le 19 octobre, aux envi- 
rons de Taddert, un parti nombreux de cavaliers hafidistes atta- 
que violemment un escadron français. Désormais la preuve est 
acquise de la collusion de Moulay Hafid et des tribus rebelles. 



86 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Moulay Hafid en est le u chef d'orchestre», et tant qu'il n'aura pas 
été réduit, la pacification ne pourra progresser. 

Il apparaîtra donc que le corps de débarquement dut intervenir 
pour protéger efficacement les tribus soumises et désarmées ? En 
vérité, la valeur du général Drude, ni le courage et l'endurance de 
ses soldats ne pouvaient nous donner la victoire décisive. Le corps 
expéditionnaire n'avait pas été constitué pour aller de l'avant. On 
s'était, à Paris, imaginé qu'il serait loisible de punir, en un jour, 
les assassins des ouvriers de Casablanca et de réduire les tribus 
hostiles sans aller les chercher où elles se trouvaient, sans les pour- 
suivre ni occuper, pendant ce temps, le territoire où elles vivaient. 

... Cependant, avant que de quitter Casablanca, le général 
Drude entreprendra et mènera à bonne fin une opération utile. Le 
1 er janvier, il enlève la casba de Médiouna et, pour la première 
fois, on reste sur la position: ainsi prélude-t-on à l'occupation de 
la Chaouia, province de 15.000 kilomètres carrés et de 300.000 
âmes, dont la conquête et la pacification s'accompliront au cours 
des années 1908, 1909 et 1910. 

Le 5 janvier 1908, le général de brigade d'Amade débarque à 
Casablanca. Il commandera le corps expéditionnaire, alors en voie 
de renforcement. 

Le général a pour mission de conduire une action rapide contre 
les éléments de résistance pour assurer, outre la pacification com- 
plète de la Chaouia, la sécurité des communications côtières à 
l'Ouest et à l'Est, vers Mazagan et vers Rabat. 

Pendant une première partie de la campagne, de janvier au 
Î5 mars, le général s'efforcera de frapper résolument l'adversaire: 
il cherchera et réussira à isoler les tribus des mehallas de Hafid 
en les brisant successivement. Ces opérations terminées, il procé- 
dera à l'installation de détachements régionaux destinés à assurer 
la pacification du pays. 

Moins d'une semaine après son arrivée, après avoir créé les pos- 
tes de Fédala et de Bou-Znika, le général d'Amade entre en cam- 
pagne. Ses objectifs sont les deux principaux centres hostiles: le 
centre de Settat, qui comprend le gros des mehallas hafidistes et le 



DIX ANS DE PROTECTORAT 87 

centre des Mdakra, au Nord-Est de Settat, tribu très guerrière. 

La direction de Ber-Rechid et Settat s'impose d'abord. La 
première de ces places est, au centre de la Chaouia, un point 
stratégique important ; à Settat campe le gros des mehallas. 

Le 12 janvier, le général entame l'offensive en se portant sur 
Ber-Rechid, où il arrive le lendemain, à 3 heures, après avoir reçu 
en route la soumission de nombreux douars. Dès le 14, la situa- 
tion des approvisionnements poussés à l'avant permet une action 
de force et de reconnaissance vers le Sud. Il s'agit de désagréger 
et de détruire les contingents hostiles, déjà repoussés de Médiouna 
et qui se reconstituent autour de Settat. Le général d'Amade 
divise donc ses forces en deux colonnes égales qui doivent, l'une 
par le Nord, l'autre par l'Ouest converger vers le pays des Mdakra. 
Le général commande lui-même la première colonne, dite du Lit- 
toral, qui partira deBou Znika ; le colonel Boutegourd commande 
la seconde, dite colonne du Tirs, qui partira de Médiouna. 

Les colonnes se réunissent à l'Oued M'Koun. Elles déblaient la 
vallée tandis que la cavalerie poursuit l'ennemi. Après avoir bi- 
vouaqué sur la rive Est du fleuve, elles doivent, en raison du 
manque d'approvisionnements, regagner Médiouna. D'ailleurs, une 
pénurie d'animaux de trait, un rayon d'action insuffisant eussent 
empêché d'obtenir d'autres résultats. Et puis, un événement im- 
prévu appellera, en d'autres endroits, notre intervention. 

Le 1 er février, le colonel Boutegourd, qui doit séjourner à Ber- 
Rechid, a appris que certaines fractions soumises des Oulad Harriz 
ont été molestées sous les murs de la place. Pendant la nuit, il 
s'est porté à la tête d'une forte reconnaissance à quelques kilomè- 
tres à l'Ouest, vers la Zaouïa ei Mekki. Désireux de recueillir ua 
maximum de renseignements, le colonel a poussé jusqu'à Dar 
Kseibat, à 10 kilomètres plus au Sud. Fidèles à une tactique qu'ils 
renouvelleront sans cesse, les Marocains ne se sont pas montrés'. 
Mais à peine la colonne a-t-elle atteint Dar Kseibat, qu'elle s'est 
vue entourée de tous côtés. Le colonel Boutegourd a pu néan- 
moins regagner Ber-Rechid. Mais il a essuyé des pertes sévères. 

Immédiatement le général d'Amade, toutes forces réunies, se 
dirige sur El Mekki et sa brusque apparition rétablit la situation. 
Il chasse sans répit vers Settat, dont il détruit la casba, les Hafw 



88 LA RENAISSANCE DU MAROC 

distcs et les contingents rebelles. Malheureusement, les résultats 
acquis seront à nouveau compromis en partie parla non-occupa- 
tion de Settat qu'imposent les ordres de la Métropole : ce qui 
permettra aux Hafidistes de reprendre la campagne et de gal- 
vaniser encore une fois les résistances de l'arrière-pays Chaouia. 

Enfin, nos colonnes s'acheminent vers les Oulad Saïd, dont la 
casba avait été la résidence du Caïd El Aïachi, alors emprisonné 
à Marrakech. Nos troupes parcourent sans difficulté la plus grande 
partie du territoire de cette importante tribu, dont de nombreuses 
fractions ont transporté leurs douars à la lisière du pays des Chiad- 
ma, auprès d'un marabout, Bou Nouala, qui assure à ses core- 
ligionnaires que les obus des Français se changeront en eau et que 
leurs fusils partiront par la crosse. 

Le 12, nos troupes rentrent à Ber-Rechid : la casba ruinée y est 
déjà devenue, sous l'impulsion du colonel Brulard, le siège d'un 
marché important et d'une vie militaire intense. Tous les puits 
de la région ont été curés et pourvus de moyens de puisage et 
l'abondance de leur débit permet d'installer les troupes sous les 
murs mêmes de la casba. 

Ainsi, quelques jours après le violent engagement de Dar Ksei- 
bat, la marche sur la casba des Oulad Saïd démontrait que nos 
colonnes pouvaient, sans rencontrer de résistance, sillonner le 
pays et demeurer où bon leur semblait, à 40 ou 50 kilomètres du 
poste récemment créé. Les résultats obtenus consistaient moins 
dans les soumissions déclarées que dans l'impression profonde 
enfin produite par la précision de nos mouvements, la mobilité de 
nos troupes et l'efficacité de leurs armes. Déjà, les mehallas hafi- 
distes, si ardentes à Dar Kseibat, n'avaient plus opposé, lors des 
dernières affaires, qu'une faible résistance, et nos marches des 
jours suivants s'étaient facilement effectuées. Les tribus ne vien- 
nent pas encore à nous ; mais, dans le Sud et dans le Sud-Ouest, 
leur ardeur combattive est brisée. Nous allions être à même d'opé- 
rer d'une façon décisive à l'Est, contre les Mdakra. 

*** 

Tandis que nous avions restauré l'ordre dans le Sud la situation 
dans l'Est était restée stationnaire. Les tribus Mdakra avaient 



DIX ANS DE PROTECTORAT 89 

figuré aux combats livrés dans la région de Settat. Elles y avaient 
même éprouvé des pertes sérieuses. Mais ces engagements s'é- 
taient livrés loin de leur territoire où elles pouvaient se replier à 
l'abri de nos atteintes. Leur opiniâtreté était encouragée par la 
présence d'Omar-Soktani, lieutenant de Hafid, et par la certi- 
tude que les montagnes difficiles et boisées de leur arrière-pays 
leur réserveraient, au delà de l'Oued Zamran, un asile inviolable. 
Avec les Mdakra, les tribus Ziaïda au Nord, dont le territoire était 
sillonné par la route de Fedala à Bou-Znika, et les tribus Mzab, 
au Sud, constituaient un bloc d'ennemis imposant. 

Le général d'Amade poursuivra donc cet objectif avec toutes 
ses forces, les colonnes mobiles devant agir en liaison avec les 
détachements de Bou-Znika, de Fédala, de Médiouna et de Ber- 
Rechid. Cependant que ceux-ci convergeront vers la zone insou- 
mise, sans toutefois sortir de leur rayon d'action habituel, le géné- 
ral partira lui-même de Settat avec le gros de son armée pour se 
porter au cœur du pays dissident. 

Le 16 février, menaçant les Hafidistes avec les colonnes du Lit- 
toral et du Tirs, le général d'Amade bivouaque pour la troisième 
fois à Settat. Le 18, au matin, les groupements hostiles sont délo- 
gés du sommet du Nouider et repoussés vers le Sud par les colon- 
nes qui entrent en pays Mzab et qui se réunissent à Sidi-Nador. 
Ce jour-là, le détachement de Bou-Znika ne paraît pas sur le 
champ de bataille. Le 16 et 17, il a dû livrer de violents combats 
à Ber-Rebah : les mauvaises nouvelles que le général en reçoit le 
contraignent à revenir vers le Nord, en traversant le pays Mdakra, 
pour camper, le 19, à Sidi-Aïssa. 

L'expérience venait de condamner momentanément l'emploi 
des petites colonnes. Aussi, le 28 février, les troupes sont-elles con- 
centrées au bord de l'Oued Mellah, à Sidi Madjoub, en pays Zaian : 
elles vont agir en masse. Le lendemain, sur le plateau des Rfakhas, 
se livre un des plus sanglants combats de la campagne. Il se ter- 
mine par une victoire. 

Le 1 er mars, la résistance des Mdakra et des hafidistes est 
brisée. Nos troupes peuvent traverser sans encombre le défilé de 
Ber-Rebah et bivouaquer à Ben-Sliman. La région est complète- 
ment vide d'habitants. Par la forêt des Ziaïda, le général mène ses 



90 LA RENAISSANCE DU MAROC 

troupes à Si-Hajaj, centre du pays soumis, à proximité du foyer 
de résistance à réduire. 

Le 8 mars, les opérations sont reprises. Le brillant combat du 
Mquarto permet au général d'atteindre Abd-el-Krim et Kasba 
Ben- Ahmed (10 mars). Les Mzab se soumettent. Les colonnes 
regagnent Settat, parcourant un pays entièrement repeuplé. 
Elles prennent ensuite la direction de la casba des Oulad Saïd, 
qu'elles ont visitée un mois auparavant. La plupart des combat- 
tants y sont toujours auprès du marabout Bou-Nouala,qui a réussi, 
depuis un mois environ, à grouper autour de lui tous les dissidents 
du Centre, du Sud et de l'Ouest de la Chaoaia. Ces contingents 
comprennent surtout des Oulad Saïd et des Mzamza, insensibles 
au mouvement de soumission général qui s'accentue. Prévenu à 
quatre reprises que nous ne pouvons tolérer ni son attitude, ni le 
rassemblement des 1.500 tentes de ses fidèles, Bou-Nouala reste 
sourd à nos avertissements. Le général d'Amade décide d'en finir 
avec lui. Pour le surprendre, il fait dresser le camp à Dar Ould 
Fatima, comme si l'on devait s'y installer ; mais, à deux heures de 
l'après-midi, la marche est reprise. La surprise est complète : les 
cavaliers s'enfuient, abandonnant fantassins, femmes et trou- 
peaux. Cette foule, qui a arboré des drapeaux blancs, ouvre alors 
à bout portant un feu heureusement mal ajusté. On épargne les 
non-combattants, on ne fait pas grâce aux soldats, le camp est 
incendié: c'est la débâcle d'une autre Smalal Ce succès retentira 
dans la région. Il a causé d'énormes pertes aux Marocains qui ont 
abandonné sur place plus de 200 tués. Il clôt la première phase 
de la campagne. 

* * 

A la fin de mars, les tribus, à l'exception de celles de l'extrême 
périphérie, ont demandé l'aman et sollicité notre protection, elles 
s'offrent même à marcher avec nous contre Hafid et contre les 
irréductibles. Le général, qui dispose de plus de liberté d'action, 
passe au système des détachements régionaux. On entre dans une 
période d'organisation méthodique dont les bases sont jetées 
sur les indications du général Lyautey envoyé en mission en 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



91 



Chaouïa par le Gouvernement pour y apporter les conseils de 
sa longue expérience. Un front solide est constitué par la créa- 
tion du camp du « Boucheron » et du « Fort Sylvestre » chez les 
Mdakra (1 er avril), du poste de Settat chez les Mzamza(28 avril), 
du poste de Kasba ben Ahmed chez les Mzab (29 avril), et du 
poste de Sidi ben Siiman chez les Ziaïda (23 mai). 

Au début de juin, la pacification est en voie d'achèvement, les 
grandes opérations sont terminées. Seule, la région d'Azemmour 
demeure un pays de propagande xénophobe, d'intrigues hafidistes 
et de contrebande de guerre. Nos communications terrestres avec 
Mazagan, siège d'un consulat français, ne sont pas assurées. Les 
gens d'Azemmour pénétrant chez les Chiadma ont assassiné leur 
caïd, coupable de s'être soumis aux autorités françaises. Devant 
une attitude tellement hostile, le général d' Amade pose un ultima- 
tum. Le 28 juin, il marche vers l'Ouest, et, le 30, il entre dans 
Azemmour. Cependant, notre présence dans cette ville, située en 
dehors des limites convenues de la Chaouia, suscite quelque émoi 
en Europe.Le ministre de la Guerre prescrit d'en retirer nos trou- 
pes,mais le commandement ne peut laisser exposée à de cruelles 
représailles une population qui s'était donnée à nous, et la liberté 
nécessaire des communications entre Casablanca et Mazagan exige 
que le passage de l'Oum er Rebia soit assuré. Pour la sauvegarde 
de tant d'intérêts et de notre prestige, le général d' Amade propose 
€t obtient de laisser auprès d'Azemmour un poste permanent sur 
les hauteurs de la rive Est, à 6 kilomètres de l'Oum er Rebia, au 
sommet des collines de Sidi Bon Beker. 

Avec l'expédition d'Azemmour se terminent les opérations 
militaires proprement dites de la campagne de la Chaouia. Désor- 
mais, cette province, débarrassée des éléments étrangers venus 
de tous les points du Maroc pour s'opposer aux progrès des troupes 
françaises, est aussi sûre que n'importe quel territoire de la France. - 
Le fonctionnement régulier des postes régionaux suffit à résoudre 
les difficultés. La paix répandue sur le pays, grâce à l'intervention 
de nos armes, le laisse indifférent à tous les événements extérieurs; 
seule la défaite d'Abd el Aziz (juillet 1908) sur les confins de Set- 
tat y cause quelque effervescence, à laquelle il faut parer par des 
mesures de prévoyance plutôt que de répression. Aussi, en août 



92 LA RENAISSANCE DU MAROC 

1908,1e Gouvernement croit-il opportun de réduire les effectifs, 
du Maroc Occidental aussi bien que, en novembre, ceux de la 
région d'Oudjda. 

En résume, l'année 1908 avait vu le Maroc entamé par trois 
côtés à la fois, car l'agitation anti-française de la Chaouia et des 
Beni-Snassen avait eu sa répercussion, dans la fin de 1907, parmi 
les groupements berbères du Tafilalet et du versant oriental de 
l'Atlas. Des personnages religieux y avaient proclamé la guerre 
sainte. En mars 1908, il avait fallu lutter contre une très grosse 
harka et le général Vigy, commandant du territoire d'Ain Sefra, 
avait mis plusieurs colonnes en mouvement. La surprise de Mena- 
bah, le 16 mars, nous avait obligés à riposter victorieusement à 
Bou-Anan et à Bou-Denib. 






L'an 1909 correspond à une période de calme. 

Le général Moinier a succédé au général d'Amade dont il déve- 
loppe la politique.L'œuvre d'organisation se continue avec succès : 
on entreprend des travaux, on encourage l'agriculture, la coloni- 
sation croît rapidement, des industries s'installent en Chaouia ; 
on tente de réels efforts pour améliorer l'hygiène des indigènes et 
l'on fonde des écoles. 

Le général Moinier doit s'abstenir de toute tentative d'expan- 
sion ; il se contentera de surveiller les tribus voisines de la Chaouia 
pour en prévenir les incursions. Il entretient d'ailleurs avec elles 
de bons rapports,les notables suivent assez fidèlement ses conseils. 
Cette méthode évite bien des conflits, mais ne peut les écarter 
tous: l'assassinat du lieutenant Méaux, du Service des Renseigne- 
ments, en février 1910, entraîne une action offensive dans l'hin- 
terland de Casablanca ; en mars, il faut réprimer des brigandages 
qui désolent les zones dépendant de nos postes, d'où intervention 
chez les Zaërs. 

Un peu plus tard, une autre action devient nécessaire contre 
Ma-el-Aïnin, l'ancien adversaire du colonel Gouraud, qui, défait 
en Mauritanie, remonte vers le Sud et projette de gagner Fez. A 
son approche, la Chaouia s'émeut. Le général Moinier, à la tête 



DIX ANS DE PROTECTORAT 93 

d'une colonne de 1. 100 hommes, va à sa rencontre. Le comman- 
dant Aubert (1), par un raid audacieux au Tadla, bouscule les 
contingents d'Aïnin et les rejette au Sud, Ma-el-Aïnin, blessé, 
meurt un mois plus tard. 

Les années 1910 et 1911 sont marquées par une très sensible 
progression de notre occupation dans la région d'Oudjda. Là, 
l'hostilité des tribus et leurs exactions n'y sont pour rien. Nos trou- 
pes n'ont été portées sur la Moulouya que pour réaliser certaines 
clauses des accords franco-marocains de 1901 et de 1902, dont il 
a déjà été question. Ces accords prévoyaient l'ouverture de mar- 
chés marocains à El Aïoun-Sidi Mellouk et à Debdou, avec instal- 
lation d'un service de perception dans ces deux points et création 
d'un poste de garde à Taourirt. 

On décide de réaliser, en 1910, la partie du programme relative 
à El-Aïoun et à Taourirt. Cette tâche incombe à la police 
franco-marocaine, mais comme cette formation n'existe encore 
que théoriquement, c'est une colonne de toutes armes du corps 
d'occupation qui procède aux installations. 

En occupant Taourirt, nous faisons, d'un coup, un bond de 
plus de 100 kilomètres à l'Ouest d'Oudjda. Des reconnaissances 
sont lancées jusqu'à la Moulouya. L'une d'elles, le 12 juillet, at- 
teint le gué de Moul-el-Bacha,qui conduit à Mélilla. Sans aucune 
provocation de notre part, elle y est attaquée par les Berbères de 
la rive espagnole. L'attaque est victorieusement repoussée et la 
reconnaissance que le général Lyautey accompagnait rentre le 
lendemain dans Taourirt. Pour ne pas donner aux indigènes 
l'impression que nous abandonnons le terrain devant leur hosti- 
lité, un poste est laissé à Moul-el-Bacha. 

Au printemps de 1911, on réalise la deuxième partie des accords: 
le marché de Debdou est ouvert. Le général Toutée complète 
l'opération par l'installation sur la Moulouya de deux nouveaux 
postes de protection à Mérada et à Camp Berteaux. Il dispose de 
12. 000 hommes de troupe. Ces forces, massées sur la Moulouya, 
se tiennent prêtes à franchir le fleuve pour aller dégager Fez, 
investie par la rébellion. Mais l'Espagne insiste afin que nous ne 

(1) Aujourd'hui général de brigade et commandant la subdivision de Taza. 



94 LA RENAISSANCE DU MAROC 

passions pas par Taza, prétextant que nous pourrions être entraî- 
nés à déborder de notre route vers le Nord et à opérer dans sa zone 
d'influence ; elle menace, si nous passons outre, d'occuper immé- 
diatement Larache et El-Ksar. 

Pour ne pas froisser l'Espagne, le Gouvernement français expé- 
diera de l'Ouest les troupes de secours, par un itinéraire plus long 
de 55 kilomètres et traversant des tribus dont la résistance sera 
très sérieuse. Et la colonne Toutée, collée à un fleuve, qu'elle a 
l'interdiction de franchir, sera exposée, durant tout le mois de mai 
de 1911, aux agressions des tribus de l'autre rive, si bien que, en 
définitive, pour des résultats presque nuls, elle subira des pertes 
plus importantes que la colonne Moinier qui, dans sa marche sur 
Fez, a ara livré une dizaine de combats ! 

* * 

En 1911, l'occupation française s'étend considérablement, non 
pas tant, il faut l'avouer, à cause de notre volonté que sous l'in- 
fluence de certains événements. 

C'est que le règne de Moulay Hafid a ouvert,selon le mot de 
M. René Millet, une a époque de confusion indescriptible et d'im- 
puissance ridicule ». Hafid, qui n'a réussi à détrôner son frère 
qu'en flattant les passions xénophobes des Marocains, est obligé 
de souscrire aux engagements de son prédécesseur vis-à-vis de 
l'Europe et des diverses puissances : pour être reconnu par la 
France et par l'Espagne, il a déclaré qu'il respecterait l'acte d'AI- 
gésiras, les traités, les engagements financiers. Mais, en face du 
flot montant de l'invasion étrangère, — les Français sont à l'Est, 
à l'Ouest et au Sud-Est, les Espagnols sont au Nord — Moulay 
Hafid a nécessairement les attitudes que peut lui dicter son seul 
intérêt : s'il réagit parfois contre les dissidents ou les mécontents. 
il écoute encore, très favorablement, tantôt les voix secrètes de 
l'Allemagne (1), tantôt celles qui lui font entrevoir que sa pré- 
sence à la tête d'un soulèvement général contre les chrétiens 
consoliderait infailliblement son trône. 

A Paris, toutes les illusions sont de mise. Pourtant, ni la situa- 

(1) Le « coup d'Agadir » devait être la riposte de l'Allemagne à la marche du 
général Moinier sur Fez. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 95 

tion du temps présent, ni les antécédents de Moulay Hafid ne jus- 
tifient une aussi délicate prévenance. A vrai dire, le vif désir de ne 
pas intervenir militairement au Maroc anime nos gouvernants 
dominés par une opposition de parti. Déjà, en 1908, alors qu'il 
serait politique d'affermir Abd El Aziz, puisque les émissaires de 
son frère nous créent mille difficultés en Chaouia et sur les confins 
du Sud Oranais, M. Jaurès plaide au Parlement pour les droits des 
« nobles démocraties kabyles» à choisir librement entre les préten- 
dants ; et le général d'Amade, qui s'est porté sur la route de Fez, 
reçoit l'ordre de laisser passer la mehalla hafidiste ! 

Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que les événements de 
1911 déterminent en France une surprise et pour le pays, et pour 
les pouvoirs publics qui se complaisaient dans l'espérance de voir 
se poursuivre, au milieu d'un calme favorable à ses progrès, la 
transformation pacifique de l'Empire Chérifien: ce sont « la réduc- 
tion excessive des effectifs, l'absence de plan économique, la 
lenteur des décisions » (1)" qui amènent la crise du printemps de 
1911. Devant l'insuffisance de notre aide militaire, la rébellion 
contre le Maghzen prend de telles proportions qu'il nous faudra 
bien intervenir durement contre la révolte. Encore une fois, la 
force des choses aura déterminé notre action directe, tracé sa 
voie à notre conquête. 

Le 28 mars, les Cherarda et toutes les tribus des environs ont 
investi Fez. Moulay Flafid ne dispose que de 2. 800 hommes de 
troupes chérifiennes instruites par les officiers de la Mission fran- 
çaise. Une partie de ces troupes est battue au Sud de la capitale 
et rejetée dans les remparts ; l'autre partie, comprenant 1. 500 
hommes, opère sous les ordres du commandant Brémond à une 
quarantaine de kilomètres au N. E. de Fez. A la fin d'avril, après 
plusieurs semaines de combats incessants, le commandant 
Brémond ramène sa colonne dans Fez : il a dû combattre pendant 
quatre jours, pour s'ouvrir un passage à travers un pays unanime- 
ment soulevé ; la plupart de ses soldats, qui ne sont ni payés, ni 
ravitaillés, menacent de faire défection. 

La situation est critique. Le 20 avril, le Sultan, dans un appel 
au Gouvernement français, demande que sa mehalla soit appuyée 

(1 ) Aug. Bernard. 



96 LA RENAISSANCE DU MAROC 

par nos forces. D'abord, on pense à n'expédier que des troupes 
chérifiennes, mais M. Caillaux, président du Conseil, décide cou- 
rageusement, dès le 23 avril, de faire diriger d'urgence sur Fez, 
avec les goumiers de la Chaouia, une colonne de huit bataillons 
de quatre escadrons et de quatre batteries du Corps expédition- 
naire. 

Le général Moinier est chargé de la direction générale des 
opérations. Les troupes marcheront par échelons successifs : le 
colonel Brulard, qui a collaboré à la pacification de la Chaouia, 
commande une colonne légère d'avant-garde ; le général Dal- 
biez est à la tête de l'échelon de manœuvre ; le colonel Gouraud con- 
duit l'échelon de conduite et d'escorte des convois; enfin, l'arrière 
est confié au général Ditte, qui a fait ses preuves à Madagascar. 

La colonne Brulard, forte d'environ 2. 500 hommes et renforcée 
des mille goumiers delaChaouia,arrive àKenitrale 30 avril, qu'elle 
quitte le 11 mai. Le général Moinier quitte Kenitra, le 15 mai, 
avec l'échelon de manœuvre du général Dalbiez. Le 17, le colonel 
Brulard pousse jusqu'à l'Oued Rdom où le rejoignent le général 
Moinier et le général Dalbiez. Quant au colonel Gouraud, il atten- 
dra à Lalla-Ito, jusqu'au 19, un convoi de ravitaillement qu'il 
aura la difficile mission de mener à Fez. 

Le 18, les échelons Brulard et Dalbiez réunis, à l'effectif de 
8. 000 hommes, ont passé l'Oued Rdom au gué de Sidi-Gueddar et 
le général Moinier veut aborder le massif qui le sépare de Fez par- 
tout ailleurs que là où l'attendent les principaux contingents ber- 
bères. Il 'choisit donc la route qui gagne la vallée de l'Oued Mîkkes 
par l'étroit défilé que forment, sur la rive gauche de l'Oued Sebou, 
les dernières pentes du Djebel Tselfat. Le 19, de très bonne heure, 
la colonne franchit ce passage et, le 20, l'Oued Mikkes dont elle 
remonte la vallée jusqu'à la Nzala des Béni Ahmer. Le 21, alors 
que le Sultan et ses derniers défenseurs sont à peine informés de 
l'approche du secours, nos troupes, à deux heures du soir, arrivent 
aux portes de Fez ; sans traverser la ville, elles vont bivouaquer 
autour du palais d'été du Sultan où s'établissent le quartier géné- 
ral, les états-majors et. les services. Il était temps : le matin môme, 
le lieutenant-colonel Mangin, chef de la mission militaire, a tiré 
sur les rebelles ses derniers obus dont on apprend qu'un sur deux 



DIX ANS DE PROTECTORAT 97 

n'a pas éclaté ! Le 26 mai, le colonel Gouraud entre dans Fez V In- 
violée : il y a conduit un énorme convoi non sans avoir subi quel- 
ques pertes en cours de route. La colonie européenne était sauvée, 
mais la tâche de la colonne de secours n'était pas terminée : il 
restait à vaincre la rébellion. 

Sans perdre de temps, des dispositions sont prises en vue de 
commencer, le 29 au matin, une nouvelle série d'opérations. Il 
s'agira de donner de l'air à la capitale en contenant les tribus alen- 
tour et qui n'ont pas désarmé. Le 5 juin, une bataille commence 
à 7 heures du matin sur un front de 5 à 6 kilomètres, elle se ter- 
mine à 3 heures du soir par une débandade des contingents Béni 
Mtir et Ait Youssi sur la route de Sefrou. Le 8, après un combat 
violent livré par les avant-gardes et la cavalerie, nos troupes en- 
foncent les portes de Meknès : le prétendant, Moulay Zin, se rend 
sans conditions. Le 28, l'occupation d'El Hajeb maîtrise la résis- 
tance des Béni Mtir et des Béni Mguild. Pour assurer la sécurité 
de la ligne d'étapes, des postes sont créés à Souk-el-Arba (3 juillet), 
à Tiflet (7 juillet) et à Camp Monod (10 juillet). Dès lors, la route 
directe de Meknès, — on pourrait dire de Fez, — à Rabat est ou- 
verte. Le général Ditte a largement reconnu le pays relevant de 
son autorité : il a exploré la forêt de la Mamora et particulière- 
ment étudié les débouchés ouest de la route de Rabat à Meknès 
constitués par la tête des affluents de l'Oued Sebou. La ligne d'é- 
tapes n'a plus besoin que d'être organisée. Après la réduction des 
Zemmour et des Zaër, la liaison de Meknès avec la côte et la 
Chaouia sera définitivement assurée. 

Le 10 juillet, le général Moinier a regagné Rabat : il avait reçu 
l'ordre de se replier. Le gouvernement français croit sérieusement 
qu'il sera possible à nos troupes de quitter Fez après avoir dompté 
la rébellion : c'est, comme on l'a depuis trop justement répété, 
faire preuve de plus de bonne foi que de perspicacité. 

* 
* * 

En effet, au début de 1912, les tribus,encouragéespar la carence 
de notre autorité, redeviennent audacieuses. Elles multiplient les 
agressions contre la ligne d'étapes Rabat-Meknès, qu'il faut dé- 



93 LA RENAISSANCE DU MAROC 

gager. Des opérations sont nécessaires dans les régions de Souk- 
el-Arba et du Tafoudeït, opérations que la rigueur de la saison 
et les difficultés du terrain rendent très pénibles, mais le Tafou- 
dëit, qui passe pour le repaire inexpugnable des Zemmour, n'en 
est pas moins occupé. C'est encore à cette époque que le général 
Dalbiez, parcourant la région de Sefrou, maintient loin de Fez les 
tribus qu'un adversaire acharné, Sidi Raho, a ralliées nombreuses. 

Hélas, le 17 avril, éclatent les douloureux événements de Fez : 
les troupes marocaines, formées un peu hâtivement, se sont révol- 
tées ; elles soulèvent la population et se livrent à d'effroyables 
massacres. Vingt mille Berbères exaspérés se ruent aux portes ; 
Moulay-Hafid, affolé, ne songe plus qu'à abdiquer. 

Cette émeute de Fez sera imputable à l'oubli de l'expérience et 
à la malice de l'Europe. Elle avait eu comme un précédent, en 
Indo-Chine, le 2 juillet 1885, lors de l'entrée à Hué du général de 
Courcy ; alors, l'émeute nous avait pareillement surpris : elle n'a- 
vait pas étonné l'Allemagne. Au reste, les événements de Fez, 
considérés en leur heure et en leurs lieux, apparaîtront à l'histo- 
rien comme le dénouement fatal, l'aboutissement naturel d'une 
série de fautes commises dans un domaine où les chefs militaires 
ne pouvaient pas agir mais seulement s'effacer, s'effacer toujours. 
. . .Cependant, à Fez, le 30 mars, M. Regnault, ministre de France 
au Maroc, a signé avec le Sultan le traité de Protectorat : enfin, la 
France aura les mains libres. Il est vrai qu'elle donne beaucoup 
en échange : elle accepte le fait accompli en Bosnie et en Herzé- 
govine, en Tripolitaine et en Cyrénaïque, en Egypte et à Terre- 
Neuve, dans le Rif et à Tanger. D'aucuns pensent que nous payons 
cher le Maroc : « trop cher » écrit M.René Pinon. Tous souhaitent 
des jours meilleurs, dignes d'un sang déjà si abondamment versé, 
les beaux jours d'un Protectorat dont son bâtisseur, Lyautey, 
saura faire une « réalité durable ». 

Roger Homo. 




CHAPITRE VI 
LES TRAITÉS 



L'histoire du Maroc, en ce qui concerne les accords diploma- 
tiques que l'Empire Chérifien a passés avec les puissances étran- 
gères, peut se diviser, jusqu'à présent, en quatre périodes : 

1° La période antérieure à la Convention de Madrid ; 

2° De la convention de Madrid à l'Acte d'Algésiras ; 

3° De l'acte d'Algésiras au traité de Protectorat; 

4° Depuis le traité de Protectorat. 



I . — Période antérieure à la Convention de Madrid. 

Au cours des xvn e , xvm e et xix e siècles, les puissances euro- 
péennes, à mesure que leurs relations avec le Maroc se dévelop- 
paient, signèrent avec le Gouvernement Chérifien des accords 
particuliers en vue, soit de régler leurs rapports de voisinage, soit 
d'assurer la sécurité de leur navigation, de leur commerce et de 
leurs nationaux auxquels ils assurèrent ainsi les droits, les privi- 
lèges et les garanties du régime des Capitulations. 

Ces accords sont principalement : 

Les traités des 17 et 24 décembre 1631, conclus entre la France 
et le Maroc ; ce sont surtout des traités d'amitié entre les deux 



100 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Etats. Ils furent confirmés les 29 janvier 1682, 28 mai 1767^ 
17 mai 1824 et 28 mai 1825, avec l'introduction de la clause de la 
nation la plus favorisée en faveur de la France. 

La Conveniion du 10 septembre 1844, concernant le règlement 
des différends survenus à la frontière algéro-marocaine, à la suite 
de la bataille d'Isly. 

Le traité du 18 mars 1845, portant délimitation de la frontière 
algéro-marocaine. 

Le traité du 9 décembre 1856 entre la Grande-Bretagne et le 
Maroc, qui fixe les conditions des relations commerciales et mari- 
times entre ces deux Etats. 

La déclaration du 18 mai 1858, réglant les rapports commer- 
ciaux entre les Pays-Bas et le Maroc, et accordant aux Consuls 
et aux sujets Hollandais les privilèges et la protection qui ont 
été ou seront accordés à la nation la plus favorisée. 

Le traité de commerce du 20 novembre 1861, entre l'Espagne et 
le Maroc, qui fixe les conditions des relations commerciales entre 
ces deux pays et détermine exactement les attributions et les 
privilèges des représentants de l'Espagne au Maroc. 

Le traité anglo-marocain de 1856 et le traité hispano-marocain 
de 1861 sont les accords concernant le Maroc,les plus importants, 
et c'est à eux que l'on se référait lorsqu'on voulait préciser la 
portée du Régime des Capitulations. 

Le traité d'amitié de commerce et de navigation, conclu le 
4 janvier 1862 entre le Maroc et la Belgique et accordant à cette 
puissance les avantages de la nation la plus favorisée. 

Le règlement relatif à la protection de Tanger, arrêté d'un com- 
mun accord entre la Légation de France et le Gouvernement 
Marocain, le 19 août 1863, et auquel ont adhéré la Belgique, les 
Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Suède. 

La Convention conclue à Tanger, le 31 mai 1865, entre la France, 
l'Autriche, la Belgique, l'Espagne, les Etats-Unis, la Grande- 
Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal et la Suède, d'une 
part, et le Maroc, d'autre part, concernant l'administration et 
l'entretien du Cap Spartel. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 101 

II. — De la Convention de Madrid à l'Acte d'Algésiras. 

La Convention de Madrid, du 3 juillet 1880, complétée par le 
Règlement de Tanger, du 30 mars 1881, codifia, en quelque sorte, 
le régime des Capitulations au Maroc et l'étendit à toutes les 
Puissances signataires de cet acte : l'Allemagne, l'Autriche, la 
Belgique, le Danemark, l'Espagne, les Etats-Unis, la France, la 
Grande-Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Suède et 
la Norvège, qui obtinrent, en outre, le bénéfice de la clause de la 
nation la plus favorisée. 

Entre 1881 et 1900 intervinrent : 

Le traité de commerce conclu entre V Allemagne et le Maroc, le 
1 er juin 1890; 

L'accord commercial conclu entre la France et le Maroc, le 24 odo* 
bre 1892. 

En 1901, le Gouvernement français, reprenant une politique 
marocaine active, un Protocole, le Protocole de Paris, fut signé, 
le 21 juillet 1901, en vue d'améliorer la situation de voisinage 
immédiat existant entre la France et le Maroc (confins Algéro- 
Marocains) établie sur les bases du Traité de 1845, et de compléter 
ce dernier texte sur certains points (douanes algéro-marocaines 
et police des confins). Ce protocole fut suivi des accords d'Alger, 
des 20 avril et 7 mai 1902, encore en vigueur entre l'Algérie et le 
Maroc. 

Ces accords de 1902, n'intéressant que le Maroc Oriental, le 
Gouvernement français négocia avec l'Espagne pour l'ensemble 
de l'Empire Chérifien. Ces négociations n'aboutirent pas à un 
résultat pratique. 

Liant alors la question d'Egypte à celle du Maroc, notre minis- 
tre des Affaires Etrangères, M.Delcassé, entra en pourparlers avec 
le Gouvernement anglais. De ces pourparlers naquirent les accords 
franco-anglais du 8 avril 1904, auxquels le Gouvernement espa- 
gnol adhérale 3 octobre de la même année. Ces accords prévoyaient 
l'établissement politique de la France et de l'Espagne dans 
l'Empire Chérifien et les conséquences d'ordre juridique que cet 
établissement devait fatalement entraîner. 

L'accord secret franco-espagnol du 1 er septembre 1905 intervint 



102 LA 'RENAISSANCE DU MAROC 

ensuite afin de régler le fonctionnement du traité secret signé à 
Paris, le 30 octobre précédent, par M. Deicassé et M. de Léon y 
Castillo. 

Le désir, clairement avoué depuis, de l'Allemagne de prendre 
pied au Maroc, provoqua la visite à Tanger de l'Empereur Guil- 
laume II, qui déclara, à cette occasion, garantir l'indépendance 
du Gouvernement Chérifien (avril 1905). 

III. — De l'Acte d'Algésiras au Traité de Protectorat. 

La conférence d'Algésiras, à laquelle participèrent les puissances 
signataires de la Convention de Madrid, proclama, dans son Acte- 
Général, du 7 avril 1906, que « l'ordre, la paix et la prospérité » 
devaient régner au Maroc « moyennant l'introduction de réformes 
basées sur le triple principe de la souveraineté du Sultan, de l'In- 
tégrité de ses Etats et de la liberté économique, sans aucune 
inégalité ». 

Cet acte général comprenait : 

1° Une déclaration relative à l'organisation de la police ; 

2° Un règlement organisant la surveillance et la répression 
de la contrebande des armes ; 

3° Un acte de concession d'une banque d'Etat marocaine ; 

4° Une déclaration concernant un meilleur rendement des im- 
pôts et la création de nouveaux revenus ; 

5° Un règlement sur les douanes de l'Empire et la répression 
de la fraude et de la contrebande. 

Au principe d'une collaboration politique de la France et de 
l'Espagne au Maroc, posé dans les accords de 1904 et de 1905, 
l'Acte général de la Conférence d'Algésiras substituait le principe 
d'une intervention et d'un contrôle en quelque sorte international, 
en vue des réformes reconnues indispensables dans l'intérêt de 
la paix, de l'ordre et de la prospérité dans l'Empire Chérifien. 

U accord franco-allemand du 4 novembre 1911 modifia, sur nom- 
bre de points, les clauses insérées dans l'acte d'Algésiras et mar- 
qua un retour aux principes admis en 1904 et 1905 entrela France, 
l'Espagne et la Grande-Bretagne. 

Cet accord, complété par une lettre annexe échangée entre les 



DIX ANS DE PROTECTORAT 103 

négociateurs, M. Jules Cambon et M. de Kiderlen-Waechtcr, 
reconnaît à la France le droit de prêter son assistance au Gouver- 
nement marocain pour l'introduction de « toutes les réformes ad- 
ministratives, judiciaires, économiques, financières et militaires 
dont il a besoin pour le bon gouvernement de l'Empire comme 
aussi pour tous les règlements nouveaux et les modifications aux 
règlements existants que ces réformes comportent », avec cette 
réserve, toutefois, que la France sauvegardera, au Maroc, l'éga- 
lité économique entre les nations. 

L'Allemagne reconnaissait le protectorat éventuel de la France 
sur tout le Maroc. La France obtenait les mains libres au point de 
vue militaire et maritime et acquérait le droit d'être l'intermé- 
diaire du Makhzen dans les relations diplomatiques tant au Maroc 
qu'à l'étranger, avec les puissances étrangères. 

Cet accord prévoyait, en outre, la révision des listes de protec- 
tions étrangères et la modification du régime même des protégés, 
c'est-à-dire, l'abrogation du régime des Capitulations. 

En dehors des clauses politiques qui écartaient le principe d'in- 
ternationalisation dont s'inspirait l'acte d'Algésiras, l'accord du 
4 novembre 1911 contient des clauses d'ordre économique : 

Affirmation du principe de liberté commerciale égale pour tous. 
Futur régime minier. Priorité de construction pour le chemin 
de fer de Tanger à Fez (ouverture de nouveaux ports au com- 
merce, etc.). 

Enfin, si l'accord maintenait les stipulations de l'Acte d'Algé- 
siras, relatives à la mise en adjudication des travaux et fournitures 
nécessaires à l'exécution des grands travaux d'utilité publique, 
il stipulait, cependant, que Y exploitation de ces grandes entrepri- 
ses serait réservée à l'Etat Marocain ou librement concédée par lui 
à des tiers, ce qui constituait un gain important par rapport 
aux clauses de l'Acte d'Algésiras. 

IV. — Depuis le traité de Protectorat. 

Le 30 mars 1912, M. Regnault, ministre de France au Maroc, 
signait à Fez, avec le Sultan Moulay Hafid, le traité de Protectorat. 
Le 4 novembre 1911, avec l'Allemagne, la France avait traité 



104 LA RENAISSANCE DU MAROC 

pour l'ensemble du Maroc. C'est également sur l'Empire Chéri- 
fien tout entier que le traité de Fez, du 30 mars 1912, reconnais- 
sait le protectorat de la France. 

Fidèle à ses engagements antérieurs avec l'Espagne, le Gouver- 
nement français entama des négociations avec le Cabinet de Ma- 
drid en vue de régler, conformément aux accords déjà intervenus, 
la situation de l'Espagne au Maroc. Ces négociations aboutirent 
à l'accord franco-espagnol signé à Madrid, par MM. Geoffroy 
et Garcia Priéto, le 27 novembre 1912. 

L'Espagne obtint au Maroc une zone d'influence qui, tout en 
demeurant placée sous l'autorité civile et religieuse du Sultan, 
possède l'autonomie administrative. Cette zone est administrée, 
sous le contrôle d'un Haut Commissaire espagnol, par un Khalifa, 
pourvu d'une délégation générale du Sultan, et choisi par ce 
dernier, sur une liste de deux candidats présentés par le Gouver- 
nement espagnol. Les fonctions de ce Khalifa, qui réside habi- 
tuellement à Tétouan, ne peuvent être maintenues ou retirées au 
titulaire qu'avec le consentement du Gouvernement Espagnol. 

Quant au Haut Commissaire d'Espagne il contrôle les actes de 
l'administration marocaine de la zone d'influence espagnole et il 
est l'intermédiaire entre le Khalifa et les agents officiels étrangers 
pour les questions concernant cette zone, sous réserve des droits 
que le traité franco-marocain du 30 mars 1912 reconnaît à la 
France en matière de représentation diplomatique du Gouverne- 
ment Chérifien. L'accord reconnaît toutefois aux agents diploma- 
tiques et consulaires espagnols le droit de protection, à l'étranger, 
sur les sujets marocains originaires de la zone d'influence espa- 
gnole. 

Il prévoit, d'autre part, l'abrogation du régime des protections 
étrangères, ainsi que celle des tribunaux consulaires français en 
zone espagnole, et des tribunaux consulaires espagnols en zone 
française. Ces derniers points constituent, en somme, l'abroga- 
tion du régime des Capitulations au Maroc, pour ce qui concerne 
la France et l'Espagne. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 105 

ABROGATION DU REGIME DES CAPITULATIONS 

Usant de la faculté de procéder aux réformes d'ordre judiciaire 
que le traité franco-allemand du 4 novembre 1911 lui reconnais- 
sait, la France a établi, dans sa zone marocaine, un régime judi- 
ciaire destiné à remplacer les tribunaux consulaires. Ces nouvelles 
juridictions françaises ont commencé à fonctionner le 15 octo- 
bre 1913. 

Ce nouvel état de choses a été notifié aux puissances signataires 
de la Convention de Madrid, qui, toutes, sauf la Grande-Bretagne 
et les Etats-Unis d'Amérique, ont, dès maintenant, accepté d'y 
soumettre leurs nationaux et ressortissants au Maroc, en renon- 
çant aux privilèges que le régime antérieur des Capitulations leur 
conférait. Cette renonciation entraîne, en même temps que la 
reconnaissance des tribunaux français, l'abrogation du régime 
des Capitulations. 

En ce qui concerne l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie, l'abro- 
gation du régime des Capitulations découle des dahirs chérifiens 
des 5 et 13 août 1914. 

ARRANGEMENT FRANCO-ANGLAIS DU 14 AOUT 1917 

Désireuses de conclure l'arrangement prévu par l'article 4 de 
la déclaration du 8 avril 1904,1a France et l'Angleterre ont signé, 
le 24 août 1917, un arrangement relatif au commerce des deux 
nations avec le Maroc et l'Egypte, en transit sur les territoires 
français et anglais d'Afrique 

LE TRAITÉ DE VERSAILLES 

Le Traité de paix entre les puissances alliées et associées et 
l'Allemagne, signé à Versailles le 28 juin 1919, marque le terme 
de l'action allemande au Maroc. Il est entré en vigueur au Maroc 
depuis le 10 janvier 1920. L'Allemagne renonce au bénéfice de 
tous les traités antérieurement conclus avec l'Empire Chérifien. 
Elle perd également tous les privilèges commerciaux que lui con- 
féraient les traités. 

D'autre part, le Gouvernement Chérifien a toute liberté pour 



106 LA RENAISSANCE DU MAROC 

régler le statut et les conditions d'établissement des ressortissants 
allemands au Maroc. 

Enfin, tous les biens appartenant à l'Etat allemand au Maroc 
passent, de plein droit, au Makhzen, sans indemnité. Les intérêts 
qu'y possédaient des ressortissants allemands, y compris les droits 
miniers, doivent être liquidés et leur valeur doit venir en déduc- 
tion de la dette contractée par l'Allemagne envers la France. 

Ces dispositions concernent, en principe, l'ensemble du Maroc,, 
mais, conformément à l'accord franco-espagnol du 27 novembre 
1912, elles ne pourront s'étendre à la zone d'influence espagnole 
qu'avec l'assentiment du Gouvernement de Madrid. 

En application de ces dispositions du traité de Versailles, le 
Gouvernement Chéri fien a décidé, pour la zone française et la 
zone de Tanger, différentes mesures législatives concernant le 
commerce et les ressortissants allemands. 

Les marchandises allemandes sont soumises, à leur entrée au 
Maroc, à une taxe spéciale qui vient s'ajouter aux droits qui frap- 
pent les produits d'autre provenance ; de plus, elles ne peuvent 
être importées au Maroc que par dérogations rendues à titre spé- 
cial, ou à titre général, dans un délai déterminé. 
, L'accès des Allemands au Maroc, leur séjour, et l'exercice de 
tous droits au Maroc sont subordonnés à l'obtention d'une auto- 
risation spéciale et toujours révocable délivrée par S. M. le Sultan. 
Une clause pénale réprime toute infraction à cette disposition. 

Enfin, un dahir a été pris qui fixe l'ouverture et les modalités 
de liquidation des biens appartenant aux ressortissants allemands 
au Maroc. 

Le traité signé à Saint- Germain-en-Laije, le 10 septembre 1919, 
entre les Puissances alliées et associées et l'Autriche, impose à 
celle-ci, à l'égard du Maroc, des conditions identiques à celles qui 
sont stipulées dans le traité de Versailles. 




CHAPITRE VII 

LE GOUVERNEMENT CHÉRÏFIEN 
ET L'ADMINISTRATION DU PROTECTORAT 



LE SULTAN ET LA MAISON CHERIFIENNE 

Bien que tout le monde soit d'accord sur ce point que le Maroc 
est un pays de Protectorat et non une colonie, c'est une erreur 
encore assez répandue de ne considérer le Sultan du Maroc que 
comme une simple fiction, une habile formule diplomatique, une 
façade théorique et des mots ayant comme but immédiat d'apaiser 
les susceptibilités européennes et les consciences marocaines, mais 
permettant à la France, après ce détour, d'exercer sur le Maroc sa 
pleine souveraineté. 

La vérité est que la France, qui s'était engagée à sauvegarder 
la situation religieuse et le prestige du Sultan, a mis son point 
d'honneur à respecter sa signature et qu'elle a appliqué le régime 
du Protectorat avec sa bonne foi et son libéralisme traditionnels. 

D'ailleurs, eussions-nous été tentés d'escamoter la souveraineté 



108 LA RENAISSANCE DU MAROC 

de ce pays à notre profit, de traiter le Sultan du Maroc comme un 
simple dey d'Alger, que nous aurions, du même coup, bouleversé 
tous les fondements sur lesquels repose la société marocaine. 
Cela exige quelques mots d'explication. 

Il faut savoir qu'en pays musulman la mission de gouverner 
l'Etat est confiée à un Calife, lequel doit être juste, savant, capa- 
ble d'entendre, de parler et de voir, bien constitué, intelligent, 
brave et issu de la famille de Mahomet, parenté qui lui confère 
le titre de Chérif (noble). Il faut encore, et c'est le point capital, 
qu'il soit désigné par l'assemblée des croyants, pratiquement par 
les Ouléma (docteurs es-sciences juridiques et théologiques) et 
par les notables II a la double mission de défendre la foi et de 
gouverner le monde islamique. 

A l'origine, le monde musulman formait un tout et il n'y avait 
qu'un seul Calife ; mais cette unité fut de courte durée, et depuis 
bien longtemps, le monde musulman a été divisé en un nombre 
plus ou moins grand d'Etats sur lesquels régnèrent des Califes 
distincts. 

L'Algérie en 1830 était un Etat musulman placé sous l'auto- 
rité religieuse du Calife de Constantinople, mais gouvernée par 
un fonctionnaire turc n'ayant que des attributions administra- 
tives et des liens assez lâches avec le pouvoir temporel de Cons- 
tantinople. La France, en débarquant à Alger, s'était simplement 
substituée au gouverneur turc, mais sans affecter la situation 
religieuse des indigènes, puisque l'indépendance de leur Calife 
n'avait pas été atteinte. 

Il en allait tout autrement au Maroc. 

Pour les Marocains, en effet, il n'y a qu'un Calife, leur Sultan, 
qu'ils invoquent dans leur prière comme Chef de l'Islam, Com- 
mandeur des Croyants « Emir El Mouminin », dont les chroni- 
queurs du moyen âge, peu versés dans la linguistique du pays, 
ont fait le « Miramolin ». 

Le Sultan est en môme temps chef temporel et chef spirituel. 
De ces deux pouvoirs, c'est le spirituel qui l'emporte, car c'est lui 
qui détermine le pouvoir temporel. Il y a au Maroc certaines tribus 
berbères qui ne se sont jamais soumises à la puissance temporelle 
des Sultans ; elles n'ont cependant jamais cessé de leur reconnaître 



DIX ANS DE PROTECTORAT 109 

la qualité de Chef de l'Islam. Des Marocains, et en particulier des 
Berbères qui suivent une loi coutumière un peu différente de la 
loi civile du Coran, peuvent se permettre ce distinguo un peu 
spécieux ; ils ne l'admettraient certainement pas de la part des 
Infidèles. 

En réalité, les deux ordres de puissance que détiennent les 
Sultans sont inséparables aux termes mêmes du Coran, ce petit 
livre d'inspiration divine qui est en même temps la Bible, l'Evan- 
gile, le catéchisme, le code civil, le code pénal et la charte cons- 
titutive de l'Etat. 

On comprend, dès lors, que, sous peine d'ameuter contre nous 
tout le peuple marocain, il était de notre intérêt, en dehors de 
toute autre considération, de maintenir la position du Sultan et 
de sauvegarder son prestige. 

Moulay Hafid, signataire du traité du Protectorat,n'avait nulle 
envie de collaborer avec nous ; on comprit bien vite que son seul 
désir était de laisser à d'autres le soin d'appliquer le régime nou- 
veau. Il finissait par abdiquer le 12 août 1912. 

Le lâchage de ce nouveau Ponce Pilate nous mettait dans une 
situation des plus embarrassantes. Quelle allait être l'attitude 
de la masse indigène déjà portée à interpréter le régime du Pro- 
tectorat comme une croisade contre l'Islam ? 

Par bonheur, la crise dynastique put être résolue dans les 
24 heures. Le 13 août 1912, en effet, les ministres du Sultan dé- 
missionnaire proclamèrent un autre fils du Sultan Moulay Hassan 
Moulay Youssef, qui, depuis quelques semaines, remplissait à 
Fez les fonctions de Khalifa du Sultan. Les Ouléma de Fez, puis 
les villes, puis les tribus soumises adhérèrent à cette proclama- 
tion. Le nouveau Sultan se trouvait régulièrement investi au 
regard de la loi coranique. 

La masse indigène, qui avait été choquée par les excentricités 
ou les incohérences des deux précédents Sultans,fut très favora- 
blement impressionnée par ce choix d'un homme, qui, à vrai dire, 
n'avait joué jusque là qu'un rôle assez effacé dans l'Etat, mais en 
qui on était unanime à reconnaître des qualités d'intelligence, 
d'érudition et de bon sens. On le savait surtout très attaché aux 
pratiques de sa religion et musulman irréprochable. Le Maroc 



110 LA RENAISSANCE DU MAROC 

possédait en lui un vrai Sultan, condition essentielle pour permet- 
tre une application fructueuse du nouveau régime. 

Mouîay Youssef est né en 1881 au Palais Impérial de Meknès, 
d'une mère circassienne morte il y a quelques années. Il est demi- 
frère des anciens Sultans Moulay Abdelaziz et Moulay Hafid. 

Il a passé sa jeunesse au Palais Impérial de Fez, où sa désigna- 
tion pour les suprêmes honneurs est venue le surprendre en 1912 ; 
il venait d'être élevé à la dignité de Khaiifa du Sultan à Fez par 
Moulay Hafid au moment où celui-ci s'était décidé à quitter sa 
capitale de Fez pour aller s'établir sur la côte. 

Le prestige du Sultan est une des constantes préoccupations 
du Résident Général ; il s'est toujours attaché à le rehausser en 
faisant revivre les anciennes traditions et le vieux cérémonial de 
cour. On peut dire qu'il égale aujourd'hui celui des règnes les plus 
brillants de l'Empire. Il suffit, pour s'en convaincre, d'assister à 
l'une des cérémonies où le Sultan est appelé à paraître dans son 
cadre traditionnel, à l'occasion des trois grandes fêtes musulma- 
nes, ou de la prière du vendredi ou de toute autre circonstance. 
C'est un spectacle que nos yeux pourtant blasés d'Européens ne 
se lassent jamais d'admirer. 

Un long rectangle de fantassins de la Garde Noire, étincelants 
dans leurs vêtements écarlates, sous leurs guêtres blanches, leurs 
gants blancs et leurs buffieteries blanches, encadre tout le cortège 
impérial. La musique, en tête, joue des marches, où la langueur 
des airs andalous alterne avec la cadence plus martelée d'un alle- 
gro militaire. C'est la formule du Protectorat mise en musique. 

La cavalerie de la Garde, formée en quatre pelotons ayant cha- 
cun des chevaux de robe uniforme, blancs, gris fer, alezans et 
bais, précède et suit l'infanterie. Elle est elle-même précédée de 
sa fanfare à cheval. Derrière le demi-escadron de queue, marchent 
les deux sections d'artillerie de la Garde, attelées de chevaux bais 
foncés harnachés de cuirs blancs. 

Au milieu de cet appareil militaire, vient le cortège impérial 
proprement dit. 

C'est, ouvrant la marche, à cheval, le sabre au côté, la carabine 
sur la cuisse, le lieutenant du Caïd El Mechouar, suivi d'un groupe 
de serviteurs du Palais (1), à pied, une longue canne à la main. 

(1) Mchaouria. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 111 

Derrière eux vient le Caïd El Mechouar, à cheval et portant 
également le sabre au côté et la carabine sur la cuisse. Le Caïd 
El Mechouar est l'introducteur des Ambassadeurs ; c'est lui qui 
précède jusque devant la personne chéri fienne les notabilités 
auxquelles Sa Majesté veut bien accorder une audience. 

Il est suivi, comme son lieutenant, d'un groupe de serviteurs 
du Palais, canne en main. 

Viennent ensuite, conduits par des valets d'écurie (1), 7 che- 
vaux de mains richement harnachés, dont les selles sont entourées 
d'une couverture en drap ou en soie bleu et rouge. 

Enfin, sous un parasol de velours vert ou grenat, fixé au bout 
d'un long manche, porté par un homme à pied (2), paraît le Sul- 
tan, à cheval, précédé de deux porteurs de lances (3). 

De chaque côté de son cheval, des valets d'écurie agitent des 
chasse-mouches.en foulard de soie. 

Le Sultan est suivi d'un groupe de 5 ou 6 cavaliers porteurs 
de ses carabines (4). Puis, viennent les gens des ablutions (5\ 
qui sont, au Palais, les huissiers du Cabinet Impérial, les gens de 
la chambre (6), préposés à l'arrangement du bureau ou de la tente 
du souverain, et, enfin, les gens de la natte (7), portant le tapis 
de prière du Sultan. 

Le Sultan Moulay Youssef a dernièrement rétabli une ancienne 
charge de cour : celle d'officier de la sacoche (8), qui figure dans le 
cortège au milieu des gens des ablutions. Il porte, dans le dos,, 
une sacoche de cuir remplie de pièces de monnaie et fixée sur la 
poitrine par des bretelles de soie. Il distribue des aumônes aux 
pauvres quand le Sultan lui en donne l'ordre. 

Vient ensuite le Chambellan (9), et, derrière lui, les estafettes 
du Palais (10), puis les Caïds de toutes les corporations ou char- 
ges de cour et les porteurs d'étendards (1). 

(1) Moualin er Roua. 

(2) Moul et Mdell. 
(o) Mzarguiyia. 

(4) Moualin el Mkahel. 

(5) Moualin el Oudhou. 

(6) Moualin el Frach. 

(7) Moualin Es Sejada. 

(8) Moul ech Chkara. 

(9) Hajib. 

(10) Msakhrin. 

(11) Moualin el Alam. 



112 LA RENAISSANCE DU MAROC 

A l'occasion des trois grandes fêtes du Mouloud, de l'Aïd Sghir 
et de l'Aïd el Kebir, le Sultan a soin de faire venir de Fez les 
étendards de Moulay Idriss qu'il fait placer tout en tête du cor- 
tège après en avoir pieusement baisé l'étoffe. Il se met, par ce 
geste, sous la protection du fondateur de la première dynastie ché- 
rifienne du Maroc. 

Enfin, après les porte-étendards, viennent les Vizirs à cheval 
ou à mule, derrière lesquels se referme la haie de fantassins. Les 
Secrétaires du Maghzen derrière l'infanterie de la Garde termi- 
nent le défilé. 

C'est dans cet appareil que le Sultan, à l'occasion des trois 
grandes fêtes musulmanes, se rend à la Msalla (mur de prière) 
hors des remparts de la ville. Il y trouve une autre corporation 
de Palais, les gens de l'Afrag (1), chargés, au cours des déplace- 
ments du Sultan, de dresser la barrière de toile (Afrag) qui doit 
isoler sa tente du reste du campement. Il y trouve aussi une partie 
de sa musique personnelle ; l'autre partie se tient aux portes du 
Palais pour le saluer à son départ et à son retour. 

La musique du Sultan, dont les instrumentistes sont vêtus de 
longues robes aux couleurs tendres, abricot, rose pâle, citron, 
vert-jade, groseille, constitue, avec le parasol, l'un des deux at- 
tributs de la royauté. 

La prière est immédiatement suivie de l'acte d'hommage. 
Chaque délégation de ville ou de tribu, présentée par le caïd El 
Mechouar,se prosterne, le front dans la poussière, devant le Sultan 
en appelant sur le Maître les bénédictions de Dieu. 

La cérémonie se poursuit encore pendant trois jours par l'acte 
d'offrande (2). Les délégations sont groupées devant la Porte du 
Palais, et quandle Sultan apparaît,elles se prosternent de nouveau 
devant lui et lui remettent leurs présents : des chevaux, des pièces 
de soierie ou des caisses contenant des objets précieux. C'est le 
symbole du tribut que les croyants doivent à leur chef. 

Naturellement, ces cérémonies se continuent jusqu'à l'appa- 
rition des premières étoiles de la nuit par des fantasias endiablées 
sans lesquelles il n'y a pas de véritable fête en pays musulman. 

(1) Fraïguiyia . 

(2) Hediyia. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 113 

C'est avec ce même cérémonial que,chaque vendredi, le Sultan 
se rend dans une mosquée voisine de son Palais pour la prière de 
midi. Il s'y rend dans un petit carrosse vert et or, d'un modèle un 
peu suranné, mais en revient à cheval. 

Avant l'établissement du Protectorat, la partie vraiment sou- 
mise au pouvoir temporel du Sultan était bien peu de choses au 
regard de l'ensemble.Toute la montagne, habitée par les Berbères, 
était insoumise et ces montagnards, bien entendu, ne paraissaient 
pas aux cérémonies de la Cour. Mais, sous les coups répétés de 
notre action politique, combinée avec notre action militaire, le 
bloc insoumis s'est effrité chaque jour un peu plus; la citadelle de 
l'insoumission n'est plus aujourd'hui qu'un petit bastion, dont 
les dernières défenses sont sur le point de céder. 

"Aussi voit-on, à chacune des fêtes, de nouveaux chefs berbè- 
res nouvellement soumis grossir le cortège des Pachas et des 
Caïds qui viennent faire au Sultan leur acte d'hommage. 

On leur avait tellement raconté, dans leurs montagnes, que le 
Protectorat avait détruit les institutions de l'Islam et ses plus 
pures traditions et que le Sultan n'était plus qu'un simple figu- 
rant, un homme de paille des Français, que leur étonnement est 
grand de se trouver en face d'un pur défenseur de leur foi, d'un 
Sultan indiscuté et véritablement traditionnel. 

Et bien des préventions tombent quand ces chefs berbères, une 
fois rentrés chez eux, racontent à leurs frères ce qu'ils ont vu. 

Le Protectorat. Ses principes. 

« La conception du Protectorat est celle d'un 
pays gardant ses institutions, se gouvernant 
et s'administrant lui-même avec ses organes 
propres, sous le simple contrôle d'une puissance 
européenne, laquelle, substituée à lui pour la 
représentation extérieure, prend généralement 
l'administration de son armée, de ses finances, 
le dirige dans son développement économique. 
Ce qui domine et caractérise cette conception, 
c'est la formule contrôle opposée à la formule 
administration directe. » 

(Maréchal Lyautey.) 

Il y a protectorat et protectorat, et aucun n'est exactement 

8 



114 LA RENAISSANCE DU MAROC 

semblable à l'autre pour la raison bien simple que, dans chaque 
cas particulier, la situation respective du protecteur et du pro- 
tégé est déterminée par les traités qu'ils ont conclus, lesquels 
règlent les modalités d'application du nouveau régime, et fixent 
ceux des droits de souveraineté que l'Etat protégé entend confier 
au protecteur. Quelquefois aussi, le champ d'action du protec- 
teur est limité par les conventions qu'il a pu signer avec d'autres 
puissances européennes ; c'est précisément le cas du Protectorat 
français au Maroc, qui est conditionné,au point de vue européen, 
par l'acte d'Algésiras, le traité franco-allemand du 4 novembre 
1911, qui reste valable pour les puissances qui y ont adhéré autres 
que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie et par le traité franco- 
espagnol du 27 novembre 1912. 

Il faut nous reporter au traité de Protectorat signé à Fez, le 
30 mars 1912, si nous voulons dégager les principes qui doivent 
déterminer les rapports entre la France et le Maroc dans le régime 
nouveau. 

* 
* * 

L'article 5 du Traité de Protectorat consacre tout d'abord le 
principe du droit exclusif de la France de représenter le Sultan et 
son gouvernement auprès des puissances étrangères. Le gouverne- 
ment marocain cesse donc de comporter un ministre des Affaires 
Etrangères, les attributions de ce dernier étant exercées par le 
représentant de la France au Maroc, le Commissaire Résident 
Général. 

La France, par l'article 1 er du traité, s'est engagée à sauvegar- 
der la situation religieuse, le respect et le prestige traditionnel 
du Sultan. C'est le principe du maintien de la souveraineté interne 
du Sultan. 

Le Commissaire Résident Général a, d'après l'article 5 du traité, 
le pouvoir d'approuver et de promulguer, au nom du Gouverne- 
ment français, tous les décrets rendus par S. M. Chérifienne. 
C'est la reconnaissance du droit de contrôle de la France sur tous 
les actes de souveraineté interne du Sultan. C'est au Sultan, puis- 
que sa souveraineté a été garantie, qu'il appartient de décréter 
les mesures d'ordre législatif, mais c'est au Commissaire Résident 



DIX ANS DE PROTECTORAT 115 

Général, chargé d'exercer l'action de contrôle, qu'est réservé le 
pouvoir de leur donner force de loi. 

Le Gouvernement français et S. M. le Sultan, dit l'art. 1 er du 
Traité de Protectorat, sont d'accord pour instituer au Maroc un 
nouveau régime comportant les réformes administratives, judi- 
ciaires, scolaires, économiques, financières et militaires que le 
Gouvernement français jugera utile d'introduire sur le territoire 
marocain. 

Et un peu plus loin, art. 4 : Les mesures que nécessitera le 
nouveau régime de Protectorat seront édictées sur la proposition 
du Gouvernement français par S. M. Chérifienne ou par les auto- 
rités auxquelles elle en aura délégué le pouvoir. Il en sera de 
même des règlements nouveaux et des modifications aux règle- 
ments existants. 

Autrement dit, la France aura l'initiative des réformes à intro- 
duire dans l'Empire Chérifien ; elle pourra même faire assurer la 
marche de certains services par des fonctionnaires français agis- 
sant pour le compte de l'Etat Chérifien. Elle accordera au Maroc 
l'aide et la collaboration qui lui sont nécessaires pour le tirer de 
l'état d'infériorité politique, militaire, administrative dans la- 
quelle il se trouve. 

C'est sur ces quatre principes directeurs : 

Représentation extérieure de l'Etat Marocain par la France ; 

Respect de la souveraineté interne du Sultan ; 

Contrôle ; 

Aide et collaboration, 
que repose toute l'organisation du Protectorat. 

Quittons maintenant le domaine des abstractions et voyons 
comment fonctionne la machine gouvernementale franco-maro- 
caine. 

Nous parlerons d'abord du Sultan et de son Maghzen ; puis 
de l'administration française, enfin de l'organe de liaison entre 
l'administration française et l'administration chérifienne. 



116 LA RENAISSANCE DU MAROC 



Le Maghzen Chériîien. 

Ce mot de « Maghzen », l'un des premiers qui frappe l'oreille 
quand on débarque sur la terre marocaine, signifie en même temps 
l'Etat Chérifien et l'ensemble des rouages de la machine gou- 
vernementale. 

Le Sultan gouverne son Empire par l'intermédiaire de Vizirs 
(ministres) et hauts fonctionnaires qui, groupés autour de sa 
personne, constituent le « Maghzen Central », et par l'intermé- 
diaire de Pachas, Caïds et Cadls qui sont, en province, les délé- 
gués du Pouvoir Central. 

LE MAGHZEN CENTRAL 

Avant le Protectorat, cinq Vizirs assuraient la marche des 
affaires : 

1° Le Grand Vizir, Chef du Gouvernement et Directeur de la 
politique intérieure de l'Empire. C'était, si l'on veut, le Chance- 
lier de l'Empire, le Président du Conseil et le Ministre de l'Inté- 
rieur ; 

2° Le Ministre des Affaires Etrangères chargé des rapports 
avec les Puissances étrangères. Il s'appelait exactement « Ministre 
de la Mer » et ce nom lui venait de l'époque des corsaires où les 
attaques et captures d'équipages chrétiens constituaient le fond 
de toutes les discussions avec les diplomaties européennes ; 

3° Le Ministre de la Guerre, qui n'était, en réalité, qu'un Inten- 
dant Général chargé de pourvoir aux besoins des Troupes, mais 
qui ne les commandait pas ; 

4° Le Ministre des Finances, qui centralisait les recettes et les 
dépenses ; 

5° Enfin le Ministre des Réclamations, personnage en général 
très effacé et qui était chargé de présenter au Sultan les plaintes 
des tribus ou des particuliers contre les agents du Maghzen. 

La stabilité de ces Vizirs dépendait, en général, bien plutôt 
de la faveur du Souverain que de leur capacité d'hommes d'Etat. 
Une générosité dispensée à propos, des dispositions particulières 



DIX ANS DE PROTECTORAT 117 

à servir les fantaisies du Maître ou à distraire son ennui étaient 
des gages sérieux de réussite. Il leur arrivait bien, parfois, d'être, 
sans motif apparent, frappés d'une disgrâce subite, notamment 
quand les besoins de l'Etat se faisaient plus pressants, car la dis- 
grâce entraînait toujours la confiscation des biens ; mais ces 
grands de la veille trouvaient dans le fatalisme musulman leur 
consolation et dans l'espoir du retour de temps meilleurs la force 
de supporter leur infortune présente. 

Il ne faudrait pourtant pas généraliser ; et si l'on a vu des for- 
tunes politiques vraiment surprenantes pour qui les juge avec 
une mentalité européenne du xx e siècle, il faut reconnaître que 
c'est en général à certaines grandes familles vraiment marquantes 
de l'Empire qu'étaient confiées les hautes charges de l'Etat : 
les Mokri, les Glaoui, les Tazi, les Ben Sliman, les Torrès, les 
Guebbas,les Menebhi, les Gharnit, les Bennis, etc., sont de cel- 
les-là. 

C'est par la réforme du Maghzen Chérifien que la France devait 
commencer son œuvre de rénovation. Cette réforme avait été 
prévue spécialement dans le Traité de Protectorat. 

Des cinq ministères marocains, seul le Grand Vizirat fut main- 
tenu. Le Grand Vizir reste Président du Conseil et Ministre de 
l'Intérieur. Il est chargé de l'administration générale de l'Em- 
pire et des questions de justice répressive. Les Pachas et Caïds, 
qui sont des administrateurs et des juges répressifs, relèvent de 
son autorité. 

Il en est de même du Délégué à V Enseignement, qui est chargé 
de suivre, de concert avec la Direction Générale de l'Instruction 
Publique, service français opérant pour le compte de l'Etat Ché- 
rifien, les questions relatives à l'enseignement primaire, secon- 
daire et professionnel des indigènes. 

Les Vizirats des Affaires Etrangères et de la Guerre n'avaient 
plus de raison d'être avec le nouveau régime, puisque l'exercice 
de la représentation extérieure du Maroc est confié au Commis- 
saire Résident Général, qui assure également le commandement 
en chef des troupes. 

Les affaires du Département des Finances, en raison de leur 
particulière technicité, furent confiées à un service français opé- 



118 LA RENAISSANCE DU MAROC 

rant pour le compte du Gouvernement Marocain, la Direction 
Générale des Finances. 

Quant au Vizirat des Réclamations, ses services furent tout 
simplement rattachés au Grand Vizirat, dont il n'était, en somme, 
qu'une des branches. 

On créa, par contre, trois nouveaux ministères, ceux de la Jus- 
tice, des Habous et des Domaines. 

Le Vizirat de la Justice est chargé de toutes les questions inté- 
ressant le Culte, le Haut Enseignement musulman, la Propriété 
immobilière et la Justice du Chrâa, c'est-à-dire celle qui est de la 
compétence des Cadis. 

Le Vizirat des Habous dirige cette vaste organisation des fon- 
dations pieuses spéciale au monde musulman et que la France, 
dans le Traité de Protectorat, s'était engagée à respecter. 

Enfin, le Vizirat des Domaines, de création plus récente, gère 
le Domaine privé de l'Etat, de concert avec le Service (à personnel 
français) des Domaines, qui dépend de la Direction Générale des 
Finances. 

Ainsi, le Maghzen Chérifien réorganisé comprend aujourd'hui : 
le Grand Vizirat ; 
le Vizirat de la Justice ; 
le Vizirat des Habous; 
le Vizirat des Domaines. 

Le Maghzen Central comprend également deux Cours de 
Justice créées récemment : 

1° Le Haut Tribunal Chérifien, relevant du Grand Vizir, qui 
connaît des appels des jugements rendus par les Pachas et Caïds 
et des infractions échappant à la compétence de ces derniers ; 

2° Le Tribunal d'Appel du Chrâa, relevant du Vizir de la Jus- 
tice, qui est saisi des appels des jugements des Cadis. 

Ces différents organes sont groupés au Dar el Maghzen, dans 
une aile du Palais ImpériaL 

Allons y faire un tour. 

Chacune des Beniqas représente un département ministériel. 
Ce sont de grandes pièces nues avec des nattes et des tapis étendus 
sur le sol. Vizirs et Secrétaires s'accroupissent à leur place accou- 
tumée. Par terre, devant le Ministre, se trouve un petit bureau 



DIX ANS DE PROTECTORAT 119 

contenant un encrier, des plumes et du papier. Une petite caisse 
fermée par un cadenas contient les archives du Département. 
Point de table, tout le monde écrit sur sa main. Le Vizir se place 
au fond et au milieu de la pièce. Les secrétaires s'alignent à sa 
droite et à sa gauche, selon une stricte hiérarchie. Les deux pre- 
miers secrétaires de droite et de gauche sont les plus élevés dans 
la hiérarchie. 

Selon son importance, chaque beniqa dispose d'un nombre 
plus ou moins grand de secrétaires. C'est naturellement le Grand 
Vizir qui est le plus entouré, car sa correspondance est abondante. 

Si le Sultan veut s'entretenir avec un de ses ministres, il le fait 
appeler. Le Vizir traite de ses affaires avec le Souverain, répond à 
ses questions et lui soumet les lettres rédigées dans sa béniqa. 

Chaque samedi, les Ministres etl es Présidents des deux Cours 
de Justice se réunissent en Conseil sous la Présidence du Sultan. 
Le Conseiller "du Gouvernement, Directeur Général des Affaires 
Chérifiennes, y assiste ainsi que le Directeur des Affaires Indi- 
gènes. 

Chacun des ministres, à tour de rôle, lit un compte rendu des 
affaires traitées dans la semaine par son Département ; les Prési- 
dents du Haut Tribunal Chérifien et du Tribunal d'Appel du 
Chrâa rendent compte des jugements prononcés, puis le Direc- 
teur des Affaires Indigènes fait r exposé de la situation politique 
et militaire. 

Les Vizirs et les Secrétaires ont des heures de service nettement 
établies, de 9 heures à midi et de 15 heures au coucher du soleil. 
Ils ne chôment que le jeudi, le vendredi et lors des grandes fêtes 
religieuses. 

Tous bons Musulmans, purs Marocains, ils sont avant tout 
retenus par le lien solide qui réunit entre eux les personnages 
maghzen. C'est, en effet, chose curieuse de voir combien forte est 
l'empreinte maghzen chez ceux qui se rattachent, de près ou de 
loin, au Gouvernement du Maroc. 

Le fait d'appartenir à cette collectivité dominante influe sur ses 
éléments les plus divers : Mokhzenis, Secrétaires, Oumana et 
Esclaves nègres. 

Le personnel niaghzénien a adopté des usages, des façons de 



120 LA RENAISSANCE DU MAROC 

penser, des préjugés, des attitudes, des traditions, une politique, 
jusqu'à un vêtement et un style qui le différencient du commun. 

L'existence même que doivent mener la plupart des gens du 
Maghzen les déracine, les coupe de tout contact avec leur tribu 
et leur ville d'origine pour les rattacher exclusivement à l'ins- 
titution dont ils dépendent. 

Les gens qui font partie du Maghzen en ressentent une extrême 
fierté. Il en résulte un état d'esprit particulier, caractéristique de 
ce monde spécial. 

Il existe un costume maghzen avec un caftan aux larges man- 
ches et une farradjia de linge fin, se boutonnant jusqu'au cou, au 
travers de laquelle transparaît le drap du caftan. La djellaba n'est 
pas obligatoire, mais le burnous est indispensable. Le haïk est 
autorisé pour les Vizirs et les Secrétaires. 

En fait, les fonctionnaires importants du Maghzen sont habillés 
d'une façon très recherchée ; la plupart revêtent des tissus légers 
avec une djellaba de drap crème, qui est extrêmement seyante. 

Le langage usité n'est pas toujours d'une grande pureté, mais 
le style employé pour la correspondance administrative est d'une 
extrême correction, inspiré de l'arabe le plus littéraire. Le per- 
sonnel des Secrétaires est d'une culture délicate et raffinée. 

Il s'est formé aussi un style maghzen, d'une allure légèrement 
condescendante, comme il convient à une aussi majestueuse ins- 
titution, avec des tournures particulières, des formes de discus- 
sion et même un vocabulaire spécial. 

Ce n'est pas seulement la correspondance qui est soumise dans 
le Maghzen à des règles très strictes. Il n'y a pas un détail de la 
vie qui échappe aux usages établis, à la Qaïda, et ce protocole 
contribue pour beaucoup à maintenir la sévère discipline du per- 
sonnel maghzénien. 

Même les rapports entre gens du Maghzen sont soumis à de 
minutieux usages. En abordant les grands de ce monde,on observe 
la façon dont il faut leur baiser la main ou l'épaule. 

CAÏDS. PACHAS. CADIS 

Le Maghzen Central exerce son autorité dans l'intérieur du 
pays par l'intermédiaire des Caïds, des Pachas et des Cadis. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 121 

Les Caïds sont placés à la tête des tribus, les Pachas à la tête 
des villes, pour les administrer et y rendre la justice pénale au 
nom du Sultan. Les Cadis, lettrés versés dans les préceptes du 
Coran, sont les juges de toutes les causes civiles, immobilières et 
de statut personnel, en un mot de toutes les questions relevant de 
la loi islamique. 

Avant le Protectorat, ces fonctionnaires reflétaient exacte- 
ment l'esprit qui caractérisait le Maghzen Central ; c'était la même 
vénalité, les mêmes appétits et le même arbitraire. A vrai dire, on 
trouvait chez les Cadis une moralité un peu supérieure à celle 
des Caïds, et ceux-ci donnaient l'impression d'une certaine pro- 
bité et impartialité. Peut-être bien que l'opinion était plus tolé- 
rante à l'égard de gens qui maniaient d'aussi saintes choses que 
les préceptes coraniques. Quant aux Caïds, c'est par l'argent 
distribué à propos dans l'entourage du souverain qu'ils obtenaient 
leur place et encore n'étaient-ils pas garantis contre les fantaisies 
du Maître. 

Pour ces fonctionnaires, obligés de payer leur charge une et 
même plusieurs fois, y avait-il un autre moyen de rentrer dans 
leurs débours que de se retourner contre leurs administrés ? Tou- 
tes les occasions étaient bonnes pour soutirer de l'argent aux 
contribuables, la levée de l'impôt surtout, dont une bonne part 
s'égarait dans les coffres du Caïd. Le fin du fin pour le Caïd était 
de savoir dépouiller ses administrés sans trop les faire crier, et se 
maintenir à égale distance des rancunes des contribuables et de 
l'impatiente avidité du Gouvernement. 

Il arriva cependant qu'un jour un Sultan, dont les innova- 
tions et les idées subversives furent plus tard la cause de sa 
ruine, — il s'agit de Moulay Abd el Aziz, — s'imagina que l'inté- 
grité devait être la première qualité du fonctionnaire marocain. 
Il avait décidé d'allouer à ses Caïds un traitement fixe, dont ils 
devaient se contenter. A leur prise de fonctions, ils prononçaient 
la formule suivante sur le Coran, en présence des Vizirs : 

« Je jure par le nom de Dieu (il n'y a de Dieu que Lui seul) de 
« ne jamais rien recevoir de mes administrés, serait-ce même un 
« œuf ! » 

Ce Sultan fut toujours un incompris. 



122 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Le Protectorat avait fort à faire pour changer un tel état d'es- 
prit. Il s'appliqua par tous les moyens, cela va sans dire, à mettre 
fin à ces pratiques d'exactions et de concussions. Et aujourd'hui, 
le Sultan peut écrire en tête de ses Dahirs : « A nos Serviteurs 
intègres, les Gouverneurs et Caïds de notre Empire Fortuné, etc.», 
sans que la vérité se sente par trop outragée. 

Une réforme très importante a été de préciser les pouvoirs judi- 
ciaires des Caïds et Pachas qui étaient jusque-là illimités, ce qui 
prêtait à tous les abus, et d'instituer l'appel de leurs jugements. 
Ces pouvoirs ont été limités à deux ans de prison et deux mille 
francs d'amende. Les infractions qui sont de leur compétence ont 
été nettement définies et une Haute Cour de Justice, le Haut 
Tribunal Chérifien, a été institué pour connaître des appels des 
jugements des Caïds et des infractions échappant à leur compé- 
tence. 

Les Cadis, nous l'avons déjà dit, sont chargés d'appliquer, au 
nom du Sultan, la loi du Chrâa. Ils procèdent aux mariages, aux 
divorces, règlent les successions,, authentifient les actes notariés, 
jugent tous les conflits de droit civil et sont seuls compétents pour 
les questions immobilières (transactions et litiges), à moins tou- 
tefois qu'il ne s'agisse d'immeubles soumis au Régime de l'Imma- 
triculation. 

Quand, dans un procès, un Cadi, après exposé de la demande, 
réponse du défenseur, échange d'arguments des deux parties, 
production de consultations juridiques, de pièces notariées, d'ac- 
tes divers, constitution d'experts, intervention de mandataires, 
consultation d'Ouléma (et tout cela par écrit), après hésitation 
et mûre réflexion, avait enfin rendu son jugement, ce jugement 
pouvait toujours être révisé par un autre Cadi. Dans ces condi- 
tions, certains procès pouvaient durer une vie entière. 

Depuis le Protectorat, la procédure a été précisée et accélérée, 
et les conditions d'appel ont été déterminées. 

Le Cadi de campagne est au bas de l'échelle judiciaire. Ses 
jugements peuvent être revisés par le Cadi de Ville, chef de la 
circonscription judiciaire, et les jugements de ce dernier sont, à 
leur tour, révisables par le Tribunal d'Appel du Chrâa. 

Les tribus berbères, qui, elles, n'appliquent pas la loi du Chrâa, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 123 

continuent à être régies par leur droit coutumier propre. Le Cadi 
n'intervient pas dans leurs affaires. Il en est de même des Israé- 
lites marocains qui, pour les questions intéressant leur statut 
personnel et successoral, ont une organisation judiciaire spéciale, 
les Tribunaux Rabbiniques et le Haut Tribunal Rabbinique. 

POUVOIR LÉGISLATIF DU SULTAN ET POUVOIR RÉGLEMENTAIRE 
DU GRAND VIZIR 

Pour lesMusulmans,le Sultan n'a pas à formuler la loi, car celle- 
ci a été donnée par le Coran d'une façon immuable et définitive ; 
il a simplement pour mission de l'appliquer. 

Pratiquement, cette doctrine se traduit par ce fait que le Sultan 
est, à nos yeux, la source locale de toute la législation marocaine. 
Son pouvoir législatif résulte de la confusion en sa personne de 
tous les pouvoirs et de toutes les fonctions. 

Les mesures d'ordre législatif que le Sultan décrète se tradui- 
sent par des Dahirs Chéri fiens qui valent nos anciennes ordonnan- 
ces royales, c'est-à-dire qu'ils valent, en réalité, des lois et consti- 
tuent la base légale de toutes les réformes réalisées dans ce pays. 
Mais ils ne deviennent exécutoires qu'après leur promulgation par 
le Commissaire Résident Général ; c'est l'exercice du droit de 
contrôle de la France, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir. 

Seul de tous les ministres, le Grand Vizir détient, par délégation 
du Sultan, le pouvoir réglementaire qui s'exprime sous la forme 
d'Arrêtés Viziriels ; ceux-ci doivent, comme les Dahirs Chériiiens, 
recevoir la formule de promulgation pour être exécutoires. 

Enfin, les Caïds et Pachas peuvent également, dans l'ordre 
administratif, prendre des arrêtés ayant le caractère de nos arrê- 
tés municipaux, qui doivent être soumis à l'approbation préalable 
du Grand Vizir ou du Chef de Service délégué à cet effet. 

* * 

Le Gouvernement Chérifien n'est pas limité à ces seuls organes 
purement marocains. Il comprend encore un certain nombre de 
Services qui mettent en jeu d'une façon agissante la formule 
d'aide et collaboration, qui est un des principes directeurs de 



124 LA RENAISSANCE DU MAROC 

notre Protectorat : il s'agit des Services Chérifiens à Personnels 
français, dont nous parlerons un peu plus loin. 

L'Administration française. 

L'Administration française du Protectorat comprend : 

a) des services de direction qui constituent la Haute Adminis- 
tration du Protectorat; 

b) des services de Contrôle ; 

c) des services chérifiens à personnel français opérant pour le 
compte du Gouvernement Marocain. 

A. — La Haute Administration du Protectorat. 

LE COMMISSAIRE RÉSIDENT GÉNÉRAL 

Le Commissaire Résident Général représente le Gouvernement 
français auprès de S. M. Chérifienne. Il est le dépositaire de tous 
les pouvoirs de la République dans l'Empire Chérifien. 

Ses pouvoirs, qui découlent du Traité de Protectorat, ont été 
définis par le décret du Président de la République en date du 
11 juin 1912. 

Il est tout d'abord le seul intermédiaire du Sultan auprès des 
représentants étrangers et dans les rapports que ces représentants 
entretiennent avec le Gouvernement Marocain. Il est notamment 
chargé de toutes les questions intéressant les Etrangers dans 
l'Empire Chérifien. Il a ainsi qualité de Ministre des Affaires 
Etrangères du Sultan.- 

En second lieu, il a pour mission de provoquer et d'approuver 
ensuite, au nom du Gouvernement Français, les actes législatifs 
ou réglementaires chérifiens générateurs des réformes qu'il juge 
opportunes. La formule usitée pour l'approbation résidentielle 
est le « Vu pour promulgation et mise à exécution » qui suit les 
dahirs chérifiens et arrêtés viziriels. Elle a, non pas valeur de 
contreseing, mais valeur de promulgation, c'est-à-dire une valeur 
comparable à celle du décret par lequel, en France, le Président 
de la République promulgue les lois votées par les Chambres. 

Le Commissaire Résident Général a également la direction de 



DIX ANS DE PROTECTORAT 12& 

tous les services administratifs de l'Empire, qu'il s'agisse des ser- 
vices français ou des services chérifiens. Au regard des premiers, 
ce pouvoir de direction s'impose évidemment. Au regard des- 
seconds, il se justifie également sans difficulté : la réforme 
administrative à réaliser au Maroc exigeait, en effet, au début, 
'intervention prépondérante du représentant de la France ; au- 
jourd'hui, cette réforme est effectuée dans ses grandes lignes, mais 
l'intervention du Commissaire Résident Général demeure néces- 
saire à l'effet de coordonner méthodiquement l'action administra- 
tive des services chérifiens et celle des services français ; dans 
le cas où elle affecte des services chérifiens, cette intervention n'a 
ni le but, nile caractère d'une administration directe se substituant 
à l'action du gouvernement local, le Commissaire Résident Géné- 
ral dirige simplement cette action, ayant ainsi, en droit comme en 
fait, la responsabilité de la politique intérieure du Protectorat. 

Pour s'aider dés avis nécessaires dans l'accomplissement de 
cette importante fonction, le Commissaire Résident Général 
prend périodiquement l'attache d'un conseil consultatif supé- 
rieur qui comprend les représentants des Chambres régionales 
d'Agriculture, de Commerce et d'Industrie et les Hauts Fonc- 
tionnaires des Services Français et des Services Chérifiens. 

Enfin, le Commissaire Résident Général a le Commandement 
en Chef des forces de terre et la disposition des forces navales ; 
en cette qualité, il absorbe dans ses pouvoirs ceux de Ministre 
de la Guerre du Gouvernement Chérifien. 

Il dispose auprès de lui, comme organes immédiats de travail, 
de plusieurs cabinets : Cabinet Civil, Cabinet Militaire, Cabinet 
Politique, Cabinet Diplomatique. 

LE DÉLÉGUÉ A LA RÉSIDENCE GÉNÉRALE 

Quand le Commissaire Résident Général est présent, le Délé- 
gué à la Résidence Générale a pour attribution propre le Contrôle 
général de l'Administration (décrets du 19 mai 1917 et 20 juil- 
let 1920). 

En cas d'absence ou d'empêchement du Résident Général,, 
le Délégué à la Résidence Générale le remplace. 



126 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Les termes employés par les décrets précités sont très géné- 
raux. On doit se représenter le Délégué à la Résidence Générale 
comme Y ad latus du Commissaire Résident Général. 

LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU PROTECTORAT 

Le Secrétaire général du Protectorat assure la centralisation 
de toutes les affaires administratives de quelque espèce ou ori- 
gine qu'elles soient (décret du 20 juillet 1920). Il assure, en outre, 
comme nous le verrons plus loin, la direction des services de 
contrôle dans les régions soumises à l'administration civile. 

C'est également au Secrétariat Général du Protectorat que les 
questions d'ordre législatif ou réglementaire sont examinées par 
un organe spécial, le Service des Etudes Législatives, qui prépare 
et met au point les différents actes chérifiens équivalant aux lois 
et décrets de la Métropole. 

B. — Les Sersices français da Contrôle. 

Les services chargés du Contrôle de l'Administration indigène 
sont : 

la Direction des affaires indigènes cl du Service des renseigne- 
ments 

et le Secrétariat général du protectorat (service des contrôles 
civils). 

La première de ces Directions exerce son action dans les régions 
soumises à l'autorité militaire,la seconde, dans les autres régions. 

Les agents d'exécution du Contrôle sont les Officiers de Rensei- 
gnements dans les régions militaires et les Contrôleurs Civils dans 
les régions civiles. 

Ce serait une erreur de croire que, puisqu'il y a des contrôleurs 
portant des habits différents, il doit y avoir deux méthodes de 
contrôle. Il n'y a en réalité qu'une formule unique de contrôle 
applicable aux uns comme aux autres. 

Nous allons comprendre pourquoi cette mission de contrôle est 
exercée par des officiers dans certaines régions et par jjdes fonc- 
tionnaires civils, dans d'autres. Encore que cette démarcation ne 
soit pas aussi tranchée que les cartes l'indiquent. Suivant les 



DIX ANS DE PROTECTORAT 127 

nécessités du moment, il peut y avoir pénétration des deux élé- 
ments, et l'on voit alors des agents militaires de contrôle sous les 
ordres d'agents civils de contrôle ou inversement. 

Nous devons nous représenter la physionomie du Maroc en cours 
de pacification sous les trois aspects suivants en allant de la 
périphérie vers l'intérieur : 

1° Une zone du front, au contact des insoumis, où l'action mili- 
taire est prépondérante. C'est la zone des opérations. Mais si l'on 
s'y bat, ce n'est pas avec l'esprit des guerres européennes, pour 
détruire ; la guerre coloniale a un tout autre caractère ; les fusils 
n'ont été démasqués que pour appuyer d'un dernier argument 
les appels à la raison prodigués aux insoumis et alors que tout 
autre moyen pacifique a échoué. C'est une guerre qui se dénoue 
sans engendrer la haine. 

C'est d'ailleurs une loi d'honneur chez les Musulmans de s'op- 
poser, les armes -à la main, à tout pouvoir, quel qu'il soit, qui 
vient leur imposer son autorité. Les femmes ne transigent pas là- 
dessus, et par leurs quolibets et leurs injures elles se chargent de 
faire comprendre aux hommes la honte qu'il y a à se soumettre 
sans combat. Dans cette résistance il y a une gradation, depuis 
le « baroud d'honneur », où les hostilités sont sans lendemain, 
jusqu'à la résistance acharnée, insensée, au bout de laquelle les 
indigènes, ayant perdu bon nombre des leurs, une grande partie 
de leurs troupeaux, presque tous leurs terrains de culture, acculés 
aux hautes montagnes neigeuses où l'hivernage est impossible, 
n'ont plus d'autre alternative que de se soumettre ou mourir de 
faim et de froid. Ils en arrivent rarement à cette extrémité. En 
tout cas, il est un fait, c'est que plus la lutte a été âpre, plus les 
résolutions de soumission de nos adversaires de la veille ont 
chance d'être durables. 

La guerre marocaine n'est donc qu'un intermède aussi court 
que possible aux pourparlers engagés avec les insoumis, et celui 
qui la conduit n'oublie jamais que ses adversaires du moment 
seront demain des indigènes soumis qui redonneront de la vie aux 
champs désertés, participeront à la sécurité du pays, paieront 
l'impôt et combattront à nos côtés. 

2° Une zone arrière du front, où les populations ayant été mises 



128 LA RENAISSANCE DU MAROC 

en confiance et le commandement indigène stabilisé, on a pu pro- 
céder à l'organisation administrative et introduire les premiers 
éléments de colonisation. 

Dans cette zone, qui n'est pas complètement à l'abri des réper- 
cussions des événements du front, l'influence des armes est encore 
nécessaire pour rassurer les indigènes et les confirmer dans leurs 
bonnes dispositions ou pour parer ^ des retours de flamme pos- 
sibles. 

3° Enfin, une zone de V intérieur, loin du front, complètement 
pacifiée, où la sécurité est complète, où les rouages administratifs 
fonctionnent normalement et où la porte a été largement ouverte 
à la colonisation avec ses capitaux, son outillage moderne et tout 
l'organisme de mise en valeur rationnelle du pays. 

De cet exposé schématique nous déduisons aisément que les 
deux premières zones constituent le champ d'action des Offi- 
ciers de Renseignements et que la troisième zone est le domaine 
des Contrôleurs Civils. 

Dans la zone du front, les Officiers de Renseignements ont, à 
vrai dire, très peu de contrôle à faire, pour cette raison que l'objet 
du contrôle, l'administration indigène, est ou inexistante, ou en 
formation embryonnaire. Leur rôle est surtout militaire et poli- 
tique. Ce sont eux qui prennent le premier contact avec les po- 
pulations insoumises, les étudient, s'y créent des intelligences, 
leur montrent et leur préparent le chemin de la soumission ; 
c'est à eux qu'incombe le soin de recueillir et de mettre à la dis- 
position du commandement tous les renseignements d'ordre tac- 
tique concernant le pays insoumis,et, quand l'emploi de la force 
a été reconnu nécessaire, de guider les colonnes et de combattre 
à leur tête; ce sont eux qui prennent en mains les populations au 
moment où elles se soumettent, les mettent en confiance et pro- 
cèdent à leur organisation. 

Dans la deuxième zone la question politique joue encore un 
rôle très important, et il faut à l'Officier de Renseignements beau- 
coup de doigté et une parfaite connaissance des indigènes pour 
introduire dans ce milieu nouveau tous les organes d'une admi- 
nistration régulière, sans heurter les tendances et sans froisser les 
préjugés. Ce but atteint, il peut faire du contrôle, c'est-à-dire 



DIX ANS DE PROTECTORAT 129 

surveiller, conseiller et diriger les chefs et fonctionnaires indigènes. 
Il prépare ainsi la voie au Contrôleur Civil,qui, un peu plus tard, 
quand le pays sera complètement organisé, stabilisé et sûr, vien- 
dra prendre sa suite. 

Un Résident Général de Tunisie a défini comme suit le rôle 
des Contrôleurs : 

« Les Contrôleurs Civils sont chargés de renseigner le Résident 
« Général sur tout ce qui intéresse l'état du pays, l'organisation 
« administrative et judiciaire, le personnel administratif indi- 
« gène, la statistique générale, le rendement des impôts de toute 
« nature, l'influence des principales personnalités de la circons- 
« cription, leur rôle passé et leur attitude actuelle, le person- 
« nel religieux et enseignant, les ordres religieux, les zaouïa, leur 
« importance, les revenus dont elles disposent, leur emploi, la 
« viabilité, les voies de communication de toute nature, les 
« conditions et produits de l'agriculture, du commerce et de 
« l'industrie, la santé publique. 

« Ils proposent les mesures qui ont pour but d'améliorer la 
« situation administrative, politique et, économique du pays. » 

Ces instructions destinées aux Contrôleurs Tunisiens peuvent 
s'appliquer exactement aux Contrôleurs Marocains. Mais ceux-ci 
ont en outre la très importante mission d'éduquer et de guider 
les chefs et fonctionnaires indigènes, car il ne faut pas oublier 
que le Maroc est encore dans une période d'évolution et qu'il n'a 
pas atteint son degré définitif d'organisation. 

Si, dans l'organisation marocaine, il n'existe aucun élément 
territorial entre la tribu, cellule sociale et administrative, et le 
Maghzen Central, il existe, par contre, entre la Résidence Géné- 
rale d'une part, les Bureaux de Renseignements et Contrôles 
Civils d'autre part, un organe intermédiaire, le Commandant 
de Région, qui est, dans le bled, le délégué du Résident Général. 

La division en « Régions » est la base de l'organisation territo- 
riale du Maroc. Leur création, qui date du début du Protectorat, 
a eu pour but de décentraliser le commandement et d'en alléger 
les charges tout en permettant d'assurer sur place l'unité d'action 
et de direction indispensables. 

Les Régions, dont les limites correspondent généralement à 



130 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



un tout géographique et ethnique, forment un ensemble complet 
dans lequel l'unité d'action s'exerce sous l'autorité d'un seul chef 
directement responsable vis-à-vis du Résident Général dont il 
reçoit les instructions. Elles jouissent de toute l'autonomie né- 
cessaire pour permettre la mise en jeu et la coordination de tous 
les organes d'action. 

Les Régions où l'action politique et militaire domine l'action 
administrative, sont soumises à l'autorité militaire. Leur Chef 
exerce en même temps le commandement régional (politique et 
administratif) et le commandement militaire (commandement 
subdivisionnaire). Ces Régions se subdivisent elles-mêmes en 
Cercles et Annexes, lesquels comprennent un certain nombre de 
Bureaux de Renseignements. 

Les Régions soumises à l'autorité civile sont celles où l'action 
administrative et le développement de la colonisation sont prédo- 
minants. Ces Régions se subdivisent en Contrôles Civils, lesquels 
peuvent comporter des annexes de Contrôle civil et des postes de 
Contrôle civil. 

Actuellement, les Régions soumises à l'autorité militaire sont 
celles de Taza, Fez, Meknès et Marrakech. Il faut y ajouter les 
territoires de Bou Denib et du Tadla Zaïan et le Cercle Autonome 
d'Agadir, qui, tout en dépendant au point de vue politique et 
militaire, les deux premiers, du Commandant de la Région et 
Subdivision de Meknès, le troisième, du Commandant âe la Région 
et Subdivision de Marrakech, correspondent directement avec la 
Résidence Générale pour les questions administratives. 

Relèvent de l'autorité civile : les Régions d'Oudjda, du Gharb, 
de Rabat et de Casablanca et les Circonscriptions civiles de Maza- 
gan, Safi et Mogador. 

Les villes les plus importantes du Maroc possèdent une organi- 
sation administrative particulière qu'on nomme « Municipalité ». 

Ces villes ont à leur tête un « Pacha », qui représente le pouvoir 
chérifien et relève du Grand Vizir. Les Pachas, comme les Caïds 
de tribus, sont en même temps des administrateurs et des juges 
répressifs. L'autorité française est représentée auprès d'eux par 
un « Chef des Services Municipaux » relevant de la Direction des 
Affaires Civiles par l'intermédiaire du Commandant de Région. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 13i 

Le Chef des Services Municipaux contrôle les différents organes 
indigènes d'administration, mais en même temps il assure, par 
délégation du Pacha, la direction et la coordination de certains 
services à personnel français, tels que les Travaux Publics mu- 
nicipaux, l'Hygiène et la Santé Publiques, les Finances, la Po- 
lice, etc. 

Le Pacha et le Chef des Services Municipaux sont assistés d'une 
Commission Municipale Consultative, où sont représentés les 
divers éléments de la population : Européens, Musulmans, Israé- 
lites. 

Les villes dotées d'une municipalité ont leur budget particu- 
lier, complètement indépendant du Budget de l'Etat. Elles vivent 
sur leurs propres ressources. Cette formule des municipalités 
offre ceci de particulièrement intéressant qu'elle permet de 
saisir sur le vif la conception même du Protectorat, c'est-à-dire, 
la collaboration, l'association d'efforts pour le bien de tous, des 
éléments indigènes et des éléments français. C'est dans ce sys- 
tème municipal que nous voyons le mieux apparaître le désir 
qu'a le Gouvernement de travailler avec l'indigène sans l'ab- 
sorber. 

Les villes qui sont actuellement constituées en municipalité 
sont celles de Mogador, Safi, Mazagan, Azemmour, Marrakech, 
Settat, Casablanca, Rabat, Salé, Kenitra, Meknès, Fez, Sefrou, 
Taza et Oudjda. 

C. — Services Chérifiens à personnels français. 

« Services Chérifiens à personnels français », voilà une formule 
qui, au premier abord, semble ne pas très bien cadrer avec le 
principe de la « souveraineté interne » du Gouvernement Chérifien 
que nous avons proclamé au début. 

Mais si nous songeons qu'il s'agit, en l'espèce, soit de services 
caractérisés par une technicité spéciale, soit de services exigeant 
de profondes réformes et demandant même à être repris de fond 
en comble, nous devrons convenir que notre formule était la seule 
qui permît de donner à ces services l'impulsion désirable. 

Les Marocains viennent d'assister à une évolution formidable 



132 LA RENAISSANCE DU MAROC 

de leur pays. En dix ans, ils ont vécu des siècles. Mais si les Maro- 
cains sont avides d'utiliser tous les progrès que nous avons mis à 
leur portée : chemin de fer, automobile, télégraphe, téléphone, 
lumière électrique, organisations bancaires, etc., il n'en est pas 
moins vrai qu'ayant été nourris par une civilisation peu différente, 
en somme, de celle des Marocains de l'époque de Louis XIV, ils 
en ont, d'une façon générale, conservé les habitudes et la menta- 
lité. 

A ce Maroc, que nous avons chaussé de bottes de sept lieues 
pour lui faire rattraper le temps perdu et l'amener à faire le plus 
tôt possible figure honorable dans le concert mondial, il faut des 
méthodes de travail, une conscience et une activité que l'on trou- 
vera peut-être chez les Marocains de demain ou d'après-demain, 
mais que l'on ne trouve pas encore chez ceux d'aujourd'hui. 

Il leur manque aussi la compétence sur un grand nombre de 
questions. On ne peut, certes, méconnaître qu'il y ait chez 
eux d'excellents architectes, qui, sans établir des plans avec cou- 
pes et profils et sans calculs des résistances, ont édifié des 
palais dont la solidité, l'harmonie des lignes et le décor font notre 
admiration. On ne peut méconnaître non plus qu'ils soient d'ex- 
cellents hydrauliciens, ces indigènes qui ont procédé à la distri- 
bution urbaine des eaux dans toutes les rues, ruelles et maisons 
d'une grande ville comme Fez, qui, sans tachéomètre et sans ni- 
veau d'eau, ont construit des seguias de plusieurs dizaines de 
kilomètres en suivant des pentes qui demandaient à être calculées 
au millimètre, ou qui ont su capter jusqu'aux cours d'eau souter- 
rains pour vivifier leurs cultures de surface ; mais ce n'est pas 
d'eux qu'il faut attendre la mise sur pied d'un projet de réseau 
ferré, ou d'usine hydro-électrique. 

L'amalgame, c'est-à-dire le travail en commun des fonction- 
naires français et marocains,n'aurait fait qu'alourdir la tâche des 
fonctionnaires français, en soulignant aux yeux des Marocains 
leur infériorité et les défauts de leur tempérament. 

Non, il n'y avait pas d'autre formule permettant des réalisa- 
tions fructueuses, pendant cette période d'organisation et d'édu- 
cation du peuple marocain, que celle à laquelle on s'est arrêté. 
Elle ne signifie pas la mainmise de la France sur une partie du 



DIX ANS DE PROTECTORAT 133 

Gouvernement marocain dans un but d'administration directe, 
mais elle répond au principe d'aide et de collaboration que nous 
avons précédemment mis en lumière. C'est pour le compte du 
Gouvernement Marocain que ces Services opèrent ; et pour bien 
marquer cet état de dépendance, c'est par des Dahirs Chérifiens 
et des Arrêtés Viziriels, c'est-à-dire des actes de souveraineté 
marocaine qu'il est procédé à leur organisation et aux nomina- 
tions de personnels français appelés à en faire partie. 
On divise habituellement ces Services en : 

1° Services d'Administration Générale ; 

2° Services financiers ; 

3° Services d'intérêt économique ; 

4° Services d'intérêt social. 

Tous ces services ont leur organe de direction à Rabat, formant 
ainsi une Administration Centrale immédiatement placée sous la 
direction du Commissaire Résident Général, et sont représentés 
dans l'intérieur par des organes régionaux. . 

1° SERVICES D'ADMINISTRATION GÉNÉRALE 

C'est d'abord la Direction des Affaires Civiles qui groupe les 
Services suivants : 

a) Administration Générale (état-civil, presse, associations, 
exhumations, questions d'assistance et de bienfaisance) ; 

b) Administration Municipale pour les 15 villes dotées d'une 
Municipalité (questions de législation, administration et finances 
municipales, ravitaillement des villes, préparation et réalisation 
des plans d'aménagement des villes) ; 

c) Service Pénitentiaire (organisation et gestion des établisse- 
ments de détention, identité judiciaire) ; 

d) Bureau du Travail, de la Prévoyance et des Etudes Sociales 
(réglementation du travail, salaires, conflits du travail, accidents 
du travail, œuvres sociales, habitations à bon marché, coopéra- 
tives, lutte contre la vie chère). 

C'est ensuite la Direction des Affaires Indigènes et du Service 
des Renseignements qui est chargée d'exercer la tutelle des Collée- 



134 LA RENAISSANCE DU MAROC 

tivités Indigènes, de gérer les biens collectifs de tribus et d'assurer 
le fonctionnement des sociétés indigènes de prévoyance. 

Cette Direction, que nous avons déjà vu figurer dans les ser- 
vices français de contrôle, présente quatre façades : 

Une façade militaire, puisqu'elle recueille et met à la disposition 
du Commandement tous les renseignements d'ordre tactique qui 
lui sont nécessaires pour ses opérations en pays insoumis et qu'elle 
lui fournit au combat, sous le commandement d'officiers de rensei- 
gnements, l'appui de forces auxiliaires indigènes levées en tribu. 

Une façade cabinet, puisqu'elle est chargée de centraliser, 
étudier, préparer toutes les questions touchant à la politique 
indigène dont le Commissaire Résident Général s'est réservé 
personnellement la direction. 

Une façade contrôle, puisqu'elle exerce le contrôle des autorités 
indigènes dans les territoires soumis à l'autorité militaire au 
même titre que le Service des Contrôles Civils dans les autres ter- 
ritoires. 

Enfin, une façade- chéri fienne, dont nous venons de parler. 

2° SERVICES FINANCIERS 

Ce sont : 

La Direction Générale des Finances, qui comprend les services 
ressortissant aux objets ci-après : 

Budget et Comptabilité ; 

Impôts et Contributions ; 

Douanes et Régies ; 

Enregistrement et Timbre ; 

Domaines 

et la Trésorerie Générale. 

3° SERVICES D'INTÉRÊT ÉCONOMIQUE 

Ce sont : 

A. La Direction Générale des Travaux Publics, qui comprend: 
le service ordinaire, 
le service maritime, 
le service des Chemins de fer, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 135 

le service des Mines, 

le service d'Architecture, 
et, en liaison avec la Direction de l'Agriculture, du Commerce et 
de la Colonisation, les services de : 

l'hydraulique industrielle, 

l'hydraulique agricole, 

travaux de colonisation. 

B. La Direction Générale de V Agriculture, du Commerce et de la 
Colonisation, 

qui comprend : 

le service de l'Agriculture et des améliorations agricoles, 

le service de l'élevage, 

le service du Commerce et de Y Industrie, 

le service de la Colonisation, 

le service des Eaux et Forêts, 

le service de la Conservation de la Propriété Foncière. 

C. La Direction de V Office des Postes, des Télégraphes et des Télé- 
phones. 

4° SERVICES D'INTÉRÊT SOCIAL 

Ce sont : 

A. La Direction Générale de V Instruction Publique, des Beaux 
Arts et des Antiquités, 

qui comprend : les services de l'enseignement des indigènes, de 
l'enseignement primaire, secondaire et technique des Européens, 
de l'enseignement supérieur et organisation scientifique, des 
antiquités pré-islamiques, des monuments historiques, palais im- 
périaux et résidences, des arts indigènes. 

B.LaDirection Générale des Services de Santé (Santé et Hygiène 
Publiques). 

On peut se rendre compte, d'après ce tableau détaillé des ser- 
vices chérifiens, que le Maroc possède dès maintenant, sous la direc- 
tion du Commissaire Résident Général, un sérieux ensemble de 
départements administratifs où se retrouvent presque toutes les 
' rubriques familières de la vieille organisation métropolitaine et 
on devra convenir que la réforme administrative prévue par le 
traité de Protectorat a été très activement poussée. 



136 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Liaison entre l'Administration îrançaise 
et l'Administration chérifienne. 

Il ne faudrait pas croire que le Maghzen et la Résidence Gén 
raie évoluent chacun dans leur sphère propre sans contact entre 
eux ; une liaison permanente existe, elle est assurée par le Con- 
seiller du Gouvernement, qui est en même temps Directeur Général 
des Affaires Chérifiennes. 

Le Conseiller du Gouvernement, qui assiste à tous les conseils 
des Vizirs, explique au Sultan et aux Ministres Chérifiens les 
mesures prises ou proposées par l'Administration française, en 
les interprétant, les commentant et en faisant valoir les raisons 
qui les motivent. Il présente, d'autre part, au Commissaire Rési- 
dent Général les observations que ces mesures provoquent de la 
part des hautes autorités chérifiennes et recherche les modalités 
à y apporter au point de vue musulman. 

Il est le « metteur au point », ayant pour rôle essentiel d'assurer 
constamment l'harmonie entre les institutions du Protectorat, 
d'une part, et les coutumes, traditions et institutions de l'Empire 
Chérifien, d'autre part. 

Les services de la Direction Générale des Affaires Chérifiennes 
que dirige le Conseiller du Gouvernement comprennent des or- 
ganes de contrôle et des organes d'administration Chérifienne. 

Les organes de contrôle, qui correspondent aux trois grands 
ministères marocains, Grand Vizirat, Vizirat de la Justice et 
Vizirat des Habous, sont : 

la Section d'Etat, 

les Services judiciaires Chérifiens, 

le Service du Contrôle des Habous. 

En tant que service d'Administration Chérifienne, la Direction 
Générale des Affaires Chérifiennes a pour mission d'établir les 
Budgets du Maghzen Central et des fonctionnaires Chérifiens qui 
en relèvent et d'administrer les crédits affectés à ces divers ti- 
tres ainsi que ceux de la liste civile du Sultan. 







CHAPITRE VIII 
LA PACIFICATION DU MAROC 



II 
Depuis le Protectorat. 

Un décret du 28 avril 1912 a nommé le général Lyautey Com- 
missaire Résident Général de France au Maroc. 

En débarquant, au lendemain de l'émeute de Fez, le général 
Lyautey se trouve en présence d'une situation critique justifiant 
tous les pessimismes. 

Si la Chaouia et les environs immédiats de Rabat sont restés 
calmes et pacifiés, si les populations proches de la côte n'ont eu à 
subir ni le contre-coup de la révolte, ni l'action dissolvante des 
éléments de désordre venus de l'intérieur, le Résident Général 
n'en constate pas moins, quelques jours avant même d'arriver à 
Meknès, alors que d'étroites précautions militaires ont dû être 
prises pour assurer sa sécurité, qu'il se trouve dans le vide au point 
de vue indigène et politique. 

La ligne d'étapes n'est qu'un fil ténu, les postes n'ayant qu'une 
action limitée à leurs abords immédiats et manquant d'air. Sous 
la pression des dissidents, les tribus soumises s'agitent : le général 



138 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Dalbiez n'ose pas, à l'entrée du Résident à Meknès, faire tirer les 
salves réglementaires de peur de donner à la région l'impression 
que la ville est attaquée et de fournir ainsi prétexte à une prise 
d'armes des éléments turbulents. 

Le 24 mai, le Résident Général est à Fez. Il s'y trouve dans une 
ville assiégée par des tribus renforcées, fanatisées et conduites par 
les déserteurs des troupes chérinennes. Il s'y trouve aussi en pré- 
sence d'une certaine ignorance des faits. On ne se rend pas exac- 
tement compte de la gravité de l'heure — dans la nuit du 24 au 
25, des balles perdues s'en viennent rappeler à tous que de brutales 
réalités menacent leur vie. Les rebelles pénètrent dans la ville. La 
situation reste très critique pendant toute la journée du 25, illus- 
trée par l'héroïque défense de Bab Ghissa. Enfin, les envahisseurs 
sont rejetés hors des murailles, mais la lutte continuera pen- 
dant trois jours. C'est seulement le soir du 28 que les assiégés 
constatent, par le silence qui s'est fait autour d'eux, la retraite 
définitive des assiégeants. 

Pendant ce temps, chaque jour, de nouvelles dissidences le long 
des lignes d'étapes. Dans le Sud, le prétendant El Hiba prêche la 
guerre sainte; de jour en jour, le nombre de ses partisans s'accroît. 

* 
* * 

Le navire est en péril : il ne s'agit pas d'établir des projets de 
campagne lointaine; il faut, avant tout, aveugler les voies d'eau, 
le remettre en état de naviguer. 

Pour le moment, on ne peut rien attendre de l'action politique : 
Fez est investie et le Maghzen, sur lequel on aurait pu s'appuyer, 
est impuissant quand il n'est pas nettement hostile, car Moulay- 
Hafid, que notre intervention a sauvé en 1911, conspire contre 
nous. Une action militaire violente pourra seule dénouer la si- 
tuation. Le général Gouraud l'entreprend dès que l'arrivée des 
premiers renforts le permet. 

Le combat du 1 er juin dégage la banlieue immédiate de Fez. 

Ce premier résultat obtenu, le Résident Général peut, dès le 
10 juin, exposer au gouvernement le programme d'ensemble qu'il 
se propose de suivre au Maroc Occidental : 



DIX ANS DE PROTECTORAT 139 

« Se limiter strictement jusqu'à nouvel ordre aux régions occu- 
pées (comprenant la Chaouia et ses abords, la zone de Rabat-Fez 
limitée, au Nord, à la frontière espagnole et, au Sud, au pays 
Zaïan) ; mais en assurer, d'une façon absolue, la sécurité et l'orga- 
nisation politique, sociale et économique. 

« Neutraliser par tous les moyens possibles toutes les autres 
régions extérieures (1). » 

Le programme se réalise. En Chaouia, tout va bien. Mais, pour 
consolider l'occupation de la zone Rabat-Fez, la première chose 
à faire est de dégager définitivement Fez, encore sous la menace 
journalière des rassemblements établis sur la rive droite du Sebou, 
à quelques kilomètres de la ville. L'opération est exécutée par le 
général Gouraud, qui reçoit la direction politique et militaire de 
la région et qui, à la tête d'un groupe mobile aussi fort que possi- 
ble, a pour mission de rechercher les rassemblements rebelles, de 
les disloquer, de ramener les éléments disposés à rentrer dans l'or- 
dre, et de rejeter les éléments irréductibles à distance telle qu'ils 
cessent d'être une menace. Il ne procède pas par pointes sans ac- 
tion durable, mais par stationnements successifs, employant tous 
les moyens nécessaires pour obtenir des résultats définitifs ; à 
cet effet, il est pourvu d'un service politique, comprenant des Offi- 
ciers de Renseignements et des personnages indigènes, qui main- 
tient le principe de coopération avec le Maghzen ; enfin, par l'or- 
ganisation d'un service médical, par des achats sur place, etc., 
il crée une solidarité d'intérêts entre nous et les populations 
soumises ou hésitantes (2). 

Une action analogue s'exerce au sud de Meknès. 

Derrière cette couverture on procède, dans toute la mesure du 
possible, à la reconstitution de l'autorité locale et du Maghzen.Le 
Résident Général insiste dans ses directives sur la nécessité abso- 
lue, tout en se gardant de toute velléité d'administration directe, 
de pratiquer, de la façon la plus large et la plus nette, la coopé- 
ration avecles autorités indigènes et de s'attacher à la restauration 
du pouvoir chérifien. 

Quant à la neutralisation des zones extérieures, on l'obtient 

(1) Télégramme 76 BM, 10 juin 1912. 

(2) Ces faits résultent des directives au général Moinier, n° 122 BM du 9 juin. 



140 LA RENAISSANCE DU MAROC 

dans le Sud en s'appuyant sur les grands Caïds (le Glaoui à Marra- 
kech, Anflous à Mogador, Si Aïssa ben Omar à Saftî) ; en donnant 
à ceux-ci satisfaction sur les points acceptables, nous assurons 
leur autorité en même temps que leur solidarité d'intérêts avec 
nous. Dans le Nord, les difficultés sont plus délicates à résoudre, 
car la seule personnalité qui pourrait jouer un rôle analogue à 
celui des grands Caïds du Sud est Moha ou Hammou,avec lequel 
échouent toutes les tentatives d'entrée en relations. 

En résumé, dès la fin de juillet 1912, le calme est momentané- 
ment revenu. On jouit du temps nécessaire pour laisser arriver 
les renforts demandés à la Métropole. Par ailleurs, l'œuvre d'or- 
ganisation est commencée. La constitution des commandements 
régionaux, qui réunissent entre les mêmes mains le commande- 
ment militaire, la disposition de tous les services, le contrôle 
politique et administratif des autorités indigènes, réalise l'unité 
d'action indispensable dans un pays neuf où tout est à créer, où 
les solutions doivent être simples, les décisions rapides. 

**» 

Comme on le voit, l'arrivée du général Lyautey, qui concentre 
tous les pouvoirs, met un terme aux tergiversations. Dès lors, il 
y a des directives sans contradictions, une politique définie. 

Toutefois, contrairement aux vues du Résident Général, nous 
serons obligés d'intervenir militairement dans la région de Marra- 
kech, où le prétendant El Hiba, fils de notre vieil adversaire, le 
saharien Ma-el-Aïnin, conduit un mouvement mahdiste. Tout le 
Sous reconnaît El Hiba, qui a été proclamé sultan à Tiznit. Avant 
que les lettres,annonçant et l'abdication de Moulay Hafid et l'a- 
vènement de son frère Moulay Youssef, aient eu le temps d'arri- 
ver à Marrakech, El Hiba est entré dans la capitale du Sud où il 
a fait prisonnier huit de nos compatriotes. 

A cause de nos faibles effectifs, la marche sur Marrakech ne 
paraît pas au premier abord réalisable ; on essayera donc de négo- 
cier la délivrance des captifs. Cependant, on apprend que les ban- 
des d'El Hiba, par leurs pillages et leurs exactions, ont indisposé 
rapidement tous les éléments de Marrakech, amis de la paix. Les 



DIX ANS DE PROTECTORAT 141 

grands Caïds, notamment les Glaoua, que l'arrivée inopinée du 
Prétendant avait surpris, se sont ressaisis et leurs émissaires 
apprennent au commandement que, dès l'apparition de nos forces, 
ils attaqueront El Hiba, l'empêcheront d'emmener ou de massa- 
crer les prisonniers et s'empareront de sa personne. 

Dans ces conditions, le général Lyautey, profitant de l'arrivée 
de renforts récemment débarqués, lance sur Marrakech, à mar- 
ches forcées, le colonel Mangin,qui y pénètre le 7 septembre, après 
avoir écrasé à Sidi-bou-Otman les contingents d'El Hiba. Glo- 
rieuse victoire, cette bataille de Sidi-bou-Otman a duré de longues 
heures. Grâce à la discipline des troupes et aux formations larges 
conservées au cours de la lutte, nous n'avons eu que quelques tués 
et blessés, tandis que l'ennemi avouera la perte énorme de deux 
mille hommes. 

La prise de Marrakech, à 250 kilomètres au sud de Casablanca, 
aura les conséquences les plus heureuses. Les frères Tharaud, avec 
ce don de l'évocation et du coloris qui n'appartient qu'à leur 
plume, ont raconté la destinée magique de cette cité, capitale de 
Khalifas omnipotents, vassaux orgueilleux, infidèles, sujette ca- 
pricieuse du Sultan Blanc ou de quelque prétendant rouge ou bleu, 
objet de compétitions machiavéliques ; alentour, une couronne 
de chefs féodaux, riches, obéis. La présence de nos soldats abaisse 
singulièrement le prestige d'El Hiba,qui, dans ses proclamations, 
les avait nargués ; elle donne immédiatement un rayonnement à 
notre influence, d'où va découler cette neutralisation rapide des 
régions extérieures si désirée. Et c'est, avec l'avènement du nou- 
veau Sultan, Moulay Youssef, le doute qui démoralise tant d'âmes 
farouches, toujours prêtes à discerner dans la déroute de leurs 
adversaires une manifestation de la volonté divine. 

Restent deux points noirs : le Tadla, qui s'agite aux confins de 
la Chaouia menaçant de troubler la tranquillité du territoire le 
plus complètement et le plus anciennement pacifié ; les Zaers,qui, 
en proie à une anarchie séculaire, compromettent la sécurité de 
la région de Rabat. D'octobre à décembre, les opérations du géné- 
ral Blondlat et du colonel Gueydon consolident notre front dans 
ces deux directions dangereuses. 
L'année ne se terminera pas, hélas! sans un à-coup. En décem- 



142 LA RENAISSANCE DU MAROC 

bre, dans la région de Mogador, le Caïd Anflous a trahi le com- 
mandant Massoutier, qu'il assiège dans Dar-el-Cadi. L'énergie et 
l'habileté des généraux Franchet d'Esperey et Brulard parvien- 
nent à délivrer nos soldats bloqués, puis à pacifier la région du 
Sud de Mogador. 

Parallèlement, dans le Maroc oriental, dès le mois de mai de 
cette année, les troupes du général Alix ont rompu une immobilité 
que des exigences d'ordre international leur avaient trop long- 
temps imposée. Pour la première fois, la Moulouya est franchie 
au Pont Mérada. Si, procédant du connu à l'inconnu, le comman- 
dement écarte a priori toute idée préconçue de progresser sur 
Taza et s'attache surtout à achever la pacification de la rive droite 
de la Moulouya, il n'en reconnaît pas moins qu'il est urgent de 
nouer des intelligences dans la direction de Taza, afin de créer 
dans les groupements des intérêts solidaires des nôtres qui devront 
faciliter, tôt ou tard, notre intervention. C'est pourquoi les opéra- 
tions du général Alix sur la rive gauche de la Moulouya, amenant 
la fondation du poste de Guercif et la soumission de la tribu de 
Haouara, déblaieront utilement les approches de la ville. 

Quant à la jonction des régions Nord et Sud une action poli- 
tique la prépare habilement : pas de postes, mais un rapide voyage 
automobile, d'Oudjda à Bou-Denib par Matarka, que le général 
Lyautey effectuera sans autre troupe que l'escorte des cavaliers 
des tribus traversées, la réalisera matériellement. 

* 

L'année 1913 ouvre l'ère d'un rétablissement complet. On peut 
envisager pour nos troupes sorties victorieuses des crises violentes 
de 1912, au cours desquelles elles ont vécu tant d'heures angois- 
santes, un avenir sans surprises et plein de promesses. 

L'idée directrice du programme militaire de l'année est de n'ou- 
vrir, sous aucun prétexte, une action nouvelle : ne rien entamer 
avant d'avoir affermi et organisé les postes du territoire sur lequel 
depuis six mois les événements nous ont amenés à nous étendre. 
Néanmoins, si les circonstances s'y prêtaient particulièrement, on 
ébaucherait une liaison du Maroc occidental avec l'oriental (1). 

(1) Directives au Maroc Occidental, 19 février 1913. 0° 233. B. M. 2. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 143 

Alors, les frontières provisoires de la zone du Protectorat Fran- 
çais au Maroc peuvent être dessinées par la crête nord du Grand- 
Atlas (front sud), la limite ouest du Tadla (front Chaouia) et la 
limite Zaïan (front lignes d'étapes). 

Front sud 

En janvier, les opérations du général Brulard dégagent le sud 
de Mogador. Elles y rétablissent la sécurité, mais le Caïd Anflous, 
à qui nous devons l'affaire de Dar-el-Cadie, est toujours là, et ce 
résultat ne peut être, jusqu'à nouvel ordre, regardé comme défi- 
nitif. 

Dans le Sous, El Hiba est encore Sultan à Taroudant, il a un 
khalifa à Agadir. 

Avec énergie, les Grands t^aïds Glaoui, M'Tougui et Goundafi 
réussissent à maintenir leurs fractions dans le devoir malgré que 
celles-ci ne dissimulent point leur sympathie pour El Hiba. 

Pendant l'année, la situation ne fera que s'améliorer au nord 
de l'Atlas où le général Brulard pratique une politique habile, une 
administration avisée. Il reste à redouter que l'agitation entrete- 
nue dans le Sous par El Hiba ne s'y propage. Il faut donc prendre 
les devants. Ce seront encore les harkas des Grands Caïds qui com- 
poseront une effective barrière de précaution contre les agres- 
sions du Sud. 

La carrière victorieuse des harkas s'ouvre, le 23 mai, par la dé- 
faite des contingents d'El Hiba qui sont chassés de Taroudant. Il 
s'ensuit que la plus grande partie des tribus habitant le cours 
moyen et inférieur de l'Oued Sous se soumettent et que nos trou- 
pes occupent la forteresse d'Agadir, l'unique porte de ravitaille- 
ment qui restât aux dissidents. 

Front Chaouia. 

Il est prescrit de s'abstenir de toute action au Tadla. Mais, com- 
me il arrivera si souvent dans ce pays de l'imprévu, voisin des 
montagnes où gît l'âme berbère, nous serons amenés,en dépit de 
notre volonté arrêtée de ne pas sortir des limites de la Chaouia, à 
repousser au cours de l'année les agressions des dissidents, à ré- 
pondre coup sur coup à leurs offensives, à porter même la guerre 
sur leurs territoires, ce qui étendra finalement notre présence au 



144 LA RENAISSANCE DU MAROC 

delà des limites primitivement assignées, de manière à constituer 
entre les rebelles et nos ressortissants une zone de protection 
complète. 

Dès février, les Chleuh montagnards donnent l'assaut au poste 
de l'Oued Zem, récemment créé à la limite extrême de la Chaouia. 
La garnison résiste, et par l'action de son groupe mobile le colonel 
Simon éclaircit momentanément la situation. 

L'effervescence renaît, gagnant tout le Tadla. Il va falloir frap- 
per fort pour couper court à un soulèvement général. 

Au cours d'une offensive vigoureuse, le colonel Ch.Mangin re- 
jette vers le Nord, au combat de Botmat-Aïssaouat (26 mars), les 
contingents du grand chef zaïan Moha-ou-Hammou. Après avoir 
reçu la soumission des tribus du Tadla Nord, il se tourne contre 
les Chleuh de Moha ou Saïd, pour les battre à Kasbah-Tadla 
(7 avril). Puis, jusqu'à la mi-juin, le colonel Mangin, parcourant le 
Tadla-Sud et la vallée de l'Oum-er-Rebia, disperse les rassemble- 
ments au fur et à mesure de leur formation et leur assène les coups 
violents de Ain Zerga (26 avril), de Sidi Ali bou Brahim (27, 28, 
29 avril) et de Ksiba (8 et 10 juin). 

Cette campagne du Tadla a connu des combats meurtriers : à 
Ksiba, des pertes sévères ont sanctionné un emploi intempestif 
de la cavalerie. Mais les résultats acquis exigent un jugement équi- 
table. Outre que par ses raids dans la montagne, jusqu'ici inviolée, 
le colonel Mangin a montré aux guerriers chleuh que nos soldats ne 
le cèdent en rien à leur courage, l'ensemble de ses opérations a 
déterminé l'organisation politique de tout le pays compris entre 
l'Oum er Rebia et l'Oued Grou et qui, dans la suite, en demeurera 
toujours calme, protégé par l'obstacle de l'Oum-er-Rebia dont la 
porte de Kasbah Tadla commande le seul pont existant. 

Front Ligne d'étapes 

Il est indispensable que la sécurité de la ligne d'étapes Rabat- 
Fez soit une réalité. 

L'organisation du pays de Rabat s'améliore à la suite des pro- 
grès de la pacification chez les Zaers et les Zemmours, grandes 
tribus berbères fixées à la lisière des plaines du Maroc Occi- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 145 

dental. Le général Blondlat dirige un travail politique des plus 
intéressants : la collaboration des tribus se précise. 

Au sud de Meknès, la besogne est moins facile. Les petites 
actions à courte portée effectuées en 1912 n'ont fait que pallier à 
une situation qui est restée peu satisfaisante en face des Béni 
M'tir dont la rébellion tend à gagner les tribus voisines,menaçant 
ainsi la ligne d'étapes et les abords mêmes de Meknès. En mars, 
le général Henrys, à qui le cercle des Béni M'tir a été attribué,part 
d'El Hajeb pour s'avancer vers la forêt de Djaba qui couvre un 
des gradins du Moyen- Atlas. Jusqu'au 15 juin, il parcourt ce pays 
accidenté à travers le brouillard, la pluie, la neige, il dissout la 
coalition berbère. Des postes établis à Ifrane, à Ito, à Azrou ont 
raison des Beni-M'tir, d'une partie des Béni M' Guild et des Gue- 
rouan. La région de Meknès est nettement dégagée. 

Dans le Maroc Oriental, notre programme est, en 1913, de 
prendre utilement pied sur la rive gauche de la Moulouya dont on 
tient définitivement le glacis. Une couverture protège à grande 
distance la voie ferrée, et, par une solide base territoriale, nous 
donnons confiance aux Haouara, tribu de la rive gauche déjà 
soumise. Puis nous entrons en contact immédiat avec les Béni 
Ouaraïn et les Riata, tant pour les tenir en respect que pour 
pratiquer à leur égard une politique de dissociation. 

La jonction des deux Maroc a son nœud à Taza. On y pense 
toujours. Au printemps, le général Girardeau fonde les postes de 
Nekhila et de Safsafat. Le 11 mai, le général Alix occupe Msoun : 
nous sommes à 25 kilomètres de Taza. 

Dans l'extrême sud, le colonel Roperta poussé plusieurs recon- 
naissances dans la vallée supérieure de l'Oued Ziz. Il a franchi le 
Tizi N'Telremt : la Haute-Moulouya est dès lors reliée au Tafi- 
lalet. 

Le bilan de 1913 tient dans ces deux pôles : Fez et Marrakech, 
où s'est restauré, sous l'égide de notre drapeau,un Makhzen qui 
a le souci de travailler pour le bien de l'Empire. Et nous avons 
accru de 70. 000 kilomètres carrés le territoire de notre Protec- 
torat. 



146 LA RENAISSANCE DU MAROC 



* 
* * 



Les derniers mois de 1913 ont été caractérisés par une paix pro- 
fonde dans tous les territoires occupés. Nos troupes, après plus 
d'un an de dures campagnes presque ininterrompues, ont enfin 
pris un peu de repos.Et le Sultan Moulay Youssef, qui a déjà par- 
couru son empire de Fez à Rabat, de Rabat à Marrakech et à 
Mogador, règne sur un Maroc maghzen qu'aucun prince chérifien, 
depuis Moulay-Hassan, n'a connu aussi vaste, aussi tranquille et 
aussi prospère. 

Il reste cependant quatre foyers principaux de trouble et de 
dissidence : la zone entre Taza et Fez, le bloc zaïan, le Moyen- 
Atlas, le Sous. 

Supprimer le premier foyer de dissidence revient à effectuer 
la jonction du Maroc et de l'Algérie par l'occupation de Taza. Le 
10 mai 1914, le général Baumgarten s'empare de la ville et, par 
les deux combats des 10 et 12 mai, le général Gouraud brise l'hos- 
tilité des tribus Tsoul, qui agitaient le pays compris entre Fez et 
Taza. Des opérations ultérieures dans la vallée de l'Innaouen per- 
mettent d'assurer des communications larges et aisées entre Taza 
et le nouveau poste de l'Oued Amelil. 

Pendant les années précédentes, le commandement avait évité 
d'entrer en choc avec le bloc Zaïan, à la tête duquel se trouve le 
fameux Moha ou Hammou. Pourtant, nous avions souvent déjà 
subi les attaques de contingents Zaïan : en 1908, en Chaouia, en 
1911 dans la marche sur Fez ; en 1912, contre notre ligne d'étapes 
de Meknès à Rabat ; en 1913, enfin, contre le colonel Mangin, au 
nord du Tadla. Il apparaît ainsi de plus en plus difficile de négli- 
ger un tel ennemi. Il faudra bien avancer dans ce pays zaïan dont 
la position, au cœur de notre pénétration, entre les zones nord et 
sud du Protectorat, intercepte les communications directes entre 
Marrakech et Fez. 

Cette mission est confiée, le 20 mai 1914, au général Henry s, 
qui déclanche simultanément, le 10 juin, trois fortes colonnes 
commandées respectivement par le lieutenant-colonel Claudel 
(colonne de Meknès), par le lieutenant-colonel Gros (colonne de 
Rabat) et par le colonel Garnier-Duplessis (colonne du Tadla). 



DIX ANS DE PROTECTOEAT 147 

Surpris par notre offensive, les contingents de Moha ou Hammou 
se bornent à tenter d'arrêter la marche du lieutenant-colonel 
Claudel, sans inquiéter celle des deux autres colonnes. Le 12 juin 
1914, à Khenifra, les trois colonnes, opérant leur concentration 
sur le champ de bataille, repoussent les dissidents dans la mon- 
tagne. Notre mainmise sur le pays est désormais un fait accom- 
pli : la célèbre casba de Khenifra demeurera, pendant la guerre 
européenne, le poste le plus avancé de notre conquête, et comme 
un symbole de notre irréductible et permanente volonté. 

Du côté du Moyen- Atlas, les montagnards Chleuh,qui, sous le 
commandement de Moha ou Saïd, ont leur pôle à Béni Mellal, 
restent sur leurs positions depuis les combats livrés par le colonel 
Mangin en 1913. Ils n'en fournissent pas moins des contingents 
aux bandes qui viennent journellement insulter Khenifra. Les 
garnisons du Tadla les surveillent. 

Dans le Sous gravitent encore des partisans d'El Hiba et Hiba 
lui-même. Mais la dissidence n'a plus de cohésion : très dispersée, 
elle ne constitue pas une menace offensive. Au reste, la situa- 
tion n'a fait que s'améliorer depuis le commencement de l'an- 
née, qui a heureusement débuté par la soumission du CaïdAnflous, 
notre ennemi acharné de janvier 1913. Les grands Caïds évoluant 
de plus en plus dans notre orbite emploient leur influence au 
maintien de la paix et de l'ordre. Hiba, que notre forte avance 
politique réalisée dans la région a cruellement atteint, recherche, 
au cœur des montagnes de la région Est deTiznit, une hospitalité 
que les tribus ne lui accordent pas sans inquiétude. Enfin, le 
lieutenant-colonel de Lamothe, Chef du Service des Renseigne- 
ments de la région de Marrakech, accompagné de quelques offi- 
ciers, exécute une tournée dans le Sud, il se rend à Taroudant et à 
Agadir, recevant partout le meilleur accueil. 

En juillet 1914, il y a un Maroc ordonné, déjà très habitable, 
accessible depuis longtemps aux colons et aux touristes. « D'ores 
et déjà, peut écrire le Résident, il semble que nous puissions sans 
inconvénient souffler un peu, ayant donné à la zone de protectorat 
français ses limites naturelles,le Grand Atlas au sud de Marrakech, 
l'Oum er Rebia, puis le Moyen Atlas, analogues à celles fournies 
par la ligne des Hauts Plateaux, Saïda, Tiaret, Teniet el Had, 



148 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Boghar, Batna, qui, pendant tant d'années, marqua les bornes 
de notre occupation algérienne (1) ». 

Nous sommes aussi au point terminal d'une conquête nette- 
ment offensive, qui avait eu besoin, dans les limites du possible, 
de faire vite pour n'accorder nul répit aux rebelles,les bousculer 
jusqu'aux premiers glacis des montagnes et donner de l'air à une 
colonisation dont il importait de tirer parti sur-le-champ. Avec 
l'immense complication de la guerre des peuples, la conquête 
pourra se ralentir,la pacification,comme on va s'en rendre compte, 
ne fera que se développer dans les voies d'une politique faite de 
sagesse autant que d'habileté. 

* * 

Au moment où la guerre d'Europe éclate, la résistance maro- 
caine se présente comme suit : 

1° au nord, du Gharb à la Moulouya et en bordure de la zone 
espagnole — front Nord ; 

2° sur le versant occidental du Moyen Atlas, du sud-est de Fez 
au pays zaïan — front berbère ; 

3° du sud-ouest du pays zaïan (rive droite de l'Oum er Rebia) 
au Sous (Agadir) — front sud ou des grands Caïds. 

Alors que la progression rapide de la conquête avait profondé- 
ment atteint l'ennemi, la jonction Fez-Taza garanti au Maroc 
l'existence d'une porte ouverte en Algérie, l'occupation de 
Khenifra amorcé la question zaïan dont la solution apparaît 
désormais primordiale, on était en droit de prévoir que les tri- 
bus battues la veille ne reprendraient point les armes de si tôt. 

Mais la situation internationale va reculer la réalisation de ces 
espérances. A peine connue, la déclaration de guerre allemande 
ranime le courage des tribus. Le front Nord ne tarde pas à rouvrir 
le feu, se livrant à des actions audacieuses contre les convois, les 
travaux, les postes. Les Riata, les Branès, les Beni-Ouaraïn se 
ruent sur le couloir Fez-Taza. Leur intention est de bloquer les 
deux villes pour en ruiner la liaison. En août, le front berbère 
s'ébranle dès la dislocation du groupe mobile de Khenifra, qu'on 

(1) Rapport général sur la situation du Protectorat du Maroc, 31 juillet 1914. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 149 

y avait laissé après les combats de juin pour l'installation du 
poste dans la casba. Là, les Zaïan nous attaquent en nombre, 
leurs congénères du Sud-Ouest, les Chleuh, prolongent l' offensive 
en face de Casba-Tadla,le long de l'Oum-er-Rebia. Dans le Sous, 
Hiba, en relations suivies avec les agents allemands par la côte 
atlantique et ravitaillé par la zone de Rio de Oro, reprend con- 
fiance et rentre en campagne. 

* 
* * 

Les rebelles ont bien choisi leur heure ! Le temps nous a manqué 
pour organiser la défense des vastes territoires conquis. Partout 
des agitateurs à la solde de l'Allemagne, — car il y a eu, là aussi, 
une véritable « avant-guerre ». Et, tandis que nos troupes fati- 
guées sont diminuées du meilleur de leurs effectif s, prélevé pour la 
défense de la France, la disparition des chefs comme le général 
Gouraud et le général Baumgarten ajoute à tant de conditions qui 
semblent coordonnées afin de faciliter aux tribus une revanche 
éclatante. 

En somme, une situation grave : la guerre au Maroc, mais 
encore la guerre en Europe, sur nos frontières ; un Protectorat 
naissant, mais déjà croissant d'une sève puissante; une double 
hantise : tout ce qui n'est pas la guerre d'Europe doit être sus- 
pendu ; pourtant, la plus grande France n'est pas seulement un 
mot, et ce Maroc, qui est bien nôtre, doit être intégralement con- 
servé à la Mère-patrie (1). 

Et voici l'ordre ministériel : « Ne maintenir au Maroc que le 
minimum de forces indispensables, le sort du Maroc devant se régler 
en Lorraine ; réduire V occupation à celle des principaux ports de la 
côte, si possible à la ligne de communication Kenitra-Meknès-Fez- 
Oudjda, tous les postes et marches avancés devant être momenta- 
nément abandonnés, le premier soin devant être de ramener aux ports 
de la côte les étrangers et les Français de V intérieur (2). » Et voici la 
décision du Résident: « Garder jusqu'au bout le Maroc à la France 
non seulement comme possession, comme gage acquis, mais comme 

(1) Cf. Préface au Rapport sur la situation générale du Protectorat 31 juillet 1914. 
Lyautey, 1916. 

(2) Télégrammes des Ministres des Affaires Etrangères et de la Guerre, I S 9 /11. 
2 S 9 /Il des 27 et 28 juillet 1914. 



150 LA RENAISSANCE DU MAROC 

réservoir de ressources detoutes sortes pour la Mêtropole(l).y> Quelles 
peuvent être alors les raisons d'une telle décision devant un tel 
ordre ? Celles d'un soldat et d'un politique. Le général Lyautey 
embrasse la question sous toutes ses faces. Il prend du recul ; s'il 
pense à la guerre et à ses nécessités, il ne les sépare pas du temps 
et de l'espace : le présent, il le considère dans sa liaison avec ce qui 
fut hier et ce qui sera demain ; l'initiative qu'il prend nous rappelle 
et l'enseignement d'un Claude Bernard sur l'observation des faits 
et l'accent de Vigny : « l'honneur : la conscience,mais la conscience 
exaltée ». Car, en l'occurrence, l'impératif du devoir militaire ga- 
rantit une saine interprétation de l'intérêt politique. 

Que si le Résident se refuse à évacuer l'intérieur du Maroc, il 
ne se refusera nullement à réaliser l'intention qui a dicté l'ordre 
venu de Paris : il admet celle-ci, il répudie le moyen. Il écrit au 
Gouvernement : « Sur le but à atteindre, envoyer le maximum de 
forces à la Défense Nationale, et sur le principe, le sort du Maroc 
se réglera en Lorraine, il n'y a aucun doute ni hésitation possi- 
bles. Il ne m'est pas venu un seul instant à l'esprit de songer à 
marchander un homme, alors qu'il s'agissait du salut de la Pa- 
trie» (2). La France aura les troupes coloniales indispensables à la 
vigueur de son armée, mais ce sera sans abandon ni retraite. Au 
reste, une retraite serait une faute. Le Résident a cette claire vue, 
qu'on ne peut avoir que sur place, que les instructions ministé- 
rielles sont pratiquement inexécutables. D'une retraite, « il résul- 
terait sans délai une telle secousse dans tout le Maroc, une telle 
audace et une telle puissance d'offensive chez nos adversaires, 
un tel découragement des populations réellement soumises, avec 
la défection immédiate de la plupart d'entre elles, que le soulève- 
ment général surgirait instantanément sous nos pieds, sur tous les 
points ; nos bataillons se trouveraient pris dans ce remous, au- 
raient les plus grandes peines à se frayer le chemin jusqu'à la côte 
où ils n'arriveraient qu'épuisés, décimés, abandonnant leurs morts, 
peut-être leurs blessés, leur matériel, c'est-à-dire dans les pires 
conditions pour apporter un appoint effectif à la Défense Natio- 
nale. J'aurais été d'ailleurs obligé d'en garder la majeure partie 

(1)31 juillet 1914. 

(2) Rapport sur a la situation au Maroc » n° 130 CMC, 22 août 1914. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 151 

pour protéger les abords des ports d'embarquement et sauve- 
garder la vie des Européens accumulés dans ces ports » (1). 

Les événements vérifieront pleinement l'exactitude de ces pré- 
visions. Dès la déclaration de guerre, il sera ressenti dans tout le 
Maroc une secousse profonde, due principalement à la conviction 
instantanément répandue chez tous et propagée par les Allemands 
que le Maroc va être évacué. Sur tous le points, des prodromes 
avant-coureurs d'un mouvement général. La crise est uniquement 
franchie à cause du maintien inébranlable du front, assailli par 
les Riata et les Berbères depuis Taza jusqu'à Khenifra. 

En effet, en pleine liberté de manœuvre, 37 bataillons, 6 batte- 
ries, une brigade de cavalerie, un escadron divisionnaire, 3 com- 
pagnies de génie, 2 de télégraphistes — effort supérieur au maxi- 
mum demandé — seront embarqués en un mois pour la Métropole 
tandis que nous riposterons aux dissidents.Voici le général Henrys 
qui balaie les bandes du couloir de Fez, malgré qu'elles soient bien 
armées et encadrées par des déserteurs allemands de la Légion 
Étrangère; en septembre, des communications normales sont réta- 
blies. Une vigoureuse intervention du groupe mobile de Casba- 
Tadla oblige les Zaïan à regagner la montagne. Hiba trouve son 
maître en Haida ou Mouis, notre allié, tandis que dans la région 
de Marrakech les grands Caïds apportent une aide plus que jamais 
loyale au général de Lamothe. 

L'ensemble des fronts apaisé, l'action militaire se continuera 
dans le cadre de cette politique dite du sourire (2), qui ne mésuse 
pas de la force et pratique, avant tout, la compréhension de l'in- 
digène. D'ailleurs, la situation internationale exige de notre action 
les tempéraments les plus variés : l'entrée en ligne de la Turquie, 
encore que les Marocains ne reconnaissent pas l'obédience du 
Sultan de Constantinople, peut, d'un jour à l'autre, déclencher le 
grand j eu de la solidarité musulmane. Enfin, le mot de Machiavel : 
tout le monde croit ce que vous paraissez, comporte un sens singulier 
en pays d'Islam — où tout est signe de force ou de faiblesse. Il 
faudra donc maintenir intactes l'armature des fronts et l'arma- 
ture des esprits. Pas un muscle de notre physionomie nationale 

(1) Ibid. 

(2) L'expression est du Résident. 



152 LA RENAISSANCE DU MAROC 

ne bougera, pas un muscle de notre bras dominateur ne faillira. 
Brasseries et beuglants des villes resteront ouverts jusqu'à minuit ; 
il y aura des expositions à Casablanca, à Rabat, à Fez ; des tra- 
vaux dans les ports, des routes, des ponts, des créations sociales, 
artistiques ; il faudra démontrer que notre vitalité n'a pas été 
touchée par la guerre d'Europe. Les soldats du bled et ceux qui 
reviendront des hécatombes de France s'indigneront: « On s'a- 
muse trop à Casa ! » Mais les Marocains n'auraient pas compris 
la légitimité d'un deuil public, ils n'y auraient discerné qu'une di- 
minution morale ou l'amertume des coups reçus : les vrais guer- 
riers ne pleurent pas. 

Sur les fronts intérieurs : une défensive active, car la passivité 
inciterait l'indigène à nous éprouver. Les Français n'avancent 
plus ? Donc ils sont à bout, les Allemands les ont battus. Alors, la 
méthode de pacification préconisée par le Résident — -l'action 
politique d'abord — se révélera en tous points adéquate aux cir- 
constances. Peu de « faits de guerre », mais — ce qui vaut mieux 
en l'occurrence — chez le commandement, delà sagesse et de la 
fermeté, et chez les hommes et les subalternes, qui rongent leur 
frein à ne pas être là-bas sur le front de la « grande guerre », de la 
discipline, de l'abnégation. Aux postes avancés, de merveilleux 
guetteurs : les officiers du Service des Renseignements, à l'affût 
des moindres occasions où causer avec les tribus qui nous ignorent 
ou nous méconnaissent. Rien n'échappe à ceux-ci de l'état des 
esprits, ni des événements locaux. A l'heure propice, ils sauront 
proposer la paix totale ou la paix de compromis. Que l'adversaire 
rentre et l'on ne perdra pas tout espoir. Chez nous, une patience 
sans bornes, nourrie de la connaissance précise du terrain et des 
hommes. Chez les indigènes, chez les dissidents : beaucoup 
d'amour-propre et surtout une peur réelle de se compromettre. 
L'intérêt commandera-t-il un bond en avant ? Le groupe mobile de 
la région s'en chargera; quelquefois — souvent — les Officiers des 
Renseignements opéreront eux-mêmes à la tête des goums et des 
partisans. Si la colonne est décidée, les Renseignements auront 
préparé la marche et les cavaliers des tribus alliées accompagne- 
ront nos troupes. On sera prudent, mais énergique; on ne fera pas 
de fausse manœuvre, le Marocain ne s'y tromperait pas : nul plus 






DIX ANS DE PROTECTORAT 153 



que lui n'aie sens critique... Et voici, au prix de pertes minimes, 
une crête enlevée, une casba turbulente calmée, un fortin installé, 
dont les 90 tiendront les « salopards » en respect ! 

A sa façon, en s'inspirant de l'heure, des lieux et des individus, 
en conjuguant la diplomatie avec le canon, le général Lyautey a 
donc livré sa bataille, car il est juste de dire avec M. Barthou qu'il 
y eut une bataille du Maroc à l'instar d'une bataille de Champagne 
ou d'une bataille des Balkans, et il l'a gagnée. Les avances de 1914 
seront gardées, voire dépassées, encore que le Résident ne cache 
pas au Gouvernement de la République qu'il « vit au jour le jour » : 
tirailleurs, légionnaires, spahis sont en France. 

Sur le front Nord, face à cette zone espagnole, presque entière- 
ment dissidente, qui va, durant toute la guerre, servir de base aux 
intrigues austro-allemandes, les bandes levées par Abd-el-Malek, 
Raissouli, Kacem ben Salah, agitateurs indigènes à la solde de 
l'ennemi, et conduites par les agents allemands Farr, Bartels, 
Kûhnel, ne cesseront de harceler nos postes et de menacer les com- 
munications : elles seront toujours repoussées, et le couloir de Taza 
s'élargira, vers le Nord, jusqu'au cours de l'Ouerrah protégé par 
les postes de Sidi Belkacem (août 1917), Bou-Méhiris (juin 1918), 
Kifîan (octobre 1918), que compléteront, en avril 1919,les postes 
de Médiouna et de l'Oued Drader. Dans le Gharb, on pare à des 
menaces desDjebala par la création deMzoufroun (octobre 1917), 
de Béni Oual (juillet 1918) et de Remel (octobre 1918). 

Sur le front berbère,la progression française seheurtant àla mon- 
tagne, il ne pourra être question d'aborder le problème dans son 
ensemble et d'attaquer le front. Mais les dissidents seront bloqués 
dans leur repaire par des opérations d'étranglement qui,répétées, 
finiront par les obliger à en sortir pour ne pas y mourir de misère : 
ceux-ci sont, en effet, des pasteurs à qui l'hiver est insupportable 
dans la montagne ; s'ils transhument avec leurs troupeaux et pas- 
sent l'oued, ils rencontrent nos colonnes de police ou de ravitaille- 
ment. Contre les Beni-Ouaraïn se continuent les opérations de 
dégagement au sud du couloir de Taza. Un réseau serré de postes 
investit les rebelles : Bou Guerba, Toumzit (novembre 1917), 
Tahala (août 1918), Sidi Ali (octobre 1918). Au cœur du fief de 
Moha ou Hammou, chez les Zaïan, Khenifra reste notre vedette. 



154 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Qu'on s'imagine, au bord de l'Oum er Rebia, la casba solitaire, 
perdue dans une dissidence haineuse, qui, depuis la triste journée 
d'El Herri (1), l'entoure de tous côtés. Ignorée, isolée, une garni- 
son de quelques centaines d'hommes y veille. Des mitrailleuses, 
une batterie écartent l'ennemi qui, la nuit, rôde, tiraille, essaie de 
franchir les abords du camp: le Berbère excelle à surprendre les 
sentinelles, qu'il poignarde et désarme. 

Cependant, en juin 1917, malgré des circonstances générales 
défavorables, le front berbère — la « besace » — sera percé entre 
le tronçon Nord-Est occupé par les Beni-Ouaraïn et celui du Sud- 
Ouest occupé par les Zaïan-Chleuh. Il en résultera une communi- 
cation directe, par le col de Tarzeft,entre Meknès et Bou Denib, 
située sur le versant oriental du Grand-Atlas. A cette époque, les 
postes deBekrit et deMidelt seront créés pour flanquer le passage. 
Entourés de montagnes et de forêts, ceux-ci n'empêcheront pas 
toujours les rebelles d'échapper à notre canon, mais ils avanceront 
glorieusement nos couleurs en un temps où, la propagande alle- 
mande redoublant d'intensité, il s'agit d'intimider l'adversaire. 

Sur le front Sud ou des Grands Caïds, grâce à un emploi intensif 
des moyens politiques et des contingents indigènes ressortissant 
à l'autorité des Caïds Glaoui, M'Tougui et Goundafi, notre action 
revêtira une forme particulière caractérisée par la réduction à 
l'extrême des moyens militaires. De 1914 à l'armistice, nous n'en- 
tretiendrons, dans la région de Marrakech, que trois bataillons 
au maximum pour un territoire d'une superficie égale à un tiers 
de la France ! La « politique des grands Caïds » remplira parfaite- 
ment son rôle, puisque non seulement les grands caïds sauront 
maintenir le pays dans l'ordre le plus complet,mais résister victo- 
rieusement aux poussées de dissidence suscitées par l'Allemagne 
qui, là, nous oppose Hiba comme elle nous oppose, dans le Nord, 

(1) Le 13 novembre 1914, le colonel Laverdure, commandant la garnison de Khe- 
nifra, prend brusquement, malgré des défenses renouvelées, l'initiative de se porter 
sur El Herri,à 12 kilomètres au sud delà casba.où Moha ouleHammou aréuni les 
douars de ses réguliers. Après une surprise qui lui coûte cher, le Zaïani se ressaisit ; 
ses guerriers, joints aux tribus accourues de toutes parts, garnissant les crêtes, ou- 
vrent un feu violent sur notre petite colonne qui perd le cinquante pour cent de 
son effectif, soit 33 officiers, dont le colonel Laverdure, et 580 hommes. Cette affaire 
a renforcé le prestige personnel de Moha ou Hammou : elle a créé le « prestige de la 
montagne ». Nulle action n'aurait pu être plus en désaccord avec les principes du 
Résident, dont la politique habilement interprétée par le général Henrys était en 
train de nous rallier le pays Zaïan presque sans coup férir. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 155 

Abd-el-Malek. De novembre 1916 au mois d'avril 1917, les Caïds 
partiront en campagne pour maîtriser la rébellion qui se produit 
dans le Sous à la suite du débarquement du Consul Probster,dont 
le sous-marin U. C. 20 apporte armes et subsides à Hiba. 

Sur le front Sud-Marocain le territoire de Bou-Denib jouira, 
jusqu'en 1917, d'un calme profond, utilisé pour donner la main à 
la région de Meknès à travers le Grand-Atlas, sur la Haute-Mou- 
louya. En 1918, une première ébauche de liaison sera réalisée 
avec la subdivision de Taza par la Haute et Moyenne Moulouya. 

En résumé, s'il est indéniable que la guerre d'Europe avait 
apporté à notre situation au Maroc les éléments les plus défavo- 
rables : réduction extrême de nos moyens militaires, ébranlement 
de la confiance en notre force et notre avenir, entrée en ligne suc- 
cessive de tous les pays islamiques, solidarisation de l'Allemagne 
avec l'Islam, il n'est pas exagéré de penser que ces mêmes élé- 
ments, contre-battus avec tant d'activité et d'intelligence, auront 
été les auxiliaires indirects de l'énergie française, les leviers de 
notre grandeur. 



Garder jusqu'au bout le Maroc à la France : Ce but suprême a été 
atteint. 

Que reste-t-il à faire ? 

En 1919, la tenue du front marocain et la conquête des régions 
insoumises ne sont plus uniquement questions d'effectifs et de 
tactique : elles sont liées intimement à l'organisation, au déve- 
loppement et à la bonne administration des régions soumises. Le 
front marocain n'est pas une cloison étanche. Le Maroc maghzen 
communique sans cesse avec le Maroc siba ; ils réagissent sans 
cesse l'un sur l'autre au point de vue religieux politique et écono- 
mique. Il n'entre pas dans le cadre de cette esquisse de la conquête 
d'exposer, par le menu, la politique indigène du Résident : qu'il 
suffise néanmoins que soit signalé le bienfait incomparable d'une 
action qui préféra les chantiers aux champs de bataille, et ne fit 
jamais parler la poudre qu'en désespoir de cause. 

Par ailleurs, il serait illusoire de croire que la défaite de l'Alle- 
magne va supprimer toute résistance dans les zones encore re- 



156 LA RENAISSANCE DU MAROC 

belles. A l'armistice conclu sur les autres fronts correspond sur le 
front marocain une recrudescence d'activité guerrière : au Maroc, 
en 1919, c'est toujours la guerre. Il ne faut pas oublier non plus 
que les tribus avec lesquelles nous avons encore affaire comptent 
parmi les plus fanatiques et les plus belliqueuses, qu'elles ont 
depuis des siècles, conservé sous tous les régimes une farouche 
indépendance et qu'elles occupent enfin des régions d'accès très 
difficile où la supériorité de notre armement et de nos moyens ne 
peut s'exercer qu'au prix de difficultés accrues. Et puis, ces tribus 
ne sont pas renseignées sur notre victoire qu'elles ignorent ou que 
leurs chefs leur cachent : commentant, en juin 1919, la signature 
prochaine du traité de Versailles, Hiba annoncé que l'Allemagne 
nous a imposé ses conditions ! 

Alors, certains esprits regrettent qu'on ne profite point des 
énormes effectifs et du matériel de guerre presque illimité que la 
paix rend disponibles pour jeter contre ces irréductibles un corps 
expéditionnaire suffisant, de manière à achever la pacification 
dans les délais les plus rapides. La force des choses écarte cette 
solution : la garde au Rhin et les fronts orientaux réclament des 
armées tandis que la démobilisation doit se poursuivre ; les effec- 
tifs fondent ; quand bien même une force expéditionnaire serait 
envisagée il n'y aurait pas de fret pour la transporter. De plus, 
il ne s'agit pas au Maroc, comme dans la guerre européenne, de 
rechercher l'armée ennemie et de la battre pour imposer la paix 
au pays vaincu. En zone siba, l'ennemi est partout ; certes,il peut 
se grouper, constituer des noyaux de résistance qui forment des 
objectifs militaires à détruire, mais il y a surtout au Maroc des 
objectifs géographiques, parce que le gage définitif de la vic- 
toire est l'occupation effective du pays qui doit préparer son 
organisation ultérieure pour arriver à la pacification complète. 

Les moyens dont nous disposons, limités et invariables, — 
80. 000 hommes, — interdiront d'aborder tous les problèmes à la 
fois. Ceux-ci correspondent à une partie des fronts, à savoir : 
Zone espagnole (Djebala-Riffains) — Front nord 

Beni-Ouaraïn — Riata ) „ . , , y 

„, , , l Front berbère 

Zaïan-Chleuh. ) 



DIX ANS DE PROTECTORAT 157 

Sud de l'Atlas — Front des Grands Caïds 
Tafilalet — Ait Atta — Front sud-marocain 

Comme dans la guerre européenne, le commandement prévoira 
des fronts défensifs et passifs sur lesquels on économisera les effec- 
tifs au profit des régions où l'effort s'impose plus urgent et plus 
violent. Il faudra parer à l'imprévu et suppléer à la faiblesse numé- 
rique des troupes par la rapidité de leurs déplacements : il faudra 

manœuvrer. 

* 
* * 

A vrai dire, depuis près d'un an, nous manœuvrons ferme sur 
le front sud-marocain où se dénoue la question du Tafilalet. 

Tous ceux qui l'ont parcouru représentent le Tafilet comme une 
terre misérable, au climat excessif, éloignée de toute communica- 
tion facile et de toute base de ravitaillement. Mais ce pays, ber- 
ceau de la dynastie des sultans actuels, n'en est pas moins le cen- 
tre classique d'échange des populations de l'Atlas saharien et, 
notamment, de la grande confédération des Aït Atta, dont les har- 
kas, que nous avons trouvées devant nous à chaque étape de notre 
pénétration dans le Sud-marocain, nous ont parfois combattus 
jusque sur les confins algériens. Et l'histoire montre que, presque 
toujours, sont nés au Tafilalet les grands mouvements qui ont 
bouleversé l'Empire du Maghreb. 

Pendant l'été de 1918, un soulèvement général des Aït Atta a 
fait subitement explosion. Le héros en est le chérif Si Moha Ni- 
frouten, originaire des Ida ou Semlal — le Semlali. Celui-ci n'est 
qu'un sorcier un peu lettré, mais suffisamment intelligent pour 
prêcher une guerre sainte, qui, en moins d'un mois, conduit notre 
homme à se faire proclamer sultan. Il vit alors en ascète, près du 
tombeau de Si M'Hamed Nifrouten, marabout vénéré des Aït 
Atta, il inonde le pays de ses lettres chérifiennes. L'épopée de ce 
chérif n'a rien qui doit surprendre, elle ressemble à toutes les 
épopées des agitateurs du Maroc : la force du Semlali réside dans 
l'audace par quoi il étaye son prestige de faux sultan et dans sa 
parfaite compréhension du caractère des Ait Atta. 

A la fin de juillet 1918, le groupe mobile de Bou Denib a franchi 
l'Atlas pour renouveler en Moulouya sa jonction avec les troupes 



158 LA RENAISSANCE DU MAROC 

de Meknès et créer le poste de Ksabi ; protéger la construction du 
pont de la Moulouya et rétablir l'ancienne route impériale de 
Meknès au Tafilalet. La harka du Semlali aborde le Ta filai et par 
le Sud. Le 9 août, un sanglant combat a lieu à Gaouz. Au début 
d'octobre, Tighmart, chef-lieu du Tafilalet et résidence du khalifa 
du Sultan et de notre mission militaire, est investie ; Moulay 
Abdellah, frère du khalifa, est assiégé dans le ksar voisin, à 
Dar el Beïda. 

Le 3 octobre, le groupe mobile de Bou Denib se met en route. 
Il vient d'abord débloquer Tighmart. Le 14 octobre, nos troupes 
ouvrent le chemin de Tighmart, défendu par la harka du Semlali, 
qui est dispersée. Un poste est laissé à Erfoud,éperon montagneux 
qui commande le Tizimi et surveille les lisières nord du Tafilalet. 
Le chérif va s'installer à Bou Aam, non loin de Tighmart, d'où il 
réorganisera sa propagande. En ce temps-là, les rebelles n'acccr- 
dent aucune créance à notre contre-propagande, malgré qu'elle 
leur fasse connaître les conditions de l'armistice du 11 novembre. 

En décembre, la harka du Semlali dispose de milliers de fusils. 
Ses projets sont grandioses : il ne veut rien moins qu'enlever Bou 
Denib et marcher de victoire en victoire jusqu'à Tunis. En atten- 
dant, ses rekkas sont signalés dans le Haut-Guir et jusqu'au 
Grand-Atlas, chez les Ait Tseghouchen. Il écrit à tous les grands 
dissidents : à Ahansali qui est devant Azilal ; à Moha ou Saïd, 
notre ennemi du Tadla. Il somme les fils d'Ali Arnaouch de remet- 
tre à Ou el Aïdi, chef de la dissidence zaïan, les trésors amassés 
par leur père pour la défense de l'Islam ; à la même époque, Si 
Mohand el Hadj, ex-fkih du grand santon berbère, lui promet 
l'aide des Béni M'Guild insoumis de la Haute Moulouya, tandis 
que Sidi Raho soulève les Ait Tseghouchen et les Ait Youssi. Il 
entre en relations avec Hiba, qui est à Kerdous, à 600 kilomètres 
vers l'ouest. Bref ! l'action du Semlali s'exerce avec une telle mé- 
thode qu'elle pénètre jusque chez les Riata et dans le Riff où ses 
émissaires s'abouchent avec des lieutenants d'Abd el Malek. 

Enfin, dans la nuit du 11 au 12 décembre, Erfoud est attaqué 
une première fois, puis,le 24, une seconde. Ksar es Souk est investi. 
La révolte gagne peu à peu vers le Nord et l'hostilité devient géné- 
rale ; les tribus qui jalonnent la voie impériale prennent une atti- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 159 

tude douteuse : seules les populations qui ont des ksour en 
contact immédiat de nos postes affichent des sentiments de 
fidélité qu'un semblant de succès d'une des nombreuses harkas. 
surgies de tous côtés, ou simplement une maladresse, suffirait 
néanmoins à faire tomber. 

Cependant,nos postes bien armés ont attendu confiants le retour 
du groupe mobile qui se rassemble à Bou Denib. Les opérations 
se prolongeront jusqu'au printemps 1919 : le commandement 
demandera aux troupes épuisées par cinq ans de guerre et sensi- 
blement diminuées par les mesures de démobilisation qui leur 
ôtent le meilleur de leur encadrement l'effort le plus ardent et le 
plus méritoire pour rétablir une situation, qui,à de certaines heures, 
menace la sécurité du Maroc tout entier. Le 13 janvier, les pre- 
miers éléments du groupe mobile quittent Bou Denib et, le 16, 
dégagent le poste de Dar es Souk. Dès lors, les foyers insurrection- 
nels du Haut-Ziz et du Bas-Ziz seront séparés par le groupe mo- 
bile qui opère entre eux. A Meski, le général Poeymirau, que la 
guerre d'Europe a frappé deux fois, est grièvement blessé. Le co- 
lonel Huré le remplace. Dans l'entrefaite, une action politique et 
militaire de la mehalla de El Hadj Tami, Pacha de Marrakech, a 
fait sentir ses heureux effets : elle a atteint le Dadès. Des chefs 
de rebelles se détachent du Semlali dont la clientèle diminue à vue 
d'œil. Le 31, après un violent combat de plusieurs heures, en 
pleine oasis duTizimi, le gros de ses fidèles est dispersé dont plus 
de 3. 000 sont cueillis à la sortie orientale de l'oasis par la cavale- 
rie et les mitrailleuses de nos troupes de flanc-garde : c'est un 
désastre complet, fuyards et blessés refluent en désordre sur le 
Tafilalet. Dans la nuit du 1 er au 2 février, Si Moha Nifrouten se 
prépare à prendre la fuite, mais il est appréhendé par les Sefalat, 
qui l'obligent à rester à leur tête. 

En mars, la création des postes de Meski et d'Erg Yacoub con- 
solide le front du Ziz contre les Ait Atta. La campagne est virtuel- 
lement terminée. Le commandement tient à ce que le front sud- 
marocain redevienne passif le plus tôt possible.C'est qu'il sait trop 
combien les conditions d'existence y ont été pénibles pour les 
troupes,en raison d'un climat torride et de la pénurie de ressour- 
ces locales. Seuls, des effectifs diminués pourront permettre un 



160 LA RENAISSANCE DU MAROC 

renforcement éventuel en quelques jours, un ravitaillement et 
une relève plus fréquents. 

La campagne du Tafilalet s'est à peine close que, sur l'Ouerrah, 
un brusque mouvement de xénophobie ameute, aux premiers 
jours d'avril, Djeballa et Riffains en quête de razzia. D'autres 
causes ont peut-être agi : on dit qu'un voyage du général Beren- 
guer à Rabat a accrédité que l'Espagne et la France sont décidées 
à réduire les tribus par une action commune, et la démobilisation 
de nos effectifs encourage à la révolte. 

Dans la nuit du 31 mars au 1 er avril, à la faveur du brouillard, 
les rebelles surprennent et massacrent un détachement établi en 
surveillance au Djebel Gueznaïa. Son chef, le capitaine Macouil- 
lard, officier qui a fait vaillamment toute la guerre d'Europe avec 
les tirailleurs marocains, y est mortellement blessé après avoir 
ordonné la retraite vers Médiouna, à hauteur du village des Guez- 
naïa, lesquels, mêlés à de nombreux Rifîains,nous trahissent. Du 
1 er avril au 5, les survivants enfermés dans la casba de Médiouna 
et commandés par les lieutenants Salomon et André soutiendront 
un siège héroïque qui demeurera une des plus belles pages de la 
conquête. Le 5,à la tête d'un groupe mobile hâtivement constitué, 
le colonel Huré délivre la casba ; il engage avec les Riffains un 
combat d'une violence extrême qui nous coûte 24 tués et 67 bles- 
sés, mais l'ennemi laisse sur le terrain plus de 200 cadavres et 
ses pertes, depuis le 1 er , s'élèvent à 500 tués. De nouveaux 
postes établis ensuite, de la région de Taza à Kelaa des Sless, ra- 
mènent le calme. A la fin d'avril, la situation est considérable- 
ment améliorée. 

Les directives établies en mai pour la campagne de 1919 por- 
tent notre activité vers la Moulouya : établir et élargir les commu- 
nications de Bou Denib et de la Haute Moulouya avec Taza et 
Meknès, telle doit être l'œuvre de l'année. La première conséquence 
en serait l'investissement du bloc Béni Ouaraïn-Riata. 

Mais, dans les premiers jours de juin, tandis que Taza achève 
de réaliser la première partie de son programme par l'organisation 
de Bel Farah et que Meknès rassemble à Aïn Leuh les troupes des- 
tinées à l'opération du Tarzeft, trois faits viennent s'imposer à 
l'attention doi général Lyautey : les Espagnols progressent au 



DIX ANS DE PROTECTORAT ICI 

nord de Taza, nous créant l'obligation éventuelle d'agir parallè- 
lement ; les moyens matériels indispensables à notre avance : 
camions, rails, etc., arrivent trop lentement, d'où des difficultés 
considérables de ravitaillement; enfin, il apparaît nécessaire d'évi- 
ter aux troupes les fatigues exceptionnelles des plus lourdes cha- 
leurs : les bataillons qui servent depuis longtemps au Maroc sont 
à bout, ceux qui débarquent ont besoin de s'acclimater. 

En conséquence, le 7 juin, le Résident décide de surseoir en 
partie à l'exécution du programme. Les troupes de Taza en pro- 
fiteront pour améliorer les communications sur Outat El Hadj ; 
les troupes de Meknès pour assurer complètement la liaison de 
Timhadit avec la Haute Moulouya et préparer la jonction per- 
manente de la Haute Moulouya avec la subdivision de Taza. 

Au demeurant, l'année ne s'écoulera pas sans enregistrer des 
résultats importants. En juillet, le général Aubert occupe Hassi 
Medlam et Hassi Ouenzga, fixant ainsi d'une façon définitive la 
couverture nord de la ligne Taza-Oudjda, jusqu'alors sans pro- 
tection entre Mçoun et El Aïoun, et déterminant la soumission 
de fractions Bou Yahi. En septembre, au sud de Taza, le rogui 
Moulay M'Hamed benMoulay Hassan a réussi à former uneharka : 
il remporte un premier succès sur les Béni Bou Ahmed, tribu 
récemment ralliée ; puis, le 10 octobre, à la tête de nombreuses 
fractions dissidentes,il se porte à l'attaque du système fortifié de 
Bel Farah. Une intervention rapide du général Aubert le repousse. 
Le 26, le rogui, qui a violemment attaqué notre groupe mobile, 
voit ses partisans reculer, il est lui-même blessé et cette malchance 
ébranlera manifestement son prestige (1). Enfin, dans les terri- 
toires du Sud, un événement inattendu se produit : le chérif Si 
Moha Nifrouten est assassiné, le 25 octobre, par son khalifa, Mo- 
hammed Belgacem Ngadi, qui se met en mesure de recueillir im- 
médiatement sa succession. 

* * 

C'est une période de grandes réalisations que l'année 1920 ! 
Rappelons que le front marocain est déterminé par l'insoumis- 

(1) Le Rogui a été tué en avril 1921, au cours du combat de Bab el Arba contre 
les Beni-Ouaraïn. 



162 LA RENAISSANCE DU MAROC 

sion de quatre régions principales : les confins franco-espagnols 
s'étendant du Gharb à la Moulouya et bordant, au nord, le couloir 
Fez-Taza ; le Moyen Atlas présentant deux blocs distincts, nord- 
est et sud-ouest, séparés par la route du col de Tarzef t ; le versant 
sud du GrandrAtlas ; le territoire de Bou Denib-Tafilalet. D'où, 
quatre fronts : le front Nord, face à la zone espagnole ; le front 
berbère, qui dessine la dissidence des Béni Ouaraïn, des Ait Tse- 
ghouchen et des Marmoucha, (Zone Nord-Est), des Béni M'Guild 
et jdes Zaïan-Chleuh (Zone Sud-Ouest), le front des Grands- 
Caïds (versant Sud du Grand-Atlas); le front Sud-marocain 
(région de Bou-Denib et du Tafilalet). 

Le front berbère reste le front.actif. 

En face des Béni Ouaraïn — zone Nord-Est du front berbère — 
notre blocus se resserre. Il n'est pas encore question d'attaquer 
de front l'ensemble du massif. Le premier souci du commande- 
ment, c'est de poursuivre l'élargissement de la trouée Fez-Taza 
en maintenant les dissidents dans leurs montagnes ; ainsi ne vien- 
dront-ils dans la plaine troubler les populations soumises, inquié- 
ter les communications. Puis, en vue d'une réduction définitive, 
ce seront de nombreuses pointes que le général Aubert poussera 
sur la périphérie des Béni Ouaraïn. 

Le refoulement commencé particulièrement en 1919 se continue 
donc par la création des postes sur la partie ouest-nord-est du 
massif. Dès le mois de mai, ces postes constituent un puissant arc 
de cercle, premier acte de notre pénétration : à l'ouest, chez les 
Ait Youssi, Taghkaneit ; au nord-est, chez les Ait Tzeghouchen des 
Harira et chez les Riata : M'Sousa el Tnin, Kef Tebbal, Aïn S'mia 
Bab Azhar, Bechiine ; à l'est, Bou Rached ; au sud-est, Rcggou. 
Un tel investissement étrangle la dissidence. Il offrira, en 1921, 
une base naturelle aux opérations de réduction totale. Par ailleurs, 
l'encerclement du bloc est renforcé et desservi par la ligne stra- 
tégique qui, branchée à Seflet près de Guercif, entre Taza et Oud- 
jda, descend le long de la Moulouya vers Outtat el Hadj. On ne 
saurait trop faire remarquer les mérites des troupes qui, d'avril 
en octobre, ne cesseront de disputer à un ennemi mordant un 
terrain des plus difficiles. Ces opérations, .dites de détail, n'en sont 
pas moins l'expression d'un plan d'ensemble parfaitement adapté 



DIX ANS DE PROTECTORAT 163 

aux circonstances. Elles impliquent pour tous un effort sans relâ- 
che, monotone, occasionnant des fatigues sans gloire : le combat 
à peine terminé, il faut se mettre immédiatement à remuer la 
terre afin d'en faire surgir postes et blockhaus nécessaires à la 
conservation des gains acquis. 

Dans le secteur zaïan (zone Sud-Ouest du front berbère) la 
progression dépasse nos prévisions. En avril et en mai, une judi- 
cieuseet patiente politique permet aux groupes mobiles de Meknès 
et du Tadla de débloquer définitivement Khenifra, en prenant 
pied sur la rive gauche de l'Oum er Rebia où les fils et les neveux 
de Moha ou Hammou, désormais dévoués à notre cause, sont très 
écoutés. Le 4 juin, le général Poeymirau, qui a brillamment dirigé 
l'ensemble des opérations, reçoit, au cours d'une prise d'armes 
inoubliable, la soumission de 2. 500 tentes appartenant à toutes 
les fractions Zaïan et les trophées qui nous avaient été enlevés, 
le 13 novembre 1914, à El Herri. Des postes construits au Nord- 
Est de Khenifra : àTaka Ichiane, à l'Oued Amassine,et àElBordj 
et au sud : à la Zaouïa des Ait Ishaq, à Tadjemout consacrent 
notre mainmise. 

Dans le secteur chleuh, au sud du territoire Tadla-Zaïan, nous 
occupons, en septembre, Kef el Ahmeur ; l'accès de l'Oued Derna 
entre Ghorm el Alem et Béni Mel'lal est désormais interdit aux 
dissidents. Le programme d'opérations prévu dans cette région 
s'achève en octobre par la possession de Zaouïa Ech Cheikh et par 
la création sur la rive gauche de l'Oum er Rebia^ d'un poste à 
Dechra el Oued. La trouée entre Ghorm el Alem et la Zaouïa des 
Aït Ishaq est ainsi fermée et les tribus insoumises ne pouvant plus 
transhumer sur la rive Nord de l'Oum er Rebia seront obligées 
de vivre dans la montagne où elles ne séjournent en hiver qu'au 
prix de difficultés considérables. 

Les directives ont envisagé le front Nord, le front des Grands 
Caïds et le front Sud-marocain comme fronts passifs. Mais, en 
septembre, le front Nord devient par la force des choses le théâtre 
d'une avance remarquable. C'est que la progression du général 
Barrera versChechaouen nous obligea marcher.Les Espagnols ris- 
quent de rejeter chez nous les bandes d'agitateurs qu'ils poussent 
devant eux et, partant, d'attirer à leur influence des tribus que 



164 LA RENAISSANCE DU MAROC 

les traités nous reconnaissent. En face de notre immobilité, les 
tribus subiraient naturellement l'attraction de l'activité voisine ; 
il en découlerait une situation embrouillée, difficile à résoudre. 

L'occupation d'Ouezzan vient donc à son heure. Elle s'effectue 
dans un minimum de temps, avec un minimum de casse, car on 
a multiplié les moyens : tanks, auto-mitrailleuses, avions, cava- 
lerie. Cinq tribus entourent la ville : au Sud-Est, les Setta, les 
Beni-Mesguilda et les Béni Mestara ; au Nord, les Ghouna, les 
Ghzaoua. La manœuvre de Poeymirau, c'est de n'enlever Ouezzan 
qu'en dernier lieu, une fois la périphérie déblayée et couverte. Les 
tribus du sud-est sont d'abord réduites, prises à revers du Nord 
au Sud : chez elles on établit les postes du Djebel Issoual et du 
Djebel Terroual ; puis les tribus du Nord sont pressées par la 
convergence de l'action franco-espagnole. Ouezzan nous rend 
maîtres de 1. 600 kilomètres carrés, presque entièrement cultivés. 
Les avantages politiques que le Protectorat retire de cette affaire 
peuvent se mesurer au prix que les indigènes n'ont jamais cessé 
d'attacher à la possession d'une ville essentiellement chérifienne, 
c'est-à-dire sainte, sorte de terre promise, mais qui leur était inter- 
dite du fait de la dissidence opiniâtre des tribus Djebala. Autour 
de la ville, une couverture : au Nord, v des postes jalonnent la fron- 
tière espagnole; à l'ouest, les postes de Rihana, de l'Issoual et du 
Terroual. 

Sur le front des Grands Caïds, deux aventuriers, successeurs 
d'El Hiba, persévèrent à entretenir la dissidence au sud du Grand 
Atlas. Ce sont Belgacem Ngadi et Ba Ali que les Ait Atta du Sa- 
hara reconnaissent pour leurs chefs. A la tête d'une harka de plus 
de 10. 000 hommes, El Hadj Thami va mettre un terme durable 
à cette agitation qui règne dans le Dadès et le Todgha depuis près 
de deux ans. Le 31 juillet, à Timatriouni, en avant du défilé du 
Kous N'Tazoult, Ba Ali offre le combat au Glaoui qui lui inflige 
une défaite éclatante. La route du Todgha est ouverte, la harka 
y pénètre aux talons des dissidents et les derniers fidèles de Ba Ali 
sont poursuivis dans le Sud jusqu'à Ait el Fersi. Finalement, ces 
derniers abandonnent la cause de l'agitateur dont le prestige est 
enfin détruit. Plus tard, Ba Ali et Belgacem Ngadi entreront en 
rivalité. En décembre, ils se livreront de furieux assauts dans la 



DIX ANS DE PROTECTORAT 165 

région du Haut-Ziz, sur le territoire de Bou Denib, remis en ordre 
par une politique aussi sage qu'énergique (1). 

Enfin, le 1 er novembre, à Marrakech, le Résident général reçoit 
la soumission des Ida ou Tanan, tribus qui habitent, au nord d'A- 
gadir, le massif des confins occidentaux de l'Atlas que le Caïd 
Mtougui n'avait jamais cessé de convier à se rallier. L'influence 
de son prestige, l'habileté de ses manœuvres avaient efficacement 
aidé l'action politique du Service des Renseignements. Cet événe- 
ment s'accomplit donc sans coup férir, complétant heureusement, 
avant la mauvaise saison, les opérations de l'année et dégageant 
la route d'Agadir à Mogador. 

A la fin de 1920, la situation générale est, dans son ensemble, 
excellente. Les succès de nos troupes ont accru leur prestige. La 
prise de Ouezzan, le ralliement des Zaïan et des Ida ou Tanan, les 
raids des harkas Glaoua,les pertes sévères infligées aux Béni Oua- 
raïn ont eu une répercussion profonde chez les dissidents. Il est 
vrai que, par contre, ces derniers se cantonnent dans un terrain 
de plus en plus difficile, où la supériorité de notre armement ne 
procure que des avantages minimes. 

* * 

Les raisons qui déterminent en 1921 le choix des zones d'o- 
pérations se raccordent de plus en plus à des considérations 
diverses, d'ordre à la fois militaire, politique et économique. Le 
but à atteindre, conformément au plan général établi parle Maré- 
chal Lyautey et approuvé par le Gouvernement de la République, 
sera, non pas d'occuper ni même de pacifier tout le Maroc géogra- 
phique ; mais, dans un délai de trois ans — 1921-1922-1923 — 
d'étendre le Protectorat Français effectif sur tout le Maroc utile. 
Le Maroc utile comprend les régions qui présentent un intérêt 
soit militaire, soit politique ou économique. Les opérations seront 
avantageuses si, militairement, elles correspondent à des écono- 
mies d'effectif et de crédit pour la Métropole ; si, politiquement, 
elles portent sur des tribus qu'il est indispensable d'occuper ou de 

(1) Le 13 janvier 1921, Ba Ali trouvera la mort dans une embuscade tendue au 
Djorj par les partisans de Belgacem N'Gadi. 



166 LA RENAISSANCE DU MAROC 

contrôler pour garantir la sécurité et le développement des zones- 
déjà conquises ; si, économiquement, elles tendent à soumettre des 
! étions offrant un maximum de ressources (agriculture, hydrau- 
lique, forêts, mines, etc.). 

On envisage pour 1921 les opérations suivantes : 

Réduction du massif Béni Ouaraïn, des Aït Tseghouchcn, 
desMarnioucha et des Ait Youssi ; 

Réduction de la poche de Bekrit ; 

Rectification du front du Tadla. 

Les objectifs à atteindre sont tous situés sur le front berbère 
ou front du Moyen Atlas. 

Le front passif comprendra : 

le front nord où l'on consolidera les positions acquises par l'oc- 
cupation d'Ouezzan, en se gardant le plus possible d'intervenir 
militairement ; 

le front des Grands Caïds et le front sud-marocain où le com- 
mandement ne veut à aucun prix intervenir directement, le seul- 
but étant d'y maintenir le statu quo aux moindres frais. 

Des imprévus empêcheront de réaliser intégralement ce pro- 
gramme : le front nord se transforme dès le début de l'année en 
front actif, et les événements qui s'y déroulent ont eu des origines 
multiples. 

Magistralement dirigées par le général Poeymirau, les opéra- 
tions de l'an passé avaient engendré alentour Ouezzan la soumis- 
sion de toutes les tribus Djebala. Celles-ci avaient demandé l'aman 
dans les formes traditionnelies,accomplissant en présence du chef 
français le geste de la targuiba (1). Les Marocains ont rarement 
failli à leurs serments : il ne pouvait venir à l'esprit du vainqueur 
qvte, cette fois, il y aurait trahison. 

Or, en février, les Djebala se révoltent, et les combats qu'il faut 
livrer pour rétablir la situation surprennent un peu. C'est que ce 
sont bien des imprévus. . . imprévisibles qui ont déterminé une telle- 
réaction. Autour de l'Isoual et du ïeroual, reconnaissons les 
signes des mille difficultés qui, aussi inlassablement que vaine- 
ment, n'ont jamais cessé de harceler notre œuvre de pacification : 
cette œuvre n'est plus une œuvre strictement coloniale; depuis 

(1) Immolation d'un jeune taureau dont on a sectionné le jarret. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 167 

longtemps, sinon depuis toujours;, elle -est-, au Maroc, sujette de l'in- 
finie complication mondiale. Des pluies violentes ont arrêté, en 
octobre 1920,les travaux d'aménagement des postes et intercepté 
les communications; mais- voici' le : chapitre des causes efficientes. 

Kacem ben Salah, l ? ex-protégé autrichien bien connu pour 
avoir dirigé l'hostilité des dissidents de la région pendant la guerre 
européenne, a réapparu; les émissaires de Raissouli et d'Abd el 
Malek ont exploité la question turque ; Abd el Malek, installé sur 
les confins espagnols a groupé 6. 000 fusils ; hôtes d'une neutralité 
par trop neutre, l'Allemand Kuhnel et Ould Si Hamani, ancien 
chef du parti de la dissidence à Ouezzan avant notre venue, ont 
circulé entre Tétouan et El Ksar ; enfin, à cheval sur le pays des 
Béni Zeroual que coupe la limite littérale des deux Protectorats, 
un paquet de dissidents est demeuré, favorisé par un ensemble de 
hautes montagnes et toujours- assuré dé l'appui des Rifîains. Le 
feu était là. 

L'étincelle touche les Béni Mestara qui> les premiers, se soulè- 
vent entraînant la défection des Béni "Mesguilda. Le 15 février, 
le poste de l'Isoual est bloqué. Le 2 mars, plusieurs milliers d'in- 
soumis l'assiègent. Ils sont repoussés après cinq heures d'un com- 
bat meurtrier qui va jusqu'au corps à corps dans les réseaux des 
blockhaus. Quatre mois d'opérations seront nécessaires pendant 
lesquels les soldats de Poeymirau auront affaire avec un ennemi 
redoutable qui sait utiliser crêtes et ravinements, creuser et flan- 
quer des tranchées. Le 25 avril, à Felakin, un combat de sept 
heures porte un coup décisif à l'ennemi. Puis,l'armature d'Ouezzan 
est renforcée ; des postes intermédiaires : Hamriine, Ougrar, Sidi 
Moussa, Bou Srour, Zendoula composeront un front continu, 
serré et bien relié. 

Au chapitre des imprévus, il faut inscrire le désastre des Espa- 
gnols dans la région de Melilla qui vient, en juillet, contrarier le 
développement normal des opérations envigagées dans la zone 
N. E. du Moyen-Atlas à la suite de la réduction des Béni Ouaraïn : 
Ait Tseghouchen, Marmoucha, et Ait Youssi ne devront être 
atteints qu'en 1922. 

Néanmoins, les résultats obtenus en 1921 doivent être retenus ; 
à peu de chose près, ils correspondent aux réalisations prévues. 



168 LA RENAISSANCE DU MAROC 

A l'est, le général Aubert résout intégralement le problème Béni 
Ouaraïn; à l'ouest, le général Poeymirau, par la réduction de la 
poche de Bekrit et l'avance sur Mesghouchen,liquide la question 
zaïan, rectifie le front du Tadla et fait faire un grand pas au pro- 
blème Béni Mesguild, stationnaire depuis 1917. 

La question Béni Ouaraïn était évidemment une des plus gros- 
ses et des plus intéressantes qui restât à régler au Maroc. Une 
région tourmentée, une confédération nombreuse de tribus n'ayant 
jamais été soumises au Maghzen, une certaine insécurité sur la 
route reliant le Maroc à l'Algérie par Fez et Taza en rendaient la 
solution aussi difficile que nécessaire. 

Le pays Béni Ouaraïn, communément appelé Massif des Béni 
Ouaraïn à cause de ses hautes montagnes profondément coupées, 
d'un pittoresque impressionnant et qui atteignent jusqu'à 4. 000 
mètres, se divise néanmoins en compartiments très distincts reliés 
par des corridors et qui offrent des débouchés à l'intérieur. Une 
ligne de communication qui paraît unique traverse le massif, c'est 
celle que constitue une large coupure naturelle, tracée de l'Est à 
l'Ouest par les deux vallées de l'Oued Zloul, affluent duSebou,et 
de l'Oued Melloulou, affluent de la Moulouya. Le plan de cam- 
pagne sera naturellement dicté au général Aubert par un emploi 
tactique de cette voie essentiellement stratégique, par l'examen 
des conditions d'existence des Beni-Ouaraïn autant que de la 
configuration du sol. 

En effet, les Béni Ouaraïn tendent à se concentrer dans les val- 
lées basses et abritées où ils peuvent trouver leur nourriture et 
C2lle de leurs troupeaux. Ces vallées n'étant plus très éloignées de 
nos postes braqués comme des canons, il ne s'agira que d'y pren- 
dre pied et de s'emparer des points sensibles de la transhumance : 
lieux de culture, sources, marchés importants. Le massif ne sera 
donc pas attaqué de front, mais nos troupes, partagées en deux 
groupes, opérant, l'un, de l'est vers l'ouest, l'autre, de l'ouest vers 
l'est, remonteront le cours des vallées de l'Oued Zloul et de l'Oued 
Melloulou jusqu'au moment où, s'étant suffisamment rappro- 
chées, une jonction sera réalisée qui « bouclera » tout le pays 
l'enserrant entre les nouveaux postes établis le long de ces vallées 
et les postes dus à la campagne de 1920. Cette manœuvreront le 



DIX ANS DE PROTECTORAT 169 

mérite sera de faire — avec prudence — vite et beaucoup à la fois 
ne devra pas manquer de surprendre les Béni Ouaraïn, attaqués à 
l'est et à l'ouest, et de les prendre à revers. 

Après de durs combats, livrés du 1 er avril au 15 juin dans la 
montagne, sous la pluie, au milieu de tourmentes de neige, la 
dissidence séculaire des Béni Ouaraïn est considérée comme brisée* 
En deux mois, nous avons encerclé les tribus dans un réseau cons- 
titué par 1 1 groupements de postes qui ne laissent plus à l'inté- 
rieur que des massifs pratiquement inhabitables, mais surveillés 
par les positions de Bab Temersia et du Djebel Kaouan. Au 
30 juin, les statistiques indiquent que, sur 11.250 familles de 
la confédération, 8.550 ont fait leur soumission officielle et que 
1.500 sont en pourparlers. Le 14 juillet, à Taza, on peut remar- 
quer au milieu de la multitude indigène accourue pour s'associer 
à la célébration de notre fête nationale, deux cents des plus rudes 
cavaliers Béni Ouaraïn, hier encore adversaires inébranlables. 

A l'automne, le général Poeymirau réduit la poche de Bekrit. 
L'opération était devenue absolument nécessaire. 

En juin, le ravitaillement du poste de Békrit a rencontré les 
obstacles les plus sérieux. Le poste est entouré de fractions rebelles 
appartenant toutes à la confédération des Zaïan que renforcent 
les réfractaires de la rive droite de l'Oum er Rebia qui n'ont pas 
voulu, lors de la désagrégation du bloc Zaïan,en juin 1920, suivre 
les fils de Moha ouHamou dans leur ralliement auMaghzen et tous 
les chercheurs d'aventures venant du Moyen-Atlas sud, de la 
Haute Moulouya et du grand Atlas. En somme, il existe, là, une 
très dangereuse agglomération d'insoumis, les uns animés par un 
esprit d'indépendance séculaire, les autres par une habitude non 
moins séculaire de brigandage. Mais tous sont des guerriers. Au 
cours des derniers engagements ils n'ont cessé d'inquiéter nos 
troupes, les attaquant et les contre-attaquant. Une nuit, nus, ar- 
més de couteaux, ils se sont approchés d'une garde à laquelle ils 
ont enlevé des mitrailleuses que la Légion Étrangère a dû repren- 
dre à la baïonnette. 

A vrai dire, le poste deBékrit, créé en 1917, n'a pas entièrement 
satisfait aux espérances. Accroché au flanc est de la Poche, 
laquelle pénètre comme un coin dans la zone soumise, il devait 



170 LA RENAISSANCE DU MAROC 

répondre à deux fins : dominer, les dissidents par sa position sur 
un plateau élevé et, tout en s' additionnant aux postes établis le long 
de l'Oum er Rebia, flanquer le passage du col de Tarzeft par où 
s'effectue le ravitaillement de la Haute Moulouya. Mais, à- deux 
étapes en avant de notre front, le poste isolé et bloqué n'a paseu 
le rayonnement politique attendu. Sans doute, en d' autres temps, 
l'eût-il déterminé ce rayonnement, si le front français n'avait né- 
cessairement retenu les unités dont la présence ici eût permis au 
commandement de-compléter la création du poste par une ligne 
de blockhaus le reliant à Timhadit, point intermédiaire entre 
Békrît et Azrou. Cela, le commandement le fera dès qu'il en aura 
reconnu la possibilité et rassemblé les moyens. A l'issue des récents 
combats de juin, trois ouvrages seront installés de Timhadit à 
Békrit : sur la falaise d'El Koubat, sur le Djebel Hayan et sur le 
Ras Tarcha. Véritables éminences, ils contribueront puissam- 
ment, en étayant le poste de Békrit, à donner aux opérations de 
réduction une base de départ à l'abri de toute surprise. 

Relier Békrit à Taka-Ichiane, ce sera fermer la Poche et enfer- 
mer les dissidents. Un curettage suivra, nettoyant l'intérieur de la 
région bouclée. L'exécution de ce plan exigera de tenir solide- 
ment et le cours même et le glacis sud de l'Oum er Rebia, à une 
distance suffisante pour maîtriser le pays zaïan. En conséquence, 
on travaillera sur Les deux rives du fleuve. Tandis que deux forces 
convergentes — deux groupes mobiles sous les ordres du général 
Theveney et du colonel Freydcnberg — parties de Békrit à l'Est, 
et de Taka-Ichiane à l'Ouest, occuperont les plateaux de la rive 
Nord, des groupes de partisans opéreront sur la rive sud, où ils 
s'empareront de certaines hauteurs, menaçant ainsi les derrières 
de l'adversaire. 

Les opérations dirigées par le général Poeymirau commencent 
le 4 septembre. Le même jour, dans la soirée, elles sont virtuelle- 
ment terminées. Les objectifs assignés : Ahroun>Tissa, Tazemamat 
sont atteints ;ils formeront l'ossature de notre nouveau front dans 
la zone S.O. du Moyen-Atlas.Le 5, l'ennemi ne réagit plus,la Poche 
est bien fermée. Le 22, le groupe mobile du Tadla occupe Ouaou- 
mana, sur la rive gauche de L'Oum er Rebia entre Zaouïa Aït Ishaq 
et Dechra el Oued, complétant le blocus de la montagne Chleuh. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 171 

Le 1 er octobre, le groupe de Khenifra s'empare du: platean de 
Mesghouchen (1). La nouvelle position couvrira le cœur du( pays 
Zaïan et commandera les quelques villages et casbas qui se main- 
tiennent encore en rébellion : la question Békrit, la question Zaïan 
sont résolues. Entamé depuis des années, le bloc Zaïan était pres- 
que totalement passé sous notre contrôle depuis le 4 juin- 1920> 
date de la soumission des principales fractions : sur un chiffre de 
12.000 tentes, 2.500 environ, étaient alors demeurées en dissi^ 
dence. La réduction de la poche amène 1.600 tentes à demander 
aussitôt .l'aman; La manœuvre n'aura coûté que des pertes légères 
et il est utile de remarquer qu'elle a occasionné une réelle coopé- 
ration, des partisans indigènes conduits par Hassan, Ahmaroq, 
Bon Azza, fils de Moha ou Hammou. 

En résumé, ces opérations du général Poeymirau présentent 
dans leur ensemble comme une synthèse des résultats que le com- 
mandement recherche. S'il subsiste un noyau rebelle au sud d'It- 
zer, le gros intérêt, c'est que nous avons aboli une périphérie où 
nous étions contraints à entretenir de groseffecti£s,c'est que désor- 
mais le commandement indigène va pouvoir s'organiser solide- 
ment avec Hassan, pacha de Khenifra,et avec ses frères,c'est que, 
cette fois, nous ne sommes plus en face du vide, mais en face de 
populations sincèrement ralliées, habitant un pays peuplé, nanti 
de riches forêts et de magnifiques ressources hydrauliques que nos 
ingénieurs viennent déjà reconnaître. 

* * 
La moisson est proche. La conquête du Maroc peut n'être bien- 
tôt qu'un souvenir si la Métropole, instruite par l'expérience de 
dix années d'un Protectorat qui semble né sur les genoux des 
dieux, consent au commandement une prolongation de confiance 
et de collaboration. Les directives de l'année 1922 attestent une 
volonté d'en finir : le Moyen- Atlas doit être pacifié. La soumission 
des Béni Alaham, des Marmoucha, des Ait Tseghouchen et des Ait 
Youssi dans la zone N'.-E. du front berbère, celle des Béni M'Guild, 
des Ichkern, des Ait Ishaq et des Chleuh dans la zone S.-O. entraî- 

(1) C'est sur le plateau de Mesghouchen que, le 27 mars 1920, Moha ou Hamou, 
le Zaïani, a trouvé une mort digne de sa magnifique bravoure. Cet ennemi, acharné 
mais loyal.est mort à la charge, au cours d'un combat entre Zaîans soumis et dissi- 
dents La montagne berbère, qu'il n'avait jamais voulu quitter, a gardé son corps. 



172 LA RENAISSANCE DU MAROC 

neront les conséquences les plus heureuses dans l'économie du 
Maroc. Le Maréchal Lyautey l'a déclaré, à Rabat, le 1 er janvier 
dernier, dans un discours à la colonie : « Il ne s'agit nullement de 
« faire de l'occupation et de l'extension « pour le plaisir » ; il ne 
« s'agit nullement de nous implanter dans des Atlas rocheux, des 
« sables stériles et des vallées improductives. Il s'agit simplement 
« d'achever l'occupation du Maroc utile... de ces zones peuplées 
« par ces groupements de dissidents actifs que la sécurité géné- 
« raie ne nous permet pas de négliger, de ces zones qui sont d'ail- 
« leurs les mêmes dont la possession est indispensable pour l'amé- 
« nagement normal et l'outillage complet du Maroc économique 
« à cause de ce qu'elles contiennent de ressources naturelles, for- 
te ces hydrauliques, massifs forestiers, cheptel et pâturages ». Le 
problème ainsi posé, le Maréchal Lyautey a envisagé que « le pro- 
« gramme pouvait être rempli en trois ans, c'est-à-dire en deux 
« ans encore, car le premier tiers en a été largement réalisé — 
« sauf bien entendu les imprévus, dont il faut toujours tenir 
« compte, et que nul ne serait maître de dominer, surtout s'ils 
« viennent de l'extérieur » (1). 

Confiance et collaboration. Nul Français éclairé, nul gouverne- 
ment confiant des intérêts du pays ne peut s'y refuser. La conquête 
du Maroc est d'abord une pacification, un acte de civilisation : 
nous avons restauré les Marocains en eux-mêmes et par eux-mêmes ; 
nous avons refait une âme marocaine à l'ombre des minarets et 
des médersa dont nous avons su comprendre les arabesques. Et, 
puisqu'il est ici question de « conquête »,rappelons,une fois encore, 
que la politique en est l'arme coutumière. Et nous revoyons cette 
scène de décembre 1920. Alors, nous nous trouvions au poste de 
Sidi Bou Knadel,d'où l'on apercevait les neiges scintillantes du 
Bou Iblan. Le Maréchal Lyautey achevait, là, une inspection du 
front à l'issue de quoi devait être établi le plan des opérations 
contre les Beni-Ouaraïn : on en était à l'heure des résumés et des 
décisions. Comme chacun avait dit son mot, le Maréchal, avec sa 

(1) Actuellement ce programme est presque entièrement réalisé. Les opérations 
du Général Auhert dans la zone Est du front Moyen- Atlas ont amené la sou- 
mission des Béni Alaham, des Marmoucha, des Ait Youssi et de certaines frac- 
tions des Ait Tseghrouchen.Dans la région Ouest.le général Poeymirau a complète- 
ment dégagé la vallée de la Haute-Moulouya jusqu'à ses sources et jusqu'au 
seuil même qui la sépare de l'Oum Er Rebia et du versant Atlantique. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 173 

brusquerie habituelle, frappa la table où s'étalait une carte du 
pays : « Voyons, personne ne m'a parlé d'action politique ! Vous 
« savez que cette manière-là m'est chère, qu'elle nous a toujours 
« réussi ; dans le Sud-Oranais, c'était mon arme principale... 
« Voyons, Aubert ? Huot ? Garnier ?... » L'état-major du Maré- 
chal n'avait point besoin de parler d'espérances révolues. Sur la 
brèche depuis plusieurs années, il savait que les Béni Ouaraïn ne 
céderaient qu'à la force. Mais celle-ci ne serait employée que dans 
une compréhension opportune des lieux et des hommes. 

Car c'est face à ces Berbères que le commandement se doit 
d'écarter impitoyablement les solutions violentes et globales que 
d'aucuns ont voulu et voudraient encore apporter dans cette 
conquête. Elles n'aboutiraient qu'au désastre. Contre le salopard 
au corps mat et qui s'identifie au rocher, contre le rocher qui mul- 
tiplie les crêtes, les ravins, les cavernes, il n'y a pas à se servir 
démesurément du canon, du « gros canon » : il n'avancerait pas, 
il n'aurait pas de repères ; il n'y a pas à faire marcher des masses 
d'infanterie : elles seraient décimées. La parole est aux tirailleur?, 
aux légionnaires en formations diluées ; elle est au 65. Plus que 
jamais, la conduite de la guerre apparaît ici comme une adapta- 
tion minutieuse de l'esprit au réel, n'offrant en cela qu'une ma- 
nifestation répétée de l'intelligence politique du Maréchal Lyau- 
tey.Une canonnade continue, des gaz, des corps d'armée ne paci- 
fieraient pas le Maroc,mais ne serviraient qu'à nous voiler, dans 
le mirage d'une conquête hâtive, les pires rancunes, l'insubordina- 
tion latente, la haine. Un jour proche, tout serait à recommencer. 

Préparées dans le silence et l'étude, amorcées de longue date, 
les différentes étapes de la conquête ancrent leurs résultats dans 
un avenir certain. Au Maroc, la manœuvre française procède de 
cette méthode Gallieni dont le chef d'escadron Lyautey écrivait, 
en 1899, après l'avoir expérimentée en Indo-Chine et à Madagas- 
car, qu'elle est une méthode « sans grands coups d'éclat, plutôt 
de cheminements que d'assauts, qui n'aboutit qu'exceptionnelle- 
ment à une grosse affaire » et, pour ces raisons, « peu sympathique 
aux chercheurs d'aventures ». 

Cette méthode-là ne rejette pas à la mer. 

Roger Homo 




CHAPITRE XI 

LA POLITIQUE INDIGÈNE 

Politique du Nord et politique du Sud. 



La politique indigène est un art fait de jugement et de doigté 
qui consiste à discerner d'abord, à mettre en jeu ensuite, les mesu- 
res les plus propres à faciliter la réalisation, dans les milieux indi- 
gènes, des buts que s'est fixé le Gouvernement. 

Elle s'inspire de cette conception que nous avons affaire à des 
races non pas inférieures mais différentes, ayant une organisation, 
des coutumes et des traditions qui conviennent à leur civilisation 
propre et auxquelles elles restent profondément attachées. C'est 
une vérité aujourd'hui reconnue qu'on ne s'implante matérielle- 
ment et moralement dans un pays neuf qu'en se conciliant les 
indigènes ; cela exclut aussi bien la théorie de la conquête brutale 
que l'utopie de l'assimilation. M. Chailley, qui s'est spécialisé dans 
l'étude des questions coloniales, nous a dit ce que devait être la 
politique indigène dans une page excellente que nous ne pou- 
vons nous dispenser de citer intégralement : 



176 LA RENAISSANCE DU MAROC 

« L'insistance avec laquelle nous ramenons ces mots «politique 
« indigène » peut étonner et agacer. Qu'entendons-nous donc par 
« là de si curieux et de si neuf ? Gouverner des indigènes ou des 
« Européens, est-ce donc si différent ? Aux uns et aux autres 
« il faut de la sécurité, de la justice et des instruments d'enri- 
« chissement. Les leur procurer, qu'ils soient Européens ou 
« Asiatiques, c'est du gouvernement, c'est de l'administration. 
« Pourquoi ennoblir cela du titre de politique indigène ? Pour- 
« quoi tant insister sur deux problèmes d'apparence identique ? 

« C'est que l'identité n'est qu'apparente. Au fond, il y a bien 
« deux problèmes à résoudre.Sans doute,il semblerait qu'à gouver- 
« ner et à administrer des indigènes, tout acte de gouverner et 
« d'administrer pût être qualifié politique indigène. Construire 
« un chemin de fer, c'est de la politique indigène, et c'en est aussi 
« que creuser un canal, au même titre que voter un code et insti- 
« tuer un tribunal. Et toutefois, il importe de distinguer l'adminis- 
« tration proprement dite de la politique indigène. La politique 
« indigène s'efforce de persuader aux populations qu'elle s'occupe 
« d'elles d'abord ; l'administration est obligée de compter à la fois 
« avec elles, mais aussi avec les colons. 

« L'administration a souci plutôt des intérêts matériels :1a poli- 
« tique, plutôt des intérêts moraux. Or,il peut bien arriver que les 
« intérêts matériels des indigènes se confondent parfois avec ceux 
« des colons et que les mêmes mesures leur profitent à tous. Les 
« intérêts moraux, jamais. Pour leur donner satisfaction, ce sont 
« des mesures distinctes et spéciales qu'il faut prendre; à cause de 
« quoi, les indigènes sont tout de suite avertis que le conquérant 
« n'a, en les prenant, songé qu'à eux. Les enrichir (parfois en 
« même temps que les colons), c'est de l'administration et c'est 
« bon, encore qu'ils puissent en attribuer le mérite à leurs seuls 
« efforts. Respecter les intérêts moraux, c'est de la politique indi- 
« gène, et c'est mieux : c'est peu à peu les amener à sentir les bien- 
ce faits de la domination étrangère et peut-être à l'accepter, au lieu 
« de la subir. 

« C'est mieux, et — ce qui explique bien des résistances — c'est 
« plus difficile. Car cela implique d'abord le désir et la faculté d'é- 
« tudier les indigènes, de les comprendre, de pénétrer leurs insti- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 177 

« tutions et leurs sentiments, leurs mobiles et leurs ambitions ; 
« ensuite la volonté et la force de s'abstraire du préjugé européen; 
« de répudier, si elles sont erronées, les doctrines jusqu'alors 
« acceptées ; d'écarter les solutions coutumières ; de s'interdire 
« même ce qui paraît le droit chemin au profit des voies de tra- 
« verse. 

« Souvent même la politique indigène exige davantage du 
« gouvernement ; renoncer au rôle si agréable et qu'on croit, — 
« surtout de nos jours, — si facile, de Providence; abandonner la 
« pratique si usitée de la continuelle intervention, et attendre 
« longtemps peut-être l'occasion d'intervenir à propos; laisser faire 
« les hommes ; laisser passer les événements ; garder le silence, 
« s'enfoncer dans une apparente inaction ; se laisser soupçonner 
« et attaquer ; parfois même donner tort à ses nationaux, comme 
« une mère qui, dans une troupe d'enfants turbulents, ne se ha- 
« sarde qu'à blâmer le sien ; savoir qu'une loi est défectueuse et 
« repousser la tentation de la changer ; qu'un fonctionnaire est 
« peu sûr et, pour un temps, le maintenir ; laisser des charges 
« importantes à des incapables ou à des prévaricateurs, alors qu'on 
a aurait sous la main des serviteurs instruits et intègres. Et toute- 
« fois ne pas faire de l'abstention une règle ; et saisir opportuné- 
« ment l'occasion de préparer les changements nécessaires et 
« possibles. 

« La politique indigène part de ce principe que, bonnes ou 
« mauvaises, le peuple tient à ses coutumes et à ses institutions, 
« et que les nôtres, fussent-elles meilleures,lui paraîtront odieuses, 
« si on prétend lui en imposer le respect ou seulement l'usage ; que 
« notre civilisation, à notre gré si parfaite, l'étonné ou le choque 
« et, loin de l'attirer, l'éloigné ; et que, convaincus que nous 
« soyons que son intérêt est de quitter la sienne pour la nôtre, 
« il importe de l'y acheminer lentement, à force de patience et de 
« dextérité. Et cette dextérité consiste, sans le décourager jamais 
« ni jamais lui permettre de rebrousser chemin, à l'amener à nous, 
« non pas en lui ouvrant les yeux de force, mais en le persua- 
« dant de les ouvrir ; somme toute, en le faisant d'abord évoluer 
« peu à peu dans le sens de sa tradition. 

« Voilà ce que c'est que la politique indigène. » 



178 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Ce passage est extrait d'un substantiel ouvrage sur l'Inde An- 
glaise ; mais ce qu'il exprime s'applique exactement au Maroc 
comme il pourrait s'appliquer également à toute autre colonie ou 
pays de Protectorat ; cette analogie prouve qu'il y a , en politique 
indigène, une technique constante ; mais il y a aussi des modalités 
d'application très diverses qui varient avec la personnalité du 
Chef qui la dirige, les qualités des exécutants et les milieux aux- 
quels elle s'adresse. La politique indigène, en effet, est obligée de 
tenir le plus grand compte des contingences du milieu et de se 
modeler sur elles : telle mesure qui s'est révélée excellente en 
Chaouia, par exemple, peut être déplorable dans une région de 
l'avant où les populations sont plus émotives et insuffisamment; 
préparées. Elle tient compte du moment : cela va de soi, et, en 
politique tout court, on n'opère pas différemment. Elle tient 
compte aussi de nos moyens d'action : l'adage « faire la politique 
de ses moyens » est toujours vrai et l'on conçoit que notre poli- 
tique puisse se faire plus pressante sur les fronts mieux pourvus 
de troupes, où nous avons, par conséquent, les moyens d'ap- 
puyer notre parole et de brusquer au besoin le dénouement. 

Si la politique indigène est un levier puissant, son maniement 
est des plus délicats. Nos premiers contacts avec les populations 
indigènes les marquent d'une empreinte durable et à plusieurs 
années de distance on peut discerner, entre plusieurs tribus, celles 
où l'on a fait de bonne politique de celles où l'on a manqué de 
circonspection et d'adresse. Chez les premières, la confiance et 
la sécurité régnent, les transactions commerciales sont nom- 
breuses et aisées même pour l'Européen ; les indigènes accueillent 
avec empressement les conseils que nous leur donnons en vue 
d'accroître leur bien être. Chez les autres, les visages sont renfro- 
gnés,la critique est sur toutes les lèvres, il y a des vols et des agres- 
sions dont on ne découvre jamais les auteurs, le colon s'y sent dans 
une atmosphère d'hostilité constante et il suffit d'un léger inci- 
dent pour rejeter dans la dissidence ces populations restées « en 
arrière de la main ». Or, c'est toujours par la perte de millions et 
de nombreuses vies humaines que se paie une gaffe en politique 
indigène. 

C'est dire l'importance capitale que présente cet instrument de 



DIX ANS DE PROTECTORAT 179 

gouvernement ; aussi, le Commissaire Résident Général s'en est-il 
toujours réservé personnellement la direction. Il est aidé dans sa 
tâche par le Directeur des Affaires Indigènes et du Service des 
Renseignements qui centralise toutes les questions s'y rapportant, 
les étudie, les met au point, les'présente au Commissaire Résident 
Général et traduit sa pensée. 

Il faudrait faire le tour complet du Maroc pour traiter dans tous 
ses détails le problème de la politique indigène. Mais ce n'est pas 
de cela qu'il s'agit: nous nous proposons simplement d'indiquer 
quelques-uns des principes dont notre action politique s'inspire 
dans les territoires en bordure de la zone insoumise. 

* 
* * 

Par une progression pied à pied nous voici arrivés maintenant 
en plein pays berbère. La politique que nous devons y faire est une 
politique berbère. 

On se représente généralement les Berbères comme une race 
assez semblable à la nôtre, qui a été chrétienne autrefois et n'a été 
islamisée que superficiellement, à qui le pouvoir central est insup- 
portable et où tous les différends se règlent d'homme en homme, 
le fusil à la main. 

Nos esprits se plaisent aux définitions et aux classifications 
bien tranchées. Il faut cependant se garder, dans le cas qui nous 
occupe, des déductions hâtives auxquelles pourrait nous conduire 
une conception aussi exclusive. 

Il est certain que les Berbères ont un type qui les différencie 
sensiblement du reste de la population. Ils ont de l'amour-propre, 
une rancune tenace, de la fierté, de la bravoure, une grande faci- 
lité d'adaptation et ce serait une faute que de ne pas tenir 
de ces caractères spéciaux dans nos rapports avec eux. 

On prête habituellement aux Berbères une certaine tiédeur 
dans la pratique de leur religion. Mais en cela diffèrent-ils sensi- 
blement des autres Marocains qui ont toujours eu une prédilection 
marquée pour les petits saints et même les marabouts vivants au 
détriment du principe de l'unité divine ? En tout cas, il ne fau- 
drait pas oublier qu'à certaines époques de l'histoire, la Montagne 



180 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Berbère a flambé au feu du mysticisme et de l'austérité musul- 
mane. D'ailleurs, dans cette question, notre ligne de conduite est 
simple, c'est celle que nous avons toujours adoptée à l'égard des 
m isulmans : la neutralité absolue. 

Les Berbères sont d'un caractère foncièrement indépendant et 
l'incapacité des Sultans à les soumettre à leur autorité n'a fait 
qu'exalter cet esprit. Ils ont vu des Sultans réussir à prendre pied 
momentanément dans leur pays et y promener la torche de la 
dévastation ; ces ruines n'ont engendré que la haine et la rancune. 
Ils en ont vu d'autres qui, trop faibles pour avaler la Montagne 
Berbère, se sont contentés de pratiquer une politique de ruse ou 
plus simplement de se tenir cois dans les plaines; ils en ont acquis 
une idée plus haute de leur force et un plus grand mépris pour 
le Maghzen. Aussi, ont-ils pu dire des Mehallas du Maghzen 
qu'elles « labouraient la mer » et que « toujours derrière elles le flot 
avait recouvert le sillon ». 

Il est certain qu'aujourd'hui encore ce mot de « Maghzen » 
sonne mal aux oreilles des Berbères. Est-ce à dire que, pour les 
gagner plus sûrement à notre cause, il faille se faire les complices 
de cette aversion et méconnaître systématiquement, dans cette 
partie de l'Empire, l'autorité naturelle, le Sultan ? Evidemment 
non. Ce qu'ils ont haï ou méprisé,c'est la brutalité ou l'impuissance 
des Maghzens. A nous de faire tomber ces préventions en leur prou- 
vant que le Maghzen d'aujourd'hui ne ressemble pas aux précé- 
dents, que c'est un Maghzen juste, puissant et tolérant. 

Il y a une chose à laquelle les Berbères tiennent par-dessus tout 
c'est leur organisation sociale et leurs coutumes propres. La véri- 
table politique berbère consistera à respecter cette organisation et 
ces coutumes et à faire cadrer avec elles les réformes administrati- 
ves et politiques que nous aurons à introduire dans le pays. Nous 
nous abstiendrons deleur donner des cadis,à moinsqu'ils n'enrécla- 
ment expressément ; toutes les questions de statut personnel ou 
successoral, de transactions immobilières, de différends, de litiges, 
etc., continueront à être réglées d'après la coutume ; nous aurons 
des caïds parce qu'il nous faut un porte-parole de la tribu et un 
intermédiaire avec les populations, mais nous aurons bien soin de 
ne pas amoindrir l'importance des djemaas au sein desquelles les 



DIX ANS DE PROTECTORAT 181 

Berbères pourront satisfaire leur besoin de palabrer et de discuter 
publiquement sur les intérêts de la tribu. 

Voilà les caractéristiques de la politique berbère. 

* 
* * 

Mis en face d'une population insoumise marquée pour une pro- 
gression prochaine, l'officier de Renseignements devra l'étudier 
minutieusement, puis chercher ou provoquer dans le bloc hostile 
les fissures par où s'insinuera sa propagande pacifique. Il s'y 
créera des relations et, par la persuasion ou par l'emploi judicieux 
de la cavalerie de Saint-Georges, il s'attachera quelques chefs de 
file qui lui serviront de point d'appui pour créer un parti favora- 
ble à la paix et faire prévaloir l'idée de la soumission. Que faut-il 
pour ébranler l'intransigeance des insoumis ? Leur persuader 
qu'ils seront plus heureux de ce côté-ci de la barricade, qu'ils y 
seront protégés, que la justice régnera, et qu'ils s'enrichiront tout 
en conservant leurs coutumes traditionnelles. 

A l'égard des populations auxquelles nous avons affaire ac- 
tuellement et qui sont parmi les plus réfractaires, les plus réso- 
lues et les mieux armées, les arguments de la politique indigène 
suffiront rarement à dénouer à eux seuls la situation. C'est alors 
qu'interviendra l'action militaire comme adjuvant de l'action 
politique. Mais le travail politique de l'officier de Renseignements 
aura eu pour résultat de réduire au strict minimum les frais de 
l'opération. 

L'officier de Renseignements ne pourra pas toujours compter 
sur l'appui de la troupe. On lui demandera quelquefois de « tenir 
le coup » pendant une ou plusieurs années par les seuls moyens de 
sa politique indigène et de faire durer la situation sans cependant 
perdre l'ascendant moral que donne seule une politique agissante. 
Il en sera ainsi lorsque, pour les nécessités de la manœuvre mili- 
taire, il aura fallu dégarnir un front de ses forces mobiles au profit 
d'un front actif. Il en est ainsi sur le front nord des Régions de 
Taza et de Fez où, pour des raisons de politique générale,nous nous 
maintenons volontairement en deçà des limites que les traités nous 
assignent et où nous désirons nous abstenir pour le moment de 
toute opération militaire. 



182 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



Ce que l'on exige, dans tous les cas, de l'Officier de Renseigne- 
ments, c'est d'éviter soigneusement toute imprudence ou action 
intempestive qui risqueraient d'entraîner le commandement dans 
des opérations contraires à ses intentions et à son plan. 



* 



Quand une tribu fait sa soumission, elle accepte par là même 
le nouvel état de choses avec toutes ses conséquences — payer une 
amende de guerre d'abord, puis l'impôt, assurer la sécurité dans 
sa zone/ d'habitat en pourchassant les malfaiteurs, en fournissant 
des patrouilles et des postes de garde, combattre à nos côtés ceux 
avec qui la veille encore elle avait lié son sort, reconnaître le prin- 
cipe d'autorité, se soumettre aux ordres qui lui sont donnés. 

Pour transformer le milieu anarchique qui lui est confié en un 
milieu policé et organisé suivant les règles administratives il faut 
à l' officier de Renseignements qui en est chargé des qualités de 
premier plan. 

Les caractéristiques essentielles de la politique indigène, a dit 
le Maréchal Lyautey, sont a la générosité et la sympathie ». 

L'Officier de Renseignements devra donc tout d'abord gagner 
la confiance et le cœur de ses indigènes et les aimer lui-même ; 
sans tomber dans ce travers de l'indigenophilie à outrance qui 
porte à soutenir l'indigène envers et contre tout, par principe, il 
devra les défendre contre les abus et les injustices comme un tu- 
teur le doit à son pupille. Il devra déployer une activité inlassable 
pour connaître ses gens, déterminer leurs besoins, écouter leurs 
doléances et y remédier ; avoir en toutes circonstances de la clair- 
voyance et du jugement, un commandement ferme, calme et 
juste ; être surtout d'une dignité morale parfaite. 

Il n'existe pas de guide de la politique indigène donnant à point 
nommé la solution de tous les problèmes : la politique indigène est 
un art, disions-nous au début, et tout art vaut par la virtuosité 
de l'exécutant. 



*** 



On applique dans le sud de la région de Marrakech une formule 



DIX ANS DE PROTECTORAT 183 

spéciale dite « Politique des grands caïds », qui n'a son équiva- 
lent dans aucune autre région de l'Empire. 

Alors que, dans le reste du Maroc, le commandement est exercé 
par un grand nombre de petits caïds disséminés dans le bled et ne 
gouvernant qu'à des tribus relativement peu importantes et d'in- 
térêts rarement concordants, nous nous sommes trouvés dans la 
région de Marrakech en présence de véritables seigneurs féodaux 
exerçant leur autorité sur de vastes territoires dans une indépen- 
dance à peu près complète à l'égard du Maghzen. 

La curieuse physionomie de ces seigneurs de l'Atlas a tenté des 
-écrivains de talent qui se sont chargés de les faire connaître du 
public. Ce sont El Hadj Thami Giaoui, Si Tayeb Goundafi et Si 
Abd el Malek Mtougui. 

Leur fief englobe le Grand Atlas et ses deux versants d'Agadir 
à. Demnat et s'étend au sud jusqu'aux régions sahariennes avoi- 
sinant le Drâa et le Tafilalet. 

Les Sultans ont toujours compté avec la puissance de ces grands 
caïds ; la France ne pouvait que maintenir cet état de choses en 
s'efforçant d'en tirer le meilleur parti. 

A ces grands caïds qui, dès l'origine, se sont ralliés à notre cause 
et qui n'ont cessé depuis de nous donner des marques de leur dé- 
vouement, nous avons donc reconnu les situations acquises, c'est- 
à-dire que nous les laissons gouverner eux-mêmes les nombreuses 
tribus de leur commandement en nous abstenant d'y intervenir 
directement et d'y faire du contrôle. Nous les conseillons, nous les 
guidons,mais cette intervention auprès de grands chefs indigènes, 
dont l'amour-propre est colossal, ne peut forcément qu'être très 
discrète. En échange, nous leur demandons de garantir la fidélité 
de leurs tribus au Maghzen, d'y faire régner l'ordre et d'assurer la 
sécurité sur les confins sud du Maroc. C'est ainsi que,lorsque, à plu- 
sieurs reprises, des agitateurs sortis du Tafilalet ont tenté de trou- 
bler notre front, c'est avec ses propres moyens indigènes, dix mille 
combattants levés dans son commandement et entretenus à ses 
frais, qu'El Hadj Thami Glaoui est allé les mettre à la raison. 

On ne peut nier que cette politique présente quelques inconvé- 
nients, ceux de laisser subsister dans une région, qui représente 
près du quart du Maroc, les abus que l'on devine de la part de 



184 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



chefs indigènes jouissant d'une grande indépendance, qui sont 
généralement durs dans leur commandement et qui ont toujours 
de gros besoins d'argent à satisfaire. Mais ces inconvénients sont 
bien peu de choses à côté des services immenses que ces grands 
Caïds nous rendent en faisant notre besogne dans une région aussi 
éloignée et aussi difficilement accessible et où la colonisation 
n'aura jamais aucun profit à tirer. 

On ne peut oublier que c'est cette organisation et cette politique 
qui nous ont permis de maintenir l'armature du Maroc pendant la 
période de guerre — où/avec des effectifs réduits, il nous a fallu 
tenir tête à tous les agitateurs que l'Allemagne avait lancés à l'as- 
saut de nos positions. C'est au point que l'on peut dire que, si les 
Grands Caïds n'avaient pas existé dans la région de Marrakech* 
il aurait fallu les inventer. 

Lieutenant-Colonel Huot 

Directeur des Affaires Indigènes 
et du Service des Renseignements. 





CHAPITRE X 



JUSTICE, ENSEIGNEMENT, BEAUX-ARTS 
SERVICES DE SANTÉ 



LA JUSTICE FRANÇAISE 



On achève à Casablanca, pour la Justice française, un magni- 
fique palais. Il ferme et domine de sa silhouette élégante la grande 
esplanade ; les lignes en sont sobres et pures, l'air et la lumière 
y sont partout répandus ; son noble péristyle, ses amples couloirs, 
ses vastes cours intérieures expriment notre besoin français de 
clarté, de simplicité, d'ordre et d'harmonie ; cependant la courbe 
des arcs, la dentelle fleurie des encadrements et des frises, les 
minces bordures de tuiles maintiennent dans l'ensemble la formu- 
le traditionnelle qui ravit et rassure l'âme indigène. Par cette asso- 



186 LA RENAISSANCE DU MAROC 

ciation étroite, l' architecte Marrast a-t-il voulu que se reflétât dans 
son œuvre la loi qui fait de la Justice française au Maroc la délé- 
gataire à la fois de la souveraineté française et de S.M. le Sultan. 
On le croirait volontiers. Et on se plaît à trouver aussi, dans cet 
imposant et lumineux édifice, un rappel permanent de cette 
législation, si heureusement pratiquée depuis sept ans, et qui a pris 
à tâche de bannir des prétoires du Protectorat la mauvaise 
chicane, les détours tortueux, les chausse-trapes de nos vieilles 
procédures et, sinon tous les mandataires (car il en faut), du moins 
la pluralité inutile de ceux qui, ailleurs, « se passent le client » et 
vivent de son ignorance des lois. 

Car c'est là, en définitive, la pensée maîtresse qui soutient et 
anime toute l'organisation judiciaire créée en 1913, pour rem- 
placer l'ancienne justice consulaire, — la pensée d'une protection 
vigilante qui a tant manqué aux justiciables, — surtout aux indi- 
gènes, — des colonies voisines, abandonnés, dans le dédale de nos 
formes désuètes, à trop d'intermédiaires pratiquement incontrô- 
lables. Au Maroc, aucune procédure, aucune opération judiciaire 
ne s'effectue autrement que sous l'œil du juge et par son ordre. 
Ce juge est un magistrat français, du cadre métropolitain, nommé 
par décret du Président de la République. C'est lui, et lui seul, 
qui autorise la citation devant son tribunal, qui fixe le débat, 
retient la cause, ordonne l'exécution de sa sentence et surveille 
cette exécution. Il a, pour obéir à ses ordres, non pas des manda- 
taires des parties, mais des fonctionnaires publics, attentifs 
avant tout à la légalité. Rien de plus simple que de mettre en 
mouvement tout cet appareil de sécurité : une requête au magis- 
trat et le paiement au Trésor Public d'une taxe proportionnée à 
l'intérêt du litige et moyennant laquelle l'Etat, par ses juges et 
ses fonctionnaires se charge de mener l'affaire à sa solution légale- 
Plus de ces « états de frais » où s'inscrivent tour à tour l'avoué, 
l'huissier et le greffier, et qui, d'une poussière d'actes tant de fois 
inutiles, composent des totaux exorbitants. 

Mais entrons au Palais et voyons de près le travail judiciaire. 

Voici d'abord le Tribunal de paix; et, supposons-le, voici un jus- 
ticiable qui poursuit la condamnation de son débiteur, en vertu 
d'une obligation quelconque, civile ou commerciale, inférieure 



DIX ANS DE PROTECTORAT 187 

à 1.000 fr., ou qui réclame, quel qu'en soit le chiffre, un salaire, 
un loyer, ou qui veut obtenir réparation pécuniaire, par exemple, 
d'une diffamation, ou qui veut faire cesser un trouble apporté 
à sa jouissance d'un immeuble (il y a d'ailleurs beaucoup d'autres 
cas où s'exerce la compétence illimitée du juge de paix). Il est 
bien entendu que notre plaideur ou son adversaire est français 
ou ressortissant d'une puissance ayant renoncé à son privilège 
de juridiction: c'est là la condition essentielle de la compétence de 
nos tribunaux à tous les degrés. Ce demandeur aura déposé au 
secrétariat du tribunal de paix une requête énonçant ses préten- 
tions et il aura payé la taxe judiciaire forfaitaire. Le juge de paix 
convoquera les adversaires en conciliation, et s'il ne réussit pas 
à les concilier, il les appellera devant lui, de nouveau, à une au- 
dience qu'il ne laissera pas le demandeur libre de fixer, mais qu'il 
indiquera lui-même. Les convocations sont remises aux inté- 
ressés par les agents de son secrétariat, qui peuvent aussi les leur 
faire parvenir par les soins de l'autorité administrative ou, plus 
simplement encore, par la poste sous pli recommandé : on leur 
épargne ainsi ces « frais de transport » ruineux, qui sont, ailleurs, 
la source de tant de scandaleux abus. Le jugement intervient 
ensuite ; le juge, pour le prononcer, est assisté d'un commis- 
greffier de son secrétariat et, au besoin, d'un fonctionnaire de 
l'interprétariat. S'il y a lieu à expertise, les parties ne sont pas 
abandonnées aux exigences de l'expert. Celui-ci, rigoureusement 
taxé, est d'ailleurs choisi sur une liste où ne figurent que des 
techniciens agréés et assermentés par la Cour d'Appel. 

Onze tribunaux de paix (2 à Casablanca, 2 à Rabat, 1 à Oudjda, 
Fez, Meknès, Mazagan, Saffi, Mogador et Marrakech) admi- 
nistrent ainsi la Justice au premier degré de la hiérarchie des 
juridictions. 

Nous voici maintenant au tribunal de première instance. (Il 
y en a trois, un à Casablanca, un à Rabat, un à Oudjda.) Devant 
lui sont portées toutes les causes qui ne sont pas expressément 
réservées aux tribunaux de paix. Il sera assez rare que le justicia- 
ble se présente ici en personne : l'importance des intérêts en jeu, 
les difficultés d'interprétation et de discussion de la loi civile ou 
commerciale lui rendront le plus souvent indispensable le choix 



188 LA RENAISSANCE DU MAROC 

d'un conseil qui conclura et plaidera en son nom. Mais ce conseil 
ne peut être qu'un avocat inscrit par la Cour d'Appel au tableau 
ou au stage de l'Ordre et soumis à sa discipline ; et du moins 
évite-t-on la dualité onéreuse de l'avoué et de l'avocat. Quant 
aux agents d'affaires, leur intervention est rigoureusement inter- 
dite devant toutes les juridictions. Mais l'avocat lui-même ne 
sera pas le maître de l'affaire. Dès, en effet, que l'instance est 
engagée, comme en justice de paix, par le dépôt d'une requête 
et le paiement de la taxe judiciaire, le Président du tribunal 
désigne un juge rapporteur. C'est ce magistrat, et non les parties 
ou leurs avocats, qui réglera le combat judiciaire : il invitera les 
intéressés à faire connaître, sous forme de mémoires, leurs pré- 
tentions et leurs moyens de défense, et à lui remettre leurs pièces 
justificatives ; c'est lui qui formera le dossier et qui, une fois 
les arguments échangés ou ses mises en demeure laissées sans 
réponse, clora le débat et renverra la cause devant le tribuna). 
A l'audience où siègent trois juges (assistés, dans les causes qui 
mettent en jeu la propriété immobilière, de deux assesseurs 
musulmans), le rapporteur lit son rapport ; c'est un document 
sobre et purement narratif où se trouvent résumés les faits en 
litige, les moyens de défense et les points à trancher. Après cette 
lecture, il est impossible que la discussion s'égare et se prolonge ; 
il est très fréquent même qu'aucun débat oral ne s'engage, les 
parties ou leurs avocats se bornant à s'en rapporter à la procé- 
dure écrite. Un magistrat du Ministère Public est présent : il remet 
au tribunal des conclusions qu'il développe parfois oralement. 
La cause se présente ainsi dans des conditions uniques de clarté 
pour les juges appelés à statuer. Il esta peine besoin d'ajouter 
que toute affaire portée à l'audience y est rigoureusement 
maintenue ; les « remises » pour conclure ou plaider, qui sont une 
des plaies de la pratique judiciaire française, sont ici incon- 
nues. 

Le plaideur vaincu veut-il en appeler ? Il trouvera à Rabat 
une Cour d'Appel où sa cause sera évoquée, instruite, et jugée 
à nouveau, dans les mêmes formes, avec les mêmes garanties 
de bon marché, de ponctualité et de sécurité. 

Enfin estime-t-il que la loi a été méconnue, mal interprétée, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 189 

mal appliquée ? La Cour de Cassation pourra être appelée par 
lui, comme en France, à exercer sa censure. 

Voilà la sentence rendue et devenue définitive. Il s'agit main- 
tenant de l'exécuter. Dans les tribunaux de paix de l'intérieur, 
le secrétariat-greffe en sera chargé. A Casablanca, Rabat et Oudjda 
c'est un organisme spécial, « le Bureau des Notifications et Exécu- 
tions Judiciaires », que l'intéressé mettra en mouvement. Une 
fois la taxe judiciaire payée et la permission du juge apposée, 
sous forme de visa, sur la requête tendant à exécution, le Chef 
du Bureau désigne un de ses agents, et celui-ci dirige alors contre 
le débiteur, après mise en demeure, les armes classiques de la 
saisie mobilière ou de la saisie immobilière. Un créancier peut 
même, avec la permission du juge et avant d'avoir obtenu un 
jugement définitif, s'assurer des garanties de paiement au moyen 
d'une saisie provisoire. 

Le Bureau des Notifications et Exécutions judiciaires a, en 
outre, la tâche de notifier tous les actes extrajudiciaires, somma- 
tions, offres réelles, constats, protêts, etc.. C'est lui également 
qui procède à toutes les ventes publiques de meubles ou d'im- 
meubles volontaires ou forcées. 

Voici maintenant un autre organisme, non moins important : 
le « Bureau des faillites, liquidations et administrations judi- 
ciaires » qui a été récemment créé à Casablanca et qu'il faudra 
bientôt instituer auprès de tous les tribunaux de première ins- 
tance. Les agents de ce Bureau sont syndics des faillites, liqui- 
dateurs judiciaires, séquestres, curateurs aux successions vacan- 
tes, fonctions réservées, dans les autres villes, aux secrétaires- 
greffiers des tribunaux. On a résolument écarté des gestions et 
des mandats judiciaires toute personne non rattachée par les 
liens du fonctionnarisme à la puissance publique. On a évite 
ainsi les abus criants qui se sont trop souvent renouvelés dans 
d'autres colonies. 

Enfin, les personnes qui ont à passer des actes notariés ont à 
leur disposition, dans l'intérieur, les secrétaires-greffiers des 
tribunaux de paix et, dans les trois villes sièges des tribunaux 
de première instance, des « Bureaux du Notariat ». Ces derniers, 
composés de praticiens expérimentés, sont en mesure de donner 



190 LA RENAISSANCE DU MAROC 

la forme authentique à toutes les conventions. Il n'est pas sûr, 
toutefois, qu'ici la qualité de fonctionnaire des agents de ces 
Bureaux ou des greffes se concilie parfaitement avec le rôle dévolu 
au notaire. L'étude de cette question se poursuit attentivement. 
Reste la justice répressive. Elle s'exerce pleinement à l'égard 
des ressortissants de la France ou des puissances qui ont renoncé 
à leurs privilèges ; mais, à l'égard des sujets marocains, elle ne 
s'étend qu'aux individus accusés de faits qualifiés crime et com- 
mis au préjudice de nos ressortissants. Des Parquets, ayant à leur 
tête un Procureur Commissaire du Gouvernement, placé, ainsi 
que ses substituts, sous l'autorité du Procureur Général, dirige, 
comme en France, l'action publique. Les tribunaux de police 
et correctionnels fonctionnent également comme en France, 
Toutefois, les juges de paix ont ici une compétence très étendue : 
ils connaissent, en effet, de tous les délits emportant un empri- 
sonnement allant jusqu'à 2 ans, ou une amende, quel qu'en soit 
le chiffre. Le Code pénal et le Code d'instruction criminelle 
français ont d'ailleurs été rendus applicables au Maroc. Seule des 
institutions répressives françaises, la Cour d'Assises, avec son 
système du jury, n'y a pas été, fort heureusement, transportée. 
On a confié le jugement des crimes à des tribunaux criminels 
formés par l'adjonction aux tribunaux correctionnels de six 
assesseurs, dont trois de la nationalité de l'accusé. 

Telle est, dans ses très grandes lignes, la structure de l'orga- 
nisation judiciaire française. Veut-on maintenant avoir une idée 
de la charge qu'elle supporte ? Ce sera, en même temps, considérer 
par un certain côté, et non le moins intéressant, l'activité écono- 
mique du pays. De longues statistiques seraient fastidieuses. 
Prenons seulement Casablanca. En 1921, les juges de paix de 
cette ville ont eu à juger 2.894 procès civils ou commerciaux, 
863 affaires correctionnelles, 3.542 contraventions de simple 
police. Les sept magistrats rapporteurs du Tribunal de première 
instance ont eu à -instruire 1.173 affaires civiles commerciales 
ou administratives qui étaient en cours à la fin de 1920, plus 
3.253 affaires nouvelles entrées dans le courant de l'année 1921. 
Au total 4.426 procès sur lesquels 2.944 ont pu être jugés défini- 
tivement. Le tribunal a, en outre, été saisi de 295 affaires correc- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 191 

tionnelles et de 66 affaires criminelles. Son Bureau des notifi- 
cations et exécutions a dressé, pendant le seul mois de décembre 
dernier, 1.082 actes, et a fait 343 saisies Le Bureau des faillites 
et administrations judiciaires gère actuellement 84 faillites, liqui- 
dations, séquestres ou successions vacantes. Relativement à 
l'importance numérique du personnel des autres tribunaux, l'ac- 
tivité, dans toutes les branches, n'y est pas moindre. La taxe 
judiciaire, bien que son tarif fût extrêmement bas, au point que 
son relèvement vient de s'imposer dans Fintérêt du Trésor, n'a 
pas produit moins de 2 millions en 1921. On le voit, la tâche de 
nos diverses juridictions est extrêmement lourde, et on se rend 
compte aussi que l'effectif de leurs magistrats n'est malheureu- 
sement pas suffisant. On s'emploie, malgré les difficultés budgé- 
taires de l'heure présente, à le renforcer. On créera, cette année, 
un quatrième tribunal de première instance à Marrakech, un 
douzième tribunal de paix à Kénitra, une annexe à Oued-Zem, 
un poste de juge dans deux des tribunaux existants. Sans attendre 
ce renfort, les magistrats et leurs auxiliaires à tous les degrés 
de ia hiérarchie tiennent tête de leur mieux à l'afflux montant 
des affaires. Ils sont pénétrés de l'importance et de la grandeur 
de leur mission. N'est-elle pas d'imposer dans ce pays, par la 
Justice, le respect de la France, et, mieux encore, de la faire 
aimer ? 

P. Dumas 

Premier Président de la Cour d'Appel de Rabat. 



LA JUSTICE INDIGÈNE 

L'organisation judiciaire du Makhzen avant l'établissement 
du protectorat comportait, d'une part, des juridictions religieuses, 
celles des cadis pour les musulmans et des rabbins pour les israé- 
lites, d'autre part, des juridictions séculières, celles des pachas 
et caïds, et enfin les institutions coutumières encore informes des 
Berbères restés indépendants. 

Les cadis, chargés d'appliquer la loi religieuse du chrâ, avaient, 



192 LA RENAISSANCE DU MAROC 

en matière civile, la plénitude du pouvoir judiciaire par délégation 
du Sultan, imam et chef spirituel de la communauté musulmane. 
Les caïds et pachas, représentants du pouvoir souverain tem- 
porel, assuraient seuls la répression des crimes et des délits. 

Justice civile et justice pénale s'exerçaient avec un égal arbi- 
traire. Les cadis, livrés à eux-mêmes par la faiblesse et l'incurie 
du pouvoir central, étaient sans compétence territoriale déter- 
minée et n'avaient souvent pas les connaissances nécessaires pour 
remplir leurs fonctions; leurs jugements étaient, suivant les besoins 
de la cause, l'influence, ou la libéralité des intéressés, l'objet de 
recours successifs, à moins qu'au contraire toute révision fût défi- 
nitivement ajournée, ou systématiquement refusée. 

A l'exemple des cadis, les caïds n'usaient de leur autorité que 
pour en tirer trop souvent des profits illégitimes. Lorsqu'un crime 
ou délit était commis, le coupable, ou celui qui passait pour tel, 
était jeté en prison, sans autre forme de procès, et le caïd tâchait 
de lui extorquer le plus d'argent possible avant de le relâcher. Il 
n'y avait aucun jugement, aucune échelle des peines, aucun con- 
trôle. 

La justice religieuse israélite était administrée par les rabbins, 
dont la compétence était limitée, en principe, aux contestations 
relatives au statut personnel et aux successions des israélites, 
mais qui, en fait, connaissaient de toutes les affaires intéressant 
exclusivement les israélites. 

Chez les Berbères,c'était la coutume « izref », qui régissait toutes 
les transactions de la vie civile ; les prescriptions des usages tra- 
ditionnels étaient, en principe,appliquées par des arbitres, mais, 
pratiquement, l'intervention de ces arbitres fie pouvait être coer- 
citive, et, lorsqu'une transaction ne pouvait aboutir, la force pri- 
mait le droit et le vainqueur dictait ses conditions au vaincu. 

* 
* * 

Il était impossible au Gouvernement du Protectorat de songer 
à instaurer dans ce pays pourvu d'institutions si diverses un ré- 
gime uniforme inspiré des principes des législations modernes. 
Sur chacune de ces organisations judiciaires il y avait lieu d'agir 
dans un sens différent. Il fallait, sans bouleverser des habitudes 



DIX ANS DE PROTECTORAT 193 

séculaires, enrayer les abus et introduire progressivement, dans 
ces milieux imbus de traditions et de préjugés, des notions de 
discipline, de méthode et de dignité morale. 



Les Cadis. 

La première mesure prise à cet effet fut la création, dès le 
31 octobre 1912, d'un Ministère Chérifien de la Justice, assumant 
la centralisation des affaires intéressant les mahakma des cadis. 
On procéda aussitôt à l'épuration du personnel de la magistrature 
indigène. Des commissions spéciales furent chargées, dans chaque 
Région, de la vérification des capacités des magistrats. Les cadis, 
choisis avec soin, de même que leurs naïbs, exercent aujourd'hui 
leurs fonctions en nombre limité sous la surveillance du Ministre 
de la Justice,secondé par le Conseiller du Gouvernement Chérifien, 
qui, par le Service de la Section d'État, contrôle leur correspon- 
dance avec le Makhzen, instruit les plaintes dont ils sont l'objet 
et provoque contre ceux qui ont manqué à leurs devoirs les sanc- 
tions appropriées. 

Le Gouvernement Chérifien a poursuivi dans tous les territoires 
du Protectorat la délimitation des circonscriptions judiciaires, 
en s'efforçant de les faire coïncider avec les circonscriptions ad- 
ministratives. Les cadis de villes, ou cadis de subdivision, sont 
juges d'appel des cadis ruraux. 

En ce qui concerne l'organisation proprement dite de la justice 
civile, il était nécessaire de ne procéder qu'avec la plus grande 
prudence; la loi du chrâ ne pouvait être modifiée, puisqu'elle est 
d'essence religieuse, mais son application pouvait faire l'objet 
de dispositions destinées à la rendre plus prompte et plus régulière. 

Ce but fut atteint par le dahir chérifien du 7 juillet 1914 qui 
régit encore presque entièrement la matière. En vertu de ce dahir, 
les fonctions de mufti, d'adel (notaire), d'oukil (mandataire judi- 
ciaire), sont soumises à des règles de recrutement et de discipline. 
La conservation des actes authentiques, dont il ne restait autre- 
fois nulle trace, est assurée parla tenue de registres ; les honoraires 
dus pour leur rédaction, qui donnaient lieu à desperceptionsarbi- 

i3 



194 LA RENAISSANCE DU MAROC 

traires,sont fixés par un tarif; la procédure assez flottante usitée 
dans les tribunaux du chrâ est précisée, de manière à éviter qu'à 
l'avenir les procès ne traînent en longueur, grâce à des moyens 
dilatoires ; enfin le contrôle exercé sur le fonctionnement de ces 
tribunaux est défini, ainsi que les voies de recours admises contre 
leurs sentences. 

Les jugements des cadis des Subdivisions peuvent être portés en 
appel devant une juridiction supérieure,qui est, depuis le 7 février 
1921, le tribunal d'appel du chrâ. Cette haute juridiction cons- 
titue un organisme judiciaire indépendant. Elle comprend deux 
chambres composées de deux membres titulaires et d'un sup- 
pléant entre lesquelles les affaires sont réparties, elle a un Pré- 
sident qui siège indistinctement à l'une et à l'autre Chambre, 
chaque affaire est confiée à un juge qui l'examine et dresse un 
rapport. La Chambre à laquelle appartient ce juge se réunit en- 
suite, délibère sur ce rapport et la décision à laquelle elle s'arrête, 
signée par le Président, constitue l'arrêt. 

Le Tribunal d'appel du chrâ, recruté avec soin parmi les savants 
les plus réputés, est assisté d'un délégué delà direction des Affaires 
Chérifiennes. La révision des jugements ainsi organisée est, en 
même temps qu'une garantie sérieuse pour les justiciables, un 
excellent moyen de contrôler la manière dont les magistrats s'ac- 
quittent de leurs fonctions. 

Caïds et Pachas. 

La réorganisation de la justice des caïds était beaucoup plus 
aisée que celle des cadis, car,là, nous n'avions plus à nous occuper 
de la loi religieuse. Le caïd est un juge laïque et le pouvoir de régle- 
mentation fut d'autant plus facile que les prescriptions coraniques 
du droit pénal qui eussent pu nous gêner, telles que la loi du talion, 
les mutilations, etc., n'étant d'aucun rapport pour celui qui les 
faisait appliquer, avaient été remplacées par des amendes et des 
peines d'emprisonnement beaucoup plus profitables pour le fonc- 
tionnaire qui les prononçait. , 

La juridiction des pachas et caïds ne comprenait à l'origine que 
les affaires pénales ; peu à peu elle s'est étendue en empiétant sur 



DIX ANS DE PROTECTORAT 195 

le domaine du chrâ, en matière d'obligations, et c'est ainsi qu'elle 
est arrivée à retenir toute une catégorie de litiges, au civil et au 
commercial, que le caïd juge en équité, à moins qu'ils ne soulèvent 
un point de droit qui en exige le renvoi devant le caïd. 

Cette extension de compétence s'est réalisée insensiblement, 
et par le fait même des justiciables, dont les préférences vont à la 
justice makhzénienne, plus souple et plus rapide que celle du 
chrâ. 

L'administration de la justice séculière des caïds et pachas est, 
à l'heure actuelle, en pleine évolution. Les principes de la réforme 
ont été posés par 2 dahirs du 4 août 1918, dont l'un réglemente la 
juridiction des pachas et caïds et l'autre institue un Haut-Tribu- 
nal Chérifien. 

Le pacha ou caïd, délégataire du pouvoir makhzénien, est 
maintenu comme juge unique. Sa compétence au civil comme au 
pénal est strictement délimitée. En matière pénale, il peut pro- 
noncer des peines d'emprisonnement jusqu'à 2 ans et d'amende 
jusqu'à 2.000 francs. Des règles de procédure sont instituées qui, 
tout en étant simplifiées, n'en représentent pas moins un ensemble 
de garanties sérieuses ; deux innovations d'une importance capi- 
tale constituent la base de la réforme : l'appel, et l'institution des 
Commissaires du Gouvernement. L'appel peut être interjeté, au 
pénal, quand la peine prononcée excède 3 mois d'emprisonnement 
ou 300 francs d'amende, au civil, quand l'intérêt en litige excède 
1.000 francs. Auprès de chaque tribunal de pacha ou caïd est placé 
un Commissaire de Gouvernement, qui a une double mission : 
d'une part, il veille à la bonne administration de la justice, 
d'autre part,il remplit l'office de Ministère public près la dite juri- 
diction. Cette réforme de la juridiction des pachas et caïds n'a pu 
encore être étendue à tout l'Empire, faute d'un personnel tech- 
nique suffisant. Elle est seulement appliquée à l'heure actuelle 
dans les villes de Casablanca, Rabat, Salé, Mazagan, Meknès, 
Oudjda. Dans les autres régions, un régime différent est provi- 
soirement appliqué. Les caïds et pachas ne peuvent, dans les 
circonscriptions non encore soumises au dahir du 4 août 1918, 
prononcer des peines supérieures à un an d'emprisonnement 
ou à 1.000 francs d'amende. Une voie de recours spéciale a été 



196 LA RENAISSANCE DU MAROC 

instituée contre leurs jugements par dahir du 28 octobre 1919. 

Le Haut Tribunal Chérifien institué à Rabat étend au contraire 
sa juridiction sur tout l'Empire. Il comprend deux chambres : 

1° Une chambre criminelle à laquelle sont déférées les infrac- 
tions passibles de peines plus élevées que celles que peuvent pro- 
noncer les pachas et caïds. 

2° Une chambre des appels connaissant des appels des juge- 
ments rendus en premier ressort par les pachas ou caïds. 

Le Président du Haut Tribunal Chérifien siège aux 2 Chambres, 
chacune de celles -ci compte deux membres titulaires, un membre 
suppléant, un greffier, un secrétaire et un interprète. L'une et 
l'autre chambre fonctionnent avec l'assistance du Commissaire 
du Gouvernement. 

Enfin, l'administration générale de la justice séculière des pa- 
chas et caïds est surveillée, sous la direction du Conseiller du G ou- 
vernement Chérifien, par un fonctionnaire qui porte le titre de 
contrôleur en chef de la justice makhzen. 

Justice rabbinique. 

La réforme des institutions israélites du Maroc a fait l'objet de 
2 dahirs parus au Bulletin Officiel du 27 mai 1918. Tandis que les 
magistrats musulmans sont officiellement reconnus et entourés 
de prestige,les juridictions rabbiniques n'avaient eu, jusqu'à cette 
date, qu'une ombre d'existence légale ; le seul texte qui ait fait 
allusion aux tribunaux rabbiniques en même temps qu'à ceux 
des cadis, est l'article 4 du dahir organique du 12 août 1913, insti- 
tuant les juridictions françaises au Maroc, aux termes duquel le 
règlement des contestations relatives au statut personnel et aux 
successions des sujets de l'Empire, musulmans ou israélites, est 
expressément réservé aux tribunaux qui en connaissent actuel- 
lement. Ces tribunaux pour les israélites n'avaient été l'objet 
d'aucune autre consécration législative ni d'aucune organisation. 
La réforme a eu pour but principal de donner aux juridictions rab- 
biniques un statut défini, de les mettre au même rang que les 
autres institutions judiciaires, religieuses ou séculières de l'Empire 
Chérifien. Les règles de compétence et de procédure indispensables 






DIX ANS DE PROTECTORAT? 197 

sont édictées pour assurer le fonctionnement régulier de ces ju- 
ridictions. 

La réorganisation du notariat israélite, l'institution d'un Haut 
Tribunal rabbinique chargé de connaître des appels sont les 
réformes les plus saillantes de ces textes, qui réalisent une amélio- 
ration sensible sur l'état de choses antérieur et offrent aux justi- 
ciables les plus sérieuses garanties, tout en restant dans le cadre 
des traditions respectées par les israélites marocains. 

Institutions coutumières berbères. 

Le chrâ musulman n'a pas supplanté les lois séculaires des Ber- 
bères dont les populations sont restées passionnément attachées 
à l'izref (coutume). Aussi, par une mesure conservatoire essen- 
tielle, le Gouvernement du Protectorat a-t-il très sagement prévu 
et prescrit le maintien des coutumes propres à ces tribus. Il est 
donc établi, et le dahir du 20 Choual 1332 le consacre, que nous 
n'entendons imposer aux Berbères ni l'administration makhzé- 
nienne, ni la justice du cadi. 

En matière pénale, les caïds des tribus berbères jugent suivant 
l'orf et ont la même compétence que les caïds des autres régions 
de l'Empire. Ils poursuivent donc et répriment les infraction con- 
formément aux dispositions des dahirs généraux. 

En matière civile, les questions de statut personnel, de statut 
successoral et de statut immobilier continuent à être jugées par 
les djemaas, suivant la coutume. 

* 
* * 

Telles sont les premières réformes apportées avec toute la cir- 
conspection nécessaire par le Gouvernement du Protectorat aux 
institutions judiciaires traditionnelles de l'Empire chérifien. 

Les justiciables indigènes ont accueilli l'organisation nouvelle 
avec satisfaction et portent de plus en plus volontiers leurs diffé- 
rends devant une justice qui leur offre un moyen plus sûr et plus 
prompt qu'ils n'en ont jamais eu de faire reconnaître leurs droits. 



108 LA RENAISSANCE DU MAROC 



L'ENSEIGNEMENT 



Au Maroc, l'enseignement est une institution plus vieille, beau- 
coup plus vieille que les chemins. 

L'Islam y a provoqué une merveilleuse floraison d'écoles, 
grandes et petites, et les souverains ont généralement regardé 
l'entretien et le développement de ces écoles comme un de leurs 
premiers devoirs. Aujourd'hui encore, cet enseignement tradition- 
nel demeure singulièrement vivant : voici, dans l'ombre des vieux 
quartiers urbains, et jusque sous la tente des villages nomades, les 
petites écoles coraniques, les « msid », où les enfants apprennent 
par cœur le Coran et des rudiments d'arabe littéraire, et voilà, 
au plus haut degré de l'échelle scolaire, les facultés installées 
dans les mosquées, — notamment à Fez, la célèbre Université de 
Karaouiyne, qui fut, au moyen âge, pour le monde musulman, ce 
que l'Université de Paris fut pour le monde chrétien. 

Toutes les images qui représentent en nos cerveaux la vie sco- 
laire de notre propre passé, on les retrouve ici, animées, toutes 
fraîches, à peine modifiées par le milieu : salles de classe où le 
soleil est un intrus, vieux maîtres d'école entretenus par la com- 
munauté, écoliers qui psalmodient en chœur et sur qui s'abat de 
temps en temps une longue et souple baguette, docteurs compas- 
sés, étudiants faméliques et farceurs, fêtes drolatiques et somp- 
tueuses où se donnent libre cours la turbulence et l'effronterie de 
la jeunesse, etc , — on pourrait se croire, vraiment, à sept ou 
huit siècles en arrière, sur les pentes de la montagne Sainte-Gene- 
viève. 

Cet enseignement, étroitement lié à la religion comme toutes les 
institutions marocaines, intéresse tout le monde ; personne ne 
songe à douter de son utilité, et il faut qu'une famille soit bien 
pauvre pour ne point envoyer son enfant à l'école coranique. Les 
questions scolaires ont toujours leur place dans les requêtes collec- 
tives, dans les délibérations des assemblées communales, dans les 
discours des vizirs, — une place très large et qui correspond à des 
soucis très sincères. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 199 

En ce domaine, nous n'avons donc rien inventé, rien importé, 
— du moins quant au principe de l'instruction : nous prenons une 
suite, et c'est là un grand avantage. 

* 
* * 

Mais notre tâche est plus compliquée que celle de l'Enseigne- 
ment traditionnel. 

D'abord, si nous enseignons, nous aussi, le Coran et l'arabe, 
nous n'enseignons pas que cela, et les Marocains eux-mêmes, si 
prompts à saisir l'intérêt des nouveautés européennes, nous prient 
de leur apprendre autre chose. 

Et puis, si vous demandez leur nom aux petits bonshommes 
qui, vers les huit heures du matin, le nez rouge, et les livres au dos, 
traversent en tous sens les places de nos villes, vous aurez tôt fait 
de vous apercevoir qu'ils ne s'appellent pas tous Mohammed, 
Omar ou Driss : ceux-ci s'appellent Eléazar et Rabbi ; ceux-là, 
Campos, Rodriguez et Caselli ; ces autres, enfin, Jean Durand et 
Paul Martin. 

Nous avons affaire, on somme, à des groupes d'élèves très dis- 
tincts : 

Les indigènes proprement dits, les Marocains musulmans, qui 
peuplent les vieilles villes ou médinas et les villages du bled ; 

Les Israélites marocains, parqués dans les rues sombres des 
mellah ; 

Les étrangers (Espagnols, et Italiens surtout), qui sont venus 
chercher fortune au Maroc et ne demandent ordinairement qu'à 
s'y fixer ; 

Les Français de France. 

Il paraît très difficile d'admettre, au moins pour le moment, 
qu'on puisse donner à ces différents groupes d'enfants les mêmes 
aliments intellectuels et moraux. Ils ne partent pas du même point, 
ils ne marchent pas du même pas, ils ne visent pas les mêmes buts ; 
et l'on conçoit fort bien que, tout en laissant à chacun d'eux un 
rythme d'activité qui lui soit propre, on puisse les faire tous con- 
courir à cette œuvre générale : la prospérité, la solidité du Maroc 
français. 



200 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Il y a donc au Maroc autant de problèmes scolaires que de 
races scolaires. C'est bien, au fond, d'un repas de famille qu'il s'a- 
git, mais d'un repas par petites tables, et à la carte. 

* 
* * 

L'enseignement des Musulmans est, comme il faut s'y attendre, 
celui qui a exigé — et qui exige encore — le plus grand effort 
d'adaptation. 

Les esprits simplistes, les coloniaux en chambre, pensent géné- 
ralement que l'instruction des indigènes, quels qu'ils soient, doit 
se réduire à cette formule : enseignement professionnel. On voit 
bien que ce terme d'indigènes ne leur dit pas grand'chose et qu'ils 
ignorent tout des sociétés, souvent fort complexes, dont nous 
avons assumé la tutelle. 

Il va de soi que l'enseignement proprement populaire, au Maroc, 
se donne avant tout des tendances pratiques. Il se limite, en fait 
d'instruction générale, à des rudiments; il fait une part modeste 
aux leçons de Coran et, dans les centres urbains,à la langue arabe : 
l'essentiel de son activité est consacré à l'orientation profession- 
nelle, au préapprentissage. 

Nous disons : préapprentissage, et non point apprentissage ; 
car il serait assez ridicule de vouloir transformer des gamins de 
dix ans en apprentis laboureurs ou forgerons ; nous nous bornons, 
en quelque sorte, à placer l'enfant dans l'atmosphère des métiers 
qu'il sera susceptible d'exercer ; par une appropriation des pro- 
grammes de leçons de choses, de calcul, etc., par des travaux pra- 
tiques à la portée de son entendement et de sa résistance physi- 
que nous le maintenons le plus possible dans le milieu profession- 
nel où nous l'avons pris. En ce sens, nos écoles primaires urbaines 
sont préparatoires à l'apprentissage industriel et s'annexent de 
petits ateliers ; nos écoles primaires rurales sont préparatoires à 
l'apprentissage agricole, elles disposent de vastes jardins et entre- 
tiennent des pépinières, des basses-cours, des ruchers, elles ont 
ainsi des revenus propres, qui permettent de constituer des «mu- 
tuelles scolaires » et de faire du même coup l'éducation de l'entr'- 
aide et de la prévoyance. Bien entendu, cela n'empêche pas les 



DIX ANS DE PROTECTORAT 201 

sujets particulièrement doués de percer, d'aller compléter ailleurs 
leur instruction générale et de devenir, par exemple, après un 
séjour de trois ans à la section normale de Rabat, instituteurs. 

Quant à l'apprentissage, il prend ici diverses formes. Les 
métiers d'art indigènes, demeurés si vivants au Maroc, sont placés 
sous le contrôle d'un service spécial, qui est rattaché à la Direc- 
tion générale de l'Instruction publique, et dont l'un des princi- 
paux soucis est précisément le recrutement et la formation des 
apprentis. Dans certaines villes, des associations d'industriels, qui 
semblent annoncer la création de Chambres des métiers, se préoc- 
cupent, en liaison avec le Service de l'Enseignement, d'organiser 
méthodiquement l'apprentissage des métiers européens : maçon- 
nerie, menuiserie, charpente, forge, ajustage, etc. Enfin, de véri- 
tables écoles professionnelles, spécialisées soit dans les métiers 
d'art indigènes, soit dans Tes métiers européens du bâtiment et du 
meuble, fonctionnent et se développent rapidement dans les prin- 
cipales villes. 

L'enseignement des filles musulmanes, qui se développe beau- 
coup plus aisément qu'on ne le croit d'ordinaire, est, plus fran- 
chement encore que l'enseignement primaire des garçons, manuel. 
Les élèves emploient le plus clair de leur temps à faire leur édu- 
cation de ménagères, et cette éducation comporte, au Maroc, des 
travaux de broderie et la fabrication de tapis conformes aux tra- 
ditions régionales. 

On voit que la préparation professionnelle est loin d'être négli- 
gée dans les écoles du Protectorat. Mais il n'y a pas, au Maroc, 
que des artisans et des fellahs, et notre enseignement n'accompli- 
rait qu'une partie de sa tâche s'il s'en tenait là. On a beau répéter 
que la société marocaine, comme toutes les sociétés musulmanes, 
est essentiellement égalitaire: on n'empêchera pas qu'il n'y ait ici, 
en dehors même des grandes lignées féodales, des familles de haute 
bourgeoisie, gros commerçants dont la fortune est considérable 
et solidement assise, fonctionnaires et magistrats du Maghzen, 
caïds des tribus rurales, etc., et l'on ne persuadera jamais à ces 
notables que l'avenir de leurs enfants est dans le travail des mains. 

Il a donc fallu songer à créer, à l'usage de cette élite sociale, une 
sorte d'enseignement secondaire, représenté par les Écoles de 



202 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Fils de Notables, qui sont installées dans les principales villes, et 
par les Écoles supérieures musulmanes de Fez et de Rabat. Les 
Écoles de Fils de Notables correspondent à peu près à ce qu'on 
appelle en France les petits collèges ou les classes élémentaires 
des lycées, avec cette réserve qu'elles conservent une existence 
propre et que leur enseignement, pour une partie de leurs élèves, 
trouve son couronnement dans des cours pratiques et notamment 
dans des cours commerciaux.Quant aux Écoles supérieures musul- 
manes, qui,jusqu'en 1921, étaient dénommées Collèges musulmans, 
elles comportent un cycle d'études dont la durée normale est de 
six ans et qui se partage à peu près également entre les sciences 
islamiques et les sciences modernes ; ce sont à la fois des foyers de 
culture musulmane et de sympathie française, dont le rayonne- 
ment s'augmente de jour en jour : on s'est efforcé, jusque dans 
l'organisation matérielle, et la décoration, d'y créer une am- 
biance musulmane, afin que les élèves ne s'y trouvent pas 
dépaysés et puissent échapper au déséquilibre qui naît des tran- 
sitions trop brusques. 

Bien qu'il ait inscrit dans ses programmes et pour certaines de 
ses sections des notions assez étendues de comptabilité commer- 
ciale, de droit, d'organisation administrative, cet enseignement 
d'élite est avant tout un instrument de culture générale, et il 
évite de se donner des tendances immédiatement pratiques. 
Aussi a-t-il semblé nécessaire, en 1921, c'est-à-dire pour la pre- 
mière promotion sortante, de prévoir, dans l'enseignement des 
indigènes, un étage supérieur, qui n'est encore qu'ébauché, mais 
qui promet déjà d'être fort intéressant. Cet enseignement supé- 
rieur franco-musulman, qui a pour centre l'Institut des Hautes 
Études marocaines à Rabat, va répandre, en la modernisant avec 
prudence, l'œuvre des vieilles et glorieuses Universités marocaines: 
il se propose de donner à ses étudiants une culture islamique qui, 
grâce à la supériorité des méthodes pédagogiques, sera au moins 
égale à celle des lauréats de l'Université Karaouiyne, et en même 
temps de leur former l'esprit, de les initier aux recherches person- 
nelles, de leur inspirer le goût de la précision et de la vraie lo- 
gique. Par là se transformera peu à peu, se modernisera, au 
meilleur sens du mot, l'esprit de la haute société marocaine 



DIX ANS DE PROTECTORAT 203 

avec laquelle il nous faut compter ; par là se prépareront des 
cadres administratifs, judiciaires, économiques, qui compren- 
dront parfaitement les intentions de la nation protectrice et qui 
établiront une précieuse liaison entre elle et la population du 
Maroc. 

Telles sont les solutions apportées jusqu'ici au problème sco- 
laire marocain, qui peut, dans l'ensemble, se ramener à ces don- 
nées : fournir aux indigènesles moyens de continuer à vivre dans 
l'atmosphère du monde moderne, de développer leur activité et la 
munir de formules et d'outils qui lui permettront le rendement 
nécessaire, tout en maintenant leurs pensées et leurs habitudes 
extérieures dans les voies qui leur conviennent ; vivifier sans déra- 
ciner, éclairer sans dépayser, et laisser en eux l'impression que 
nous voulons leur bien au moins autant que le nôtre. 

*** 

C'est en de tout autres termes que se pose le problème scolaire 
pour ce qui regarde les israélites marocains. L'école doit contri- 
buer, avant tout, à les sauver de la misère physique et morale que 
des siècles de servitude leur ont imposée, réparer leur dignité sans 
exalter leur orgueil ni exaspérer leurs appétits, et varier leurs 
modes d'activité en vue du bien commun. 

Cette tâche difficile, l'Alliance israélite universelle l'avait entre- 
prise bien avant l'organisation du Protectorat français, et il serait 
fort injuste d'oublier la merveilleuse activité dont elle a fait preu- 
ve au Maroc : plus ou moins bien installées,mais toujours vivantes, 
peuplées à craquer, pourvues d'un personnel particulièrement 
habile et dévoué, ses écoles ont vraiment transformé la population 
israélite des villes où son influence a pu s'exercer. 

Aujourd'hui, l'Alliance israélite a tendance à passer la main au 
Protectorat ; elle porte ailleurs son principal effort, elle s'en remet 
à nous du soin de continuer et d'étendre son œuvre. Et ce soin 
même est écrasant ; car, si les musulmans commencent à venir à 
nous sans trop se faire prier, les israélites assiègent les écoles que 
nous leur ouvrons ; nous ne suffisons pas à la demande ; si vite que 
nous allions, nous sommes toujours dépassés. 



204 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Pour que cette levée en masse crée le moindre encombrement 
possible et n'aboutisse pas à l'une de ces crises sociales dont on a 
tant d'exemples, les écoles israélites du Protectorat se donnent 
des tendances de plus en plus pratiques et surtout de plus en plus 
variées. A côté de l'Enseignement général, elles font, selon les 
localités, une large place à l' enseignement commercial, à l'éducation 
manuelle et même à l'agriculture pratique. Certaines d'entre 
elles sont en train de devenir de véritables écoles professionnelles 
d'où sortiront vraisemblablement des ouvriers habiles, et toutes 
les écoles de filles sont des écoles ménagères. 

* 
* * 

La population scolaire européenne n'est guère moins envahis- 
sante, dans les villes aussi bien que dans le bled, où les centres de 
colonisation sont de plus en plus nombreux. 

On n'a pas cru devoir distinguer entre les Français tout faits 
et ceux qui sont en train de le devenir ; il a paru possible et dési- 
rable de confier à l'école le soin d'absorber dans notre culture et 
dans nos mœurs les divers éléments européens qui sont venus gagner 
leur vie au Maroc et qu'une incontestable parenté rapproche natu- 
rellement de nos conceptions et de nos goûts, — autrement dit, 
tandis qu'à l'égard des musulmans et des israélites nous avons 
entrepris une œuvre d'apprivoisement et d'adaptation, nous 
avons délibérément engagé le problème scolaire européen dans la 
voie de l'assimilation, et, sous réserve de légères modifications 
locales, c'est l'échelle scolaire de France, avec ses méthodes et 
ses programmes officiels, que nous avons mise à la disposition de 
tous les Européens du Maroc. 

L'enseignement primaire est, bien entendu, le plus largement 
représenté. Les baraques voisinent encore avec les bâtiments de 
pierre, car le recrutement marche plus vite que la construction ; 
mais, dans l'ensemble, l'aménagement et l'organisation des écoles 
primaires ont une allure vraiment moderne. 

L'enseignement professionnel est représenté par des écoles 
ménagères, par des écoles professionnelles de garçons et par l'É- 
cole Industrielle et Commerciale de Casablanca, dont les progrès 



DIX ANS DE PROTECTORAT 205 

ont été très rapides et qui, dès maintenant, prépare certains de 
ses meilleurs élèves au concours d'entrée de l'École Centrale. 

Quant à l'enseignement secondaire, il dispose des Lycées et Col- 
lèges de garçons de Casablanca, Rabat, Oudjda et Tanger, des 
Collèges de filles de Casablanca, Rabat, Oudjda et Tanger, des 
Cours secondaires mixtes de Meknès et Fès.Deux sessions d'exa- 
men pour le baccalauréat se tiennent annuellement à Rabat, et le 
chiffre des candidats est d'environ 80 par an. 

* 
* * 

Pour un pays en voie de peuplement et de développement rapi- 
des comme le Maroc, et pourvu d'un système complet d'enseigne- 
ment primaire et secondaire, il n'eût pas été plus absurde que pour 
bien des provinces françaises de prévoir un enseignement supé- 
rieur de Facultés. Les communications avec l'Algérie ne seront 
pas, au moins d'ici quelque temps, sensiblement plus faciles 
qu'avec la France, et il est certain qu'un enseignement supérieur 
des lettres, des sciences, du droit, de la médecine, installé à Rabat, 
par exemple, rendrait service à bien des familles dont le Maroc 
est devenu la petite patrie. 

En fait, des cours et des répétitions, d'ordre essentiellement 
pratique, ont été organisés à l'intention des jeunes gens qui pré- 
parent une Ucence de lettres, de sciences ou de droit. Mais c'est à 
cela, jusqu'à nouvel ordre, que se limitera l'entreprise ; c'est très 
délibérément que le Maroc renonce, pour le moment, à se donner 
un enseignement supérieur calqué sur celui de la France, et c'est 
en d'autres sens qu'il compte engager sa vie intellectuelle. 

Au lieu d'une Faculté languissante, où quelques étudiants pré- 
pareraient nonchalamment, mélancoliquement des examens qui 
exigent, tout autant qu'un grand effort personnel, une ambiance 
favorable, il a paru opportun, d'une part, de consacrer les princi- 
pales ressources d'enseignement supérieur à des matières d'inté- 
rêt local (langue arabe, langue berbère, géographie, ethnographie, 
histoire, etc., du Maroc), d'autre part, de donner le pas à la science 
sur l'Enseignement proprement dit. Ce sont donc, avant tout, 
des organes de recherches qu'il faut voir dans l'Institut des 



206 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Hautes Études marocaines et l'Institut scientifique chérifien, qui 
ont leur centre à Rabat. 

L'Institut des Hautes Études marocaines a absorbé l'ancienne 
École supérieure delangue arabe et de dialectes berbères de Rabat ; 
il prépare encore aux certificats et diplômes d'arabe et de berbère, 
mais il est désormais spécifié que le principal de sa tâche consiste 
dans des recherches sur le pays et ses habitants ; c'est ainsi que 
ses professeurs sont devenus des « directeurs d'études », avant tout 
chargés de guider les recherches, et qu'à ses examens de pure lin- 
guistique est venu s'ajouter un « diplôme supérieur d'Études 
marocaines », dont la principale épreuve consiste en un travail 
vraiment scientifique, sorte de petite thèse portant indifférem- 
ment sur des questions d'histoire, de géographie, d'ethnographie, 
etc., relatives au Maroc. Par ailleurs, l'Institut des Hautes Études 
marocaines groupe, non seulement des savants de profession et 
des étudiants, mais de simples amateurs, qui forment dans les 
principales villes du Maroc des comités locaux ; il tient des séances 
mensuelles, organise un Congrès annuel et publie un bulletin tri- 
mestriel, sous le titre de Hespéris. 

Parallèlement à Y Institut des Hautes Études marocaines, l' Ins- 
titut Scientifique chérifien, organisé en mars 1921, centralise les 
recherches de sciences naturelles relatives au Maroc : zoologie, 
botanique, géologie, météorologie, océanographie, astronomie, 
physique et chimie appliquées, ainsi que les études pratiques qui 
en découlent dans l'ordre de l'anatomie comparée, de l'anthro- 
pologie, de la parasitologie, de la phytopathologie, de la minéra- 
logie et de l'hydrologie, de la géographie physique et, d'une façon 
générale, de toutes les disciplines nécessaires à l'exploration du 
Maroc physique. Cet établissement est, lui aussi, le centre d'un 
organisme destiné à intéresser un public plus vaste que les seuls 
travailleurs de ses laboratoires, celui des amateurs et des profes- 
sionnels que groupe la Société des Sciences Naturelles du Maroc. 
Son activité, sous l'impulsion de son directeur le docteur Liou- 
ville, est digne de remarque, puisqu'il en est déjà à sa troisième 
mission et à son septième fascicule technique. 

L'Institut Scientifique Chérifien et la Société des Sciences Natu- 
relles du Maroc collaborent pour publier les Archives Scienti- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



207 



fiques du Protectorat et pour enrichir les collections destinées 
à former le Muséum de V Empire Chérifien. 

Institut des Hautes Études marocaines et Institut Scientifique 
chérifien disposent d'une bibliothèque fort importante et spécia- 
lisée, qui s'accroît rapidement et qui deviendra, dès son installa- 
tion dans le vaste bâtiment qui lui est destiné, la Bibliothèque 
générale du Protectorat. 



* 

* * 



Telles sont, dans les grandes lignes, l'organisation et les ten- 
dances de l'Instruction publique au Maroc. 

Ce n'est point par des statistiques qu'on pourrait prendre une 
idée juste de cette partie de l'œuvre française ; car nous sommes 
encore, à cet égard, en plein chantier, et nos chiffres de recense- 
ment doubleraient du jour au lendemain, si, du jour au lendemain, 
nous pouvions doubler le nombre de nos classes et de nos maîtres, 

C'est une véritable poussée qui commande notre action sco- 
laire, et, si nous étions tentés de nous plaindre, ce serait pour trou- 
ver la mariée trop belle. 

G. Hardy 

Directeur Général de l'Instruction Publique, 
des Beaux- Arts et des Antiquités. 




208 LA RENAISSANCE DU MAROC 



LES MONUMENTS HISTORIQUES 

Avant la pacification et l'établissement du Protectorat fran- 
çais au Maroc, rares furent les étrangers qui, pénétrant dans les 
monuments maghrébins, purent les décrire. Leurs récits, faits à 
la suite d'un examen souvent hâtif, manquaient de précision : ils 
éveillaient notre curiosité sans la satisfaire. 

Ce fut en 1912 une révélation, un éblouissement ; et l'impres- 
sion est toujours vraie devant tant de magnificence et de vétusté. 

Un des premiers soins du Gouvernement fut de prendre quel- 
ques mesures légales permettant de les protéger, en attendant 
qu'il fût possible de procéder à leur restauration. 

Il nous a semblé, a priori, pouvoir les grouper suivant les trois 
grandes époques de l'Histoire du Maroc. La première correspond 
à la période qui s'écoule, depuis l'introduction de l'Islamisme 
en Berbérie, jusqu'à la conquête de l'Andalousie ; la seconde, 
depuis cette conquête, jusqu'à la chute de l'Empire Maure d'Es- 
pagne ; la troisième, de ce moment à celui où nous vivons. 

Appartiennent à la première époque, que nous appellerons 
archaïque ou héroïque, les constructions réalisées sous les dynas- 
ties Almoravide et Almohade : les Sultans luttent pour conqué- 
rir, puis pour maintenir leur empire. Les Palais sont alors de 
véritables forteresses, les villes sont entourées de hautes murailles 
flanquées de bastions, percées de portes monumentales, faciles 
à fermer et à défendre. Il s'agit de pouvoir mettre la ville rapi- 
dement à l'abri des tribus turbulentes et pillardes. 

L'aspect de ces murailles est puissant, les plans sont simples, 
vigoureux ; la décoration toujours sobre est d'un grand style. 
(Enceinte de Chella, Mosquée d'Hassan.) 

Les Maures débarquent en Espagne. La civilisation et les monu- 
ments andalous impressionnent vivement les rudes soldats ber- 
bères ; leur chef victorieux, Yacoub el Mansour, ramène avec lui 
au Maroc des artistes, et fait élever la tour d'Hassan à Rabat, le 
minaret de la Koutoubia à Marrakech. 

L'Art marocain a subi une très nette évolution ; il n'est plus 



DIX ANS DE PROTFXTORAT 209 

essentiellement militaire. Ses productions sont amples, majes- 
tueuses et bien équilibrées, elles caractérisent la seconde époque, 
qui est celle pendant laquelle l'Art est à son maximum d'expres- 
sion. 

Les Maures sont chassés d'Espagne. Ils viennent en grand 
nombre se fixer à Rabat, à Fez, où ils apportent, avec leur goût 
des palais somptueux, celui des décorations luxueuses et com- 
pliquées. Et voici que s'ouvre la troisième époque exubérante 
mais distinguée, voluptueuse aussi. 

LesMérinides, qui régnent alors, construisent beaucoup. Toutes 
les Médersas, sortes de collèges musulmans, qui existent encore, 
ont été créées ou restaurées par eux. Ils élèvent des hammans, 
des fontaines, des fondouks, indépendamment de leurs Palais 
merveilleux. En général les monuments de cette époque sont de 
proportions petites mais jolies, où l'ornement, toujours subor- 
donné à la construction, est d'une richesse infinie. Les palais 
comprennent de nombreuses salles, superbement décorées, cou- 
vertes par des plafonds en bois, élégants, compliqués, toujours 
harmonieux ; soit qu'ils affectent la forme de dômes sur plan 
carréou octogone,soit qu'ils résultent de toute autre combinaison. 

Des peintures à la colle rehaussent les sculptures et animent 
les boiseries : volets, lourds battants de portes, etc.. d'arabesques 
et de bouquets naïfs et charmants. 

Le luxe des jardins est inouï ; à Marrakech surtout, ils sont 
nombreux, immenses et délicieux. 

L'Art marocain est à son apogée, apogée qui durera jusqu'au 
xvm e siècle. Ensuite, ce sera la décadence, scientifique, artis- 
tique, économique. La construction et la décoration s'exécutent 
suivant des formules ; les combinaisons géométriques originales, 
qui semblaient devoir se déveloper à l'infini, se réduisent à quel- 
ques figures classées d'une manière précise ; elles deviennent 
impersonnelles, froides, monotones. Aujourd'hui encore la tra- 
dition se perpétue chez les artistes qui décorent les riches mai- 
sons modernes avec une profusion de mauvais goût. 

Chaque ville a un caractère qui lui est bien particulier, et inté- 
ressant, et curieux ; chaque ville est devenue, dans son ensemble, 
monument historique. 

14 



210 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Rabat ne ressemble en rien à Fez, qui est aussi différente de 
Marrakech ou de Meknès que ces deux villes entre elles ; chacune 
a une dominante artistique nettement accusée. Un séjour dans 
Tune d'elles ne peut donner une idée de ce que sont les autres, et 
qui veut connaître le Maroc doit les avoir vues toutes (1). 

(1) Voir en appendice la description des principaux monuments historiques. 




^A/S^T 



DIX ANS DE PROTECTORAT 211 

ARTS INDIGÈNES ET MUSÉES 

Nous étions en 1915. La guerre s'annonçait longue : on n'en 
pouvait prévoir le terme. Pour ne pas reculer, l'œuvre de pacifi- 
cation se devait d'avancer. L'organisation intérieure avait à 
suivre une marche parallèle et à s'affermir dans tousles domaines, 
dans celui de l'art comme dans les autres. La question était d'im- 
portance, d'autant qu'elle s'appliquait à une foule de modestes 
artisans attachés aux métiers les plus divers touchés par une déca- 
dence déjà ancienne et par une redoutable concurrence étrangère. 
Par la nouveauté et le bon marché de ses produits, cette concur- 
rence menaçait même d'anéantir complètement certaines indus- 
tries d'art d'un caractère local pourtant plein d'imprévu, d'origi- 
nalité et de saveur. 

Organisée dans le but de dresser un inventaire des ressources 
économiques et des facultés d'achat du pays, l'Exposition franco- 
marocaine de Casablanca se prêta à merveille à l'établissement de 
l'inventaire des ressources artistiques. — Toutes les régions du 
Maroc y furent représentées. Et ce fut une véritable révélation. 

Aux produits frustes façonnés dans les plaines et les monta- 
gnes par les bédouins, conservateurs de vieilles et primitives tradi- 
tions d'art, s'opposèrent les produits citadins, œuvres d'artisans 
plus raffinés, héritiers de formules d'art moins anciennes, plus évo- 
luées et plus perfectionnées. C'est ainsi qu'à côté des épais tapis 
berbères figurèrent des tapis de Rabat, réminiscences de tapis 
d'Orient ; qu'en regard de lourds tissus de laine et de coton, l'on 
admira de souples et fines étoffes de laine et de soie somptueuse- 
ment éclairées d'or ; qu'aux poteries peintes, ternes et fragiles 
des tribus s'opposèrent des poteries émaillées de vives couleurs 
de Fès, Meknès et Safi ; qu'aux bois bruts et grossièrement gravés 
sous les tentes firent face des objets de bois sculpté et peint des 
villes. Le contraste était frappant et contribua pour beaucoup au 
succès pittoresque et artistique de l'Exposition. 

Le visiteur averti put noter quelques faits importants. La déca- 
dence, généralement incontestable, se manifestait dans les formes 
abâtardies, les proportions mal équilibrés, les motifs ornementaux 
déformés, l'assemblage inharmonique des couleurs, la défectuosité 



212 LA RENAISSANCE DU MAROC 

des matières premières mises en œuvre. Mais quelques exposants 
avaient présenté, à côté des collections de fabrication moderne, 
des spécimens anciens dont l'examen fournit de précieux rensei- 
gnements. Autrefois, les artisans avaient un sens plus affiné du 
choix de la matière, de l'harmonie des tons, de la pureté des for- 
mes décoratives, de l'équilibre de la composition ; ils avaient en 
un mot un goût plus sûr. Dans l'ensemble, toutefois, la technique 
n'avait point trop souffert et indiquait que tout n'était pas irré- 
médiablement perdu. 

Pour sauver la situation, il fallait d'abord réunir les objets de 
fabrication ancienne dignes d'intérêt. Pour cela, on créa sans tar- 
der les musées de Fès et de Rabat où se groupèrent des spécimens 
de l'art local et régional. Ainsi, les arts du bois, du métal, du tissu, 
du cuir, etc., donnèrent des collections qui n'ont pas cessé de s'en- 
richir jusqu'à ce jour. 

Installé dans une partie du palais chérifien du Batha, le musée 
de Fès comprend sept salles bien garnies, avec une salle complé- 
mentaire pourvue de souvenirs impériaux. Quant au musée de 
Rabat, il remplit leslocaux de l'anciennemédersa de la Casbah des 
Gudaïa. Ces deux immeubles, de date et de destinations fort diffé- 
rentes, sont en outre de très beaux exemples de l'architecture 
marocaine et constituent par eux-mêmes des cadres bien appro- 
priés aux collections qu'ils abritent. 

On a fait souvent aux musées le reproche de n'être que des 
cimetières, et l'on a eu quelquefois raison. Les musées marocains 
échappent à cette critique. D'eux-mêmes, ils invitent l'habitant, 
aussi bien que l'étranger, par leur attrait propre. Celui de Rabat, 
vieille médersa de grand style, est contigu à un magnifique jardin 
andalou clos de hauts murs crénelés, et à un café maure établi en 
corniche sur le majestueux estuaire du Bou Regreg ; il a recueilli 
les suffrages de tous les visiteurs. Avec ses immenses parterres 
comptantes d'arbres toujours verts et d'arbustes aux fleurs écla- 
tantes, ses vastes terrasses surélevées pavées de mosaïque, ses 
vasques et ses bassins aux eaux murmurantes, ses majestueux 
portiques à arcs en fer à cheval, celui de Fès offre un type complet, 
parfaitement harmonieux et équilibré, d'un palais arabe. 
Les indigènes ne sont pas restés insensibles à la mise en valeur 



DIX ANS DE PROTECTORAT 213 

de ces ensembles, qui leur sont constamment ouverts. Enclins à 
la contemplation, amoureux des beaux sites, ils y sont venus, ils 
y viennent encore en foule, complétant par leur présence le charme 
et la noblesse des lieux. Mais ils devaient aussi s'y instruire. A Fès, 
en particulier, les artisans défilèrent en groupe dans les salles. 
Potiers, tisserands, dinandiers, sculpteurs, anciens armuriers, etc., 
passèrent en revue les vieilles collections dans tous leurs détails, 
et furent priés de s'en inspirer pour leurs travaux. Ils commen- 
tèrent longuement leurs visites, en parlèrent entre eux et même au 
sein de leurs familles. De sorte que les femmes et les enfants, qui 
jusqu'alors ne sortaient que pour faire un pèlerinage aux tombeaux 
des Saints semés dans les cimetières, se rendirent également au 
musée. La salle d'armes, avec sa mousqueterie de tous calibres, 
leur en imposa tellement que les vieilles se courbaient vers les 
longs fusils pour baiser avec respect les canons recouverts d'ara- 
besques d'or. Mais ce qu'elles admirèrent le plus, ce furent les 
somptueux tissus qui servirent de vêtements de fiancées à leurs 
aïeules disparues, et d'admirables broderies où elles retrouvèrent 
des dessins exquis oubliés depuis longtemps, des couleurs d'une 
harmonie parfaite, un fini et une délicatesse de facture dont les 
ouvrières modernes n'avaient. plus idée. Ainsi se préparait l'œuvre 
de rééducation générale et de rénovation artistique. 

Mais l'exemple et la parole sont loins de suffire, surtout dans 
les milieux indigènes. L'action doit suivre, et s'engager vigou- 
reusement. On n'y a jamais manqué au Maroc. 

Dans toutes les villes intéressantes par leurs industries d'art, 
les agents du Service des Arts indigènes, recrutés dans un person- 
nel parlant la langue arabe, entrèrent en contact direct avec les 
artisans, dans leurs ateliers. Ils étudièrent ainsi les hommes, leurs 
caractères et leurs mœurs, leur mentalité et leurs moyens, leurs 
procédés techniques et décoratifs, essayant de leur faire compren- 
dre le but à poursuivre, la fin à réaliser. 

Pour rendre les directions et les conseils plus effectifs, des com- 
mandes furent passées aux meilleurs, aux plus compréhensifs et 
aux plus souples d'entre eux. Des modèles et des dessins choisis 
leur furent mis sous les yeux, qu'ils analysèrent et s'appliquèrent 
à reproduire. Certes, la tâche ne fut pas toujours aisée. Des imper- 



214 LA RENAISSANCE DU MAROC 

fections de tous ordres vinrent souvent gâter le nouveau travail. 
On dut maintes fois répéter les mêmes exercices. Il fallut amélio- 
rer l'outillage, réagir contre la négligence native, stimuler l'effort, 
faire appel à l' amour-propre, prodiguer des encouragements, se 
dépenser beaucoup. Mais la cause était bonne et l'œuvre fit son 
chemin. 

Les étapes en furent jalonnées par des faits importants : la foire 
de Fès de 1916, l'Exposition d'art marocain à Paris et la foire de 
Rabat de 1917, l'Exposition du Pavillon de Marsan de 1919, mani- 
festations qui toutes marquèrent un progrès croissant et que le 
public européen et indigène suivit avec un très vif intérêt. Aux 
efforts de l'État s'associèrent ceux des particuliers, heureux de 
participer eux-mêmes par des commandes parfois importantes au 
mouvement général. Il est incontestable qu'en aucun pays on ne 
vit la société prendre part avec plus d'enthousiasme aux ten- 
dances imprimées en haut lieu. 

Le rendement fut loin tout d'abord de correspondre à la deman- 
de et l'apprentissage reçut de ce fait une impulsion sérieuse. De 
sorte que l'on put voir de petits ateliers passer,en quelques années, 
d'un ouvrier et un apprenti à cinq ou six ouvriers et plusieurs 
apprentis. Naturellement l'aisance s'accrut avec le travail et le 
bénéfice moral d'une action si répandue dans les classes moyennes 
ou besogneuses de la société indigène fut aussi appréciable que les 
avantages pécuniaires qu'elle leur valut. 

Avec le temps, les travaux d'art s'améliorèrent. Les mieux 
réussis furent conservés pour servir à leur tour de modèles et de 
sources d'inspiration. Et l'on réalisa ainsi des collections neuves 
de céramiques et de poteries, de bois sculptés et peints, de maro- 
quineries et de reliures, d'enluminures et de calligraphies, de tissus 
ornés et de tapis à points noués, de bronzes et de métaux ciselés, 
de broderies de types divers et d'étoffes de soie brochées. 

Pour permettre aux artisans et au public de consulter ces collec- 
tions, on les exposa dans des locaux propres à les mettre en valeur. 
C'est ainsi que les villes de Fès, de Meknès et de Rabat ont aujour- 
d'hui des musées d'art moderne, installés, le premier, dans une 
maison marocaine du xvm e siècle, le second, dans un petit palais 
de la fin du xix e siècle, le troisième dans un pavillon de style mau- 
resque attenant à la médersa des Oudaïa. Casablanca, qui n'a pas 



DIX ANS DE PROTECTORAT 215 

d'industries d'art indigène local, mais qui reçoit de nombreux 
visiteurs, s'est également vu doter d'une importante collection de 
tous les spécimens d'art marocain. 

Nous disions plus haut que les Européens ont attentivement 
suivi les efforts du Protectorat et s'y sont même associés. Ils ont 
fait davantage. Ils ont constitué des sociétés diverses et fondé 
des industries de grande envergure pour la fabrication de tapis à 
haute laine et à points noués, de poterie et des carreaux émaillés, 
d'ouvrages de maroquinerie. Tous d'origine française, leurs capi- 
taux ont décuplé l'action d'État et élargi l'aire d'expansion des 
salaires chez les artisans et les ouvrières. La fabrication des tapis 
en particulier, a pris un essor d'autant plus intéressant que le 
Maroc, merveilleusement aidé en cela par la France, pourra écou- 
ler ses produits dans la Métropole avec l'exonération des droits 
de douane. Quelques conditions sont exigées en échange des avan- 
tages créés par une si bienveillante mesure : une bonne fabrication, 
des couleurs de grand teint, le respect des traditions marocaines. 
Il n'en fallait pas moins pour que l'industrie du pays fût assu- 
rée de conserver sa grande originalité et son caractère si spécial. 

En somme, les six dernières années du Protectorat ont contri-- 
bué d'une manière considérable au relèvement et au développe- 
ment des industries d'art indigènes. Le Maroc s'est constitué deux 
musées d'art ancien et quatre musées d'art moderne installés dans 
des cadres très variés bien propres à mettre leurs collections en 
valeur. Par ces moyens, l'Administration française a pu entre- 
prendre la rééducation des artisans, forcer l'apprentissage, amé- 
liorer la production, amplifier le rendement, ouvrir d'importants 
débouchés, créer de nouvelles ressources, augmenter le bien-être. 
Elle a contribué à porter,] usque dans les plus modestes intérieurs, 
l'écho sonore de l'ardent désir de la France de conserver à ce pays 
tous ses moyens d'expression artistique, toute son esthétique 
traditionnelle, toute son originalité, tout son charme. Sur ce 
domaine, elle trouve sa récompense dans l'accueil chaleureux et 
la sympathie réelle que rencontrent ses agents dans les milieux 
indigènes. 

P. Ricard 

Chef du Service des Arts Indigènes. 



216 LA RENAISSANCE DU MAROC 



L'ARCHÉOLOGIE ROMAINE AU MAROC 

Les monuments innombrables que Rome a construits en 
Italie, en France, en Tunisie, en Algérie, et aussi dans tous les 
pays du monde antique asservis à sa domination, sont extrême- 
ment rares au Maroc. Bien des personnes ignorent encore que 
le Maroc, du moins une partie notable de ce pays, a été une pro- 
vince romaine, la Mauritanie tingitane. Ce fut d'ailleurs une 
« romanisation » précaire, incertaine, toujours menacée, en butte 
aux perpétuelles incursions des pillards. Des postes militaires, 
des centres de colonisation ; très peu de villes ; pas de routes, 
rien que des pistes. 

Dès lors, on comprend facilement, si l'on a quelque sympathie 
pour les études archéologiques, l'extrême importance des ruines 
romaines, de celles que le vandalisme a laissé subsister. Mais il 
est, en outre, un facteur prépondérant dans cette importance 
des moindres souvenirs de la domination romaine, c'est le fac- 
teur politique. 

Continuateurs de l'œuvre des Romains au Maroc, pacificateurs 
du territoire et représentants de l'idée de justice auprès des indi- 
gènes, nous avions, par notre seule qualité de Français, et avant 
même de rien entreprendre, des droits sur le Maroc. Aussi tout 
souvenir de l'époque romaine est-il un objet d'une importance 
capitale. La plus banale inscription funéraire, le bas-relief le 
moins artistique, la monnaie de bronze la plus fruste, le fragment 
de poterie le moins précieux, le parement de mur le plus grossier, 
du moment même qu'ils sont romains, doivent être pour nous 
chose sacrée. Ils nous rappellent et ils apprennent aux indigènes 
qu'avant les Arabes, avant les Espagnols et les Portugais, avant 
même les Byzantins et les Vandales, un grand peuple de qui nous 
descendons a conquis le pays, lui a donné la paix, lui a enseigné 
la justice, l'a enfin, pour quatre siècles,civilisé.A nous de recueillir 
la vénérable succession et de faire revivre pour plus longtemps 
encore que la puissance romaine cet idéal dont tant de ruines 
sont encore les témoins. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 217 

Le Maréchal Lyautey, avec cette sûreté de vues et cette rapide 
intuition qui le caractérisent, a d'emblée aperçu l'intérêt tout 
spécial des monuments de l'antique Maurétanie tingitane ? En 
pleine guerre, avec des prisonniers allemands, des territoriaux, 
quelques officiers, dont deux gravement blessés,le capitaine Hénis- 
sart et moi, il a fait commencer le dégagement de Volubilis et créé 
un service des Antiquités. 

Nous nous étendrons plus loin sur les résultats de Volubilis, 
les seuls, à l'heure actuelle, capables d'offrir aux touristes un 
champ de fouilles d'une grande étendue. Disons auparavant 
quelques mots des autres villes romaines au Maroc. 

Les Villes de la Tingitane. — La capitale de la province 
était Tanger : l'origine de cette ville remonte à l'époque loin- 
taine où la légende tenait lieu d'histoire. Mais les souvenirs de 
Rome y sont rares et se bornent à quelques colonnes, à quelques 
chapiteaux, à des thermes et à des tombeaux fouillés et décrits 
excellemment par M. Michaux-Bellaire, et à un très petit nom- 
bre d'inscriptions. 

Le premier archéologue qui explora la Tingitane, Charles 
Tissot, ministre de France à Tanger, fut guidé, il y a cinquante 
ans, par « l'Itinéraire d'Antonin », document qui date, croit-on, de 
Caracalla, et ressemble au « Carnet d'itinéraires d'étapes » de notre 
Service géographique. On y apprend que de Tanger partaient 
deux voies : l'une longeait la côte et aboutissait au Sud de. Rabat, 
l'autre parcourait l'intérieur et se terminait un peu au delà 
de Volubilis. 

Les fouilles que le Service des Antiquités pratiquera dans toutes 
les localités repérées par Tissot demanderont de longues années : 
il y en a, d'ailleurs, un certain nombre dans la zone espagnole. 

Quinze ans après Tissot, M. de la Martinière — comme son 
devancier, diplomate et archéologue, — parcourut les mêmes 
itinéraires et découvrit, en outre, d'autres localités antiques ; 
il fit des fouilles en divers points, en particulier à Lixus et Volu- 
bilis, tandis que Tissot avait dû se borner à décrire les ruines qui 
dépassaient du sol. Les belles et courageuses explorations de 
M. de la Martinière ont attiré sur le Maroc l'attention du monde 
savant : elles sont le trait d'union indispensable entre les investi- 



218 LA RENAISSANCE DU MAROC 

gâtions de Tissot et les fouilles du Protectorat. Elles permettent 
aussi de constater les déprédations dont tant de ruines sont les 
victimes, et pas uniquement les ruines romaines, mais aussi les 
ruines phéniciennes, encore plus rares que celles de Rome : la 
Compagnie allemande du port de Larache n'a pas hésité à démo- 
lir la puissante muraille de Lixus, près de l'embouchure du 
Loukkos, pour trouver des blocs de pierre tout préparés. 

Etudiant pieusement les vestiges décrits par ses deux illus- 
tres devanciers, s'aidant aussi de tous les textes des auteurs 
anciens, épiant les travaux de routes, de chemins de fer et de 
villes nouvelles qui peuvent causer des découvertes, le Service 
des Antiquités, né d'hier, assume une lourde tâche. Mais il était 
nécessaire de commencer nos travaux par le dégagement de la 
grande ville de l'intérieur, la plus féconde jusqu'ici en décou- 
vertes, Volubilis. 

Volubilis. 

1° Les Monuments. — Située à 28 kilomètres au nord de 
Meknès, la grande cité romaine du Zerhoun avait déjà, en 1721, 
été visitée par l'anglais Windus; en 1871, par Charles Tissot ; en 
1888 et les années suivantes par M. de la Martinière. On savait, 
au début des fouilles du Protectorat, que la ville était très étendue, 
qu'elle possédait une basilique judiciaire d'Antonin le Pieux 
(158 après J.-C), un arc de triomphe de Caracalla (216),plusieurs 
autres édifices, des remparts, un aqueduc et une soixantaine 
d'inscriptions du plus haut intérêt : presque tous ces résultats 
étaient dus à M. de la Martinière. 

La Basilique d'Antonin. — Il fallait évidemment commen- 
cer les travaux par le déblaiement des deux édifices qui dépas- 
saient le sol : la basilique et l'arc de triomphe. La basilique est, 
selon toute vraisemblance, le temple aux portiques dont il est 
question dans une inscription découverte par M. de la Martinière. 
Il faut, sans nul doute, admettre que ce mot désigne un édifice 
consacré par un augure conformément aux rites de la religion 
romaine, sans pour cela désigner un édifice religieux et identifier 
ce monument avec la basilique décrite pour la première fois par 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



219 



Charles Tissot en 1874. Ce monument se compose d'un vaste 
espace rectangulaire, soit une cour, soit une nef centrale ; puisque 
l'on ignore actuellement si cette partie de l'édifice était couverte 
ou non, bordé sur les quatre faces par un portique et terminé 
au Nord et au Sud par une abside. Aux dernières années du règne 
de Moulay-Ismaël,en 1721, une ambassade anglaise, dirigée par 
le Commodore Stewart, vint à Meknès pour y négocier le rachat 
des captifs britanniques ; l'un des membres de la mission, John 
Windus, s'est amusé, tout en ignorant le nom de la ville de Volu- 
bilis, à prendre un dessin de la basilique, ainsi que de l'arc de 
triomphe : or, la paroi orientale de la basilique n'était pas encore 
tombée, et tout porte à croire que la chute de la corniche, dont 
on distingue encore aujourd'hui les éléments, date du tremble- 
ment de terre de Lisbonne (1755). 

On a dégagé le monument, mais on a respecté l'ordre dans le- 
quel les pierres sont tombées. 

Le dégagement de la basilique a permis en outre la découverte 

du Forum. 

Le Forum. — Les anciens passaient hors de leurs maisons la 
plus grande partie de la journée : d'où l'importance chez eux de la 
place publique, agora chez les Grecs, forum chez les Romains. 
Centre de la vie de la Cité, le forum réunissait à la fois les magis- 
trats, les plaideurs, les hommes d'affaires, les banquiers,les chan r 
geurs, les commerçants, les acheteurs, les promeneurs, les oisifs 
On se rendait au forum pour y travailler ou pour s'y distraire, 
les uns pour gagner leur vie, les autres pour passer le temps, 
ceux-ci pour exercer leur profession ou leur métier, ceux-là pour 
s'enquérir des nouvelles et rencontrer leurs amis. 

Rien ne procure mieux l'impression d'un forum aux heures 
d'afnuence qu'un jour de marché dans une ville arabe. L'origine 
de l'appellation est, d'ailleurs, la même dans bien des cas: aujour- 
d'hui encore, beaucoup de villages prennent le nom du jour heb- 
domadaire du marché : plusieurs centres de réunion, comme 
Souk-el-Djemâa-el-Ahouafat — pour choisir un exemple aux 
bords du Sebou, l'antique Subur — sont un point désert six 
jours sur sept, sans une maison, sans un abri. Chez les Romains, 
également, sur les grandes routes, pour remédier àl'éloignement 



220 LA RENAISSANCE DU MAROC 

des villes, on rencontrait parfois des forums analogues à ce 
souks. Lorsque le censeur Appius Claudius construisit la célèbre 
route qui reliait Capoue à Rome, la voie Appienne, il établit un 
marché, Forum Appii, entre Rome et Terracine. La voie Aurélia, 
la voie Cassia,la voie Flaminia eurent aussi leur forum. Souvent, 
même, le nom du forum est resté à la ville : Fréjus, pour ne citer 
qu'un exemple,doit son origine à un marché créé par Jules César, 
et le nom du marché Forum Julii finit par désigner la ville elle- 
même. 

Par suite, le forum, centre de la vie des affaires, devint le centre 
de la vie publique : des portiques et de grands édifices entourè- 
rent l'area du forum et firent de cette place la plus belle de la ville 
en même temps que la plus importante. 

Nous parlerons plus loin des inscriptions qui nous fournissent 
le nom des principaux personnages et nous révèlent sur la ville 
des renseignements intéressants. 

L'Arc de Triomphe de Caracalla. — Le second édifice qui 
dépassait le sol est l'arc de triomphe de jCaracalla, construit en 
l'année 217 par les soins de Marc-Aurèle Sébastène, procureur 
impérial de la Tingitane. Sans doute il n'a plus aussi grand air 
qu'il y a mille sept cents ans ; la voûte que l'Anglais Windus 
avait dessinée au xvm e siècle s'était déjà écroulée, lorsque 
Tissot, en 1874, décrivit le monument. Mais rétablissons par la 
pensée tout ce qu'a perdu l'arc de triomphe : la voûte dont il 
vient d'être question et les bas-reliefs dont l'amas confus enseve- 
lissait à moitié les énormes piliers ; plusieurs de ces sculptures 
reproduisent des motifs géométriques,des carrés et des losanges; 
quelques-uns des sujets plus intéressants : un bouclier figurant 
un centaure ; un candélabre surmonté d'une Victoire ; un Génie 
qui tient de sa main droite une palme,et de sa main gauche pré- 
sente une couronne ; en haut-relief, une corne d'abondance qui 
accompagnait probablement une statue plus grande que nature, 
peut-être entre les pieds-droits que l'on remarque en avant de 
chaque pilier. 

Au-dessus de la corniche supérieure, élevée à 9 mètres du sol, 
une longue inscription, haute de 1 m. 60, s'étendait sur toute la 
largeur de l'édifice et se répétait sur l'autre face. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 221 

Enfin, pour couronner l'ensemble, un attelage à six chevaux, 
comme sur l'arc de triomphe de Septime-Sévère à Rome. 

Il est facile d'imaginer alors quelle magnifique impression de 
la grandeur romaine ce monument éveillait non seulement chez 
les indigènes qui avaient fait leur soumission, mais encore chez 
les habitants de la plaine de Meknès. Des hauteurs où sont épar- 
ses les ruines de Tocolosida, quand ils apercevaient l'arc de 
triomphe, ils ne pouvaient qu'être surpris d'une aussi grandiose 
construction. Bien plus, en songeant au bien-être que retiraient 
de leur « loyalisme » ceux qui s'étaient soumis, ils devaient en 
grossir le nombre et demander «l'aman ». Déjà, voici dix-sept siè- 
cles, les indigènes étaient sollicités de se rallier pour leur plus 
réel avantage. Dès cette époque lointaine, le mot du grand chef 
était vrai, « un chantier valait un bataillon ». 

Le Plan de la Ville. — Le dégagement de ces deux édifices 
nous a permis de retrouver les lois qui avaient présidé à l'orien- 
tation de la ville. On sait qu'il est deux types de villes romaines. 
Les unes sont superposées à un centre indigène, et on ne peut 
pas y reconnaître une orientation exacte ; les autres, conformé- 
ment aux données que nous ont laissées des architectes ou des 
ingénieurs romains, comprenaient une série d'îles que bordaient 
des rues allant du nord au sud,« cardines », ou de l'est à l'ouest, 
« décumani ». 

Le forum de Volubilis était traversé par le car do principal. A 
la sortie du forum nous traversons le quartier commerçant de 
la ville, où l'on a exhumé un grand nombre d'amphores. A cet 
endroit le cardo s'élargit en une vaste place à laquelle aboutit 
l'aqueduc de Fertassa. 

Le decumanus principal n'est encore dégagé que sur son par- 
cours oriental, mais c'est une longue avenue de 445 mètres de long, 
bordée de portiques à droite et à gauche, et terminée à l'est par 
une grande porte à trois baies. 

Maintenant que nous avons une idée d'ensemble, contentons- 
nous de mentionner, faute de place, les principaux édifices qui 
ont été mis à jour au cours des travaux. Ce sont : 

La Maison du Pressoir, la Maison aux Mosaïques, la Maison 
aux colonnes, et le Palais de Gordien. 



222 LA RENAISSANCE DU MAROC 

2° Les Inscriptions. — Les inscriptions ne sont pas seulement 
un objet d'études spéciales pour les épigraphistes ; elles sont 
aussi les seuls témoins contemporains de l'antiquité que nous 
ayons. C'est par elles que, depuis le milieu du xix e siècle, on a 
entièrement refait l'histoire romaine. Il est donc amusant, à Volu- 
bilis, de retrouver les noms des personnages principaux de la 
ville et les quelque soixante-dix inscriptions découvertes par 
les travaux du Protectorat viennent ajouter des enseignements 
curieux à ceux que l'on devait déjà aux campagnes de M. de la 
Martinière. 

Nous connaissons un certain nombre d'édiles, — les personnages 
chargés de procéder au nettoyage et à l'entretien de la ville, — de 
décurions-magistrats chargés d'administrer la ville, et plusieurs 
d'entre eux, en qualité de duumvirs, ont présidé le conseil de leurs 
collègues. Nous avons également des flamines, personnages reli- 
gieux qui représentaient le culte de Rome et d'Auguste. Nous sa- 
vons aussi, par ces inscriptions, qu'un certain nombre d'empe- 
reurs se sont arrêtés à Volubilis, ou tout au moins qu'ils ont dû 
favoriser la ville de leurs largesses, si bien que celle-ci, par recon- 
naissance, leur a élevé des inscriptions. L'une des plus belles de 
Volubilis est consacrée à Septime Sévère, mais l'un des résultats 
les plus importants des fouilles de Volubilis est la découverte 
de l'inscription de Marcus Valérius Sévérus. 

3° Les Objets d'Art. — Nous avons exhumé à Volubilis quatre 
ou cinq œuvres d'art qui peuvent rivaliser avec celles des plus 
célèbres collections. 

On a découvert,tout au début des travaux, dans la maison située 
au sud-ouest de l'arc de triomphe, un chien en bronze ramassé 
pour le saut et prêt à bondir, hargneux, hostile, d'une prodigieuse 
énergie. Ce chien mesure 63 centimètres de longueur et 35 de 
hauteur. Il est probable qu'il faisait partie d'un groupe ainsi 
qu'en témoigne un fragment de vêtement qu'il a sur l'épaule. 
C'est une des œuvres les plus vivantes de la statuaire antique ; 
et la maison Barbedienne va d'ailleurs en mettre en vente un 
nombre restreint de moulages. 

On a également mis au jour une fort belle statuette haute 
de 50 centimètres, qui figure un éphèbe, un jeune Grec dans 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



223 



l'attitude du cavalier. Le cheval n'a pu, malgré nos recherches, 
être retrouvé,mais cette œuvre était déjà, du temps des Romains, 
très ancienne et elle a été restaurée dans l'antiquité, ainsi qu'il 
ressort d'un examen d'un des cinq fragments dont elle se compose. 
On est en présence soit d'un original, soit d'une excellente copie ; 
d'un original du v e siècle avant l'ère chrétienne, — école du 
Péloponèse, suivant M. Salomon Reinach. Il faut surtout admirer 
dans cette statuette la grâce de la tête et le modelé parfait du 
torse, l'aisance harmonieuse des mouvements, l'alliance heureuse 
du sentiment de la force et de l'absence totale d'effort. 

Nous avons aussi une Vénus en marbre blanc assez analogue 
à la Vénus de Médicis ; une applique en bronze figurant une tête 
de mule d'un art supérieur et d'une fort belle expression. Enfin^ 
tout récemment, nous avons exhumé une tête de jeune homme en 
marbre blanc, qui reproduit les traits d'un jeune Berbère, sans 
doute un parent de Juba II ou de Ptolémée. C'est une œuvre 
excellente, qui est assurément avec le chien et l'éphèbe à cheval 
l'une des œuvres les plus marquantes et les plus précieuses de 
toute l'Afrique du Nord. 

Louis Châtelain 




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224 LA RENAISSANCE DU MAROC 



SERVICES DE LA SANTÉ ET DE L'HYGIÈNE PUBLIQUES 

DÉFINITION. DIVISIONS. BUTS 

Le Service delà Santé et de l'Hygiène publiques du Protectorat 
est un organisme d'assistance médicale d'hygiène et de prophy- 
laxie, fonctionnant avec un personnel médical civil et militaire, 
sous la haute direction du Directeur du Service de Santé du corps 
d'occupation, qui prend le titre de Directeur général des Services 
de Santé. 

Ce Directeur général des Services de Santé est secondé par un 
Sous-Directeur militaire, un Sous-Directeur civil, un Inspecteur 
général des formations sanitaires, un Directeur de la Santé mari- 
time, chargé de la défense sanitaire des ports du littoral, des con- 
seillers techniques pour l'hygiène, le paludisme, la tuberculose, 
etc., qui vont en mission dans les régions pour mettre au point les 
questions de prophylaxie générale ou spéciale. 

Le Sous-Directeur civil assure, sous le contrôle du Directeur 
général, le fonctionnement du Service delà Santé et de l'Hygiène 
publiques. 

Le Service est divisé en grands secteurs correspondant aux divi- 
sions territoriales d'administration civile ou militaire, région, 
territoire ou cercle autonome. Dans chacun de ces secteurs, le 
Directeur général des Services de Santé a un représentant, un 
médecin régional, qui joue le rôle de conseiller technique auprès 
de l'autorité administrative régionale, fait prendre toutes les 
mesures d'urgence en cas de circonstances épidémiques et est 
continuellement renseigné par les médecins des infirmeries de son 
secteur sur le fonctionnement desquelles il a d'ailleurs droit de 
regard. 

Il voit et annote au passage les rapports mensuels de ces 
médecins et est en liaison constante avec les médecins chefs des 
hôpitaux des grandes villes et les médecins chefs de bureaux 
municipaux d'hygiène quand il en existe dans son secteur. 

La vie médicale est ainsi harmonieusement coordonnée de la 



DIX ANS DE PROTECTORAT 225 

périphérie au centre, sans chevauchements et sans conflits d'at- 
tributions. 

Voilà pour le personnel. On conçoit fort bien que ce personnel 
mixte civil et militaire soit exclusivement militaire dans la zone 
de l'avant pour devenir de plus en plus civil au fur et à mesure 
qu'on se rapproche du littoral et exclusivement civil dansles villes 
de la côte et les territoires de contrôle depuis longtemps pacifiés : 
à Rabat, par exemple, le médecin de région est un civil, tous les 
médecins occupant à un titre quelconque des postes médicaux 
ressortissant du Service de la Santé et de l'Hygiène publiques 
sont des civils ; à Taza, par contre, tout le personnel médical du 
haut au bas de l'échelle est militaire, ce qui n'empêche ni l'unité 
de doctrine, ni l'unité de direction. 

Comment se recrutent les médecins ? 

Les médecins militaires qui, à un titre quelconque, sont mis à 
contribution par le Service de la Santé et del'Hygiène publiques, 
touchent une indemnité mensuelle qui vient s'ajoutera leur solde; 
les médecins civils sont recrutés par contrat révisable tous les ans. 
Le système du contrat a fini par prévaloir sur le système du méde- 
cin fonctionnaire. Un cadre de médecins fonctionnaires avait été 
prévu, en effet, dès 1913, mais, à partir de 1919, le recrutement a 
été assuré par le contrat. Il serait trop long d'exposer les avan- 
tages et les inconvénients de l'un ou de l'autre système. Il nous 
suffira d'apprécier que le système du contrat a beaucoup facilité 
le recrutement des médecins spécialistes. 

Les infirmiers européens et les infirmiers indigènes ont un sta- 
tut spécial. 

Le Service de la Santé et de l'Hygiène publiques, avons-nous 
dit, a pour mission d'assurer l'assistance médicale, l'hygiène — 
c'est-à-dire l'aménagement des villes et des régions — la prophy- 
laxie des maladies infectieuses. C'est un rôle complexe et écra- 
sant pour une seule et même direction qui l'assume, et si cette 
direction a pu répondre jusqu'ici, d'une façon sinon parfaite, du 
moins immédiate, à bien des urgences, elle le doit à son caractère 
mixte qui a permis l'interchangeabilité du personnel et des 
moyens et à la souplesse de sa conception d'état qui en fait un 
instrument absolument dans la main du Directeur général des 



226 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Services de Santé, de telle sorte que ce directeur, véritable mi- 
nistre, peut masser ses ressources et son personnel là où les cir- 
constances l'exigent et que, dans la limite du budget qui lui est 
accordé, il n'est gêné par aucune entrave administrative. 

L'Assistance médicale. 

L'assistance médicale s'exerce par les dispensaires de consul- 
tation, les infirmeries et les hôpitaux ; elle s'applique aux indi- 
gènes et aux Européens. L'assistance médicale indigène possède 
des formations sanitaires spéciales, nettement différenciées, selon 
les directives de construction et un programme qui se réalise pro- 
gressivement depuis 1913. L'assistance aux Européens est assurée 
par les formations militaires, infirmeries de postes et infirmeries 
ambulances dans le bled, hôpitaux mixtes dans les villes (mili- 
taires et européens). Ces hôpitaux militaires, qui ont des annexes 
civiles, sont conçus de telle sorte que la formation civile puisse 
gagner peu à peu sur la formation militaire au fur et à mesure que 
les besoins civils croissent et que les besoins militaires diminuent, 
et que le passage de l'hôpital militaire à l'hôpital mixte et de ce 
dernier à l'hôpital exclusivement civil puisse s'opérer progressi- 
vement, économiquement avec l'utilisation continue de tous les 
locaux. 

Cette conception a cet énorme avantage que les services géné- 
raux, installés dès le début, desservent à la fois les quartiers mili- 
taires et les quartiers civils. Il est des villes, comme Casablanca, 
où l'importance des besoins militaires et de la population civile 
exigeront des hôpitaux distincts, mais conjugués de telle sorte 
que toute la partie industrielle des hôpitaux ainsi que les services 
de spécialité pourront être utilisés en commun par les deux for- 
mations sanitaires. Partout,d'ailleurs, où il serapossible dele faire, 
c'est-à-dire dans les villes où l'hôpital indigène est encore à l'état 
de projet, l'hospitalisation des indigènes se fera dans des pavillons 
spéciaux sur le terrain contigu au terrain des formations mixtes, 
de façon à pouvoir bénéficier aussi de certains services communs, 
de sorte que la conjugaison à deux formations pourra devenir une 
conjugaison à trois. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 227 

Quant aux Européens dispersés dans les centres de l'intérieur, 
la solution consiste, dès que le nombre de ces Européens l'exige, 
et quand l'infirmerie-ambulance a disparu, à édifier près de l'infir- 
merie indigène un dispositif plus ou moins important pour l'hos- 
pitalisation provisoire, le but étant surtout de drainer par des 
ambulances automobiles, dont les centres seront dotés, les mala- 
des graves, vers les hôpitaux des centres de région ou de territoire, 
où personnel et matériel permettent le maximum d'action médi- 
cale. 

L'effort constructeur depuis 1913 se chiffre par quinze millions 
environ portant sur des dispensaires, des infirmeries, des hôpi- 
taux, des lazarets, des stations militaires maritimes, des cliniques 
spéciales, des gouttes de lait, des maternités, le magasin central 
d'approvisionnement. 210 postes médicaux de petit, de moyen et 
de grand rendement couvrent le pays et ils sont fréquentés annuel- 
lement par plus d'un million de consultants. C'est dire éloquem- 
ment combien le but humanitaire et politique est atteint et quel 
auxiliaire puissant pour la prophylaxie constitue cette surveil- 
lance sanitaire de tous les instants. 

L'Hygiène. 

L'organisation du service au point de vue de l'hygiène générale 
est infiniment complexe et, ici encore, les méthodes doivent s'ins- 
pirer non seulement des besoins, mais encore des progrès de la 
pacification, de l'état d'esprit des populations, des mœurs, des 
traditions invétérées qu'il faut jusqu'à un certain point ménager, 
On ne transforme pas en un jour un vieux jour comme le Maroc, 
d'autant qu'il faut forcément tenir compte des ressources dispo- 
nibles qui obligent de procéder par étapes prudentes. 

Dans les villes, les bureaux d'hygiène se sont constitués ; dans 
les régions, des commissions d'hygiène fonctionnent toutes les fois 
qu'il s'agit de questions importantes ; ces organismes en appellent 
souvent aux décisions du Conseil supérieur d'Hygiène du Pro- 
tectorat, qui tient ses assises tous les mois, à la Résidence générale 
sous la présidence du Directeur général des Services de Santé. Le 
Maroc est en outre représenté au Conseil International d'Hygiène 



228 LA RENAISSANCE DU MAROC 

à Paris et les communications du Service de la Santé et de l'Hy- 
giène publiques y sont hautement appréciées. Sauf pour les villes 
importantes, où le médecin d'hygiène est spécialement chois?, 
dans bien des localités c'est le médecin unique qui est à la fois 
médecin chef de l'infirmerie indigène, de l'hygiène et de la prophy- 
laxie et conseiller technique de l'autorité administrative locale, 

Ce qui distingue surtout l'organisation de l'hygiène au Maroc, 
c'est que le médecin d'hygiène est, avant tout,un médecin d'État, 
absolument dans la main du Directeur général des Services de 
Santé, son chef suprême en ce qui concerne sa besogne d'assistance 
médicale, son ministre en ce qui concerne sa fonction d'hygié- 
niste. A chaque moment l'État intervient avec ses ressources spé- 
ciales toutes les fois que les possibilités locales sont dépassées et 
sans tenir compte des divisions administratives. 

Une véritable dictature sanitaire s'exerce parfois et n'est dis- 
cutée par personne, car elle s'exerce pour la sauvegarde de la santé 
publique. 

La Prophylaxie. 

La prophylaxie générale ou spéciale a comme moyens de lutte 
les lazarets, les stations urbaines de désinfection, les groupes sani- 
taires mobiles, les dispensaires spéciaux (syphilis, tuberculose, 
teignes, maladies d'yeux, maladies infantiles), la diffusion systé- 
matique de certaines méthodes thérapeutiques, comme la quinini- 
sation préventive contre le paludisme, les stations sanitaires mari- 
times assurant la protection de la frontière de mer. 

Les groupes sanitaires mobiles méritent une mention spéciale, 
car ils sont une création vraiment originale du Maréchal Lyautey 
et l'application de sa formule favorite : « Quand le malade ne 
vient pas au médecin, c'est le médecin qui doit aller au malade », 
et le groupe sanitaire mobile, instrument de dépistage médical, 
devient, par cette forfction même, un organisme de reconnaissance 
prophylactique de premier ordre. C'est par leurs coups de sonde 
fréquents dans le bled, dans les agglomérations que ne peuvent 
desservir les médecins des postes fixes à rayonnement forcément 
court, que les groupes mobiles peuvent renseigner leurs médecins 



DIX ANS DE PROTECTORAT 229 

de région et par suite la Direction générale des Services de Santé 
sur la situation sanitaire. Leurs enquêtes fourmillent de renseigne- 
ments intéressants et de toute nature. Les médecins de ces grou- 
pes sanitaires mobiles sont indifféremment civils ou militaires 
comme leurs confrères des postes fixes ; militaires, surtout dans 
les régions des confins, civils dans les territoires depuis longtemps 
pacifiés. 

Approvisionnement . 

Aidé puissamment aux premières heures du Protectorat et pen- 
dant la guerre par les ressources de toute nature des magasins de 
réserve du Service de Santé militaire, le Service de la Santé et de 
l'Hygiène publiques est parvenu à constituer son magasin central 
d'approvisionnement, dont il perfectionne tous les jours l'outil- 
lage. Aujourd'hui, ce magasin constitue une véritable usine où 
se conditionnent la plupart des produits médicamenteux, ainsi 
qu'une bonne partie du matériel d'exploitation. Il est le seul dans 
l'Afrique du Nord à fabriquer lui-même sa quinine d'état et à se 
passer de tous les intermédiaires onéreux pour les produits condi- 
tionnés. 

Conclusion. 

Le Service de la Santé et de l'Hygiène publiques s'organisait 
en 1913 avec 25 médecins civils et le concours des médecins mili- 
taires, 20 infirmiers européens, une cinquantaine d'infirmiers 
indigènes et 500.000 francs de budget 

En 1921, le nombre des médecins a triplé, le nombre des infir- 
miers européens a quadruplé, les infirmiers et les salariés indigènes 
sont un millier, le budget est de onze millions et demi. 

Le domaine médical comprend dix hôpitaux ou infirmeries 
indigènes correspondant à des chefs-lieux de régions de territoire 
ou de cercle, parmi lesquels se détachent des formations à grand 
rayonnement et à statistiques impressionnantes, telles que l'hô- 
pital Cocard à Fez, l'hôpital Mauchamp à Marrakech, l'hôpital 
indigène de Casablanca ; les autres arrivent facilement à trois 
mille consultants par mois ; une douzaine d'infirmeries indigènes 



230 LA RENAISSANCE DU MAROC 

que nous appellerons du deuxième degré correspondant à des 
petites villes indigènes ou à des centres de colonisation en voie 
d'accroissement; puis viennent des infirmeries indigènes amorcées 
dans les bourgades et dans des postes dont le maintien est assuré 
et susceptibles de se développer dans un avenir plus ou moins 
éloigné ; enfin les infirmeries rudimentaires des postes d'ordre 
purement stratégique où l'on ne peut rien faire de définitif. 

A ce domaine s'ajoutent les dispensaires de consultation géné- 
rale de certaines grandes villes, les cliniques spéciales, les enclaves 
de Tanger et de Larache. 

Le service est inscrit pour 40 millions à l'emprunt colonial de 
800 millions, pour des créations nouvelles et des extensions. 

Le Sous-Directeur civil règle, sous le contrôle du Directeur géné- 
ral, la marche de cet énorme organisme à l'aide d'un bureau cen- 
tral d'administration et de statistique où parviennent tous les 
documents d'ordre administratif et sanitaire et d'où partent tou- 
tes les directives. Le Service reste en liaison à peu près constante 
avec la Direction des Travaux Publics, le Service de l'Hydraulique 
agricole, les Municipalités, le Service des contrôles civils et la 
Direction des Affaires Indigènes. 

Son importance et son utilité s'affirment tous les jours davan- 
tage et le Commissaire Résident général suit ses progrès, actionne 
sa marche avec une constante sollicitude, ne lui ménageant ni son 
appui moral, ni les ressources matérielles. 

D r Mauran 




TROISIÈME PARTIE 
LES BASES DE L'AVENIR 




CHAPITRE XI 
LES FINANCES PUBLIQUES 



La genèse des finances marocaines est caractérisée et dominée 
par un fait, fait à peu près unique dans l'histoire des colonies : 
depuis le premier jour, le Maroc s'est entièrement suffi. Nous en- 
tendons par là qu'il a tiré de son fonds, sans aucun appel au bud- 
get de la métropole, tout ce qui était nécessaire à sa vie propre 
et à sa mise en valeur. Son administration, ses travaux publics, 
ses ports, ses routes, ses chemins de fer, le gage et le service de 
ses emprunts, tout ce grand œuvre, si vanté, de colonisation fran- 
çaise s'est constamment effectué et se poursuit encore sans le 
concours financier de la France. 

En 1912, première année du Protectorat, le budget marocain 
était de 17millions.En 1922, il atteint presque 300 millions (sans 
compter 45 millions de budgets municipaux), passant ainsi du sim- 
ple au vingtuple en dix ans. La masse des dépenses ainsi investies 
s'est montée, pendant ce laps de temps, fonds d'emprunts com- 
pris, à 2 milliards 250 millions environ. 

Les seuls sacrifices faits par la France au Maroc (c'est grâce à 



234 LA RENAISSANCE DU MAROC 

eux, hâtons-nous de le déclarer, que ce vaste effort a pu se réali- 
ser) se bprnent aux dépenses militaires de la pacification, dépenses 
extra-marocaines, si l'on peut dire, dépenses destinées à assurer 
l'expansion de notre puissance coloniale et à réaliser le grand 
projet de l'Afrique Française. 

Si l'on dégage de l'ensemble de ces dépenses, qui ont commencé 
avant le Protectorat même, dès 1907, les frais de garnison normale, 
c'est-à-dire ceux qui ne sont pas spéciaux au Maroc et que la 
France eût été contrainte d'assumer, même si le Maroc n'existait 
pas, le total des sommes réellement décaissées par la France pour 
la pacification du Maroc est de 1 milliard 200 millions environ. 
Il est probable que la pacification coûtera encore (on pense qu'elle 
sera terminée en 1925) 2 à 300 millions. 

Voilà, en somme, de quel prix exact (1 milliard et demi) la 
France aura définitivement acheté son droit d'installation au 
Maroc : il est difficile d'estimer qu'elle ait fait là une mauvaise 
affaire... 

Le Maroc, d'ailleurs, non content de suffire à sa vie propre, sub- 
vient déjà largement aux dépenses de la pacification et soulage, 
dans la proportion d'un dixième environ (44 millions) — propor 
tion très lourde pour le volume comparatif de son budget — les 
charges annuelles du budget métropolitain. 

A cela ne s'est pas borné sa contribution. ïl en est une, très 
considérable financièrement, à laquelle nul ne songe,parce qu'elle 
n'apparaît pas sous une forme ostensible. Pendant la guerre, le 
Maroc a maintenu d'autorité, pendant que le blé se vendait, en 
France,100 fr. et que le blé d'importation y coûtait 130 et 140 fr., 
le prix -de ses céréales au tiers de ceux de France. En sorte que, 
sur les achats faits au Maroc par la Métropole, celle-ci a réalisé 
près de 300 millions d'économie. Inversement, le Maroc y a perdu 
du chef de ses impôts sur la récolte (lesquels sont ad Dalorem) 
environ 100 millions. 

Si nous voulions donc déduire ces 300 millions d'économie posi- 
tive du milliard et demi que la pacification marocaine coûtera, 
au total, à la France, c'est à un peu plus d'un milliard seulement 
que le Maroc sera revenu à la Mère Patrie — le prix de unq jours 
de querre! 



DIX ANS DE PROTECTORAT 235 

Ces considérations générales émises, analysons rapidement la 
contexture actuelle des finances marocaines et leurs perspectives 
d'avenir. 

LES BUDGETS 

Les premiers bugdets du Maroc se sont soldés par un déficit 
global de 14 millions (1913-1914), amorti dès les deux exercices 
suivants. 

Depuis, en effet, ils n'ont jamais cessé de se clore en excédent, 
et ces excédents accumulés se sont montés (1921 compris) à envi- 
ron 180 millions. 

Qu'a-t-on fait de ce boni ? Il a été utilisé ainsi : 

125 millions de travaux publics 
10 — d'amortissements (compte du ravitaillement) 
45 — conservés en avoir placé ou liquide. 

Les recettes et les dépenses du budget ordinaire du Maroc 
se répartissent méthodiquement comme il suit : 

Recettes : Millions 

Impôts directs 70 

Impôts indirects 175 

Revenus patrimoniaux 40 

Remboursements ou recettes d'ordre 15 

Total 300 

Dépenses : 

Dette 45 

Administration et pouvoirs publics 100 

Dépenses d'ordre financier, économique et 

social 155 

Total 300 

les impots 

Sur environ 255 millions de ressources purement fiscales, plus 
des deux tiers (tertib, douanes, enregistrement) sont des impôts 
ad valorem, s'adaptant donc immédiatement et mécaniquement 
aux facultés imposables. 

Cette particularité donne une souplesse toute spéciale au méca- 



236 LA RENAISSANCE DU MAROC 

nisme fiscal et budgétaire du Maroc et fournit une certaine garan- 
tie au contribuable, mais elle n'est pas sans danger pour l'État 
dans les périodes de baisse générale : c'est ainsi que le tertib est 
tombé, entre 1920 et 1922, de 80 à 55 millions, par le simple jeu 
du prix des céréales. 

A côté de cette fiscalité, d'ailleurs traditionnelle, et que le Pro- 
tectorat s'est contenté de perfectionner au point de vue technique, 
il a bien fallu, par un système de taxes spécifiques, assurer au 
budget une certaine fixité, en même temps que procurer au Trésor 
un supplément indispensable de ressources. 

Les principales de ces taxes sont celles qui pèsent, à titre de 
droits intérieurs de consommation, sur le sucre, les denrées colo- 
niales et l'alcool : elles rapportent près de 50 millions. 

La taxe urbaine et les patentes (ensemble 8 millions), assises 
surtout sur la valeur locative, triennalement évaluée, des immeu- 
bles, tiennent le milieu entre les impositions ad valorem et la taxa- 
tion spécifique. 

On s'est attaché, au Maroc, à assurer la rentrée des impôts avec 
le minimum de frais de régie. Les 255 millions d'impôts sont assis 
et recouvrés par moins de 900 fonctionnaires et agents, service 
central compris, représentant une dépense de personnel et de 
matériel de 20 millions environ, soit donc un coefficient d'exploi- 
tation, singulièrement avantageux pour un pays neuf, de 7, 8 /0. 

Ce coefficient d'exploitation diffère, au reste, très sensiblement 
suivant qu'il s'agit de l'impôt direct ou de l'impôt indirect. Assez 
élevé pour le premier, à cause d'une organisation d'assiette encore 
lourde (13, 7 pour cent), il est extrêmement avantageux pour 
celui-ci, où il ne dépasse pas 5, 3 pour cent. 

U effort fiscal du contribuable marocain est considérable. Eu- 
ropéens et indigènes, soumis à une stricte égalité à cet égard, 
payent largement, sinon parfois durement, les frais d'une crois- 
sance étonnamment rapide. 

Le sacrifice d'ensemble, par tête d'habitant, est de 75 francs 
l'an. Si l'on considère, en prenant pour base la moyenne des bas 
salaires, que les facultés contributives du Marocain sont le quart 
de celles du Français, on aboutit à constater que le Marocain paye 
près des 3 /5 de ce que paye le Français en France. C'est une pro- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 237 

portion très forte pour un pays qui ne saurait obéir au stimu- 
lant patriotique d'une guerre à réparer. 

Cette charge est d'ailleurs inégalement répartie : normale pour 
le commerçant et le citadin, elle est, par tradition, spécialement 
lourde pour le rural. A cet égard, il n'y a aucune comparaison 
entre le paysan français et le paysan marocain. Celui-ci verse 
au fisc .200 fr. par contribuable (France : 80). 

LA DETTE 

Pour l'instant, la dette publique du Maroc est exceptionnelle- 
ment légère : 402 millions en tout, pour un budget ordinaire de 
300 millions, dont le dixième à peine se trouve absorbé par le ser- 
vice des coupons et de l'amortissement. 

Encore faut-il observer que, sur ces 402 millions, 62 (emprunt 
de 1904) sont à seize ans seulement de leur échéance finale. 

Cette dette publique comprend : 1° le passif légué par l'ancien 
Maghzen (emprunts de 1904 et de 1910) : 160 millions ; 2° les 
emprunts contractés, en 1914 et 1918, parle Protectorat pour réa- 
liser un premier programme de travaux : 242 millions. 

Pour assurer sa mise en valeur définitive, le Maroc devra em- 
prunter, entre 1922 et 1935, environ 1.200 millions, dont 500 envi- 
ron pour son réseau de chemins de fer. 

Il s'ensuit que, dans une douzaine d'années, la dette totale du 
Maroc sera de 1.500 à 1.600 millions et exigera un service annuel de 
130 à 140 millions. Il est difficile d'apprécier de quel poids ce 
service chargera ses budgets futurs. Si le franc retrouve sa valeur 
d'or, le chiffre apparent des budgets n'aura que peu ou point aug- 
menté d'ici là, mais, en revanche, des conversions auront automa- 
tiquement diminué le service de la dette. Si le franc se maintient 
à sa valeur actuelle, les recettes budgétaires s'accroîtront forcé- 
ment, et le service de la dette ne dépassera pas vraisemblable- 
ment un quart ou un tiers de l'ensemble des dépenses annuelles, 
proportion qui, sans être avantageuse, restera assez normale. 
Quelle aura été l'affectation de cette dette marocaine, présente 
et future, abstraction faite de l'héritage de 160 millions de l'an- 
cien Maghzen ? 



238 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



Les 1.450 millions environ que le Protectorat a empruntés déjà 
ou empruntera d'ici douze ans se distribuent ainsi : 



Millions 

Reliquat des dettes de l'ancien Maghzen 30 

Ports (dont 270 millions pour Casablanca) .... 330 

Routes et ponts 132 

Chemins de fer 470 

Hôpitaux 53 

Écoles 50 1 /2 

Bâtiments administratifs 51 

Postes et Télégraphes 83 

Agriculture et forêts 61 1/2 

Hydraulique 90 

Travaux municipaux 27 

Domaine de l'État 23 1/2 

Beaux- Arts 12 1/2 

Phosphates 36 

Total : 1.450 



Il est à remarquer que le Maroc n'a pas de dette flottante, sa 
trésorerie, singulièrement facilitée par ses excédents budgétaires, 
lui ayant toujours, jusqu'à présent, suffi. 



L AVENIR 



Il est difficile, en matière financière, de dresser des pronostics 
précis. On ne saurait s'y hasarder, en tout cas, qu'à la condition 
d'admettre comme résolues certaines hypothèses raisonnables 

Plaçons-nous en 1930 et construisons le budget du Maroc à cette 
époque, en imaginant que le pouvoir d'achat du franc se sera alors 
accru de 50 pour cent, c'est-à-dire que les prix actuels auront 
uniformément diminué d'un tiers. 

Le budget dépenses nécessaires présentera les totaux minlma 
suivants : 



DIX ANS DE PROTECTORAT 23 9 

Millions 

Dette (supposée non convertie) 100 

Administration générale (faible accroissement du 
personnel — forte diminution des indemnités 

diverses et des frais de matériel) 120 

Services d'intérêt financier, économique et social 
(diminution unitaire des frais, pour une aug- 
mentation normale des services) . , 170 

390 
Le budget recettes devrait offrir les résultats suivants : 

Millions 
Impôt direct (extension et intensification des cul- 
tures — création d'industries dérivées de l'agri- 
culture et de l'élevage) 90 

Impôt indirect (diminution sur les douanes par 
suite du ralentissement des travaux de premier 
établissement — fort relèvement sur les taxes 
spécifiques de consommation, par suite de l'aug- 
mentation de la population et de l'extension des 

besoins) 210 

Revenus patrimoniaux (très forte augmentation : 

tabacs, forêts, phosphates, chemins de fer).. 100 

Divers (chiffre actuel) 150 



415 

Il va de soi que l'excédent de 20 à 25 millions accusé par cette 
construction de chiffres, d'ailleurs, nous le répétons, purement 
hypothétique, devrait être consacré aux dépenses productives 
toujours extensibles, qui sont groupées plus haut sous le nom de 
service d'intérêt économique et social. 

Ainsi se poursuit, par une sorte de rythme qui est tout le secret 
de la prospérité financière des États, la double combinaison des 
dépenses créatrices de recettes nouvelles et des recettes venant 
alimenter à leur tour de nouvelles sources de dépenses utiles. 

Il semble que la politique économique du Maroc, au risque de 
donner parfois l'illusion de l'excès, ait servi jusqu'à présent cette 
heureuse formule, qui fait des finances publiques d'un pays non 



"240 LA RENAISSANCE DU MAROC 

point une sorte d'arithmétique stérile, mais un mécanisme puis- 
sant de richesse et de vie. 

Mais il ne suffit pas, en ce qui concerne l'avenir financier du 
Maroc, de borner ses perspectives à la vraisemblance d'un bon 
budget en 1930. 

La question capitale qui doit se poser est à la fois moins limitée 
et plus précise. Elle dépasse peut-être la sphère des finances pu- 
bliques, mais elle conditionne étroitement la persistance pos- 
sible d'une bonne situation financière. 

Le Maroc payera-t-il, c'est-à-dire jouira-t-il,dans l'avenir, d'une 
balance commerciale, tant visible qu'invisible, en mesure de 
s'équilibrer ? 

Pour l'instant, la balance du Maroc est forcément déficitaire 
ou, plus exactement, elle est faussée par les importations à carac- 
tère temporaire nécessitées par sa mise en valeur et que seules 
viennent équilibrer des apports correspondants de capitaux, inté- 
ressés à une rémunération future. 

Elle est faussée aussi par la présence, sur place, d'un corps de 
troupes important dont les facultés de consommation, d'ailleurs 
enflées par l'état de guerre, n'auront, elles aussi, qu'un temps. 

Pour se faire une idée de l'avenir du Maroc, il faut donc se 
demander si, une fois ce double élément factice dégagé, la valeur 
des exportations suffira à payer les importations nécessaires 
restantes et la rémunération des capitaux privés investis. 

Si l'on effectue ce travail sur la balance commerciale actuelle, 
on constate qu'il existe, en année de récolte moyenne, un écart 
à peu près constant du simple au double entre ces deux facteurs 
essentiels. 

En simplifiant donc au maximum le problème, on en vient à 
conclure que le Maroc payera le jour où la valeur de sa production 
totale aura doublé, disons, en fait, le jour où son agriculture, son 
élevage et ses richesses extractives fourniront, toutes choses res- 
tant égales par ailleurs, deux fois ce qu'elles fournissent mainte- 
nant. 

Il ne semble pas qu'il faille un optimisme spécial pour escomp- 
ter un semblable résultat dans un laps d'années raisonnable. 
L'étendue cultivée du Maroc cultivable est encore très réduite 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



241 



(un tiers à peine). Les rendements peuvent normalement augmen- 
ter de 30 à 40 pour cent. Les cultures industrielles, l'élevage sont 
encore dans l'enfance. Les phosphates naissent à peine... 

Mais ceci nous écarte insensiblement d'un rôle et d'une com- 
pétence qui n'ont lieu de s'exercer qu'après celui du colon, qu'a« 
près celle de l'économiste... 

Voilà le moment de se rappeler que la finance est serve et qu'elle 
ne crée rien. Il n'y a que le travail qui crée. Et demander aux 
financiers de produire de la richesse, c'est demander aux cuisi- 
niers de nous nourrir par la seule vertu de leur art, sans le secours 
des fruits de la terre... 

F. Piétri 

Directeur Général des Finances. 




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CHAPITRE XII 
LES VOIES DE COMMUNICATION 



Le voyageur du moyen âge ne connaissait guère comme moyen 
de transport que le cheval ou la mule ; il parcourait au pas de sa 
monture des chemins informes et capricieux, coupés de fondrières, 
escarpés et raboteux, dont l'imprévu faisait le seul charme. 

Le Maroc en était là en 1912 ; les voyages, infiniment pittores- 
ques, ne s'y faisaient pas autrement. On couchait le soir sous la 
tente au bord de quelque source ou sur quelque piton d'où l'on 
pouvait surveiller plus aisément les environs. Personne, pas 
même le Sultan, n'échappait à ces nécessités. 

Les marchandises amenées à la côte par les navires des chré- 
tiens allaient vers les souks et les grandes villes de l'intérieur à 
dos de chameaux. Les marchands se groupaient en caravanes 
tant pour le plaisir de voyager ensemble que pour se trouver 
plus forts en cas de mauvaises rencontres. 

Mais les tribulations que supportait le commerce' ne se bor- 
naient pas à ces difficultés; il fallait d'abord recevoir d'Europe 
le thé, les bougies et le sucre et donner en échange le blé, l'orge 



244 LA RENAISSANCE DU MAROC 

ou la laine. Les côtes du Maroc affectent des formes rectilignes, 
sans cap, sans golfe.La grande houle monotone del' Atlantique bat 
toute l'année ses falaises et ses plages. La côte est habituelle- 
ment bordée de brisants, les estuaires fermés par une « barre » de 
vagues déferlantes. Les bateaux légers des corsaires barbaresques 
et les caravelles portugaises trouvaient encore à s'abriter dans 
quelques criques ou dans les estuaires ; mais les navires modernes 
ont un tirant d'eau trop fort pour profiter des mêmes mouillages.. 
Depuis l'apparition de la navigation à vapeur, le débarquement 
et l'embarquement ne se faisaient plus que par l'intermédiaire 
des « barcasses ». 

Ces engins, fort analogues aux pirogues du Sénégal, sont de 
longues barques noires en forme de poissons manœuvrées avec 
des avirons rustiques. Celles qui pouvaient trouver abri dans un 
estuaire étaient de dimensions plus fortes,mais encore bien gros- 
sières. Dans chaque ville de la côte des corporations maritimes 
issues des anciens corsaires vivaient et vivent encore de la ma- 
nœuvre de ces esquifs. 

C'était déjà un tour de force de sauter de l'échelle du navire 
dans la barcasse agitée par la houle ; mais le passage des barres 
ou des brisants était encore plus périlleux ; les barcasses étaient 
fréquemment retournées et il fallait repêcher choses et gens. 
Point de quai, point de grue : on accostait sur la plage ; les mains 
robustes et sales des barcassiers empoignaient les colis, les passa- 
gers et les passagères et les déposaient sur le sable. 

L'Administration de la Dette marocaine avait, depuis 1907, lé- 
gèrement amélioré les conditions de débarquement et même com- 
mencé des travaux importants à Casablanca, la situation géné- 
rale n'en était pas moins en 1913 celle que nous venons de décrire. 

Tel était le pays que le général Lyautey livrait à l'ardeur des 
ingénieurs. Tout était à faire, on pouvait tailler dans le neuf. 
Cette œuvre devait enthousiasmer un réalisateur comme le Rési- 
dent général et les remarquables techniciens dont il avait su 
s'entourer et qu'il dirigeait. 

La Direction générale des Travaux Publics fut organisée dès 
les premiers jours du Protectorat. Elle fut confiée à M. Delure, 
inspecteur général des Ponts et Chaussées, assisté de M. Joyant, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 245 

ingénieur en chef de la même Administration. C'est à ces deux 
éminents ingénieurs que l'on doit toutes les grandes décisions qui 
furent prises dès le début pour le choix des ports, des lignes de 
chemins de fer, des routes, et qui fixèrent l'avenir du Maroc. 

Ils surent grouper autour d'eux une phalange de techniciens 
habiles et dévoués, fournis partie par les cadres du grand corps 
des ponts et chaussées, partie par le personnel colonial déjà rompu 
aux travaux de ce genre. 

Après une œuvre immense, M. Delure, épuisé par une aussi 
lourde besogne, fut remplacé par M. Delpit, ingénieur en chef 
des Ponts et Chaussées. Le personnel décimé par la mobilisation 
fut complété et assure maintenant, au prix d'un labeur parfois 
écrasant, une tâche immense dans des conditions de vie et de 
climat souvent pénibles et dangereuses. 

PORTS 

Il fallait d'abord, pour qu'on pût entrer dans le pays, faire 
des brèches dans la barrière d'écume dont s'entourait l'empire 
du Maroc. 

Le pays n'était pas sans passé maritime : un trafic assez actif 
s'y faisait par les moyens primitifs que nous avons esquissés. Le 
long des côtes de l'Atlantique on débarquait dans les villes de 
Tanger, Larache ,Rabat, Casablanca, Mazagan, Saft et Mogador. 

Chacune de ces villes desservait une région bien définie par 
des courants commerciaux bien établis. On ne pouvait pourtant 
songer à faire autant de ports que de régions distinctes, en raison 
surtout du prix de pareils ouvrages sur une côte aussi inhospi- 
talière. 

Tout en améliorant les conditions locales de chaque ville mari- 
time, il fallait en choisir un petit nombre pour en faire les véri- 
tables portes du Maroc. L'une d'elles devait avoir des proportions 
particulièrement grandioses afin de permettre d'y recevoir les 
paquebots et les cargos à gros tonnage des lignes régulières. 

L'entrée traditionnelle du Maroc était Tanger, qui avait l'avan- 
tage de se trouver près de l'Europe sur les nombreuses lignes de 
navigation qui empruntent le détroit de Gibraltar. Mais, outre 



246 LA RENAISSANCE DU MAROC 

que nous n'y étions point les maîtres,Tanger est dans une position 
excentrique qui ne permettait de relations commerciales qu'avec 
Je Nord du Maroc 

Le « Grand port » devait être suffisamment central, à portée 
du Nord comme du Sud. Les faits historiques firent le reste et 
fixèrent le choix. Le débarquement des troupes françaises à 
Casablanca en 1907 groupa les intérêts français autour de] leur 
drapeau. L'endroit était bien placé au point de vue géographi- 
que; les difficultés techniques n'y étaient pas plus grandes qu'ail- 
leurs. On se mit donc au travail. Les travaux confiés à la maison 
Schneider et C le furent commencés en 1913. Ils consistaient 
essentiellement dans la construction d'une grande jetée-abri cou- 
vrant le port contre la houle d'Ouest ; une jetée transversale 
doit achever la fermeture. A l'abri de ces deux ouvrages doi- 
vent s'édifier des môles et des bassins conquis entièrement sur la 
mer. 

La guerre vint jeter le trouble dans les projets hardiment 
entrepris. Mais avec sa claire vision des nécessités le général 
Lyautey distingua de suite qu'il ne fallait rien arrêter : notre 
sécurité, notre prestige étaient à ce prix. C'était en donnant 
l'impression que nous restions calmes et forts devant le danger, 
que la guerre ne nous paralysait pas, qu'on pouvait non seulement 
maintenir le pays encore frémissant où nous venions de prendre 
pied, mais encore en tirer des ressources précieuses pour faire 
face à nos ennemis. « Un chantier vaut un bataillon. » C'est en se 
réglant sur cette pensée du Chef que les ingénieurs multiplièrent 
partout et dans tout le pays les entreprises hardies et fécondes. 
Les travaux continuèrent donc sans relâche, malgré toutes les 
difficultés de l'heure ; ils reçurent une nouvelle impulsion dès 
que l'armistice eut mis nos communications maritimes à l'abri 
des entreprises des sous-marins. 

Actuellement, la grande jetée est aux trois quarts réalisée, sa 
tenue aux grands raz de marée est parfaite. L'abri est assez sûr 
pour que les navires ancrés derrière la jetée aient pu cette année 
continuer leurs opérations pendant les tempêtes les plus violentes. 
L'outillage du port, les terre-pleins, les magasins, les grues se sont 
multipliés et peuvent assurer facilement une manutention de 



DIX ANS DE PROTECTORAT 247 

2.000 tonnes de marchandises par jour, sans compter les em- 
barquements de phosphates. Un quai de 275 mètres permet aux 
paquebots d'accoster et aux phosphates d'embarquer en toute 
sécurité. Les travaux de la jetée transversale sont activement 
poussés. 

Le programme de développement des quais et des terre-pleins 
se poursuit. Deux ou trois larges môles en eau calme recevront 
les navires bord à quai. Le môle adossé à la petite jetée sera 
équipé avec les engins les plus modernes pour l'embarque- 
ment des phosphates. 

Casablanca est, dès maintenant, un port sûr où l'on peut tra- 
vailler et se réfugier sans crainte. Les résultats se font sentir, et, 
malgré la crise commerciale, le tonnage manutentionné en 1921 
aura atteint plus de 400.000 tonnes. La crise passagère de 1919 et 
1920, due à la difficulté de se procurer et monter rapidement 
l'outillage, est entièrement conjurée. 

Mais Casablanca ne pouvait être le seul port du Maroc. Son 
éloignement de la région nord obligeait la navigation à chercher 
en zone française d'autres points de débarquement plus à la portée 
.de Fez et de Meknès. Là encore, avec la promptitude de son 
regard, le général Lyautey sut discerner le point essentiel. 

Le Sebou, fait unique dans l'Afrique du Nord, est un fleuve 
navigable en toute saison. Il se jette dans la mer par un estuaire 
imposant comparable à celui de l'Adour par le site et les dimen- 
sions. L'importance de ce point n'avait pas échappé aux Portu- 
gais, qui y avaient installé une station maritime dont on retrouve 
à Mehedya les ruines pittoresques et même grandioses ; les archéo- 
logues prétendent même y retrouver des restes puniques. Les 
vieilles murailles crénelées dominent le large fleuve aux eaux 
vertes et la barre écumeuse qui lui fait à son lit de mort un linceul 
d'argent. 

Les sultans avaient délaissé pour la petite ville de Larache 
cette magnifique situation. 

Nous n'y trouvâmes que les ruines de Mehedya et, à 17 km. 
dans les terres, la petite Casba de Knitra perdue dans les sables 
et veillant en sentinelle abandonnée sur les eaux limoneuses du 
fleuve. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 249 

C'est là que le Résident Général, devinant l'avenir, fonda entiè- 
rement et de toute pièce la ville et le port de Knitra. 

En même temps on décidait de munir Rabat, ville impériale, 
capitale du Protectorat, d'un port que justifiait son commerce 
florissant et sa population maritime nombreuse, héritière des 
traditions des corsaires de Salé. 

Les deux ports de Rabat et de Knitra furent concédés en 
1916 à la Société des Ports Marocains, qui se mit aussitôt à l'ou- 
vrage. 

Knitra reçut 320 mètres de quais accostables en rivière, complè- 
tement à l'abri des fantaisies de la mer ; le perfectionnement du 
pilotage et l'étude des marées permet maintenant d'amener 
fréquemment à Knitra des bateaux de près de 4 mètres de tirant 
d'eau et de 90 mètres de longueur. 

Deux jetées parallèles endiguant le fleuve à son embouchure 
permettront bientôt l'entrée des navires de plus fort tonnage 
d'un usage courant dans la marine marchande, 

Les quais et appontements se développent graduellement de 
façon à faire face à un trafic grandissant. 

La situation exceptionnelle de Knitra au débouché de la riche 
région du Gharb, sur la route naturelle des grandes villes de Fez 
et de Meknès, devait assurer son avenir. 

La ville croît avec une rapidité prodigieuse, à la façon des villes 
américaines. Le tonnage manipulé en 1921 a atteint plus de 
170.000 tonnes. 

Rabat n'est pas non plus oublié ; deux jetées convergentes 
en permettront l'entrée à tous les navires de dimensions cou- 
rantes. 

Dans l'un et l'autre port les travaux sont poussés avec acti- 
vité par la Maison Fougerolle. 

Pendant que se poursuivaient les premiers travaux du port de 
Casablanca, une Société privée, constituée par MM. Hersent frères, 
tirait parti de l'abri que forme, à 25 kilomètres plus au nord, la 
petite baie de Fedhala, protégée contre la houle de l'Ouest par un 
promontoire rocheux prolongé en mer par des îlots, et construi- 
sait à ses frais un port. 
Aujourd'hui, une digue reliant la terre aux îles et s'avançant 



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Port de Rabat 

su 1/25 ooo 




Port de Fédalah 

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Cap feàâtah 



^/^G rar.de jetée 




Port de Mazagan 

au 1/20,000 




Port de Safi 



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DIX ANS DE PROTECTORAT 255 

vers le Nord a amélioré l'abri; un petit quai et des terre-pleins 
permettent le chargement et le déchargement des quelques 
navires qui fréquentent le port et la manutention des marchan- 
dises. 

Quoique peu étendu et peu profond, il rend d'appréciables 
services comme annexe de son grand voisin. Il lui vient en aide 
dans les moments d'engorgement et il sert de port d'attache à 
toute une flottille de bateaux qui y trouvent sécurité contre 
les fortes houles du large et y débarquent les produits de leurs 
pêches, généralement très fructueuses. 

Des industriels avisés commencent à tirer parti de cette situa- 
tion et installent des usines de conserves de poissons et de traite- 
ment des sous-produits de la pêche. 

Ce qu'on avait fait pour la région Nord, il fallait aussi, pour 
les mêmes raisons, le faire pour le Sud et lui donner un port, 
sans quoi on eût vu se perpétuer les opérations sur plages dans 
des conditions ruineuses et mêmes dangereuses. 

Les riches terres à blé des Abda et des Doukkala écoulaient 
leurs produits par Mazagan et Safi. Mazagan, trop près de Casa- 
blanca et déjà doté, par la nature, d'une rade à peu près sûre, ne 
reçut que le bassin nécessaire à abriter les barcasses et les quais 
pour assurer leurs opérations ; les travaux à peu près terminés 
seront améliorés pour permettre l'entrée des caboteurs. Mazagan 
a manutentionné en 1921 plus de 100.000 tonnes. 

Safi, à portée de Marrakech et mieux placé pour desservir 
les Abda, a fait de tout temps un gros trafic de céréales. Sur une 
plage inhospitalière, au pied des sombres murailles portugaises, 
de fines barcasses étaient et sont encore échouées. Profitant des 
éclaircies de l'été on met ces frêles esquifs à l'eau, on les maintient 
en dehors des brisants, et 60 portefaix entrent dans l'eau jusqu'à 
la ceinture, se font passer de l'un à l'autre, à bout de bras, les 
lourds sacs de grains. Ceux-ci sont enfin déposés dans labarcasse 
qui les mènera aux navires ancrés dans la baie. Ce procédé bar- 
bare fonctionne encore, mais déjà un wharf permet le chargement 
des barcasses et même des petits navires en dehors de la ligne 
des brisants. 

Le développement des ressources financières du Protectorat 



POl^T DE MOGAÛOH 

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DIX ANS DE PROTECTORAT 257 

permet maintenant de commencer les travaux d'une jetée qui 
abritera d'abord le bassin à barcasses, mais qu'il suffira de prolon- 
ger pour avoir des bassins accessibles aux plus gros navires. Les 
travaux sont confiés à la Maison Schneider et C ie ,ce qui est un 
sûr garant de leur bonne et prompte exécution. Avec les moyens 
antiques encore employés, le port de Safi fait déjà cette année 
(1921) 150.000 tonnes. Ce sera le grand port du Sud du Maroc. 

La petite ville de Mogador, depuis deux siècles en relations 
suivies avec l'Europe, habitée par une remarquable population 
commerçante, s'est vue doter d'un bassin à barcasses, qui, avec 
une rade naturelle assez bonne, suffit à son trafic (50.000 tonnes 
en 1921). 

Enfin, Agadir a été doté, sur l'emprunt en cours de réalisa- 
tion,d'un crédit de 10 millions qui permettra de lui donner le mini- 
mum indispensable aux opérations maritimes de la ville qui 
va y renaître. 

Au milieu de tous ces efforts, Tanger, gâté par la nature, paraît 
avoir été délaissé par les hommes. Cette ville est pourtant merveil- 
leusement placée pour accueillir au passage les nombreux navires 
qui sillonnent le détroit, mais Tanger a souffert de sa situation 
politique ; les influences rivales ont neutralisé les efforts et sem- 
blaient condamner à l'oubli la vieille entrée du Maroc, séjour 
traditionnel des légations européennes auprès des sultans. La 
France n'a pas voulu qu'il en fût ainsi et a résolu de marquer l'in- 
térêt qu'elle prenait à ce carrefour mondial. Le port vient d'être 
concédé par le Maghzen à une société internationale où do- 
minent les capitaux français. 

Les jetées, les quais et les bassins vont enfin sortir de la mer 
et former la tête du chemin de fer qui reliera à Fez la sentinelle 
avancée des pays maures. 



Eclairage des côtes. 

Il ne suffisait pas de construire des ports pour permettre l'accès 
du Maroc. Il fallait aussi faciliter la navigation, attirée de plus en 
plus par le développement économique du pays. Il importait au 



258 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



plus haut point de signaler aux navigateurs les dangers d'un 
littoral si peu sûr et d'éclairer les endroits périlleux. 

Or, au moment où nous avons mis le pied au Maroc, un seul 
phare, celui du cap Spartel, construit au milieu du siècle der- 



Cap Spartel 



Cap Cantin 



SidfMagdoul 

CapSim 



CapGhJr /I 




Azemmou, 
Sr'dtM, 

Sidibou Afi 



CARTE DES PHARES 

du .Maroc 



Kilomètres 



i5o 2oo 



nier, existait sur la côte atlantique. Les capitaines de navires 
n'avaient pas d'autres moyens que la boussole et d'imparfaites 
cartes marines pour se guider vers les rades foraines en évitant 
les écueils ou les plages traîtresses. 

Des phares puissants, projetant leurs éclats lumineux à plus 
de 30 milles en mer, signalent aujourd'hui, malgré les brumes 
épaissos qui souvent traînent sur la côte, le promontoire d'El 



DIX ANS DE PROTECTORAT 259 

Hanket l'approche de Casablanca, le cap de Sidi bou Afi et Ma- 
zagan tout proche, le cap Cantin et la côte des Abda, le cap Sim 
et les abords de Mogador. Enfin le phare projeté au cap Ghir 
annoncera l'approche d'Agadir. 

D'autres feux, moins puissants, éclairent l'entrée des ports de 
Fedhala, de Casablanca, de Mazagan, de Mogador, d'Agadir ou 
l'embouchure des fleuves : le Sebou, le Bou Regreg, l'Oum-er- 
Rebia. 

Pendant que se poursuivait l'exécution de ce programme, le 
Ministère de la Marine envoyait au Maroc plusieurs missions 
pour relever les côtes et faisait dresser de nouvelles cartes très 
précises du plus haut intérêt pour les navigateurs. 

Voici donc le Maroc ouvert, on peut enfin y entrer, trouver 
sur ses côtes abri et sécurité. Le problème était alors d'y circuler. 
En été, on pouvait rouler sur le sol durci par le soleil, mais, dès 
les premières pluies d'octobre,les riches plaines du Maroc n'étaient 
plus qu'une mer de boue, à peine accessible aux seuls animaux 
de bât. 

Dès nos premières colonnes, nous nous trouvâmes aux prises 
avec cet ennemi invincible qui arrêtait le soldat comme le com- 
merçant ou le colon. 

Aussi aborda-t-on le programme des voies ferrées qui devaient 
féconder le pays. Mais ceux qui étaient déjà nos ennemis veillaient 
et cherchaient à entraver notre action.Les traités d'Alg£siras(1905) 
et l'accord franco-allemand (1911) limitèrent de ce côté notre 
activité comme nous le verrons plus loin. La guerre survint et, en 
nous rendant la liberté, nous priva en même temps de tout es- 
poir de se procurer le matériel de chemin de fer entièrement acca- 
paré par les nécessités du front. 

Les troupes avaient ouvert de nombreuses pistes où l'on pouvait 
circuler l'été en automobile au prix de mille péripéties ; on s'en- 
sablait, on s'enlisait, on brisait les ressorts sur des rochers, on 
couchait dans la voiture en attendant un problématique secours, 
c'était charmant mais bien peu pratique, il fallait se décider à 
faire des routes régulières. 



260 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



ROUTES 



Le Maroc présente toutes les ressources nécessaires pour une 
telle œuvre : la main-d'œuvre y est abondante et vigoureuse ; 
^e 




CARTE SCHEMATIQUE 
DES COUTES DU MAÏ\OC 



Tfoutrs principales 
rtoutes Secondaires 
-</• _ en projet 



les animaux de trait, de bât, nécessaires pour amener la pierre, 
ne manquent pas ; les pistes accessibles en été aux camions per- 
mettaient le transport des matériaux pour les ouvrages d'art. 

La première route entreprise fut celle de Casablanca à Rabat; 
d'autres suivirent, mais c'est la guerre qui donna aux travaux 
l'impulsion définitive. Il s'agissait de couvrir le pays de chan- 
tiers, moyens puissants de pacification, tout en réalisant un grand 
programme de communications avec les ressources que donnait 
le premier emprunt marocain. La consigne fut de faire au plus 



DIX ANS DE PROTECTORAT 261 

■vite les communications entre la côte et les grandes villes de 
l'intérieur en sacrifiant au besoin quelque peu la qualité des chemins 
-à leur plus grande longueur. En même temps qu'on rendait ainsi 
service au commerce, on assurait les liaisons de commandement, 
les transports rapides des troupes et de matériel permettant de 
tenir le front marocain avec le minimum de force. 

Un réseau de plusde 2.000 kilomètres fut ordonné par legénéral 
Lyautey. L'activité des travaux publics en pleine guerre fut chose 
merveilleuse. On y sentait le souffle animateur du grand chef 
sous lequel on avait joie à servir. Tout le Maroc civil et militaire 
y contribua, et c'est ici le moment de rendre hommage aux terri- 
toriaux que la France envoya sur cette terre d'Afrique ; on trouva 
parmi ces troupes des techniciens et des spécialistes qui se donnèrent 
avec passion à leur œuvre ; c'est en grande partie à eux qu'on dut 
de combler les vides qu'avait faits la mobilisation dans le person- 
nel des Travaux Publics et de pouvoir ainsi continuer sans arrêt. 

Les réserves que laissait chaque année un budget sagement 
administré permirent de compléter et d'améliorer le réseau 

Celui-ci présente actuellement un développement de 2.700 kilo- 
mètres de bonnes routes sillonnées de rapides automobiles et de 
camions. 

Le dernier « circuit du Maroc » fait à une moyenne de 90 ki- 
lomètres à l'heure est le meilleur critérium de l'état de notre 
réseau routier marocain. 

Les principales artères sont : la route de Casablanca à la fron- 
tière algérienne par Rabat, Meknès, Fès,Taza et Oudjda (700 kilo- 
mètres) presque entièrement achevée. Les circuits touristiques 
organisés par la Compagnie Transatlantique dans l'Afrique du 
Nord l'empruntent d'un bout à l'autre. 

On y rencontre tous les aspects du Maroc du Nord : les steppes 
désolées du Maroc Oriental font place à la région verdoyante 
et mamelonnée de Taza dominée par la silhouette lointaine du 
Djebel Moussa couvert de neige. Après la traversée du Sebou sur 
un pont de pierre majestueux qui fait honneur à son ingénieur, 
M. Malégarie, on arrive à Fès, joyau délicieux et capitale du Maroc 
du Nord. 

Après la plaine du Sais fertilisée par ses irrigations et que surplom- 



262 LA RENAISSANCE DU MAROC 

be la masse imposante du Zehroun, voici venir la mélancolique 
Meknès au milieu de ses bois d'oliviers et des ruines grandioses 
de son Versailles marocain. Le Beth est franchi sur un beau viaduc 
construit encore par M. Malegarie, puis c'est la forêt de la Mamora 
et la ville double de Salé-Rabat qui encadre l'estuaire émouvant 
du Bou-Regreg. On passe celui-ci sur un grand pont enbéton armé 
remplaçant un bac, qui, pendant six ans, fut la seuleliaison entre 
le Maroc du Sud et le Maroc du Nord, séparés par la coupure du 
Bou Regreg. Les vallées profondes et abruptes des oueds Ykem 
et Cherrat sont franchies sur deux ponts suspendus d'une grande 
hardiesse, deux viaducs robustes enjambent le Neffifick et le 
Mellah, et on voit poindre dans un halo de poussière d'or la ca- 
pitale commerciale du Maroc, ce Casablanca qui grandit de 
5,000 habitants tous les ans et où l'on sent naître et croître une 
grande métropole qui rattrapera bientôt Alger ou Oran. 

La route de Rabat à Tanger par Knitra et Souq el Arba vient 
d'être terminée en zone française. Malgré les difficultés rencontrées 
en zone espagnole, où nos voisins sont légèrement en retard sur 
nous,un service automobile régulier permet déjà au voyageur qui 
craint le mal de mer d'accéder au Maroc presque sans traversée ; 
un grand pont sur l'Oued Sebou est en voie d'achèvement et dans 
quelques mois permettra de franchir le fleuve sans emprunter 
le bac, toujours encombré, de Si Allai Tazi. 

Marrakech est relié à tous les ports du Sud: Casablanca,Maza- 
gan, Safi et Mogador, par une étoile de routes excellentes où Ton 
remarque quelques beaux ouvrages,notamment un pont suspendu 
sur l'Oum er Rebia et de beaux viaducs sur le Tensift et l'Oued 
Ksob. 

De nombreuses routes secondaires viennent compléter cet 
ensemble et préparent la voie à la colonisation. 

Le nouvel emprunt que le Maroc vient d'être autorisé à émettre 
permettra d'achever le réseau principal et toutes les liaisons 
importantes se trouveront bientôt réalisées. 

Cette énumération de grands ouvrages et de longues routes 
montre quel effort a pu être accompli pendant la guerre et les 
difficiles années qui l'ont suivie. 

Mais ce tableau n'est pas sans ombres. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



263 



Dans ce pays en plein développement, la route a, par suite 
des circonstances, précédé le chemin de fer. 

Il en est résulté un développement rapide des transports 
automobiles ; les lourds camions ont remplacé les traditionnelles 
caravanes. Les routes souffrent d'un charroi aussi intense et aussi 
pesant, les frais d'entretien sont élevés, les difficultés techniques 
sont très grandes. Dans les tirs il a fallu refaire plusieurs fois les 
chaussées av^.nt qu'elles pussent arriver à leur état d'équilibre. 
Le pays aspire après le moment proche où le chemin de fer à voie 
normale réalisera les liaisons vitales avec des prix de transport 
raisonnables. Les routes devenues d'un entretien facile seront 
alors rendues à leur rôle normal de tourisme et d'intérêt local et 
le trafic des marchandises à grande portée leur échappera enfin. 




264 LA RENAISSANCE DU MAROC 



CHEMINS DE FER 

Les chemins de fer sont les véritables artères de la circulation 
d'un pays moderne : ils en commandent le développement poli- 
tique et économique et les progrès matériels et moraux. Cette 
vérité n'avait point échappé à l'œil clairvoyant du général Lyau- 
tey, mais les Allemands le savaient aussi bien que nous et leurs 
perfides manœuvres d'avant-guerre avaient consisté partout à 
entraver dans le Maroc français le développement des voies 
ferrées. 

De l'ensemble des traités internationaux dont ils avaient su 
nous lier il résultait que nous ne pouvions construire dans la zone 
française que des lignes strictement militaires pour le seul usage 
des troupes d'occupation. 

Les chemins de fer commerciaux ne pouvaient être entrepris 
que lorsque le chemin de fer de Tanger à Fez,concédé à une Com- 
pagnie franco-espagnole (1913), serait entrepris sur toute sa lon- 
gueur, y compris la zone espagnole dont nous n'étions pas maîtres. 

Il était impérieusement nécessaire d'amener aux troupes leur 
matériel et leur ravitaillement jusqu'aux bases lointaines de Taza, 
Fes, Oued Zem et Marrakech. 

Il fallut donc que l'Administration de la ^Guerre entamât son 
réseau avec du matériel militaire et une exploitation rigoureu- 
sement militaire, jalousement surveillée par les représentants 
de l'Allemagne au Maroc. 

Ce furent les considérations qui imposèrent l'emploi de la voie 
de 0,60 militaire du type Péchot, réglementaire dans l'armée 
française. 

Dès la campagne de la Chaouia (1907) on avait dû construire 
une sorte de tramway à chevaux entre Casablanca et Ber Réchid ; 
ce petit tramway fut au Maroc l'ancêtre aujourd'hui disparu de 
la voie ferrée. 

On entama ensuite (1911) le réseau à voie de 0,60 en partant 
de tous les points accessibles. 

D'Oudjda (mai 1912) on se dirigea vers Taza à travers les mor- 
nes plaines du Maroc oriental, les principales étapes furent : 



DIX ANS DE PROTECTORAT 265 

El Àïoun (fin 1912) ; 

Taourirt (avril 1913) ; 

Guercif (août 1913), où l'on franchit la Moulouya ; 

Mçoun (mars 1914) ; 

et enfin Taza (juillet 1915). 

Partant de Knitra (1911)on alla d'une part veisRabat(1912), 
d'autre part vers Meknès (1913) et Fès (février 1915). 

Partant de Casablanca vers Rabat (novembre 1912) vers Ben 
Guérir (décembre 1918) et vers Oued Zem (août 1917). 

Le chemin de fer suivait les colonnes et se dirigeait parfois 
vers les points menacés sans trop de soucis d'une utilisation com- 
merciale dont les Allemands nous déniaient le droit. 

Les qualités de lavoie de 0,60 se prêtaient merveilleusement à 
ce rôle. Son extrême souplesse, due aux faibles rayons de ses 
courbes, lui permet de se plier au terrain et de réduire les travaux 
préparatoires à presque rien, dans tous les terrains courants sa 
pose est presque instantanée, c'est par excellence le chemin de 
fer de manœuvre. 

La guerre nous ayant' débarrassés de la surveillance allemande, 
le colonel Bursaux, Directeur du réseau, put enfin organiser l'ex- 
ploitation commerciale des voies de 0,60 (1916). 

En présence des exigences allemandes, le matériel roulant 
avait été calculé sur les besoins du corps d'occupation et n'avait 
pu être sérieusement augmenté pendant la guerre. Le matériel 
de voie type Péchot, d'un maniement commode et rapide, se 
révéla aussi insuffisant pour faire face à une exploitation inten- 
sive et prolongée. Les rampes et les courbes qu'il avait fallu adopter 
sous la pression de nécessités militaires urgentes, quelquefois 
même angoissantes, ne se prêtaient pas non plus à la circulation 
de trains importants. Les coupures du réseau à Rabat et entre Fès 
et Taza empêchaient tout échange de wagons et de locomotives, 
nous privant ainsi de la possibilité de «manœuvrer» le matériel. 

L'ensemble de ces faits rendit fort précaire l'exploitation com- 
merciale ; le trafic resta, pendant quelques années surtout,' mi- 
litaire, pendant que se développa sur les routes parallèles l'in- 
dustrie des transports automobiles. 

L'armistice changea la situation en nous pefmettant de faire 



266 LA RENAISSANCE DU MAROC 

venir de France le matériel nécessaire. Le colonel Thionnet, 
successeur du colonel Bursaux, continua et paracheva l'œuvre 
de son prédécesseur :1e chemin de fer fut poussé jusqu'à Marrakech 
(mai 1920) ; le pont sur le Bou Regreg permit la jonction des deux 
tronçons les plus importants du réseau (août 1919), une ligne 
nouvelle partant de Guercif se dirigea vers la haute Moulouya ; 
les sections les plus parcourues furent rectifiées et renforcées. 

Enfin la jonction entre TazaetFès put être accomplie malgré 
d'énormes difficultés (juillet 1921). 

Le réseau étant désormais cohérent, on pouvait, en augmentant 
légèrement le matériel roulant, aborder franchement l'exploita- 
tion commerciale dans des conditions de rapidité, de sécurité et 
de tarife acceptables. 

L'exploitation dû chemin de fer changeant ainsi de caractère 
fut mise àla charge du Protectorat tout en restant sousla direction 
de son brillant personnel technique militaire (1 er janvier 1920). 

L'ensemble des lignes construites réalise ]es communications 
essentielles du Maroc, la voie ferrée relie les principaux ports 
aux grandes villes de l'intérieur et le Marocà l'Algérie; le chemin 
de fer à voie normale n'aura désormais qu'à suivre les direc- 
tions générales empruntées par la voie de 0,60. 

Lorsque la construction des grands chemins de fer amènera 
la mort ou tout au imins la transformation de ce réseau léger, 
la voie de 0,60 aura rendu au Maroc un service inestimable : con- 
juguée avec les routes, elle lui aura permis d'attendre la construc- 
tion toujours un peu lente d'un grand chemin de fer solennel. 

Les petits wagons tramés par d^s locomotives qui semblent 
des jouets d'enfants sont néanmoins pesamment chargés; sur les 
bâches, sur les toits d3s wagons, des grappes d'indigènes voyagent 
à prix réduit sans récriminer sur l'inconfortable de leur installa- 
tion, la vitesse des trains atteint 15 à 20 kilomètres à l'heure ; les 
voyageurs de l re classe sont transportés dans des petits cars à es- 
sence, dénommés on ne sait pourquoi «draisines »,à la vitesse déjà 
fort coquette de 35 kilomètres à l'heure. Le voyage y est fort 
agréable avec le genre de charme qu'ont les tramways de ban- 
lieue. Les lignes serpentent, par monts et par vaux, épousant 
merveilleusement le terrain et en montrant tous les aspects. Des 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



267 



buffets, des hôtels très suffisants, parfois même confortables, 
offrent leur asile aux heures convenables, car on ne circule pas la 
nuit. 

Le trafic, tant militaire que civil, a donné en 1920 : 

91.886.675 voyageurs-kilomètres ; 




>lfîarrskech 



CARTE SCHEMATIQUE 
DES CHEMINS DE FEI\ 
A VOIE JDZ. M 60 



\Agadir 



31.068.252 tonnes kilométriques, 
pour une longueur de 1.200 kilomètres de lignes exploitées. 

Il a progressé en 1921 et croîtra considérablement en 1922 avec 
le transport des phosphates dont on espère pouvoir amener 
100.000 tonnes par an à la côte en attendant la puissante voie 
normale. 

Mais, pour précieux que soient les services rendus, les inconvé- 
nients inhérents à la largeur de la voie se font sentir. Si la construc- 
tion est simple et peu coûteuse, par contre l'exploitation est très 
onéreuse. Les tarifs calculés de façon à couvrir seulement les 



268 LA RENAISSANCE DU MAROC 

dépenses d'exploitation sans amortissement de capital sont 
environ 3 fois ceux des voies normales d'Algérie, de sorte que les 
transports par camions peuvent encore lutter dans bien des cas 
avec le chemin de fer. La capacité des transports de la voie est 
très limitée dès que la disposition du terrain impose des rampes 
un peu fortes que les petites machines sont impuissantes à faire 
escalader à des trains d'un poids raisonnable. 

Au Maroc, plus encore que partout ailleurs, le transport est 
la grande affaire. Le pays n'est pas, comme l'Algérie,assis au bord 
de la mer, beaucoup de régions peuplées et fertiles sont à plus 
de 200 kilomètres de la côte, elles ne seront accessibles à la coloni- 
sation que lorsqu'elles seront atteintes par la voie normale. 

Le Maroc a donc été amené à entreprendre son grand réseau 
actuellement en pleine construction. La voie de 0,60 va-t-elle 
alors devenir inutile et son matériel assez considérable va-t-il 
être perdu ? Il n'en est rien, la grande voie ferrée aura besoin 
d'affluents nombreux qui lui amèneront choses et gens des régions 
où elle ne peut souvent pénétrer qu'au prix de dépenses inabor- 
dables. D'autre part, la difficile situation financière dans laquelle 
le monde se débat actuellement nous obligera sans doute à 
différer certaines lignes à travers des régions riches, dans l'impossi- 
bilité de se procurer les capitaux nécessaires. A ces deux points 
de vue l'utilisation de la voie de 0,60 est toute trouvée. Le Maroc 
constituera avec elle à peu de frais son réseau d'intérêt local et, 
étendant la manœuvre économique déjà faite, dotera de nouvelles 
régions d'un moyen de transport qui permettra d'attendre le 
grand chemin de fer. 

Avec du matériel de réemploi, un kilomètre de voie de 0,60 ne 
coûte guère que 60.000 francs en terrrain normal. A ce prix il 
est tout indiqué de faire profiter de ce moyen de transport de 
riches plaines qui risquent sans cela d'attendre 10 ou 15 ans la 
grande voie ferrée ; on aura d'ici là largement récupéré les frais 
d'installation par le service rendu. La voie de 0,60, nous l'avons 
déjà dit, est une voie manœuvrière, on utilisera dans un but 
économique cette précieuse qualité en plaçant et déplaçant les 
voies chaque fois que le développement économique d'une nou- 
velle contrée rendra la voie ferrée indispensable, avant qu'on ait 



DIX ANS DE PROTECTORAT 269 

pu réaliser les moyens financiers nécessaires à l'établissement 
d'un grand chemin de fer. 

Chemins de 1er à voie normale. 

Le tracé général d'un réseau de chemins de fer au Maroc fut 
discuté dès que le pays commença à être quelque peu connu. 

Les intrigues internationales s'agitèrent aussitôt autour de la 
question des chemins de fer, le but des Allemands étant surtout 
de nous empêcher radicalement de construire des voies ferrées 
commerciales. 

Finalement, toutes les tractations aboutirent au traité d'Algé- 
siras (1905) et à l'accord franco-allemand (1911) auquel adhéra 
l'Angleterre. 

L'ensemble de ces textes nous ligotait dans la conclusion 
suivante : 

Aucun chemin de fer commercial ne devait être commencé 
avant que les travaux de la ligne de Tanger à Fès fussent attaqués 
sur toute leur longueur, y compris la zone espagnole. 

La première voie envisagée fut donc celle qui reliait Tanger, 
séjour habituel des Européens et des légations, à Fès, la capitale 
de l'Empire ; le tracé en fut reconnu dès 1912 par une mission 
d'ingénieurs formée sur l'initiative du Gouvernement français. 

Une Société franco-espagnole fut formée non sans peine pour 
la construction et l'exploitation du Tanger-Fès. 

Les études amenèrent à un tracé se développant d'abord dans 
les plaines mamelonnées qui bordent l'Atlantique dans la zone 
espagnole, puis dans la plaine du Sebou. Le Sebou devait être 
franchi à Mechra bel Ksiri.Le tracé accède ensuite sur les plateaux 
par la vallée du R'dom, atteint Meknès et rejoint Fès par la 
plaine du Sais. 

La voie normale était imposée par les traités. 

Pour pouvoir nous libérer de notre engagement, l'on commença 
les travaux un peu partout, accomplissant ainsi cette coûteuse 
gageure de commencer un chemin de fer au cœur d'un pays 
presque inaccessible, au lieu de développer les travaux en par- 
tant de. la côte et en se faisant suivre par la voie ferrée comme il 



270 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



est de règle dans tout chemin de fer colonial. La difficulté ne fut 
vaincue que par l'ouverture des chemins de fer militaires à l'ex- 
ploitation commerciale et par la construction des routes. 

Quoi qu'il en soit, les travaux duTanger-Fès sont en cours d'un 
bout à l'autre de la ligne, aussi bien en zone espagnole qu'en zone 







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huk elAcbe Oudjda 




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CAKTE SCHÉMATIQUE, 




DES CHEMINS DE FEf\_ 




M mi .. En construction 


A VOIE NORMALE 




N.-. Aj$ ad i r 


. J . 
. , .. Envisagées 

. .„ Trenseontinenbales 


Kilomètres 


"* 5o io« lS« !oo 



française. Cette ligne aura 310 kilomètres de développement, 
dont 205 en zone française. 

Les études destinées à fixer les grandes lignes du réseau général 
remontent aux premiers jours de l'occupation,mais elles ne purent 
recevoir leur impulsion définitive que lorsque la guerre nous eut 
rendu la liberté. 

La question de l'écartement de la voie ne pouvait plus se poser. 
D'une part les chemins de fer algériens aboutissaient à Oudjda 
avec la voie de l m 44 et cet écartement nous était imposé pour 
le Tanger-Fès ; le Maroc n'eut donc pas à discuter la question. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 271 

Pour le tracé général des lignes, il sautait aux yeux qu'il fallait 
relier les capitales de l'intérieur aux ports de la côte et prévoir 
une grande transversale reliant le Maroc à l'Algérie et unifiant 
nos possessions de l'Afrique du Nord, 

La géographie du Maroc dictait alors le tracé des lignes : 

Le couloir naturel entre le Rif et le Moyen Atlas indiquait la 
direction à suivre en partant des plateaux d'Oudjda pour aller 
sur Fès et Maknèe. 

La partie centrale, du Maroc entre Meknès et la plaine de la 
Chaouia forme un plateau relativement élevé, sillonné par une 
série de vallées très profondes aboutissant auBou Regreg ; on ne 
pouvait songer à y aventurer une ligne de chemin de fer, qui au- 
rait eu à franchir 4 fossés de 300 à 400 mètres de profondeur. 

A'partir de Meknès il fallait donc chercher à contourner ces 
plateaux par le Nord, puis suivre le bord de la mer en touchant 
Knitra et Rabat pour aboutir à Casablanca. 

De Casablanca à Marrakech, il n'y a guère que des plaines ; les 
deux seules difficultés, nullement insurmontables, sont le fran- 
chissement de'l'Oum erRebia et de la petite chaîne des Djebilet. 

On arrive, en somme, au tracé généralde la voie de 0,60, qui 
a lui-même été dicté par les mêmes nécessités géographiques 
et économiques. 

On envisagea en outre un raccordement entre Knitra et Souk 
el Arba pour permettre la circulation de trains rapides entre 
Tanger et Casablanca, et une ligne se dirigeant vers la région 
phosphatière d'Oued Zem. 

Tel fut le programme du premier réseau. On peut remarquer 
qu'il délaisse les ports du Sud du Maroc et les riches régions qu'ils 
desservent. On envisage déjà les lignes Marrakech, Safi et Casa- 
blanca, Mazagan, Safi, ce sera l'œuvre de demain. 

Le réseau ainsi conçu se prête aux rêves grandioses mais loin- 
tains des voies mondiales : Paris-Dakar, Paris-Tchad-Congo-Le 
Cap. Le Paris-Dakar est le prolongement naturel de la ligne 
Tanger-Rabat-Casablanca-Safi; le transsaharien peut facilement 
se greffer sur le réseau marocain par Guercif, l'Oued Za,Bergucnt, 
Tendrara et Colomb Béchar. 

Le Protectorat avisa, dès 1914, aux moyens de réaliser son 



272 LA RENAISSANCE DU MAROC 

réseau principal. Une convention fut conclue avec une Société 
d'Etudes dont les éléments techniques furent fournis par le 
P.-L.-M. 

Sous la direction distinguée de M. Séjourné, sous-directeur du 
P.-L.-M. et de M. l'Ingénieur en chef Martinet, la mission consti- 
tuée par la Compagnie mettait au point les projets d'exécution 
entre Casablanca et Rabat, et étudiait en détail, avec la collabo- 
ration de l'Administration des Travaux Publics, les lignes Rabat- 
Knitra,Knitra-Petitjean et Casablanca-Marrakech, des reconnais- 
sances étaient faites sur la ligne Fès-Oudjda que le génie avait 
d'ailleurs déjà étudiée en partie. 

Sur la base des avant-projets, une convention fut préparée 
avec les groupes financiers constituant la Société d'Etudes pour 
la concession du réseau Casablanca-Rabat-Knitra-Petitjean ; 
Casablanca-Marrakech, Fès-Oudjda ; Knitra-Souk el Arba. Ce 
réseau complétait (avec la partie du Tanger-Fès, comprise entre 
Fès et Petit jean) la grande voie ferrée Tunis-Alger-Casablanca- 
Marrakech. 

La convention se rapprochait du système de la régie intéressée, 
bien que le mot ne fût pas explicitement prononcé. 

La convention présentée en pleine guerre au Parlement ne 
put aller jusqu'à la séance de la Chambre, le Gouvernement 
préféra la retirer et remettre à une période moins troubléel'exécu- 
tion des chemins de fer marocains. 

Il fallut donc attendre la fin de la guerre pour reprendre la 
question. 

Entre temps, la Société d'Etudes poursuivait activement ses 
opérations. 

L'armistice aussitôt conclu, le général Lyautey, comprenant 
l'importance d'une pareille réalisation, reprit l'affaire. 

La Direction des Travaux Publics recruta du personnel et 
s'outilla pour prendre la suite de la Société d'Etudes qui n'avait 
plus de raison d'être après l'échec du projet de concession. 

Les difficultés d'après-guerre imposaient, jusqu'à l'évidence, 
la nécessité de desservir au plus vite de vastes et riches régions, 
comme celles de Fès-Meknès, qui ne pouvaient recevoir de la côte, 
en assez grandes quantités, les marchandises dont elles avaient 



DIX ANS DE PROTECTORAT 273 

foesoin, malgré les deux routes et le chemin de fer de 0,60 qui les 
relient aux ports ; enfin, les travaux du Tanger-Fès menaçaient 
•de s'éterniser, faute de moyens de transport pour faire parvenir 
les matériaux de construction, les rails et les traverses qu'on ne 
pouvait amener que par Knitra. 

Avec son sens habituel des réalisations pratiques, le Résident 

Général s'attela à ce grave problème : faire autoriser par la France 

la construction immédiate du raccordement de la région de Fès 

avec la côte, quitte à attendre la concession définitive pour passer 

| aux autres lignes. 

Le général Lyautey trouva auprès des Ministres, et plus parti- 
culièrement du Président du Conseil (M. Millerand) l'accueil le 
plus bienveillant et le plus éclairé, et le Maroc fut autorisé à 
commencer par ses propres moyens les lignes de Knitra-Petitjean 
et Casablanca-Rabat (décembre 1919). L'état des finances maro- 
caines permit de pousser sans arrêt les travaux de ces lignes en 
attendant l'intervention du concessionnaire éventuel ; les terrasse- 
ments purent donc être commencés sans délai. 

Entre temps, une circonstance heureuse avait permis d'entamer 
le tronçon Rabat-Knitra : la Société des ports de Rabat et Knitra 
ayant à construire les jetées de ces deux ports ouvrait ses carriè- 
res à Sidi Bou Knadel, à mi-distance entre les deux ports ; il 
fallait une voie ferrée pour amener les blocs, il suffit de lui donner 
le tracé et l'écartement prévu au réseau général pour en faire 
le premier fragment du réseau. Les travaux entrepris par la 
maison Fougerolle frères, entrepreneurs de la Société des Ports, 
marchent à grands pas. 

Mais il ne pouvait suffire de s'en tenir aux lignes Casablanca, 
Rabat, Knitra, Petitjean, Fès. La découverte des riches gisements 
phosphatiers d'Oued Zem imposait la construction immédiate 
du premier tronçon de la ligne Casablanca-Marrakech. 

Les ressources financières et techniques du Protectorat ne 
pouvaient plus assurer une telle tâche. 

Le traité de paix étant signé, et les circonstances se trouvant 
plus favorables, le Protectorat présenta à nouveau à l'approbation 
du Gouvernement français et du Parlement la convention avec 
le groupe qui avait formé la Société d'Etudes (juin 1920). 

18 



274 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Cette fois, grâce à l'esprit éclairé des commissions parlementai 
res chargées de l'examen de l'affaire, celle-ci aboutit. Les ligne 
du premier réseau du Maroc se trouvent entre les mains d'ui 
puissant groupe technique et financier qui s'est organisé avec un 
louable promptitude. Grâce à lui les travaux sont maintenan 
partout entrepris sur la ligne Casablanca-Oued Zem, Casablanca- 
Rab at-Knitr a-P etit j ean . 

La voie est posée ou en cours de pose de Rabat à Knitra et 
Meknès. Si rien ne vient troubler l'exécution des travaux, les 
premiers trains de voyageurs et de marchandises circuleront entre- 
Rabat et Meknès à la fin de 1922, entre Rabat et Fès vers lemilieu 
de 1923, entre Casablanca et Oued Zem vers le milieu de 1924 ; 
les autres lignes suivront au fur et à mesure de l'achèvement 
des travaux qui paraissent devoir, pour le réseau entier, 870 kilo- 
mètres, durer de 6 à 10 ans selon la rapidité de réalisation finan- 
cière que permettra l'état économique de la France où seront 
émis les emprunts qui alimenteront les travaux. 

Les lignes du premier réseau se présentent dans leur ensembler 
comme des lignes de plaine, le terrain n'est un peu mouvementé 
qu'entre Fès et Taza ; quelques viaducs jetteront leurs archesj 
sur les oueds qui coupent la route de Casablanca à Rabat, un 
beau viaduc franchit le R'dom à Petitjean,des ponts importants! 
mais d'un modèle courant enjamberont le Sebou à Si Allai Tazi, 
Mechra bel Ksiri et Fès, la Moulouya à Guercif, le Bou Regreg^ 
à Rabat, l'Oum er Rebia à Mechra ben Abbou, quelques-uns de! 
ces grands ouvrages sont commencés. 

La traversée de la ville de Rabat se fera par un souterrain de. 
1.200 mètres, qui épargnera à cette gracieuse cité le contact tou-j 
jours un peu salissant du chemin de fer ; une station placée en 
pleine ville européenne, à l'origine du souterrain, mettra les trains 
de voyageurs à la portée des habitants. 

Les gares de Casablanca développeront leurs magasins, leurs 
services, leurs triages, leurs ateliers sur de vastes espaces, c'est 
laque sera le cœur du réseau. Un raccordement desservant au 
passage un quartier industriel conduira à la gare maritime et de 
là aux quais du port;le tout a été prévu avec l'ampleur suffisante* 
pour les grands trains qui amèneront le phosphate j usqu'aux quai| 



DIX ANS DE PROTECTORAT 275 

L'aspect des bâtiments sera autant que possible mis en har- 
monie avec l'architecture traditionnelle des pays musulmans. 

Quel sera le mode de traction? Electricité ? Vapeur ? Chauffage 
des machines au pétrole ? au charbon ? 

Le prix encore élevé du charbon rendu au Maroc rend le 
problème particulièrement intéressant. 

Des gisements de pétrole sont en prospection; si les résultats 
obtenus étaient favorables, le chauffage des machines au pétrole 
s'imposerait probablement. Il suffira de prévoir cette éventualité 
dans les formes données aux foyers des locomotives, on pourra 
alors passer facilement d'un mode de chauffage à l'autre. 

La traction électrique se justifie dès que le trafic escompté 
dépasse un certain tonnage, la limite est plus faible au Maroc 
qu'en France, car le charbon y est sensiblement plus cher à cause 
du fret et des droits de douane; le trafic prévu pour la ligne 
Casablanca-Oued Zem (1.000.000 de tonnes de phosphate pour 
commencer) justifierait l'adoption de l'électricité pour cette 
ligne. 

D'autres arguments peuvent aussi être invoqués en faveur de 
l'électrification. Il semble bien que le sol du Maroc ne contient 
pas de charbon; dans quelle situation militaire serait le Protecto- 
rat français dans ce pays le jour où un ennemi, maître de la mer, 
empêcherait toute arrivée de combustible. L'électrification des 
chemins de fer permettrait au contraire de continuer à faire 
circuler les trains et à porter les troupes là où il conviendrait. 

La question fait donc l'objet d'une étude attentive. 

L'Atlas avec ses sommets de 4.000 mètres et ses neiges quasi 
éternelles est un excellent réservoir de force, aussi les prospec- 
tions de chutes d'eau ont-elles donné des résultats encoura- 
geants. Le Maroc disposera, et bien au delà, de toute l'énergie 
nécessaire à tous ses besoins. 

Le Gouvernement se préoccupe dès maintenant de grouper 
en un seul faisceau les usines de production et les consommateurs 
divers, chemins de fer, villes, industriels. 

Le courant n'est produit et distribué au Maroc que sousune 
seule forme (triphasé 50 périodes); rien ne sera donc plus facile 
que d'assurer une distribution générale au moyen d'un « réseau 



276 LA RENAISSANCE DU MAROC 

impérial » alimenté par de grandes centrales hydrauliques ou 

thermiques. 

Les études pour une centrale thermique à Casablanca et une 

première centrale hydraulique à Si Saïd Machou sur l'Oum-er 

Rebia inférieur sont très avancées. 

Il semble probable que la ligne Casablanca-Oued Zem sera, dès 

le début, exploitée à l'électricité et que la traction électrique 

s'étendra immédiatement à la ligne de Marrakech et à la ligne 
Casablanca-Rabat. Le reste du réseau sera provisoirement ex- 
ploité à la vapeur. 

Nous sommes donc à la veille du jour où l'antique Moghreb 
communiquera avec le monde par des ports nombreux et sûrs, 
d'où partiront dans toutes les directions les modernes chemins 
de fer. Nous voici loin du tableau que nous avons esquissé au dé- 
but de cette trop courte note. Le ruban d'acier va franchir les 
gouffres, trouer les montagnes. Nous serons enfin affranchis de 
l'automobile, capricieuse et coûteuse maîtresse, que la route et 
la piste nous imposent. 

En une demi-journée,un confortable express nous transportera 
de Casablanca à Fès et bientôt, j'espère, nous emmènera jusqu'en 
Algérie, jusqu'à Tunis, liant solidement,et pour toujours, les trois 
belles terres françaises de l'Afrique du Nord. De Paris à Marra- 
kech l'homme d'affaires ne mettra que trois jours. Le colon 
pourra visiter en une même semaine ses fermes de Tunisie et du 

Gharb. 

La physionomie du Maroc sera complètement changée, le 
pays s'éveillera seulement alors à la civilisation et sortira du 
moyen âge où il dort encore. L'indigène est assez intelligent et 
assez éveillé pour comprendre tout le parti qu'il pourra tirer d'une 
pareille révolution, nous le verrons voyager volontiers et commer- 
cer en France et en Algérie; le Berbère encore rebelle se rendra 
compte qu'il ne peut plus rien contre la force française et que son 
intérêt lui commande une fructueuse soumission. Rattaché à son 
pays d'origine par un moyen de locomotion rapide et relativement 
peu coûteux, le français métropolitain ou algérien s'établira plus 
aisément dans ce riche pays où débute seulement la coloni 
sation. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



277 



C'est le chemin de fer seul qui pourra achever de réaliser l'idéal 
d'une collaboration cordiale entre l'Européen et l'Africain, unis 
désormais par le lien puissant des intérêts sous la protection du 
drapeau français. 




\ 



Voir en fin du volume (Appendices) : « tes Chtmins de fer militaires » et « tes 
Postes, Télégraphes et Téléphones ». 



QUATRIÈME PARTIE 
DU PRÉSENT A L'AVENIR 




CHAPITRE XIII 
L'AGRICULTURE 

La Colonisation. 

Le Maroc est-il un pays neuf ? 

La réponse peut varier du tout au tout, suivant le point de vue 
auquel on se place ; mais en ce qui concerne la colonisation rurale, 
nous devons affirmer que le Maroc est bien plutôt un pays vieux. 
En effet, cette expression de pays neuf éveille aussitôt, pour l'agri- 
culteur désireux de transporter son activité sur un champ élargi, 
l'idée de vastes horizons déserts, où d'immenses étendues sans 
maître attendent, pour se donner à lui, celui qui viendra les ferti- 
liser ; pampa argentine, forêt canadienne, prairie australienne,, 
vers lesquelles les services d'émigration convient les concession- 
naires, à grand renfort de réclame, et qui se découpent en lots rec- 
tangulaires, sans aucune valeur marchande tant qu'ils n'ont pas. 
été vivifiés. 

Gardons-nous bien de traduire Moghreb par Far-West. Au Maroc, 
si les horizons sont vastes et si le voyageur parcourt souvent de 
longs kilomètres en auto sans apercevoir la moindre aggloméra- 
tion, il ne faut pas en conclure que les terres sont sans maître et 
inutilisées. Tout champ, limité non par des barrières ou des haies„ 
mais par une pierre, un buisson ou un accident de terrain imper- 



282 LA RENAISSANCE BU MAROC 

ceptible pour le passant, a un possesseur, sinon plusieurs ; et, pour 
en convaincre le touriste sceptique, il suffirait de l'arrêter en plein 
bled et de lui faire planter un piquet de tente pour le voir entouré, 
comme par miracle, d'indigènes semblant sortir de terre et qui lui 
demanderaient, non sans quelque soupçon, — l'époque n'est pas 
ancienne où le fait du prince était courant — s'il n'est pas un géo- 
mètre du maghzen venu pour prendre mesure de leurs biens dans 
un but inquiétant. 

Car le fellah, qu'il soit arabe ou berbère, est au Maroc foncière- 
ment agriculteur, si l'on entend par là qu'il tient passionnément 
à son champ ; plus exactement, il est attaché aux biens de ce 
monde, et la terre représente en définitive, pour des gens qui n'ont 
pas encore une bien solide confiance dans les billets de banque, 
le seul capital qui ne soit pas susceptible de volatilisation. Au 
surplus, il suffit de s'entendre, le Marocain n'est pas, technique- 
ment parlant, un mauvais agriculteur, car il possède un sûr ins- 
tinct de l'opportunité et son sens de l'observation est extrême- 
ment développé ; mais, que voulez-vous, il faut tenir compte de 
ses faibles ressources financières, de ses attelages médiocres, d'une 
routine millénaire et aussi, il est vrai, du peu d'importance de ses 
besoins matériels et de son penchant philosophique très marqué 
vers le moindre effort, pour comprendre qu'il réalise, dans toute 
la plénitude de l'expression, de la culture extensive. 

C'est aussi faute de moyens de transport économiques qu'il 
limite ses emblavures de céréales et qu'il consacre la plus grande 
partie de ses capitaux à des achats de troupeaux pour l'entretien 
desquels il lui faut des parcours d'autant plus vastes que ses ani- 
maux ne reçoivent aucune sorte de ration à l'étable, — si l'on 
peut dire, puisqu'ils n'ont pas la moindre étable à leur dispo- 
sition. 

C'est faute de matériel puissant que notre homme renonce à 
défricher le coriace palmier-nain, aux racines formant un épais 
feutrage dans lequel vient d'ailleurs bourrer sans résultat la meil- 
leure charrue européenne; bien mieux, dans ses meilleures terres, 
les plus profondes, constamment cultivées, il respecte les touffes 
de « doum » qu'il contourne avec son araire, dont la souplesse cons- 
titue au moins une qualité. Dans les régions où les cailloux de sur- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 283 

-face sont très abondants, ces cailloux sont rassemblés, depuis des 
siècles peut-être, en agréables petites pyramides qui donnent aux 
champs l'apparence de cimetières. 

L'Arabe tient donc de la place, beaucoup de place dans le bled, 
et nous aurions mauvaise grâce à le lui reprocher, puisque la France 
est venue au Maroc, non pour détruire la population autochtone 
à grand renfort d'eau de feu, mais pour l'aider à prospérer ; elle 
a d'ailleurs eu déjà à se féliciter de cette politique, car nos soldats 
ont eu dans les célèbres tirailleurs marocains de fameux camara- 
des aux heures difficiles. La conséquence de cette situation : un 
pays peuplé de quatre millions de ruraux obstinés, ayant besoin, 
dans les conditions actuelles, de presque toutes leurs terres, est 
bien facile à dégager : c'est que le nouveau venu ne se fait place 
qu'au prix de sérieuses difficultés. 

Dès l'occupation de la Chaouïa, en 1907, un certain nombre 
d'agriculteurs, attirés par la réputation de fertilité de ce pays, vin- 
rent au Maroc pour y acheter des terres ; des domaines purent être 
constitués, non sans de laborieuses négociations d'ailleurs, mais 
la plupart des acquéreurs étaient venus d'Algérie, de Tunisie, 
parfaitement initiés aux habitudes musulmanes et doués de l'in- 
dispensable patience, ou mieux encore, habitaient déjà le Maroc 
où ils étaient connus de longue date d'une nombreuse clientèle. 
Plus l'on est allé et plus les achats de terres sont devenus difficiles, 
l'indigène voyant se multiplier les « nesara » et augmenter, du fait 
de la concurrence, le cours des terrains de culture ; et, depuis que 
la hausse des prix mondiaux de tout ce qui se vend a eu sa réper- 
cussion au Maroc, l'indigène, favorisé du reste par une série de 
bonnes récoltes, s'est enrichi, proportions gardées, car ses dépen- 
ses n'ont pas suivi une ascensionaussi rapide que ses recettes. Pour 
l'heure, le fellah n'a donc aucune raison de vendre et les transac- 
tions immobilières sont fort peu nombreuses. 

Cependant, le Maroc a fait l'objet, dès avant la guerre, d'une 
faveur que n'ont pas connue à leur début les autres régions d'in- 
fluence française. Il faut attribuer ce mouvement, d'une part, à 
3'essor rapide de ce pays, d'autre part au développement certain 
de l'esprit colonial chez les jeunes Français. Depuis 1914, l'attrait 
exercé par le Maroc est allé en s'accentuant, et le bouleversement 



284 LA RENAISSANXE DU MAROC 






de l'état social antérieur a contribué, sans aucun doute, à augmen- 
ter très sensiblement le nombre des aspirants colons. 

L'administration ne pouvait se désintéresser du problème; il 
lui importait, en effet, au plus haut point de voir se créer dans le 
bled, aussi nombreuses que possible, des fermes qui constituent 
autant de foyers d'influence française, en même temps que des 
centres de production et des exemples pour la population indi- 
gène. Le colon est le meilleur et le plus sûr agent du progrès agri- 
cole ; s'il n'était venu de lui-même, il aurait fallu le chercher. 

Fort heureusement, le Gouvernement Chérifien disposait d'un 
certain nombre de milliers d'hectares de terres maghzen, c'est-à- 
dire appartenant au domaine privé de l'Etat. Dès la constitution 
du comité de colonisation, qui groupe, sous la présidence du Délé- 
gué à la Résidence générale, les hauts fonctionnaires dans les attri- 
butions de qui entrent pour une part les questions de l'espèce, il 
fut décidé que toutes celles des terres maghzen qui se prêtent, 
par leur fertilité et par leur situation, à une mise en valeur par la 
culture intensive, seraient réservées à la colonisation, les lotisse- 
ments devant se succéder au fur et à mesure de l'apurement de 
leur situation juridique. — Car ces propriétés ne sont, pas plus que 
les autres, exemptes de ces revendications et contestations dont 
la terre fait l'objet au Maroc, à la suite de la confection de faux 
titres habilement truqués, d'occupations successives par des tri- 
bus rivales, bref, de mille et une complications qui sont de nature à 
décourager à tout jamais l'acquéreur venu directement de France. 

Depuis 1918, la Direction générale de l'Agriculture et le Service 
des Domaines cèdent chaque année à la colonisation un certain 
nombre de lots de 200 à 400 hectares chacun, situés à proximité 
des voies de communication existantes ou en voie d'aménagement 
et autant que possible groupés en lotissements qui constitueront 
des centres. 

Sans parler de l'intérêt qui s'attache à l'établissement par les 
pouvoirs publics de routes, points d'eau, bureaux de poste, etc., 
ces lots présentent, sur les terres achetées aux particuliers, deux 
avantages de premier ordre ; d'une part, l'acquéreur est assuré 
d'une jouissance paisible, toutes les difficultés juridiques ayant 
été levées avant la mise en vente,et, d'autre part, le prix d'achat 



DIX AXS DE PROTECTORAT 285 

n'est réglé qu'en dix années par dixièmes payés sans intérêts (la 
rareté des terres disponibles au Maroc suffirait, à défaut d'autres 
arguments, à expliquer que l'on ait renoncé à toute attribution de 
concession à titre gratuit). 

Aussi le nombre des candidats est-il fort supérieur, malheureu- 
sement, à celui des lots, si bien que l'administration a dû adopter 
la formule du tirage au sort pour leur attribution. L'on ne saurait 
contester au Gouvernement le droit de limiter l'accès des opéra- 
tions aux personnes susceptibles de réussir ; il y va de l'intérêt 
général autant que de celui des futurs colons. Ne sont donc admis 
à concourir que les candidats justifiant et d'un casier judicairc 
vierge et de la possession de capitaux d'importance variable avec 
les lots considérés, mais qui oscillent entre 50 et 100.000 francs 
pour la mise en valeur d'un lot de 2 à 400 hectares. 

Les candidats sont divisés en trois catégories : 

Les immigrants à qui sont réservés 25 0/ des lots ; les per- 
sonnes habitant déjà le Maroc depuis deux ans et qui n'ont pas 
encore eu la possibilité de s'y créer des intérêts agricoles, qui sont 
à servir en priorité, reçoivent 50 0/ des lots ; et enfin les candi- 
dats qui justifient, en outre des autres conditions, de la possession 
du certificat de réforme n° 1, se voient réserver les 25 0/ restants. 

Il peut se trouver des propriétés dont le morcellement est 
difficile, ou dont la situation éloignée ne justifie pas, de la part de 
l'Etat, la dépense d'une route,ou encore dont l'insalubrité ne per- 
met pas d'exiger la présence continue du propriétaire sur les lieux; 
elles sont alors rangées dans la catégorie des lots dits de grande 
colonisation,et, à ce titre, vendues aux enchères entre candidats 
agréés ; le prix est payable moitié à l'achat, moitié après cinq 
ans. 

Dans l'un et l'autre cas, l'attributaire s'oblige à mettre son lot 
en valeur par les procédés de culture modernes et, lorsqu'il s'agit 
de lots de moyenne colonisation, il doit habiter sur son domaine. 
L'œil du maître, si recommandé partout, a en effet au Maroc une 
valeur particulière, et une exploitation de 200 hectares au mini- 
mum constitue, personne n'en doutera, une occupation suffisante 
à l'activité d'un agriculteur, même et surtout s'il connaît bien son 
affaire. 



286 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Quant à la petite colonisation, nous ne sommes pas encore arri- 
vés au Maroc à un stade de développement économique qui per- 
mette de la patronner sans réserve, si ce n'est dans des situations 
particulières, et notamment aux abords des grands centres. En 
plein bled, il serait aléatoire, faute de moyens de transport très 
rapides, de se consacrer à la production de beurre, fromages, 
légumes, fruits, volailles grasses, etc., qui permettraient seules à 
une famille française de subsister honorablement sur une faible 
surface. Dans le but d'éviter tout mécompte de ce côté, les lots 
de petite colonisation distribués jusqu'à ce jour ont même été 
réservés à des personnes déjà fixées au Maroc et pour lesquelles 
ces lots ne constituent qu'un complément d'occupation. 

Les terres domaniales ne sont malheureusement pas inépuisa- 
bles ; aussi le Gouvernement a-t-il recherché d'autres ressources, 
en utilisant la législation qui réglemente les terres détenues par les 
tribus à titre collectif et qui couvrent de très importantes surfaces. 
Dans de nombreux cas, ces tribus disposent de périmètres consi- 
dérables, qu'elles utilisent incomplètement ; il leur est demandé 
pour la colonisation une partie de ces territoires, la somme repré- 
sentant la valeur de ces prélèvements devant être employée au 
profit des collectivités intéressées, auxquelles il est conféré, en 
outre, un droit de pleine propriété sur la partie qui leur est laissée. 
Il faut indiquer, en effet, que jusqu'à présent les tribus n'avaient 
qu'un simple droit de jouissance perpétuelle sur les périmètres en 
question. La généralisation de cette formule heureuse donnera 
sans doute des résultats intéressants et permettra chaque année 
l'implantation d'un certain nombre de colons. 

En ce qui concerne les achats directs aux particuliers, il n'est 
certes pas question de les déconseiller à priori ; mais la prudence 
la plus grande est de rigueur vis-à-vis tant des vendeurs que des 
intermédiaires, dont un certain nombre pratiquent volontiers l'in- 
dustrie qui consiste à se faire confier des fonds .destinés à de mys- 
térieuses avances, à des graissages de pattes inconnues, pour abou- 
tir à l'achat de titres dont l'application sur le terrain se révèle 
impossible, et pour cause. Ces pratiques sont, certes, moins floris- 
santes déjà qu'à l'époque héroïque du grand rush de 1912 à 1914, 
et, fort heureusement, elles deviendront de plus en plus difficiles, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 287 

dufait de la possession paisible dont bénéficie la propriété depuis 
l'occupation française. Par ailleurs, le Service de la Conservation 
de la Propriété Foncière a commencé à effectuer l'immatriculation 
des terres. Cette opération, qui a pour effet de doter la propriété 
d'une sorte d'état civil, d'en faciliter ainsi la transmission, est de 
plus en plus fréquemment demandée par les propriétaires, même 
indigènes, qui ont compris qu'une terre immatriculée acquerra 
ainsi un surcroît de valeur. 



* 



La propriété européenne au Maroc s'étend, à l'heure actuelle, 
sur 200.000 hectares environ, répartis entre 4 ou 500 exploita- 
tions, en grande majorité aux mains des Français. Les régions où 
la colonisation est le plus dense sont : la Chaouïa, où s'est porté 
le premier effort des immigrants ; les abords de Rabat, de Kénitra, 
la vallée du Sebou, le Gharb, Petitjean, centre important de colo- 
nisation officielle, — la région de Meknès, Oudjda et ses environs. 
Partout, dans la région de Fez, dans les Doukkala, les Abda, les 
environs de Marrakech, le colon s'est implanté, et il vit en général 
dans les meilleurs termes avec l'indigène, à qui il donne du travail 
en toute saison, des soins lorsqu'il est malade, des conseils en toute 
occasion ; le prestige du « tajer » est considérable, tant qu'il a la 
sagesse de n'en pas abuser. 

La question de sécurité, dans les zones ouvertes à la colonisation, 
ne se pose même pas, en ce qui concerne les personnes ; les seuls 
incidents que l'on ait eu à déplorer sont imputables à la vengeance, 
et même beaucoup de vols n'ont pas d'autre cause. Il est toutefois 
recommandé de veiller sur son bien et de ne pas tenter des gens 
pour qui le vol n'est pas considéré comme extrêmement répré- 
hensible. 

La propriété désirée une fois constituée, notre colon débutant 
se retrouve en pays neuf et les premières difficultés de son instal- 
lation rendent possible la comparaison du Maroc avec le Far- 
West : il a tout à faire, puisqu'il a acheté, non pas comme il l'eût 
fait en France, la ferme « clefs en mains » mais bien une terre nue, 
sans la moindre construction, sans matériel ni cheptel, ni provi- 



288 LA RENAISSANCE DU MAROC 



tive 



sion de paille et de fourrage. Son énergie, son esprit d'initiativ 
ont alors la plus belle occasion de se déployer, car le voilà obligé 
de conduire de front ses constructions, le recrutement de son per- 
sonnel, ses achats et ses labours. Il a à tailler en plein drap, et si 
la satisfaction lui est donnée de tracer son programme suivant 
ses idées personnelles, il convient qu'il s'applique intensément à 
éviter les erreurs onéreuses* et quelquefois irréparables, très faciles 
à commettre pour celui qui n'a pas l'expérience et des conditions 
climatériques du pays et du milieu social si particulier dans lequel 
il est appelé à vivre. 

C'est pour faciliter les débuts du colon, pour lui faire répéter 
son rôle, que la Direction Générale de l'Agriculture accepte de 
recevoir, sur les fermes expérimentales de Fez et de Casablanca, 
des stagiaires qui y sont gratuitement entretenus pendant toute 
une année agricole. Avec la connaissance indispensable de la lan- 
gue arabe — car, bien entendu, ses futurs ouvriers ne parlent pas 
un mot de français — le stagiaire acquiert ainsi l'essentiel des 
notions théoriques et pratiques qui le mettront en mesure de diri- 
ger son exploitation. L'agriculture, il n'est peut-être pas inutile 
de le répéter, est une science compliquée, faite à la fois de con- 
naissances précises et d'un sens de l'adaptation qui s'acquiert par 
de longues observations ; et une erreur encore trop répandue 
consiste à croire que le métier de colon est le plus simple du monde 
et que le premier venu est apte à le pratiquer, pour peu que,dans 
sa jeunesse, il ait passé quelques jours à la campagne dans la fa- 
mille de sa nourrice. 

Dans un pays encore incomplètement organisé, où les difficultés 
se lèvent à chaque pas, il est naturel que le colon ait souvent 
recours à l'Administration, ce qui nous amène à dire un mot de 
l'organisation delà maison à laquelle il aura le plus souvent affaire, 
la Direction Générale de l'Agriculture. 

Le Service de l'Agriculture a, dans ses attributions,la centrali- 
sation et la vulgarisation de tous les renseignements utiles à l'agri- 
culture, les encouragements et subventions, l'étude des questions 
économiques et fiscales relatives à l'agriculture, la législation 
rurale, la défense contre les fléaux. 

Outre le service central, installé à Rabat, existent un certain 



DIX ANS DE PROTECTORAT 289 

nombre d'inspections régionales, dont les chefs-lieux sont : Rabat, 
Kénitra, Meknès, Fez, Oudjda, Casablanca, Mazagan, Safi, Marra- 
kech et Mogador. Les inspecteurs ont pour rôle essentiel de four- 
nir aux agriculteurs des conseils sur la tenue de leur exploitation, 
l'achat de leur matériel, le choix des semences, la lutte contre les 
parasites, etc. 

D'autre part, c'est au Service de l'Agriculture qu'incombe la 
charge de procéder aux recherches expérimentales qui s'imposent 
en tous pays, particulièrement dans ceux dont les possibilités sont 
encore mal connues et à l'aboutissement desquelles est étroite- 
ment lié le progrès agricole. Si éloigné que l'on puisse être des 
conceptions étatistes, l'on ne peut guère concevoir que le soin de 
semblables travaux, longs et onéreux par définition, soit laissé 
aux particuliers, préoccupés avant tout, et fort légitimement, 
de rémunérer leurs capitaux dans le plus bref délai possible. L'on 
a donc été conduit à la création d'établissements d'expérimenta- 
tion qui sont les suivants : 

Jardins d'essais de Rabat, Meknès, Marrakech (étude sur l'arbo- 
riculture fruitière fourniture de plants d'arbres, culture potagère, 
plantes médicinales). 

Fermes expérimentales de Fez (céréales, légumineuses), de 
Casablanca (vigne, pépinières), de Marrakech (olivettes, cultures 
irriguées, tabac, etc.) ; 

Fermes expérimentales d'élevage d' Oudjda (mulet), de Maza- 
gan (mouton) ; 
Bergerie d'Oued-Zem, autrucheries de Meknès et de Marrakech. 
Au point de vue de l'élevage, des vétérinaires inspecteurs, plus 
nombreux encore que les inspecteurs de l'agriculture, sont répar- 
tis dans toutes les régions du Maroc et se tiennent en rapports 
constants avec les éleveurs européens et indigènes. 

La Direction générale de l'agriculture assiste l'agriculteur en 
lui fournissant des plants d'arbres fruitiers, en lui cédant des ani- 
maux reproducteurs améliorateurs, en lui allouant des primes, s'il 
défriche sa terre, s'il travaille à l'aide d'appareils de motoculture, 
s'il procède à des plantations, s'il pratique la jachère cultivée, 
seule susceptible de provoquer l'augmentation des rendements, 
tout autant que l'emploi des engrais ne sera pas rendu économique 

«9 



290 LÀ RENAISSANCE DU MAROC 

par des transports à bas prix, en an alysant ses terres, ses eaux,etc. 
L'on conçoit, dès lors, que notre homme soit en contact fréquent, 
d'une part avec son inspecteur régional de l'Agriculture, d'autre 
part avec le Contrôleur Civil ou l'Officier du Bureau de Renseigne- 
ments, — suivant qu'il réside en territoire civil ou militaire, — 
chargé du contrôle de l'administration locale, et qui est son tuteur 
pour tout ce qui concerne la sécurité et les questions d'ordre gé- 
néral. 

Les colons ne sont d'ailleurs pas isolés dans leur bled ; dans 
toutes les régions se sont créées des associations de colons, qui 
savent faire entendre leurs desiderata au Gouvernement par l'in- 
termédiaire des Chambres consultatives d'agriculture, constituées 
par voie d'élections, le collège électoral se composant de tous les 
Français ayant des intérêts agricoles : propriétaires, contremaî- 
tres, etc. 

Ajoutons qu'au point de vue mutualiste, le Gouvernement a 
favorisé, en leur consentant d'importantes avances, la création de 
caisses de Crédit agricole qui pratiquent le crédit mutuel à court 
terme (le crédit à long terme devant être institué prochainement). 
De même, des sociétés coopératives (battages, huilerie, etc.) com- 
mencent à se former, pour le plus grand bien des intérêts agri- 
coles et fonctionnent en grande partie avec des capitaux prêtés 
par l'État. 

Mais, nous dira-t-on, les différentes manifestations de la solli- 
citude administrative à l'égard du colon, que vous venez d'étaler 
non sans quelque complaisance, nous inquiètent un peu, en ce 
qu'elles sentent l'artificiel ; est-ce que, par hasard, vos clients ne 
seraient pas en mesure de se tirer d'affaire s'ils étaient livrés à 
leurs propres forces, et ce métier de colon ne conduirait-il qu'à une 
ruine à plus ou moins longue échéance, et que vos primes ne recu- 
leraient pas beaucoup ? En ce cas, il faudrait nettement découra- 
ger les malheureux qui se préparent à perdre, après beaucoup de 
travail dans des bleds austères et sous un climat en somme assez 
pénible, leur santé avec leur argent et leurs illusions ! 

La réponse à cette objection est que si, dans tous les pays du 
monde, l'Etat se doit de soutenir son agriculture, base delà ri- 
chesse publique, ce devoir est encore bien plus impérieux pour 



DIX ANS DE PROTECTORAT 291 

un Gouvernement qui a la charge de préparer l'avenir et d'é- 
pauler les premiers arrivants sur une terre dont l'essor économi- 
que se dessine à peine. En outre, le Maroc traverse actuellement, 
pourquoi le cacher ? une crise économique due au déséquilibre 
d'après-guerre qui se manifeste partout ; alors que les prix de 
vente des produits agricoles ont fléchi dans de fortes propor- 
tions, les prix d'achat des matériaux de construction, de l'ou- 
tillage agricole, de la main-d'œuvre sont restés, à peu de chose 
près, au maximum de 1919. Cette situation, qui ne saurait se 
prolonger, justifie des mesures de circonstance dont l'adoption 
ne doit entraîner aucun pessimisme. 

Le Maroc est fort bien placé, à quelques jours de la France ; les 
transports y deviendront normaux dès qu'entreront en service 
les chemins de fer à voie large et que sera terminé l'aménagement 
des ports, c'est-à-dire dans 3 ou 4 ans ; le taux des frets diminuera 
sensiblement lorsque les cargos auront, avec les phosphates, un 
chargement de retour assuré ; les mêmes phosphates,transformés 
sur place en superphosphates, fourniront aux terres fatiguées une 
restitution à bon compte ; et, Dieu merci, les débouchés ne man- 
quent pas aux produits agricoles, la métropole, en particulier, 
devant incessamment accueillir en franchise des droits de douane 
un contingent important de notre production. La main-d'œuvre 
indigène, relativement abondante et peu exigeante, comporte 
d'excellents éléments, intelligents et perfectibles. Les invasions 
de sauterelles ne sont, somme toute, pas extrêmement dange- 
reuses. 

Ces différentes raisons, auxquelles s'ajoute celle qui résulte du 
bas prix des terres, feront, nous l'espérons fermement, que nos 
premiers pionniers n'auront pas réalisé une mauvaise opération en 
se consacrant à ce pays. C'est à dessein que nous n'employons 
pas le mot spéculation, car la création d'un domaine agricole est 
toute autre chose qu'une spéculation; et nous ne causerons aucune 
déception aux vrais agriculteurs, si nous disons nettement que le 
colon ne doit pas s'attendre à s'enrichir en quelques années. 

Ce qu'il peut légitimement escompter, c'est l'augmentation 
sensible de la valeur de son fonds, du fait de son travail personnel 
comme de celui du travail des autres, qui transforme peu à peu un 



292 LA RENAISSANCE DU MAROC 

pays inorganisé en un pays riche ; et à l'heure de la retraite, après 
une vie de labeur au cours de laquelle les années difficiles auront 
alterné avec celles d'abondance, mais d'existence somme toute 
large et indépendante, il sera en mesure de partager entre ses 
enfants un domaine représentant un capital intéressant. 

Toute autre conception de l'avenir risquerait de mènera des dé- 
sillusions, et ce n'est d'ailleurs qu'à la suite du bouleversement 
économique dû au cataclysme de 1914 que certains ont pu cares- 
ser le fol espoir de gains formidables, indéfiniment renouvelés, 
chaque récolte devant se solder par des centaines de milliers de 
francs de bénéfices. 

Celui qu'empêche de dormir les lauriers dorés des courtiers de 
terrasses de café, brocanteurs de terrains urbains au mètre carré, 
ne doit pas se faire colon. Le seul qui puisse réussir dans cette car- 
rière est celui que ne rebutent pas les^ longs efforts et qui aime à 
voir se créer peu à peu par ses soins, et en dépit des difficultés iné- 
vitables, cette chose si vivante et si prenante, ce petit monde que 
constitue un domaine agricole. 

Le colon doit essentiellement posséder une bonne santé et un 
excellent moral : énergie, esprit de suite, ressort lui sont indispen- 
sables. Agriculteur, un peu vétérinaire, commerçant, comptable, 
ce Robinson actif et adroit de ses mains, est en outre un chef qui 
doit imposer le respect à ses ouvriers, non seulement parce qu'il 
est capable d'exécuter tous les travaux qu'il commande, mais 
aussi par sa tenue et son esprit de justice. 

En somme, la définition du colon idéal est assez exactement 
fournie par l'expression anglaise de « gentleman-f armer » ; mais 
encore est-il nécessaire que, pendant les premières années du 
moins, le « f armer » domine le « gentleman » , ce dernier se révélant 
surtout chez lui, la journée terminée, car une maison du bled peut 
toujours être accueillante et agréable à peu de frais. 

L'on pourra penser qu'il est difficile de trouver des hommes sus- 
ceptibles de répondre aux exigences que nous énumérons, et plus 
rare encore de rencontrer des femmes résolues à accepter une exis- 
tence aussi sevrée de mondanités pour suivre et assister leur mari. 
Certes, nul plus que nous n'est persuadé que ce rôle est l'apanage 
d'une élite, particulièrement digne d'estime et de sympathie ; 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



293 



mais, et il faut s'en réjouir, cette élite existe, et nous connaissons 
un certain nombre de Français du bled, passionnés pour leur terre, 
et qui n'en sont et n'en restent pas moins des gens cultivés, n'igno- 
rant rien que l'ennui et ne regrettant rien de ce qu'ils ont laissé 
dans les villes, où ils ne font que de rares apparitions. 

L'indépendance, une vie agissante et saine, et toute une vie 
calme de famille bien intime, le soir autour de la lampe, les enfants, 
la discussion des projets d'avenir, la lecture, la musique, de temps 
à autre la réception cordiale de quelques amis, n'est-ce d'ailleurs 
pas là, pour un sage, la formule du bonheur ? 

André Leroy 

Inspecteur de l'Agriculture. 




294 LA RENAISSANCE DU MAROC 



L'ÉLEVAGE AU MAROC 

En présence des immenses terrains de parcours qui s'étendent 
de la région du Gharb à celle de Marrakech, de l'Océan à l'Atlas, 
un observateur peu averti pourrait s'étonner que le Maroc ne se 
soit pas encore classé en bon rang parmi les grands pays exporta- 
teurs de bétail et serait tenté, à un examen superficiel, d'en déduire 
que les progrès de l'élevage n'ont pas suivi les étapes géantes réa- 
lisées par le Protectorat tant dans la pacification du pays que dans 
la mise en valeur des diverses branches de la colonisation. 

Ce retard tient à de nombreuses raisons, dont nous nous propo- 
sons d'examiner aussi brièvement que possible les principales. 

Au moment de l'instauration du Protectorat, qui ne remonte 
qu'à quelques années, la situation de l'élevage indigène était loin 
d'être brillante. Les guerriers de la montagne descendaient opérer 
des razzias dans les tribus des plateaux et de la plaine ; les vols 
de bétail étaient nombreux et la constitution de grands troupeaux 
impossible : ils constituaient des impedimenta sérieux en cas d'at- 
taque et leur gardiennage en était trop difficile. 

Les maladies contagieuses et parasitaires, contre lesquelles 
aucune mesure n'était prise, les privations de toutes sortes résul- 
tant de l'insuffisance de la nourriture pendant les périodes de 
repos de la végétation occasionnaient chaque année des pertes 
excessivement élevées. 

La sécurité une fois établie, il devenait nécessaire de faire l'édu- 
cation de l'indigène, de le mettre en confiance et de lui démontrer 
les avantages qu'il retirerait de l'application des méthodes ration- 
nelles de l'élevage et d'une meilleure hygiène. 

La chose n'était pas facile, car on se heurtait à des habitudes 
ancestrales, à une insouciance fataliste, à une pratique constante 
de l'effort minimum basée sur ce que « Dieu fait bien ce qu'il fait ». 

Le rôle du Service de l'élevage devait donc être à la fois 
d'ordre psychologique et d'ordre matériel. Il fut organisé sur les 
bases suivantes : 

Soins. — Soins gratuits aux animaux indigènes. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 295 

Des vétérinaires inspecteurs de l'élevage donnent journelle- 
ment des consultations dans les infirmeries des principaux centres 
indigènes du Maroc. Ils visitent périodiquement les souks ou 
marchés indigènes, y traitent les malades, surveillent les abattoirs 
en plein vent, assurent l'inspection sanitaire des animaux mis en 
vente. C'est là qu'ils rencontrent les colons européens de la région 
et qu'ils causent utilement avec eux. 

Les groupes vétérinaires mobiles qui opèrent sur les confins des 
territoires soumis sont outillés pour des déplacements de longue 
durée. Ils exercent leur action, même en territoires d'influence, 
en dehors des limites du Protectorat, de concert avec les groupes 
sanitaires du Service de Santé. Partout ils reçoivent le meilleur 
accueil. 

Visite des Douars. — Dans les visites des douars, c'est sous la 
tente du Cheikh que se réunissent les propriétaires des troupeaux. 
Assis en cercle sur les moelleux tapis à haute laine, et tout en 
dégustant le traditionnel thé à la menthe, ils se livrent à d'inter- 
minables palabres, traitant des questions économiques et politi- 
ques avec l'Officier des Renseignements ou le contrôleur civil, des 
récoltes, des prix de vente des céréales avec l'inspecteur d'agri- 
culture, écoutant avidement les arguments de l'inspecteur de 
l'élevage, les discutant et paraissant prendre un très vif intérêt à 
tout ce qui touche au bétail, celui-ci représentant pour beaucoup 
leur seule richesse. 

Visites sanitaires des centres contaminés. — Dès que le Service 
est avisé de l'existence d'une maladie contagieuse, un inspecteur 
se rend sur place pour prendre toutes les mesures utiles et pro- 
céder aux vaccinations des troupeaux de la région. A ce sujet il 
est curieux de constater la facilité avec laquelle les Marocains ont 
adopté nos méthodes. Alors qu'au début ils accueillaient avec un 
sourire sceptique le praticien armé de sa seringue et de son vaccin 
et qu'ils ne consentaient à le laisser opérer sur leurs animaux que 
sous la pression de l'autorité, ils furent stupéfaits de voir qu'en 
cas de charbon, par exemple, la mortalité s'arrêtait brusquement 
après l'intervention de l'opérateur, alors qu'elle continuait dans 
les troupeaux voisins non vaccinés. Et depuis, ils sont les premiers 
à réclamer les vaccinations t 



296 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Conseils aux indigènes. — En dehors des conseils verbaux qui 
sont prodigués chaque fois que l'occasion s'en présente, des tracts 
en arabe sont répandus en grande quantité dans les milieux indi- 
gènes. Ils sont rédigés dans un style des plus simples, mais suffi- 
samment imagé pour frapper l'imagination et retenir l'attention 
des éleveurs marocains. Nous ne saurions mieux faire que de don- 
ner la traduction de l'un d'eux : 

Ton troupeau ne s'accroît pas. Pourquoi ? 

Parce que chaque année tes bœufs, tes brebis, tes agneaux 
meurent par centaines. L'été, ils ne mangent ni ne boivent suffi- 
samment. L'hiver, ils mangent des herbes mouillées, couchent 
au douar, dans la boue, souffrent du froid et de la pluie. 

Si tu veux V enrichir, il faut que ton troupeau s'accroisse. 

Pour cela : 

1° Construis-lui un abri pour le préserver du froid et de la pluie. 
Les animaux souffrent comme les gens de recevoir pendant des 
jours entiers la pluie sur le dos. Mais les hommes peuvent se mettre 
à l'abri, ils peuvent ôter leur djellaba pour la faire sécher. Les ani- 
maux ne peuvent se protéger ; il faut que tu les aides. Si tu ne 
peux pas tout de suite les abriter tous, abrite au moins les mères 
et leurs petits,qui sont les plus délicats. Compte dans ton troupeau 
combien tu as perdu de veaux ou d'agneaux l'hiver dernier et 
dis-toi que tout cela aurait pu être évité si tu avais su les mettre à 
l'abri du froid et de la pluie : vois alors combien tu serais plus 
riche et combien de douros tu aurais pu gagner en les vendant plus 
tard sur le marché. 

Il ne s'agit pas pour toi de faire un gros sacrifice ou d'entre- 
prendre une importante dépense, la construction d'un abri te 
demandera un peu de travail et d'efforts mais peu d'argent, puis- 
que tu n'as besoin que d'une enceinte en tabia ou en pierre,que tu 
recouvriras d'une toiture en rondins et en chaume. La moindre 
toiture qui empêchera la pluie de tomber sur tes troupeaux sera 
une excellente chose. Mets-toi donc tout de suite à l'ouvrage. Il 
faut que, pour l'automne prochain, tu aies construit des abris pour 
tes troupeaux. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 297 

2° Constitue pour la saison d'hiver une réserve de fourrages. 

Il n'y a pas sur ton sol assez d'herbe pour nourrir ton troupeau 
pendant toute l'année. Sème de la luzerne. Choisis un bon terrain 
qui puisse être irrigué.Dis à ton caïd et à l'Officier des Renseigne- 
ments que tu veux de la graine, ils t'en procureront et te diront 
ce qu'il faut faire pour obtenir une bonne récolte. Quand la luzerne 
sera poussée, tu en donneras un peu à tes vaches laitières pour 
qu'elles aient beaucoup de lait, mais tu ne laisseras pas tes ani- 
maux aller paître dessus. Tous les mois, pendant 7 à 8 mois, tu 
couperas cette herbe qui pousse très vite, tu la feras sécher, et tu 
la mettras en tas à côté de ton teben. Cet hiver, tu seras content 
de la trouver quand tu verras ton troupeau souffrir de la faim. 

Ne perds pas un brin d'herbe ni un brin de paille. Quand tu 
auras moissonné tes orges et tes blés, coupé à la faucille une partie 
de la paille qui reste, mets-la en meule. 

L'année prochaine, au printemps, tu couperas de bonnes herbes; 
tu les connais, quand je passe chez toi, tu en apportes des brassées 
à mon cheval. Tu les feras sécher et tu les mettras aussi en meules. 
Mets de côté pour l'hiver toute la paille et toute l'herbe que tu 
pourras ramasser ; tu n'en auras jamais trop. 

A T e perds pas une goutte d'eau. Nettoie les abords de tes sour- 
ces, les abords de tes puits, fais des abreuvoirs pour tes animaux 
et tiens-les bien propres ; ne laisse pas tes animaux boire l'eau 
des marais, ne laisse pas l'eau se perdre sous les joncs, fais des 
séguias. 

Si tu fais bien tout cela, tes animaux ne mourront plus. 

Ce n'est pas tout. — Ton pays est riche et peut nourrir de gros 
animaux. Pourtant les tiens sont petits. Tu peux arriver à faire 
grandir tes bœufs et tes vaches, ils te feront de meilleur travail 
dans les champs et te donneront beaucoup plus de lait. Tu les ven- 
dras plus cher au marché. Tes moutons donneront plus de viande 
et de meilleure viande. Tu les vendras plus cher aussi. Si tu veux 
que tes animaux deviennent plus grands et plus gras, nourris les 
bien et abrite-les. Puis choisis de beaux mâles pour tes femelles, 
les enfants seront plus beaux ; ne garde que les beaux béliers et 
fais castrer tous les autres. Les béliers castrés sont aussi robustes 
que les autres, ils sont plus tranquilles dans le troupeau, ils devien- 



298 LA RENAISSANCE DU MAROC 

nent plus gras avec une meilleure viande et se vendent plus cner. 

Quand tu auras des animaux malades, préviens sans tarder 
l'officier du bureau. Il t'enverra le vétérinaire de Fez. Celui-ci soi- 
gnera tes animaux gratuitement ; il te donnera de bons conseils, 
si tu le veux, il castrera taureaux et béliers. 

Réfléchis bien à tout cela. C'est en faisant ainsi que les Fran- 
çais; qui, autrefois, avaient des bœufs et des moutons comme les 
tiens, sont arrivés à avoir des animaux pesant le double, travail- 
lant mieux et se vendant plus cher. 

Conserve ce papier. Relis-le souvent. 

Sélection des troupeaux. — Pour inciter l'indigène à faire de la 
sélection et à ne garder dans ses troupeaux que des reproducteurs 
de choix, les inspecteurs de l'élevage font des tournées en tribus et 
procèdent à la castration gratuite de tous les mâles que les indi- 
gènes ne désirent pas conserver entiers. La méthode qui a le plus 
de succès et à laquelle se rallient le plus volontiers les indigènes 
est le bistournage ou l'écrasement des cordons à travers la peau. 
Ils ont horreur des mutilations sanglantes chez les animaux, et, 
fidèles à la loi du Prophète, ne consentiront pas à manger de la 
viande d'un animal qui y aurait été soumis. 

Concours de primes. — Chaque année, des concours sont orga- 
nisés et des primes distribuées aux meilleurs éleveurs indigènes 
des diverses races d'animaux domestiques. Ces concours donnent 
toujours lieu à des fêtes locales, à des diffas, à des fantasias. La 
distribution des récompenses a lieu en grande pompe sous la 
présidence de l'autorité locale entourée des caïds aux burnous 
éclatants. 

Encouragements aux Importateurs. — Afin d'encourager les 
éleveurs à importer des reproducteurs susceptibles d'améliorer 
par le croisement les races locales,il leur est fait remboursement 
par le Service de l'Élevage des droits de douane et des frais de 
transport par mer. 

Après avoir sommairement exposé les efforts faits par le Ser- 
vice de l'Élevage pour accroître et améliorer le troupeau marocain, 
il faut tout de même constater que les indigènes sont assez lents 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



299 



au progrès. Quelques esprits curieux ou seulement confiants vien- 
nent bien à nous par intérêt ; mais le plus grand nombre,sans être 
d'ailleurs hostile, attend que la méthode préconisée ait fait ses 
preuves chez le voisin. Et c'est là qu'interviendra le rôle d'édu- 
cateur du colon européen dont les méthodes sont observées et 
suivies de très près par les indigènes; c'est par la constatation de 
résultats tangibles bien plus que par des palabres ou des écrits 
qu'ils adopteront, autant dans le domaine de l'agriculture que 
dans celui de l'élevage, les règles consacrées par l'usage et 
qu'une longue expérimentation a démontrées comme seules ca- 
pables de développer les richesses de l'Élevage d'un pays. 

Le cheval marocain.— Le Marocain n'a pas, au même titre que 
l'Arabe nomade, ancien guerrier passant sa vie à cheval, le culte 
de sa monture. Il est, lui, un berbère et un sédentaire. Cependant 
les chefs indigènes et les riches propriétaires mettent leur fierté 
à avoir un animal de grande taille, gros, gras, qui, richement har- 
naché, leur fera honneur les jours de fantasia. 

Le Service des Remontes et Haras poursuit avec méthode l'amé- 
lioration de la race chevaline. Les étalons qu'il emploie à cet usage 
sont de race arabe et arabe-barbe ; ils ont pour but de corriger les 
défauts de conformation du cheval marocain, de lui donner plus 
d'élégance, de densité et surtout plus d'influx nerveux. Des résul- 
tats considérables ont déjà été obtenus, surtout entre les mains 
des éleveurs européens, plus rarement dans la masse des éleveurs 
indigènes, parce que ceux-ci n'ont pas encore compris que, en 
dehors des parents, la qualité des produits est toujours fonction 
de la richesse de l'alimentation pendant la croissance en même 
temps que d'un travail progressif et bien dosé. 

Uâne. — Élégant petit animal de couleur cendrée dont la taille 
ne dépasse pas 1 mètre à 1^10, mais très sobre, très rustique et 
très maniable. Il est le transporteur habituel des marchandises 
conduites au souk pour la vente. Sa docilité et sa passivité en font 
un auxiliaire indispensable de l'indigène, à qui il sert aussi de 
monture, lorsque ses ressources ne lui permettent pas de posséder 
un cheval. 

Le mulet.— Le mulet marocain est essentiellement un animal 
de bât. Il n'est pas très grand, son père, l'âne du pays, étant un 






300 LA RENAISSANCE DU MAROC 

animal de petite taille. Il est cependant extrêmement précieux 
dans un pays accidenté où les transports ne peuvent se faire la 
plupart du temps qu'à dos d'animaux. On en fait un très large 
emploi, pour les travaux des champs, pour le ravitaillement des 
postes et des colonnes, pour le transport de toutes espèces de mar- 
chandises et aussi comme animal de selle. Il est d'un tempéra- 
ment sec et nerveux. 

Le mulet, ou mieux la mule de luxe, monture préférée des riches 
Marocains, est un animal d'assez grande taille, très bien entretenu 
et soigné, copieusement alimenté. Ils sont spécialement dressés à 
la selle et leur allure très douce, l'amble, leur permet de parcourir 
des distances considérables à une allure rapide (12 à 15 km. à 
l'heure) sans fatigue pour le cavalier. La plupart, remarquable- 
ment conformés, feraient d'excellents animaux de bât si leur prix 
ne les rendait inabordables. 

Le bon mulet de service manque au Maroc, il manque à l'indi- 
gène, au colon, à l'armée. C'est pour parer à cette crise que le Ser- 
vice de l'Élevage importe chaque année un certain nombre de 
baudets catalans, qui, alliés à la jument indigène, donnent de 
magnifiques produits, très recherchés. Le nombre de ces baudets 
est malheureusement insuffisant, et il faudrait que le Service des 
Haras affecte à l'achat de ces reproducteurs, chaque année, le 
quart de ses crédits,afin que chacune de ses stations de monte en 
possède un nombre suffisant pour répondre aux besoins du pays. 
Sauf de rares exceptions, la jument marocaine est utilisable sur- 
tout pour la fabrication du mulet et ce serait faire œuvre réelle- 
ment utile que d'orienter résolument l'élevage vers une plus 
grande production de ces précieux animaux. D'ici longtemps, les 
besoins du pays ne seront pas satisfaits, et s'il y a, à un moment, 
surproduction, on peut être assuré d'un écoulement très facile 
à l'exportation. 

Les indigènes que ces questions d'élevage intéressent passion- 
nément verraient avec plaisir les stations de monte composées 
moitié d'étalons et moitié de baudets. Ils y amèneraient en 
foule leurs juments,et la sélection de l'élevage rationnel, qui con- 
siste à faire de bons chevaux de selle avec les juments les plus dis- 
tinguées et des mulets avec toutes les autres, serait résolue. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 301 

Les bovins. — D'un type assez uniforme, appartenant à la race 
brune du Nord de l'Afrique avec toutes ses variétés. Le bœuf 
marocain est un animal rustique dont le développement est fonc- 
tion de la richesse des pâturages. Alors que les petits animaux de 
la montagne ont un poids vif de 150 à 250 kilogrammes, les tau- 
reaux et les bœufs de la plaine font une moyenne de 300 à 400 ki- 
logrammes. 

Ils ont une ossature fine et sont d'un engraissement facile : ils 
pèchent surtout par le manque de développement du train de 
derrière. 

Castrés et préparés pour la boucherie, ils seront d'un placement 
facile et rémunérateur dans le midi de la France et tout le bassin 
méditerranéen. 

D'un caractère très doux, ils sont facilement dressableset cou- 
ramment employés pour les travaux des champs. 

La vache est plus petite que le mâle. Elle a généralement les 
mamelles peu développées, mais les trayons bien plantés. Elle est 
petite laitière et ne donne son lait qu'en présence de son veau. Si 
le lait n'est pas abondant, il est par contre très riche en matières 
grasses et son rendement beurrier est comparable, sinon supérieur 
à celui de nos meilleures races européennes. 

Ni les vaches laitières ni les taureaux ne reçoivent de nourriture 
au douar. Les bœufs de travail, dont la défection serait rudement 
ressentie, sont mieux soignés. Pendant la période des labours, ils 
reçoivent quotidiennement 1 kgl /2 à 2 kg d'orge, de fèves ou de 
jarosse avec du teben à volonté. 

L'amélioration de la race est subordonnée ï 

1° au choix des reproducteurs (sélection ou croisement) ; 

2° à la castration systématique de tous les mâles non réservés 
pour la reproduction ; 

3° à une meilleure alimentation de la vache, à une plus longue 
durée d'allaitement du petit à qui devra être laissé jusqu'au se- 
vrage tout le lait de la mère ; 

4° à l'installation d'abris ; 

5° à la constitution de réserves fourragères. 

Le croisement ne pourra être entrepris qu'avec une extrême 



302 LA RENAISSANCE DU MAROC 






prudence, en raison des difficultés d'acclimatation des races euro- 
péennes perfectionnées et de leurs exigences. 

En l'état actuel des choses, on ne peut améliorer la race bovine 
marocaine que par le croisement avec une race présentant les 
mêmes garanties de sobriété, de rusticité et de résistance. Une 
seule, jusqu'ici, a présenté ces garanties, c'est la race zébu. 

Le croisement zébu marocain offre de réels avantages. Son for- 
mat dépasse rapidement celui de la race du pays ; les croisés sont 
mieux conformés, avec un train de derrière très amélioré. 

Dans un troupeau, ce sont toujours les métis zébus qui sont en 
meilleur état, ils assimilent beaucoup plus facilement les aliments 
pauvres, composés en grande partie de cellulose : ils résistent 
mieux aux maladies du pays. 

Comme animaux de travail ils sont plus lourds et plus forts que 
le bœuf marocain et travaillent deux fois plus vite. Leur chair est 
de bonne qualité. Plus vivants et plus nerveux que les animaux 
du pays, leur dressage demande plus de soin. Il faut les castrer 
jeunes, les habituer de bonne heure au contact de l'homme et 
élever les animaux destinés au travail en domesticité et non en 
liberté. 

Les moulons. — L'élevage du mouton est, par excellence, l'éle- 
vage de l'avenir au Maroc. En France, la production locale est loin 
de satisfaire aux besoins. L'appoint lui était fourni jusque vers 
1890, moitié par l'Algérie, moitié par les pays d'Europe où l'éle- 
vage était encore en honneur : Russie, Autriche-Hongrie, Alle- 
magne, Italie. Depuis 1900 l'Algérie et la Tunisie- ont conservé 
le monopole à peu près exclusif des importations de moutons vi- 
vants. Comme les besoins pour la consommation sont sans cesse 
grandissants et que le troupeau algérien tend de plus en plus à 
diminuer, il devient nécessaire que le Maroc apporte son contin- 
gent de renforcement. Sa capacité est d'ailleurs considérable et 
l'exploitation rationnelle des pâturages convenant à l'élevage du 
mouton doit permettre de doubler au moins le troupeau marocain. 
Et c'est pour permettre d'atteindre ce résultat que l'abatage et 
l'exportation des brebis aptes à la reproduction sont interdits au 
Maroc. 

Des efforts sérieux sont faits également pour améliorer la race. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 303 

La sélection des meilleures races marocaines est poursuivie métho- 
diquement aussi bien par l'administration que par les particuliers. 
Des croisements ont été aussi entrepris avec plus ou moins de suc- 
cès, les meilleurs résultats paraissant jusqu'ici avoir été obtenus 
avec les mérinos de la Crau et espagnols. L'élevage est surtout 
entre les mains des indigènes ou se fait par association des colons 
avec les indigènes. Quelques éleveurs européens ont cependant 
réalisé par sélection des troupeaux de premier ordre dont les mâles 
répandus de plus en plus dans les régions moins favorisées contri- 
buent déjà largement à l'amélioration du troupeau. 

Plusieurs types de moutons existent au Maroc : les plus réputés 
sont ceux des Béni Ahcen, qui ont tous les caractères ancestraux 
du mérinos, dont ils sont vraisemblablement l'origine, puis ceux 
du Tadla, des Béni Meskine. 

Toute la région du Sud convient particulièrement à l'élevage 
ovin ; les troupeaux y sont déjà très nombreux, et il est probable 
qu'ils participeront pour unegrande part au contingent à exporter. 

Les chèvres. — Elles constituent un troupeau important et méri- 
tent de prendre rang après les moutons. Elles rendent des services 
considérables aux indigènes. Dans les troupeaux, elles accompa- 
gnent les moutons auxquels elles servent de guides. Elles sont 
noires et de petite taille. Leur chair est estimée et elles entrent 
dans la consommation des Marocains pour une proportion dépas- 
sant de beaucoup celle des moutons. Elles sont très rustiques et 
donnent une moyenne de un litre à un litre et demi de lait par 
jour. Leur poil, après la tonte, est mêlé à la laine grossière et aux 
poils de chameau pour la fabrication des cordes et des toiles de 
tente. 

La peau, laissée en manchon, est enduite de goudron, et sert 
de récipient pour transporter l'eau. Ces « guerbas » sont aussi uti- 
lisées pour faire le beurre. Les peaux de chèvres marocaines ont 
une réputation justifiée et donnent lieu à un important commerce 
d'exportation, surtout par les ports du Sud. C'est un élevage des 
plus intéressants, susceptible d'une amélioration considérable 
par la sélection, le croisement et une meilleure hygiène. 

Le porc. — Le porc du Maroc a connu ses jours de splendeur. 
Il a été l'objet d'un élevage intensif pendant la guerre, alors que 



304 LA RENAISSANCE DU MAROC 

le ravitaillement de la métropole était difficile et que les cours en 
étaient très élevés. Il a à subir aujourd'hui la concurrence des 
porcs de l'Orient qui sont de qualité supérieure et mieux cotés sur 
les marchés. De nombreux essais ont été tentés en vue de son amé- 
lioration par le croisement avec les races françaises et anglaises. 
Les bénéfices qui en résultent sont peut-être compensés par une 
moins grande résistance aux maladies. 

Tel qu'il est, le porc marocain, très rustique, bon marcheur, peu 
précoce, est surtout un porc de boucherie. Sa viande est savou- 
reuse et convient parfaitement au goût du consommateur français, 
qui la préfère à celle, beaucoup plus grasse, des porcs de races 
améliorées. 

Bien que le porc soit un animal impur et méprisé des musul- 
mans, son élevage commence cependant à se développer en asso- 
ciation avec les indigènes ; il est parfois même pratiqué par ces 
derniers pour leur propre compte. 

Les volailles. — La poule marocaine est petite, assez bonne pon- 
deuse et très bonne couveuse. Sa chair est de qualité passable et 
ne saurait se comparer à celle des volailles de France. Elle vit 
autour des tentes et rentre la nuit à l'intérieur se contentant de 
quelques « bardas » ou « couffins » comme perchoir, se nourrissant 
de grains perdus, d'insectes et de quelques déchets d'une maigre 
cuisine. 

Si l'indigène est nomade, la population volatile suit les dépla- 
cements et les femmes indigènes chargées de la basse-cour 
n'oublient pas le « chapelet » de poules juché sur le mulet ou le 
bourriquot. 

Le vautour, le milan et l'émouchet sont les plus gros obstacles 
à l'élevage libre du poulet indigène sans oublier le chacal, le renard, 
la belette, qui peuvent, dans certains cas, faire des coupes som- 
bres dans l'effectif à plumes. 

Chaque année, le Maroc exporte de 3 à 4 millions d'œufs. Parmi 
les croisements essayés, la faverolle et les races espagnoles ont 
donné les meilleurs résultats. 

Les canards, les oies, les dindons, les pintades, viennent bien au 
Maroc, mais leur élevage n'a pas encore beaucoup pénétré en 
milieux indigènes. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 305 

Les autruches. — L'élevage de l'autruche a profité d'un trou- 
peau de 31 têtes trouvé à Meknès en 1911 dans la prairie de 
l'Aguedal et dont l'origine remontait à plus de 2 siècles, au règne 
de Moulay Mohammed. 

Ce troupeau vivait à l'état demi sauvage. Les jeunes obtenues 
depuis cette époque sont très apprivoisées, viennent manger à la 
main et la récolte de leurs plumes est facile. 

La reproduction de ces animaux est particulièrement délicate 
et l'incubation, naturelle ou artificielle, donne lieu à de nombreux 
mécomptes. Le nombre des œufs non fécondés est toujours élevé ; 
parmi les œufs fécondés, une assez forte proportion n'arrive pas 
à éclosion ; les jeunes, pendant les 6 premiers mois, accusent égale- 
ment une mortalité appréciable. Il résulte de ces faits que le trou- 
peau n'a guère que doublé depuis 1914. Des préparatifs sont faits 
pour transporter l'élevage à Marrakech, où le climat convient 
mieux à l'autruche et où les jeunes se développent plus vite et plus 
vigoureusement. Les plumes du Maroc sont de belle qualité, très 
recherchées et, lorsque la formule d'une meilleure et plus abon- 
dante production sera trouvée, il y aura sûrement là une source 
appréciable de bénéfices. 

Produits de V élevage. — Les différents produits de l'élevage qui 
ont fait de tout temps l'objet d'un important trafic d'exportation 
constituent encore un gros élément de richesse pour le pays. 

Ces produits sont notamment : les laines, les peaux de bœufs, de 
moutons, de chèvres, le miel et la cire. 

Des tentatives sérieuses sont faites pour faire revivre la sérici- 
culture, qui était pratiquée couramment, notamment à Fez, jus- 
qu'en 1868 et que la maladie des cocons avait fait abandonner. 
On trouve cependant encore des vieilles femmes qui avaient 
autrefois élevé les vers à soie, avaient filé et pratiqué toutes les 
manipulations que nécessitait cette industrie. 

Espérons que cet élevage si intéressant pour le pays retrouvera, 
grâce aux encouragements qui lui sont donnés, sa prospérité 
d'autrefois. 

Loin de nous la prétention d'avoir en quelques pages exposé 
complètement la situation actuelle de l'élevage au Maroc ; du 



306 LA RENAISSANCE DU MAROC 

moins y avons-nous résumé les grandes lignes et donné des idées 
d'ensemble. 

A rencontre de beaucoup de grandes entreprises marocaines, 
qui étonnent à première vue par la rapidité tangible de leur évolu- 
tion, l'œuvre du Service de l'élevage est de longue haleine, et toute 
de patience, puisqu'elle nécessitel'empreinte des géniteurs impor- 
tés ou de la sélection rationnelle sur plusieurs générations d'ani- 
maux. 

L'éducation de l'indigène, se heurtant aux habitudes ances- 
trales, est longue à faire, mais, une fois acquise, constitue un 
appoint précieux et durable, puisqu'en élevage comme en 
agriculture, plus qu'en toute autre branche de la colonisation, 
l'entente et la collaboration étroite de l'indigène avec le colon 
sont fructueuses en résultats. 

Lente à amorcer au début, l'évolution est aujourd'hui en bonne 
voie ; les résultats obtenus sont déjà considérables et surtout les 
directives fondamentales sont bien fixées. L'avenir de l'élevage 
marocain offre sans conteste aux colons une voie dès maintenant 
bien tracée, et un vaste champ à exploiter. 

Th. Monod 

Chef du Service de l'Elevage. 




DIX ANS DE PROTECTORAT 307 



Note sur la production agricole du Maroc. 

En parcourant les notices précédentes, consacrées à la descrip- 
tion sommaire des régions naturelles du Maroc et à l'examen des 
conditions de l'élevageje lecteur a pu se rendre compte de la diver- 
sité d'aptitudes que présente ce pays essentiellement agricole. 
Grâce à son étendue, aux différences d'altitude, d'exposition et 
par conséquent de climat que l'on y rencontre, le Maroc est appelé 
à fournir des productions d'une grande variété, parmi lesquelles 
les céréales et le bétail conserveront sans doute la première place, 
mais qui comporteront, en proportion croissante, des fruits, des 
vins, des cultures industrielles et riches telles que le lin textile et 
la betterave sucrière. 

Indiquons toutefois qu'il n'y a aucun espoir de voir prospérer 
au Maroc les cultures tropicales que tant de personnes bien inten- 
tionnées ont poussé l'Administration à y implanter ; il suffît de 
savoir, d'une part, que, en hiver, le thermomètre descend, excep- 
tionnellement, il est vrai, mais dans presque toutes les situations 
à 0°, et, d'autre part, qu'il ne pleut pas pendant près de six mois 
consécutifs, d'avril à octobre, pour conclure à l'impossibilité d'ob- 
tenir en grande culture le café, le thé, la vanille, etc., voire la 
canne à sucre et même le coton. 

Malgré tout notre désir d'éviter des énumérations de chiffres 
il est indispensable, pour fixer les idées, de dire que les cultures 
annuelles s'étendent annuellement — en ce qui concerne la zone 
administrée — sur plus de deux millions d'hectares, que les jar- 
dins, vignobles et vergers occupent 50.000 hectares, alors que 
4. 700.000 hectares sont utilisés comme terres de parcours ; 
2.000.000 d'hectares restent à défricher et une partie des 50.000, 
hectares recouverts de marécages seront, dans un avenir très bref, 
récupérés par voie d'assèchement. 

L'on trouve dans la zone que nous appellerons agricole, et de 
laquelle sont exclus les massifs de l'Atlas ainsi que les steppes du 
Maroc Oriental, 470.000 hectares de forêts. 

Les statistiques d'où nous extrayons les chiffres ci-après., et qui 



308 LA RENAISSANCE DU MAROC 

sont relatives à la campagne agricole 1920-1921, sont fournies, 
comme chaque année, par les opérations effectuées à la diligence 
de la Direction générale des Finances, en vue de l'assiette de l'im- 
pôt direct dit tertib, portant sur les récoltes annuelles, les arbres 
fruitiers et le cheptel. C'est dire, d'une part, qu'elles reproduisent 
seulement l'image de l'activité des régions administrées, d'autre 
part qu'elles sont inférieures à la réalité, du fait des dissimulations 
inévitables avec un personnel de contrôle encore restreint. 

C'est l'orge qui tient la première place des cultures marocaines, 
et l'an dernier il en a été cultivé 1.000.452 hectares. Vient ensuite 
le blé (793.051 hectares) ; il s'agit, dans l'ensemble, de blé dur 
semoulier, le blé tendre, inconnu il y a quelques années et importé 
par les Européens, ne compte dans ce total que pour 20.296 hec- 
tares. Le maïs (145. 727 hectares) et le sorgho (101. 767 hectares) 
constituent les deux grandes cultures de printemps, conduites sur 
des terres labourées dès la fin de la saison des pluies et qui seront 
utilisées de nouveau à l'automne à des emblavures de céréales ; 
59. 635 hectares ont été consacrés aux fèves, 32. 376 aux pois chi- 
ches ; les cultures de lin pour graines (la culture du lin textile 
implantée par les Européens est exempte du tertib comme les 
autres cultures industrielles, elle ne s'est d'ailleurs pas étendue à 
plus de 1.500 ou 2.000 hectares) occupaient 17.670 hectares. 
L'avoine, d'importation récente, couvrait 8.820 hectares et les 
cultures maraîchères s'étendaient sur 6.225 hectares. Viennent 
ensuite, par ordre d'importance, les petits pois (5. 569 ha.), les 
lentilles (5. 215 ha.), le fenugrec (1. 960 ha.), le mil (1.797 ha.), 
le kersenna, légumineuse analogue à la gesse (1. 574 ha.), la co- 
riandre (266 ha.), le cumin (205 ha.), l'alpiste (169 ha.), le henné 
(152 ha.), et les haricots (26 ha.). 

Les rendements à l'hectare sont évalués chaque année par les 
commissions du tertib, puisque le taux de l'impôt varie suivant 
l'importance présumée de la récolte à l'unité de surface. En pre- 
nant pour base le chiffre le plus bas de chacune des catégories 
dans lesquelles sont rangées les cultures (par exemple 6 quin- 
taux pour le champ qui a été placé dans la catégorie de 6 à 9 quin- 
taux), la récolte moyenne en blé dur a été en 1921 de 8 quintaux 
à l'hectare ; le blé tendre a donné 9 quintaux. L'orge a donné 



DIX ANS DE PROTECTORAT 309 

8 quintaux, l'avoine 10, le maïs et le sorgho 6 quintaux. Il importe 
de se rappeler que les cultures des Européens n'entrent dans le 
total que pour 2 0/0 environ, les rendements obtenus peuvent 
donc être considérés comme provenant de la sommaire culture 
indigène. 

L'impôt tertib épargne également les prairies naturelles et arti- 
ficielles, et nous n'avons pas de données précises sur leur impor- 
tance, mais les prairies artificielles constituent encore à l'heure 
actuelle une exception fort rare. 

En ce qui concerne les arbres fruitiers, le recensement de 1921 
a dénombré 2.287.891 figuiers ; 118.059 orangers et citronniers, 
405.862 amandiers, 349.548 palmiers, 2.187.637 oliviers. Les 
vignes conduites à l'européenne s'étendent sur 1.504 hectares ; 
les vignes indigènes, généralement conduites en treilles, donnant 
à chaque cep l'importance d'un arbre fruitier, comptent 5.367.392 
pieds. Il est à noter que sont seuls dénombrés les arbres en rap- 
port et justifiant par conséquent leur imposition ; les jeunes plan- 
tations sont assez nombreuses et, dans quelques années, les chiffres 
ci-dessus seront sensiblement majorés. 

De même, l'impôt n'est exigé que pour les animaux sevrés ; les 
chiffres suivants n'indiquent donc qu'imparfaitement la situation 
du cheptel marocain : 

Chameaux 98 . 182 

Chevaux et juments 143 . 094 

Mulets 58 . 912 

Anes 420.232 

Bovins 1.517.117 

Ovins 6.733.022 

Caprins 2.040.304 

Porcins 115.036 

L'élevage des volailles ne donne pas lieu au paiement du tertib ; 
l'on sait cependant qu'il occupe une assez grande place au Maroc, 
et que les exportations d'œufs se chiffrent chaque année par une 
valeur de plusieurs dizaines de millions de francs. De même, les 
laines et les peaux constituent une part notable du commerce 
d'exportation. 

Voir en fin du volume (Appendices) : La " Description des régions naturelles du 
Maroc" et "les Forêts du Maroo", 




mMwen 



CHAPITRE XIV 



LE COMMERCE 



I. — Commerce intérieur. 



Le commerce d'un pays ne se développe, aussi bien à l'exté- 
rieur qu'à l'intérieur, qu'autant qu'il s'informe des besoins par- 
tout où ils peuvent se manifester et qu'il provoque, de la part des 
producteurs, un effort soutenu. 

A voir l'ancienneté et la rusticité de leurs méthodes d'échanges, 
il semble, qu'en général,les Marocains, aptes au négoce cependant, 
aient négligé ces deux facteurs importants de progrès économique. 

Lorsque l'Européen quitte les villes de la côte où l'outillage 
le plus moderne se répartit judicieusement et s'accumule rapide- 
ment et où, de tout temps, les gros commerçants marocains ont 
fait d'importantes affaires avec les pays d'Europe, il lui est donné, 
en s'enfonçant dans l'intérieur, de retrouver tels qu'ils étaient, il y 
a des siècles, ces peuples primitifs qui n'ont rien appris de la 



312 LA RENAISSANCE DU MAROC 

civilisation romaine elle-même et qui passent indifférents au 
milieu des ruines superbes qu'elle a laissées dans leur pays. 

Il n'est pas douteux, cependant, qu'à notre contact et grâce aux 
efforts faits par le Gouvernement du Protectorat, le sens commer- 
cial des indigènes ne s'éduque assez rapidement désormais. L'es- 
prit de lucre se fait, d'ailleurs, plus vivement sentir chez eux 
depuis que, placés dans la position du producteur qui offre, la 
demande ayant bouleversé l'équilibre des prix et haussé les cours, 
leurs produits ont acquis une plus-value. Et cette plus-value est 
bien moins active pour eux que pour nous, car leurs besoins sont 
très faibles en comparaison de ceux des Européens. 

Cette éducation spéciale de l'indigène s'acquerra petit à petit 
grâce au contrôle et à la réglementation des marchés où les lois 
économiques joueront, à la stabilité du système monétaire, à 
l'unification des poids et mesures, au développement rapide de 
nombreuses voies de communication, à l'accroissement des 
moyens de transport et aux mesures prises par l'Administration 
du Protectorat. Ce seront autant de facteurs qui dépouille- 
ront l'indigène de ses vieilles habitudes et de sa routine sécu- 
laire. 

Cependant, malgré l'absence de moyens modernes d'échanges, 
le commerce intérieur du Maroc a été, de tout temps, très actif 
et il s'est considérablement développé au cours de ces dernières 
années. 

Les marchandises d'importation débarquent dans les ports 
qui constituent les grands entrepôts d'où partent vers l'intérieur 
les caravanes, les camions ou les chemins de fer qui y ont amené 
les produits destinés à l'exportation. Les grandes villes de l'inté- 
rieur (Fez, Meknès, Marrakech) sont, également, de vastes entre- 
pôts de marchandises qui desservent tout un hinterland bien 
défini. Ainsi, Fez et Meknès recevaient autrefois par caravanes de 
Tanger ou de Larache les sacs de sucre ou les balles de cotonna- 
des, que venaient acheter dans les « Souks » les gens des tribus ; 
aujourd'hui, les marchandises arrivent surtout par chemin de 
fer de Casablanca ou Kénitra. Marrakech reçoit les produits 
d'importation par les caravanes de Casablanca, de Mazagan, de 
Safi et de Mogador, et sert de lieu d'approvisionnement pour 



DIX ANS DE PROTECTORAT 313 

les populations du Sous (en attendant l'ouverture de la zone 
d'Agadir) et les populations du Tafilet et du Sahara. 

LES MARCHÉS 

Les marchandises d'importation ne pénètrent pas directement 
du marchand en gros au consommateur du bled. Elles passent 
par des intermédiaires qui viennent s'approvisionner dans les 
« fondouks » (grands entrepôts) des riches négociants indigènes 
ou dans les magasins de l'Européen,et revendent aux consomma- 
teurs de la campagne sur les marchés ou « souks » de l'intérieur. 

Ces souks se tiennent une fois par semaine à jour fixe en cer- 
tains endroits du bled, en des points qui sont, naturellement, le 
lieu de rencontre de tribus ou de fractions de tribus voisines, géné- 
ralement au croisement des grandes pistes desservant la région 
et mettant en communication les différents groupements de tri- 
bus. Ces marchés portent le nom du jour de la semaine où ils se 
tiennent, accompagné, quelquefois, du nom de la tribu sur le 
territoire de laquelle ils ont lieu : par exemple le « Souk el Tleta 
des Sehoul » désigne le marché du Mardi, dans la tribu des Se- 
houl, près Salé. 

« Les souks sont, pour ainsi dire, les Forums de la tribu ; c'est là 
que se traitent les affaires et s'échangent les idées entre des indi- 
vidualités séparées souvent les unes des autres par des distances 
assez longues : c'est dans les souks, en un mot, que se manifeste 
le sentiment de la foule,f orme des sentiments divers de chaque in- 
dividu et de chaque village, modifié par le contact et qui produit 
ce phénomène bien connu, que le sentiment exprimé par un en- 
semble ne correspond le plus souvent jamais exactement à celui 
de chacun, et que, cependant, tout le monde est d'accord pour 
sa manifestation commune. Le souk, c'est la vie extérieure où 
l'égoïsme étroit de la tente ou du douar est remplacé par l'égoïsme 
plus large de la fraction ou de la tribu. » (Archives marocaines, XX.) 

Certains de ces marchés sont très importants et les affaires qui 
s'y traitent atteignent des chiffres très élevés, représentés par les 
ventes de grains, de bétail, de paille, de laine, de peaux, faites par 
les indigènes des tribus et leurs achats de sucre, de cotonnades, 



314 LA RENAISSANCE DU MAROC 

de bougies, de babouches, de sel, de nattes, de cordes.... En 1921, 
le montant total des transactions sur les souks de l'intérieur 
était voisin de 225.000.000 de francs; les droits correspondants 
encaissés par le Trésor ont atteint 9.000.000 de francs environ. 

Le groupement et l'importance des marchés dépendent, natu- 
rellement, des conditions géographiques, des productions locales 
agricoles et d'élevage et aussi, depuis notre arrivée dans le pays, 
de la proximité des centres de colonisation créés. 

En Chaoïïia, région la plus riche et la plus fertile du Maroc, les 
transactions rurales atteindraient 48.000.000 de francs. Certains 
marchés s'y développeront encore, ceux d'El Boroudj et de Ben 
Ahmed par exemple. Le marché de Settat a pris, cette année, une 
importance de tout premier ordre en raison de la liberté rendue 
au commerce des céréales : autrefois, les indigènes se rendaient 
à Casablanca pour y porter les produits de la récolte; cette année, 
ils ne se sont pas déplacés, les acheteurs sont venus eux-mêmes 
et des transactions considérables se sont effectuées. Les autres 
marchés intéressants de la région se tiennent à proximité de 
Fédalah, Boulhaut, Boucheron et Ber Rechid. 

Dans la région de Rabat et du Gharb, où les transactions étaient 
de 29.000.000 en 1921 (dont 12.700.000 pourle Gharb et 16.300.000 
pour la région de Rabat) on peut distinguer trois zones différentes: 

1° Le Gharb limité par la zone espagnole et comprenant les 
centres de Mechra-bel-Ksiri, Arbaoua, et Souk-El-Arba du Gharb. 

Des quantités énormes de céréales et de bétail ont été dirigées 
sur Arbaoua, depuis les événements du Rif pour le compte de 
l'Intendance espagnole. A Souk El Arba du Gharb,le chiffre des 
transactions s'élève, actuellement, à 1.800.000 francs ; 

2° La plaine du Sebou et la région côtière comprend les annexes 
de Petitjean, Dar-Bel-Hamri et les contrôles civils de la banlieue 
de Rabat, Salé et Kénitra.Le marché de Salé (2.000.000 de francs) 
est très important; les indigènes y apportent tous les produits 
agricoles ou d'élevage nécessaires, non seulement à l'approvi- 
sionnement de Salé et de Rabat, mais, encore, susceptibles d'in- 
téresser le commerce d'exportation, l'intendance et les industries 
européennes ou indigènes ; 

3° La partie Sud (Zemmours et Zaers) comprend les bureaux 



DIX ANS DE PROTECTORAT 315 

de Tiflet, Tedders, Khemisset, Oulmès et l'annexe de Camp- 
Marchand ; c'est une région agricole appelée à un grand dévelop- 
pement. Les transactions portent sur le bétail et les produits de 
l'élevage, les volailles et les œufs, les peaux, les laines et le bois 
d'arar. Le grand marché est celui de Souk-el-Tleta, à un kilo- 
mètre de Khemisset, sur la route Rabat-Fez par Meknès ; son 
trafic annuel dépasse 1.700.000 francs. 

Dans les Doukkala,qui comprennent les villes de Mazagan et 
Azemmour, on évalue à 17.500.000 francs environ les transac- 
tions rurales; le marché intéressant est celui de Souk-El-Tleta de 
Sidi-Ben-Nour (2.500.000 francs) ; c'est le lieu d'approvisionne- 
ment de tous les autres souks environnants, centre commercial 
de premier ordre en raison de sa situation au milieu d'une riche 
contrée. 

Dans les Abda, région également très riche desservie par un 
grand port d'exportation: Safi, le trafic total s'élevait, ces der- 
nières années, à 7.000.000 de francs environ. Les transactions im- 
portantes s'effectuent sur les marchés de Safi, de la plaine des 
Sahim (Souk-Djemaa Es-Sahim) et de la piste de Mogador 
(Souk-Sebt-de-Guezoula). 

L'Atlas. — Il est sans conteste que le commerce intérieur des 
régions côtières doit son développement et son importance à sa 
liaison étroite avec le commerce d'importation ; il ne faudrait 
pas conclure, cependant, que le centre du Maroc, barré par les 
chaînes de l'Atlas, soit un faible milieu d'échanges. « La fréquen- 
tation des marchés y est grande et dépasse de beaucoup les limites 
de la montagne. » Le Maroc oriental reçoit les chevaux et les 
moutons du moyen Atlas et de nombreuses caravanes se rendent 
à Fez et à Meknès y vendre les madriers de cèdre ; enfin, les 
communications vers l'Algérie s'effectuent par le couloir de Taza. 
« C'est le passage nécessaire; il servit jadis aux Romains »; aujour- 
d'hui, le chemin de fer y passe. 

Un autre courant commercial est provoqué par les échanges 
de marchandises entre l'extrême Sud marocain et le Nord du Ma- 
roc. C'est lui qui donne son importance aux cols de l'Atlas et aux 
villes situées sur la route des caravanes. C'est ainsi que, par Azrou 
et Kasba-El-Maghzen ou Ksabi,où se réunissent les routes princi- 



316 LA RENAISSANCE DU MAROC 

pales qui coupent le Moyen Atlas, les oasis du Tafilet s'approvi 
sionnent à Meknès et à Fez, tandis que, par les Glaoua, les grains 
du Nord s'échangent contre les dattes du Draa. Au pied du Djebel 
Siroua, à Tazenakht, comme dans le Sahara entier « le Sous 
apporte ses huiles, le Drâ ses dattes, les Glaoua des grains ; là se 
fait le change des divers produits : les dattes sont portées vers 
l'Ouest et le Nord, huiles et grains prennent la direction du Sud 
et de l'Est. Les caravanes de Tazenakht se rendent vers le Maroc 
avec des peaux, des noix et des dattes et reviennent chargées de 
cotonnades, de sucre, de thé, d'allumettes, etc.... On emmagasine 
ces marchandises et on les expose les jours de marché ». (L. Gal- 
louèdec). — A l'autre extrémité, Tizrait est un centre de com- 
merce saharien, qui communique avec Tombouctou et reçoit les 
caravanes de Mogador et de Marrakech. 

Le Tadla. — Aux pieds du Moyen Atlas s'étend la région des 
Tadla-Zaïan dont les marchés de Boujad, Kasba-Tadla et Oued- 
Zem drainent les produits de la récolte (chiffre des transactions 
en 1921 : 40.000.000). Oued-Zem, tête de ligne du chemin de fer 
vers Ber-Rechid et Casablanca, est un centre de transactions 
considérable. La ligne sera prolongée par Boujad jusqu'à Kasba- 
Tadla, localités actuellement desservies par un service automobile. 
Marrakech. — La capitale de toute cette région sud est Mar- 
rakech, dont le Souk-El-Khemis, marché du jeudi, est célèbre. 
Les Marocains du Sous, du Haouz, du Tafilalet et de l'Atlas s'y 
rencontrent. La ville est reliée au port de Mogador et on estime à 
20.000.000 de francs le trafic annuel d'exportation de cette 
capitale (chiffre total des transactions en 1921 : 35.500.000). 

Le Sous.— Marrakech etMogadorsont, aussi, le débouché naturel 
d'une région encore peu connue : le Sous, lieu de transit entre 
le Maroc et le Soudan ; aujourd'hui une seule caravane vient 
annuellement de Tombouctou ; jadis plus nombreuses, elles 
apportaient l'ivoire, les plumes d'autruche, l'or et les esclaves. 
Par Mogador s'écoulent les peaux,les poils, les laines, les amandes, 
la cire, le safran, l'huile d'olive et d'argan de Taroudant. 

A Marrakech, le Ras-El-Oued fournit les huiles, le henné, le 
safran, les peaux et les laines, ainsi que les gros ustensiles de cui- 
vre fabriqués à Taroudant. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 317 

Dans des foires annuelles ou bisannuelles, très importantes, 
les tribus arabes du Sud amènent leurs bêtes, leur orge, leurs 
laines et peaux et, enfin, leurs chameaux qui transitent dans le 
Sous pour se diriger sur les marchés des Abda, des Doukkala et 
de la Chaouïa. 

Le Maroc oriental. — Oudjda est le centre commercial de cette 
région dépourvue de débouchés sur la mer. Les marchés de 
Guercif, Debdou, Taourirt et même ceux du Sud (Figuig et Bou- 
Denib) viennent s'y approvisionner en échange de bœufs, mou- 
tons, céréales, laines et peaux. Dans cette partie du Maroc, 
proche de la frontière algérienne, la circulation des marchandises 
est facilitée par de bonnes routes qui mènent d' Oudjda à Lalla- 
Marnia, Martimprey, Saïdia, Taourirt ; de bonnes pistes se dirigent 
vers Bou-Denib. L'achèvement tout récent (16 octobre 1921) du 
chemin de fer Casablanca-Taza-Oudjda donnera une impor- 
tance considérable au commerce dans cette région aux dépens 
de la zone espagnole dont le port attirait un grand nombre de 
tribus. 

Le contrôle de tous les marchés marocains est entre les mains 
du Service des Renseignements ou des contrôles civils qui admi- 
nistrent le territoire des tribus. Les « souks » donnent lieu à la per- 
ception sur les vendeurs et les acheteurs d'un droit, dit de marché, 
qui est, généralement, de 5 /0 « ad valorem » sur l'objet vendu et 
payé par moitié par chaque partie, ou bien, dans certains cas, 
un droit fixe par tente de marchand, par étal de boucher, ou par 
tête de bétail. Ces droits de marché sont affermés pour un an 
ou plus généralement pour six mois, par voie d'adjudication. 



LE TRAFIC INTERIEUR MAROCAIN 

Le trafic commercial intérieur du Protectorat n'a pas cessé de 
se développer pendant ces dernières années, malgré toutes les 
difficultés rencontrées par ce qui touche à l'activité commerciale. 
Les chiffres des transports effectués à l'intérieur en font foi. 

Nous nous bornerons à citer les chiffres publiés par la Direction 
des Chemins de fer militaires. La progression est ascendante, 



318 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



bien que, depuis 1919, la voie ferrée soit très sérieusement 
concurrencée par les nombreuses entreprises de transport (voya- 
geurs et marchandises) établies au Maroc. 

Voici donc les statistiques des voyageurs payants et des mar- 
chandises également payantes, ayant été transportés sur le 
réseau ferré marocain. 



à) VOYAGEURS 



Années 



1919 

1920 

1921 

(six pre- 
miers 
mois.) 



Nombre de roya- 
geurs transportés 



Parcours kilométrique 
effectué 



533.562 32.309.976 3.669.667 fr. 

630.766 42.979 757 4.682.388 fr. 

380 612 31487.216 2 938.482 fr. 

Dans cette moyenne de six mois la progression sur la période 
correspondante de 1920 est nettement ascendante. 



Sommes rapportées 



b) MARCHANDISES 



Années 


Tonnes kilométriques transportées 


Recette correspondante 


1919 


12.293.036 


5.923.096 fr. 


1920 


10 774.943 ' 


8.363.864 fr. 


1921 


5.067.991 


4.471.800 fr. 


(six premiers 






mois.) 







Ainsi, malgré une diminution des tarifs pour certaines caté- 
gories de marchandises, il y a eu augmentation des recettes géné- 
rales qui passent de 9.592.763 fr. en 1919 à 13.046.252 francs en 
1920 et atteignent 7.411.282 fr. pour les six premiers mois de 1921. 

Pendant cette période de deux ans et demi le nombre des Ser- 
vices publics de transports par autos et camions s'est considé- 
rablement accru, et, bien qu'il ne soit pas possible de fournir 
pour eux de statistiques, il est certain qu'ils ont contribué dans 
unetrèslarge mesure à l'accroissement du trafic général du Maroc. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 319 

ACTION DE L'ADMINISTRATION DU PROTECTORAT 

Dès le début du Protectorat, l'action de l'Administration se 
manifestait dans le domaine commercial par la création d'un 
organisme dont l'importance et l'activité vont sans cesse crois- 
sant, cet organisme est le Service du Commerce et de l'Industrie 
rattaché à la Direction générale de l'agriculture, du commerce 
et de la colonisation. Son but est d'étudier toutes les questions 
relatives au commerce, à l'industrie, à la navigation, au travail, 
au tourisme et, d'une façon générale, aux ressources et au déve- 
loppement économique du Protectorat. 

Dans ces diverses attributions, entrent les questions suivantes 
touchant directement ou indirectement au commerce intérieur : 
cours des produits d'importation et d'exportation dans les diffé- 
rentes régions du Maroc. Prix des transports. Statistiques. Con- 
seils et renseignements aux négociants et industriels. Relations 
avec les Chambres de Commerce. Liaison entre le commerce 
français et le commerce marocain. Organisation des Expositions 
et Foires, propagande dans ce but. Enquêtes sur les produits 
d'importation et d'exportation. 

Ce service a des intermédiaires dans les principales villes du 
Maroc, ce sont les « Offices économiques » de Casablanca et de 
Rabat, les « bureaux économiques » de Meknès, Fez, Marrakech 
etSafi.Ces organismes ont un rôle d'information, de documen- 
tation commerciale de la région, et s'occupent aussi d'y déve- 
lopper le tourisme. En relations directes avec les Chambres de 
Commerce et les commerçants, ils sont les précieux auxiliaires 
du Service Central dont ils dépendent. 

Les Chambres de Commerce créées par Arrêté Résidentiel ont 
pour attributions de donner les avis qui leur sont demandés par 
l'Administration, de présenter des vœux sur les questions inté- 
ressant le commerce, l'industrie et l'agriculture et de favoriser 
la création d'établissements tels que : Magasins Généraux, 
entrepôts, salles de vente publiques, écoles de commerce, etc.. 
Depuis 1919, des sections indigènes ont été constituées dans 
ces organes de défense des intérêts commerciaux. 



320 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Il existe des Chambres de Commerce et d'Industrie à Casa- 
blanca, Rabat et Kénitra et des Chambres mixtes d'Agriculture, 
de Commerce et d'Industrie à Fez, Meknès, Marrakech, Safi, 
Mazagan et Mogador. 

Les membres en sont nommés par voie d'élection. 

Lalégislation commerciale du Protectorat s'est intéressée,d'une 
façon toute particulière, à la formation des Sociétés, à la Protec- 
tion de la Propriété Industrielle, à la Protection du Nom commer- 
cial, à la création du Registre de commerce. Pour garantir la 
loyauté des opérations commerciales, elle a élaboré des Dahirs 
où sont réglées les questions relatives à la répression des fraudes, 
à la concurrence déloyale, aux stocks, à la répression des spécu- 
lations^ la vente et au nantissement des fonds de commerce, aux 
effets de commerce, au recouvrement des créances commerciales 
et au règlement des litiges commerciaux. Une législation spéciale 
réglemente les magasins généraux et les opérations de warrantage 
qu'ils sont autorisés à faire. Enfin, une Bourse de Commerce a 
été créée à Casablanca. 

Les pages qui précèdent n'ont pour but que de donner au 
lecteur une impression générale du commerce intérieur d'ensem- 
ble du Protectorat. 

Ce commerce, les chiffres en font foi, prend, d'année en année, 
une importance de plus en plus grande et justifie la confiance 
que nous plaçons dans l'avenir économique du Maroc. 

Ce pays, qui fait preuve de tant de vitalité, et qui s'avère 
comme si largement ouvert au progrès, est, pour l'activité de nos 
industriels et de nos commerçants, un champ d'action de premier 
ordre, où toutes les initiatives doivent trouver leur place et qui, 
jusqu'à ce jour, n'a déçu aucun des hommes d'affaires qui lui ont 
fait confiance et qui possédaient quelques-unes des qualités 
essentielles pour réussir dans un pays neuf : de la méthode, de 
sérieuses connaissances professionnelles et de la persévérance. 

II. — Commerce extérieur. 

Ce titre implique l'idée d'un exposé d'interminables colonnes 
de chiffres, de statistiques sans fin, de renseignements techniques, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 321 

dont la sécheresse semble devoir rebuter le lecteur ne s'intéressant 
pas spécialement à la question. 

Nous ferons donc tout notre possible pour ne pas être trop 
arides, nous bornant aux seules précisions nécessaires pour bien 
marquer le chemin parcouru depuis l'année de l'établissement du 
Protectorat français au Maroc jusqu'à 1921. 

Nous sommes loin du temps où les Sultans ouvraient comme 
à regret les portes de leur Empire aux marchands étrangers et où 
les caravanes ne parcouraient les pistes moghrébines qu'avec 
la crainte perpétuelle des détrousseurs. 

A. SITUATION D'ENSEMBLE DU COMMERCE EXTÉRIEUR 

Nous sommes également très loin du trafic de 1912, ainsi qu'en 
témoignent les chiffres ci-dessous tirés des statistiques douanières. 

Et ce formidable bond s'est produit en moins de 10 ans ! 

Commerce total. — En 1912, la valeur, en francs, des transac- 
tions totales était, pour la zone française, de 177.737.723 fr. En 

1920, elle était de 1.269.349.521 francs. 

Importations. — Dans ces sommes, en 1912, 110.657.340 fr. et 
en 1920, 1.000.474.464 fr. revenaient aux importations. 

Exportations. — Aux exportations, en 1912, on comptait: 
67.080.383 fr., et en 1920, 268.875.057 francs. 

D'où une différence en plus, pour ces deux années, de : 
1 .091 .611 .798 francs pour le commerce total, 
889.817.124 — pour les Importations, 
201.794.674 — pour les Exportations. 
Nous aurions voulu pouvoir donner les valeurs afférentes à 

1921, mais les statistiques douanières pour cette année ne sont 
pas encore définitivement établies et nous ne connaissons que les 
chiffres provisoires suivants se rapportant à la zone maritime 
seulement, 

Ce sont : 

750.135.481 francs pour les Importations, 
255.918.360 — pour les Exportations, 
1.006.053.841 — au total. 

Il faut admettre que l'inflation des prix est pour une certaine 

21 



322 LA RENAISSANCE DU MAROC 

part dans l'importance des différences constatées, mais il n'en 
demeure pas moins que, — à n'envisager que les tonnages, — le 
trafic de 1920 laisse bien loin derrière lui celui de 1912. En effet, 
pendant cette dernière année, 368.591 tonnes avaient été mani- 
pulées alors que, pour 1920, c'est 552.875 tonnes qu'il faut lir 
En 1921, rien que par les ports, c'est 802.981 tonnes. 

A l'examen des valeurs, on remarque, également, que le 
importations ont dépassé les exportations.il en a été de mêm 
tous les ans, de 1912 à 1921, et cette constatation se renouvellera, 
très probablement encore, dans les années qui vont suivre. Ce 
fait s'explique parce que le Maroc est un pays neuf en pleine 
période d'outillage économique et d'accroissement démogra- 
phique au point de vue européen. D'ailleurs, l'argent qui y est 
continuellement placé constitue, sans contredit, un capital 
productif dont le rôle sera justement de contribuer à diminuer 
peu à peu et à faire disparaître tôt ou tard la différence existant 
en faveur des importations. 

Part de la France. — Pendant que nous citons des chiffres, 
donnons une idée de la part qui est revenue à la France dans le 
commerce marocain. 

De 43,37 0/0 en 1912, elle est montée à 63,09 0/0 en 1920, 
pour le trafic total. 

Pour les importations, le pourcentage est passé de 48,95 à 
64,84 et pour les exportations, de 34,17, à 56, 60, pendant les 
mêmes années. Ces proportions ont même été notablement dépas- 
sées au cours de la période que nous envisageons. 

Mais il faut tenir compte, d'une part, qu'au lendemain de' 
l'armistice, les fabricants français se sont souvent trouvés dans 
l'impossibilité de répondre à la demande marocaine ; d'autre 
part, les marchandises marocaines ont, depuis cette époque, été 
forcément sollicitées par le change élevé de certaines puissances. 

Mouvement de la navigation. — Quelques renseignements 
relatifs au mouvement delà navigation compléteront ceux qui 
précèdent et donneront, à peu près complète, une idée d'ensemble 
des résultats commerciaux obtenus par le Maroc en moins de 
10 années de Protectorat français. 

En 1912, 2.752 navires jaugeant 2.414.500 tonnes — dont 



DIX ANS DE PROTECTORAT 323 

714 français,, jaugeant 787.804 tonnes — ont fréquenté les 
ports marocains. 

En 1920, les statistiques ont repris 5.257 navires jaugeant 
3.322.792 tonnes.Sur ce nombre, 2.162 jaugeant 2.024.875 tonnes 
battaient pavillon français. 

A la lecture des chiffres qui précèdent, certains lecteurs non 
avertis des choses de ce pays peuvent être surpris en constatant 
que, dans le commerce de l'Empire chérifien, la nation protec- 
trice ne s'adjuge pas une part plus grande encore. 

Ce résultat est dû, en partie, au fait que, d'après l'acte d'Algé- 
siras, toutes les puissances — sauf l'Allemagne, depuis la guerre — 
bénéficient, pour l'entrée de leurs marchandises au Maroc, de 
l'égalité économique. Cette circonstance fait que l'importateur 
va au meilleur prix, à la marchandise la plus rapidement livrée, 
aux fournisseurs dont les conditions de paiement sont les plus 
libérales et ce, sans que la France puisse prendre aucune mesure 
d'ordre législatif ou douanier susceptible de favoriser plus spécia- 
lement son propre commerce. Cela tient encore à des habitudes 
delà clientèle indigène qui marque sa préférence pour certains 
articles à l'exclusion de tous autres. 

Mais il ne s'en suit pas que les transactions entre la Métropole 
et le Maroc ne puissent encore être augmentées. Elles l'ont été 
presque progressivement depuis 1912 et peuvent l'être encore 
davantage. Nous donnerons, ainsi qu'il est dit précédemment, 
à la fin du présent article quelques conseils dont pourraient 
s'inspirer les commerçants et industriels français, désireux de 
s'intéresser utilement au marché marocain. 

Part des différentes puissances. — Examinons, maintenant, 
la part des différentes puissances dans le commerce extérieur 
pendant la période qui nous occupe : 

La France est constamment restée le plus important fournisseur 
du Maroc comme son plus important acheteur. Mais tandis qu'en 
1912, la différence entre la valeur totale des transactions entre 
la France et le Moghreb, d'une part, la Grande-Bretagne et le 
Maroc, d'autre part, était de moins de 2.000.000 de francs, cette 
différence devient 305.633. 47f. en 1920 à l'actif du commerce 
franco-marccain. 



I 



dZ4 LA RENAISSANCE DU MAROC 

L'Angleterre a constamment gardé le second rang. Le chiffre re- 
présentant la valeur de ses transactions est passé de 48. 190.373 fr. 
en 1912 à 282.071.533 fr. en 1920. 

Ainsi que pour toutes les puissances, sauf la France, ses 
importations en provenance du Maroc ont baissé pendant la 
guerre, par suite des prohibitions de sortie édictées en vue de 
faire profiter la Métropole des produits marocains. Elles ont 
remonté depuis 1918. 

L'Allemagne, grâce aux efforts persévérants qu'elle faisait 
depuis plusieurs années pour conquérir le marché, avait réussi, 
avant la guerre, à se maintenir au troisième rang des pays four- 
nisseurs du Maroc. C'est assez dire que l'interdiction du commerc 
avec l'Allemagne édictée depuis août 1914, — interdictio 
maintenue en principe par le Daliir du 9 janvier 1920, — sau 
pour quelques marchandises entrant par dérogations, — a laissé 
libre une place importante pour les autres pays. Cette place 
s'est encore augmentée en suite de la prohibition d'importation 
des produits d'Autriche-Hongrie — prohibition supprimée depuis 
septembre 1920. 

L'Espagne a bénéficié de la situation et a porté son commerce 
de 8 millions à plus de 55.000.000 de francs. 

Les Etats-Unis également ; de moins de 1.000.000 de fr. en 
1912, leur commerce a atteint plus de 44.000.000 de fr. en 1920. 

La Belgique, qui avait vu son mouvement commercial inter- 
rompu par la guerre et l'occupation de son territoire, a repris 
son trafic avec le Maroc, s'en occupe activement et lui donne 
rapidement de l'extension. 

La Suède a vu passer son commerce de moins de 1 million 1 /2 
en 1912 à plus de 14 millions 1 /2 en 1920. 

Les autres pays en relations avec l'Empire chérifien sont : 
l'Italie, dont les transactions se sont, en 1920, chiffrées à peu près 
comme celles de la Suède, mais qui était partie, en 1912, de plus 
de 5 millions 1 /2 ; les Pays-Bas, le Portugal, l'Egypte, la Tuni- 
sie, etc.. 

Les Marchandises. — Occupons-nous maintenant des princi- 
pales denrées sur lesquelles ont porté les échanges. 

La plus grande part des importations marocaines était cons- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 325 

tituée, aussi bien en 1912 qu'en 1920 et au cours des années 
intermédiaires, par des produits nécessaires à l'alimentation, 
à l'habillement, et dont, au moins pour certains de façon plus 
marquée, la consommation augmente au fur et à mesure de 
l'accroissement de la population européenne et des besoins des 
consommateurs indigènes. 

Le reste comprend tous articles et produits contribuant à la 
valorisation du pays : ce sont les machines de toutes sortes et 
les matériaux de construction de toute nature dont les entrées 
ne cessent d'être en augmentation depuis 1912. 

Des statistiques d'importation pour chaque denrée, et par 
année, n'ont pas leur place ici. Nous ne donnerons donc que 
l'énumération des principaux produits d'alimentation et d'habille- 
ment, quelques chiffres indiquant, très approximativement, le 
montant de la consommation d'une année, et nous rendrons 
compte du résultat obtenu en 1920 en ce qui concerne le rang 
occupé par les pays fournisseurs pour ces produits. 

Parmi les denrées alimentaires, d'habillement, d'éclairage et 
d'usage courant, celles qui s'adressent à la population indi- 
gène comptent régulièrement pour de gros chiffres aux arri- 
vages. 

C'est le sucre, qui reste un véritable aliment de première 
nécessité pour les populations autochtones et dont il entre de 
45 à 50.000 tonnes tous les ans, venant de France, des Etats-Unis, 
de Belgique, des Pays-Bas ; c'est le thé, employé à préparer, en 
le parfumant avec une plante verte aromatique — la menthe, 
principalement, — une sorte de breuvage national et qui compte 
chaque année aux importations pour 4 à 5.000 tonnes envoyées 
par l'Angleterre et la France. Ce sont les bougies, dont il entre 
également de 4 à 5.000 tonnes (sauf en 1920 et 1921 où les arriva- 
ges n'ont atteint que 4.602 tonnes et 1.671 tonnes) et pour la 
fourniture desquelles l'Angleterre a presque le monopole. C'est le 
riz (2.000 tonnes environ par an) venant de France et d'Espagne. 
C'est le café (de 1.000 à 1.500 tonnes) qui est, pour la plus grande 
part, débarqué au Maroc après avoir transité par Bordeaux ou 
Marseille. Ce sont les savons (de 1 .500 à 2.500 tonnes)qui, jusqu'en 
1920, venaient presque exclusivement d'Angleterre et pour les- 



326 LA RENAISSANCE DU MAROC 

quels, pendant cette année, la France a obtenu un résultat très 
intéressant. 

Ce sont les vins,dont il entre annuellement plus de 12.000.000 de 
litres exportés principalement par l'Espagne. Ce sont les alcools 
de bouche en accroissement constant depuis le moment (1918) 
où leur entrée n'a plus été interdite et qui viennent presque en 
totalité de la Métropole. C'est la bière qui sort de France, d'Espa- 
gne, d'Allemagne (depuis le 9 janvier 1920), des Pays-Bas et de 
Belgique. Ce sont les tissus de coton, considérés parfois, ainsi 
que le sucre, le thé et les bougies, comme une sorte de marchan- 
dise d'échange ; après avoir atteint, en 1913, près de 7 millions 
de kilos, les importations de cotonnades sont descendues en 
1919au-dessousde5millions;enl920, elles ontdépassé ce poidsde 
317.590 kgr. L'Angleterre a presque le monopole de la fourniture 
de cet article. Ce sont, enfin, les draps pour indigènes, les soieries, 
les articles de ménage en fer battu, en fer émaillé, en fer-blanc, en 
aluminium ; les articles de quincaillerie, etc.. 

Aux machines de toutes sortes et aux matériaux de construc- 
tion, nous ajouterons le pétrole, l'essence de pétrole, et la houille. 

Résultats acquis en 1920 parles principaux pays fournisseurs du 
Maroc— Les renseignements qui suivent, marquant les résultats 
obtenus en 192Q par les principaux pays fournisseurs du Maroc, 
donnent, à peu près complète, la liste des produits importés. 

A la fin de cette année la France tenait le premier rang pour 
ses exportations sur le Maroc de : 

Viande salée de porc, charcuterie, conserves de viandes ; peaux 
brutes, fraîches et sèches, suifs, saindoux, margarine, lait naturel 
concentré et en poudre; fromages, beurres, légumes secs et fari- 
neux, pommes de terre, amandes, dattes, fruits confits ; sucre 
raffiné ; biscuits sucrés en boîtes ; confitures et gelées ; cafés 
verts et torréfiés ; chocolats, huiles de sésame, de lin, de ricin, d'ara- 
chide ; goudron, essence de térébenthine, essences médicinales, 
bois,, légumes salés, vins mousseux, vins fins et de liqueur, bière en 
fûts, bière en bouteilles, eaux-de- vie (sauf whisky et genièvre), eaux 
minérales, tuiles et poteries de bâtiment, carreaux de terre ou de grès, 
plâtre, chaux, ciment, spufre, huiles minérales, fers bruts étirés 
en barres et fers d'angle, fil de fer, acier en barres, tôles ou filé; 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



327 



fernûllcs; cuivre sous toutes ses formes, plomb, étain ; rails, acides, 
soude caustique,soude naturelle et artificielle, carbure de calcium, 
teintures dérivées du goudron de houille ; couleurs ; parfumerie ; 
épices préparées ; médicaments composés, faïences, porcelaines, 
poteries ; ampoules électriques, plaques photographiques ; bou- 
teilles ; soie, ficelles ; tissus de lin, de chanvre, de jute, de velours ; 
de coton ; draperie, bonneterie, rubanerie, dentelles ; papiers 
(d'emballage, à écrire, à imprimer, à cigarettes), cartons ; peaux 
préparées, vernis et cuirs ; chaussures, sellerie et bourrellerie, maro- 
quinerie, courroies; orfèvrerie, bijouterie, horlogerie; machines et 
mécaniques motrices à vapeur, machines-outils, pompes, machines 
agricoles, autres machines, toiles métalliques, aiguilles, épingles, 
coutellerie ; grosse et petite ferronnerie, outils, serrurerie, clous 
et pointes, articles de ménage ; tuyaux en fonte, articles de 
poelerie; ouvrages en plomb, en nickel ; cartouches de chasse 
vides, bourres, douilles ; pièces de charpente ;boissellerie; instru- 
ments de musique, ouvrages de sparterie ; chapeaux et casquet- 
tes, chéchias, automobiles ; voitures de commerce et de roulage 
et autres ; vélocipèdes ; wagons de terrassement, instruments et 
appareils scientifiques ; brosserie, bimbeloterie ; ouvrages de 
mode ; parasolerie ; embarcations. 

L'Angleterre a tenu le premier rang pour les exportations de 
sirops et bonbons, poivre, noix muscade, girofle, thé, houille, fers 
laminés,tô\es ordinaires et feuillards, tôles ondulées, fers étamés, 
indigo, savon de parfumerie, savons ordinaires, bougies, fils de 
coton écrus, blanchis ; grenadines, gaze, mousselines, tulles 
façonnés ; cotonnades de toutes sortes, tissus de coton imprimés 
ou façonnés ; toiles cirées, ouvrages en métaux dorés ou argentés, 
en étain, en zinc. 

L'Espagne a été le plus gros exportateur de fruits et graines 
(arachides, amandes et dattes exceptées), d'huile d'olive, de liège, 
de légumes frais, de vins ordinaires, de sel, de cochenille, de 

futaiL 

Les Etats-Unis ont été les plus gros importateurs de machines 
à coudre, de pétrole et d'essence ; la Belgique a tenu la première 
place pour les envois des armes de commerce et du zinc ; la 
Suède dans ceux des bois de sapin. 



328 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



Les statistiques d'ensemble n'ayant pas encore été établies 
pour 1921, force a été d'arrêter, si l'on peut dire, la situation 
à 1920. 

Exportations.— Le Maroc étant un pays exclusivement agricole, 
presque toutes les marchandises qui en sortent sont des produits 
naturels ou des produits et déchets d'animaux. 

Les céréales forment le « morceau de résistance ». Les blés, 
les maïs et surtout les orges s'exportent par centaines de mille 
tonnes. Avant la guerre, les droits frappant les céréales à leur 
entrée en France faisaient qu'elles s'expédiaient principalement 
sur les marchés de Londres et de Hambourg. Pendant la guerre, 
des mesures ont été prises qui réservaient ces grains à la satisfac- 
tion des besoins du pays, d'abord, et à la Métropole ensuite. 

Il en a été de même pour les fèves, les pois chiches,les lentilles, 
l'alpiste, le millet, le sorgho, la graine de lin, la coriandre, le 
cumin, le fenugrec. 

Depuis la fin de 1919, la liberté de sortie a été, au fur et à 
mesure que les circonstances s'y prêtaient, rendue à ces mar- 
chandises. 

Il ne peut être question d'entrer ici dans le détail des quan- 
tités de chacune des graines exportées pendant les 10 années, 
que nous envisageons. Rappelons simplement que si elles ont 
varié suivant l'état delà récolte, elles ont toujours étéimportantes. 

Après les céréales, viennent les produits animaux ; les laines, 
les œufs, les peaux. 

Les laines sont une des principales richesses du Maroc. Elles 
s'exportent en suint ou lavées. Avant la guerre, elles prenaient 
surtout le chemin de la France et de l'Allemagne. 

Depuis, elles ont été, d'abord à la suite des achats faits par 
l'Intendance, ensuite, et malgré le retour à la liberté d'expor- 
tation, presque en totalité dirigées sur la France. Les sorties 
ont été en diminution appuis 1912,passant de plus de 3.600 tonnes 
pour cette année à moins de 1.500 en 1920 pour les laines en suint 
et de 71 tonnes en 1912 à 48 tonnes en 1920, pour les laines lavées. 

Les œufs comptent pour un chiffre important dans les envois 
marocains à l'extérieur et constituent une importante ressource 
pour l'Empire chérifien. Jusqu'en 1915, les œufs marocains 



DIX ANS DE PROTECTORAT 32^ 

allaient en France, en Angleterre et en Espagne. Depuis 1916, 
l'exportation a eu lieu sur la France et l'Angleterre seulement. 
En 1919 il en est sorti plus de 8.600 tonnes; en 1920 plus de 4.200. 

Les peaux, comme les laines, donnent lieu à des envois impor- 
tants, mais elles ont subi, au même moment, le contre-coup de 
la crise mondiale ayant atteint ces sortes de marchandises. 

Les peaux de chèvres, de bœufs et de moutons sont surtout 
expédiées en France, qui en renvoie une partie, — peaux de 
chèvres surtout, — aux Etats-Unis. 

Viennent ensuite les amandes, qui, comme les œufs, sortent 
surtout par les ports du Sud. Il en a été expédié annuellement, 
depuis 1919, pour plus de 10.000.000 de fr. à destination de 
l'Angleterre principalement. 

Les gommes euphorbes, ammoniaques, arabiques, sandaraques, 
quelques articles manufacturés : babouches de Fez, de Salé, de 
Marrakech ; les haïks de Fez ; des objets en cuir, en cuivre, en 
sparterie complètent la liste des articles d'exportation repris 
aux statistiques. 

A cette liste, il faut ajouter les phosphates de la région d'Oued 
Zem et les tapis marocains, qui sont sur le point de devenir des 
facteurs importants de l'enrichissement du Maroc. 

Les ports. — Sans avoir comme but, dans le présent article, 
l'étude complète de la question qui en constitue le titre, il n'est 
pas possible de passer sous silence les progrès réalisés de 1912 à 
1921 par chacun des ports ouverts au commerce. 

Ce sont Casablanca, Rabat, Kénitra, Fédalah, Mazagan,, 
Mogador et Safi. 

Nous allons donc en dire un mot en les prenant dans l'ordre 
d'importance du trafic qu'ils occupaient en 1921. 

Casablanca. — Ce port dessert la Chaouïa, les Béni Meskine, 
le Tadla, les Rehamna et pour certains produits la région de 
Marrakech. Sa population était en 1913 de 31.000 Européens, 
30.000 Musulmans et 9.000 Israélites ; elle est devenue en 1920 de 
30.908 Européens; 48.790 Musulmans et 13.000 Israélites. C'est 
encore, d'une façon générale, de Casablanca que partent les 
voyageurs et à Casablanca que débarquent les immigrants.Casa- 
blanca est la tête de lignes de chemin de fer allant sur Rabat et. 



330 LA. RENAISSANCE DU MAROC 

sur Marrakech ; c'est le point où arrivent les routes et les pistes 
de Fez-Kénitra-Rabat, de Kasbah-Tadla-Ben Àhmed-Ber Réchid, 
de Marrakech-Ben Guerir-Settat-Ber Réchid, de Safi-Mazagan. 
Casablanca est, enfin, la ville des affaires, où la construction a 
pris un essor considérable, où des entreprises nombreuses et 
variées se sont installées, où des usines se sont créées, où dévastes 
fondouks regorgent de marchandises, où d'importants capitaux 
ont été employés et où se construit un port aussi vaste que bien 
outillé. Ce port, qui, en 1912, comprenait un simple quai et quel- 
ques magasins et où, après avoir été ballottés en barcasses pendant 
plusieurs kilomètres, voyageurs et marchandises achevaient 
leur débarquement à dos d'homme, comprend à l'heure actuelle : 
une grande jetée de 1 km. 1 /2 et qui doit atteindre 1.900 m., des 
quais (275 m. accostabîes aux grands navires, 1.000 m. accosta- 
bles aux petits navires et aux barcasses), 65.000 mq de terre- 
pleins ; 20.000 mq de magasins, et des voies de m. 60 pour 
desservir les terre-pleins. 

Le trafic journalier peut varier entre 1.700 tonnes et 2.200 
tonnes au maximum. 

Le trafic effectif est passé de 179.040 tonnes en 1912 à 
393.605 tonnes en 1921. 

Les importations et -exportations sont des plus variées et 
comprennent à peu près tous les articles repris aux statistiques. 

Le point culminant des importations a été atteint en 1920 
avec 253.860 tonnes, celui des exportations en 1921 avec 141.813 
tonnes. 

Kcniira. — « Kenitra est une ville créée de toutes pièces. Au- 
cune agglomération indigène ne s'élevait à côtéde IaKasbah qui 
existait seule en 1911, dans la boucle du Sébou, à 17 kilomètres 
de son embouchure, lorsque le service des Etapes en fit sa base 
de ravitaillement de la colonne qui marehait sur Fez. »( Annuaire 
économique.) 

Ce port se développa rapidement. Ouvert au commerce en 
1913, Kénitra a occupé, en 1921, le deuxième rang parmi les 
ports marocains avec un trafic total de 120.041 tonnes. 

Ce port dessert les Béni Ahssen, le Gharb, les villes très impor- 
tantes de Fez et Meknès. Des travaux sont commencés, qui 



DIX ANS DE PROTECTORAT 331 

diminueront considérablement l'effet de la barre à l'embouchure 
du Sebou. 

De plus, la ligne de chemin de fer Casablanca-Oudjda passe 
à Kénitra. Il semble donc que la prospérité de ce port soit assurée. 
Tel quel, le port de Kénitra peut faire face à un trafic moyen de 
600 tonnes par jour. 

Il faut remarquer que les importations ont, sauf en 1917, 
dépassé de beaucoup les exportations. En 1920, les premières se 
sont élevées à 112.901 tonnes et les deuxièmes à 10.140. 

Kénitra importe des matériaux de construction, des produits 
alimentaires, du matériel de voie ferrée. 

Safi. — Bien que les embarquements et les débarquements 
soient particulièrement gênés, à Safi, par la barre, pendant la 
mauvaise saison, ce port est arrivé à occuper le deuxième rang 
en 1912 et le troisième rang en 1921 parmi les ports marocains. 
De plus, sauf en 1913 et 1914, les exportations y ont dépassé 
régulièrement et de beaucoup les importations. C'est ainsi qu'en 
1921, sur un trafic total de 101.997 tonnes, 95.914 tonnes ont 
été exportées. 

C'est que Safi est le port le moins éloigné de Marrakech et 
qu'il est, également, le débouché naturel d'une région très fertile 
produisant en abondance les céréales : celles des Abda. 

L'amélioration du port s'est faite par l'agrandissement des 
magasins, l'exhaussement des terre-pleins, la construction d'une 
digue, l'aménagement des anciens bâtiments de la douane, la 
construction d'un port à barcasses. 

Trafic journalier moyen : 700 tonnes, sauf en hiver. 

Les importations faites par Safi sont surtout constituées par 
des articles de consommation indigène; les exportations, par des 
blés, des orges, des laines, des peaux et des amandes. 

Mazagan. — Mazagan bénéficie d'une bonne situation mari- 
time et dessert une région particulièrement fertile, les Doukkala. 

Marrakech, bien qu'à 200 kilomètres, y fait transiter des mar- 
chandises. 

La nature des importations y est, comme à Casablanca, très 
variée. Comme à Safi, sauf en 1913 et 1914, les exportations y 
ont dépassé les importations. En 1921, celles-là se montaient à 






332 LA RENAISSANCE DU MAROC 

66.884 tonnes, celles-ci, à 12.762. Un gros commerce d'œufs se 
fait par Mazagan. L'amélioration du port proprement dit a 
consisté dans la construction de jetées, musoirs, terre-pleins, 
quais, le dérochement de la vieille darse portugaise et l'ouverture 
d'une passe indépendante des travaux en cours. 

Mogador. — A Mogador, les opérations de chargement et de 
déchargement peuvent avoir lieu pendant presque toute l'année, 
la barre n'existant pas. 

Ce port dessert la région des Chiadma, celle des Haha, une 
partie de celle du Souss. 

Après avoir, en 1913, atteint un trafic total de près de 45.000 
tonnes, les opérations effectuées à Mogador jusqu'en 1920 ont 
oscillé annuellement entre 16.000 et 26.000 tonnes pour dé- 
passer 46.000 tonnes en 1921. 

De plus jusqu'en 1915, les importations étaient supérieures 
aux exportations. A partir de 1916, le contraire s'est produit et 
en 1921, la différence en faveur des exportations s'est chiffrée, 
par 28.639 tonnes. 

Les importations concernent surtout des objets de consomma- 
tion indigène, sucres, thés, bougies, cotonnades, parmi lesquelles 
se trouvent en quantité importante des cotonnades bleues dont 
usent les populations de l'extrême sud. Les exportations com- 
prennent des céréales, des gommes, des amandes, des peaux, des 
œufs. 

Un port à barcasses et à remorqueurs et des terre-pleins ont été 
construits entre deux jetées. Le trafic journalier moyen peut 
être de 750 tonnes pendant la belle saison. 

Rabat. — Rabat est le port des Zaer, des Zemmour, des Zaïan. 

Les importations de produits de consommation tant indigènes 
qu'européens,de matériaux de construction y ont toujours,comme 
tonnage, été supérieures aux sorties de laines, de peaux, etc.. En 
1921, le trafic total de Rabat s'est élevé à 38.323 tonnes. 

De notables améliorations y ont été apportées depuis l'établis- 
sement du Protectorat en ce qui concerne la construction des 
quais et des magasins. 

L'aménagement des jetées devant permettre l'entrée en ri- 
vière en toutes saisons est commencé. 






DIX ANS DE PROTECTORAT 333 

Fedalah. — Fédalah, — à 25 kilomètres de Casablanca, — 
ouvert depuis 1914 seulement, a vu ses importations passer de 
moins de 2.000 tonnes pour cette année à près de 17.000 tonnes 
en 1921 et ses exportations de à 2.629 tonnes. 

Les travaux d'aménagement ont été activement poussés au 
point que Fédalah peut faire face à un trafic journalier moyen 
de 500 tonnes. 

Commerce par la frontière Algéro-Marocaine. — Après avoir 
envisagé le trafic par les ports, il est indispensable de jeter un 
coup d'œil sur la progression des transactions qui ont eu lieu 
entre le Maroc oriental et l'Algérie. Elles ont porté, à l'exporta- 
tion, sur des troupeaux de moutons, de bœufs, sur des céréales; à 
l'importation, sur des tissus, des sucres ,des bougies, des savons, 
des produits d'alimentation variés, des vins, des matériaux de 
construction, des vêtements (marchandises venant presque toutes 
de France et ayant transité par l'Algérie). 

La valeur du commerce algéro-marocain par la voie de terre 
est passée de 27.171.000 fr. en 1912 à 213.220.000 fr. en 1920. 
Les marchandises proviennent surtout d'Oran, qui les expédie 
par le chemin de fer à voie normale aboutissant à Oudjda. Le 
chemin de fer à voie de Om.60 a beaucoup favorisé le trafic, dont 
l'importance augmentait au fur et à mesure de l'avancement de 
la construction de la ligne Oudjda-Fez et des progrès de la paci- 
fication. 

Pendant que se réalisaient toutes ces améliorations dans les 
ports, pendant que s'enregistraient les résultats qui précèdent, 
le Protectorat créait et ne cessait de développer tous les orga- 
nismes devant concourir au progrès commercial du Maroc. 

Dans cet ordre d'idées, nous ne parlerons que des lignes de 
navigation, des postes, télégraphes et téléphones, des rouages 
administratifs chargés de concourir au progrès économique de 
l'Empire Chérifien, des expositions et foires ayant eu lieu depuis 
1912. Ensuite, dans une deuxième partie,nous étudierons pendant 
la même période la marche ascendante suivie par le commerce 
intérieur, lequel est intimement lié au commerce extérieur. 

Conclusion. — En résumé, le commerce extérieur marocain 
a été en constant progrès depuis l'établissement du Protectorat. 



334 LA RENAISSANCE DU MAROC 

La France y a continuellement gardé la première place, malgré 
les efforts très sérieux et persévérants des nations concurrentes. 
Il ne faudrait toutefois pas perdre de vue que la période de la 
guerre, avec les mesures qu'elle a entraînées, d'une part; le taux 
élevé des changes anglais, espagnol et américain, d'autre part, 
ont été favorables au commerce métropolitain. 

D'où la nécessité pour nos commerçants et industriels de 
surveiller de très près le marché marocain. 

Remarquons encore : 

1° que les importations dépassent toujours de beaucoup les 
exportations, et cette situation devant durer tant que se pour- 
suivra l'outillage économique du Moghreb,celui-ci restera long- 
temps encore un débouché intéressant pour ses fournisseurs. 

2° que les importations portant sur un certain nombre de pro- 
duits de grande consommation et sur d'autres de bien moindre 
importance, c'est, de préférence, sur les premiers que doivent 
porter les efforts de nos nationaux. 

3° que par les produits de son agriculture et de son élevage 
l'Empire chérifien est à même d'envoyer à la Métropole un cer- 
tain nombre de produits qu'elle tire de son sol en quantité infé- 
rieure à ses besoins. 

Terminons, enfin, en disant aux commerçants et industriels 
français : 

Pour réussir au Maroc, il faut : 

1° Fabriquer en se pliant servilement au goût de la clientèle i 

2° Faire des conditions de paiement aussi libérales que possible ; 

3° Livrer rapidement ; 

4° Soigner l'emballage ; 

5° Choisir de bons représentants ; 

6° Se tenir régulièrement au courant des prix pratiqués, de 
manière à vendre à égalité, sinon au-dessous ; 

7° Faire de la Publicité. 

Ch. Avonde 

Chef du Service du Commerce et de l'Industrie. 
Voir en £n du volume (Appendice*) \«Poids et mesures» et ^Lignes de Navigation* 




CHAPITRE XV 



L'INDUSTRIE 



Période d'avant-guerre. — Lors de la signature du traité de 
Protectorat, il n'existait pas au Maroc d'établissements industriels 
tels que nous les concevons; l'industrie locale, très rudimentaire, 
suffisait, alors, aux besoins relativement restreints de la popu- 
lation indigène. 

La période d'avant-guerre est une période de tâtonnements; 
les capitaux se portent tout d'abord vers le commerce et l'agri- 
culture. Avant d'envisager la création d'industries, il faut procé- 
der à l'inventaire des ressources et des besoins locaux. 

De nombreux obstacles, par ailleurs, s'opposent à la création 
d'établissements industriels. 

Le Maroc qui, jusqu'aux dernières années qui ont précédé notre 
occupation, était, dans son ensemble, demeuré fermé à toute 
immixtion étrangère, se trouve dépourvu des installations et de 
l'outillage nécessaires à son développement économique: pas de 
ports, et la côte marocaine est particulièrement dangereuse ; pas 
de routes : seules des pistes utilisables pour les caravanes de cha- 
meaux et de mulets, mais impraticables aux voitures. 

La main-d'œuvre européenne est très rare et l'on manque d'où- 



336 LA RENAISSANCE DU MAROC 

vriers pour construire l'usine, pour assurer son fonctionnement, 
pour réparer son matériel. 

Le combustible fait défaut et il est nécessaire de le faire venir 
de l'extérieur, ce qui, avec les difficultés de débarquement et de 
transport, le met à un prix de revient particulièrement élevé. J 

A notre point de vue national, il faut tenir compte du principe 
de la libre concurrence, qui permet à de redoutables adversai- 
res de s'installer en face de nous, notamment l'Allemagne, qui, 
par tous les moyens, veut élargir sa place au Maroc et aide 
financièrement ses firmes pour leur permettre de supplanter 
les nôtres. 

Les quelques établissements qui se sont fondés durant cette 
période répondent aux besoins primordiaux de la population, et 
sont alimentés sur place en matière première : — une ou deux 
minoteries, autant de briqueteries. 

Période de guerre. — La guerre, grâce à la politique de 
haute envergure du Général Lyautey, n'a pas, comme on au- 
rait pu le craindre, arrêté court le développement industriel du 
Protectorat. 

Toute la vie économique du pays, durant cette période de 
guerre, découle de la formule, érigée en principe dès le début 
des hostilités par le Général Commandant en Chef : « Un chan- 
tier vaut un bataillon. » 

En même temps que s'exécute le programme des travaux 
publics nécessaires à la mise en valeur du pays, des industries 
nouvelles se créent, tant pour satisfaire aux besoins locaux que 
pour répondre à l'appel de la Métropole. 

Une étude sur les industries existant à Casablanca en 1917 
donne les résultats suivants : 

Alimentation : — 17 établissements, ayant un capital de 
9.500.000 fr. et employant environ 315 ouvriers. 

Construction: — 8 entreprises avec un capital de 5.800.000 fr. 
et 529 ouvriers. 

Industrie du bois : — 5 maisons, avec un capital de 1.870.000 fr. 
et 265 ouvriers. 

Imprimeries : — 3 au capital de 510.000 fr. et 95 ouvriers. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 337 

Période d'après-guerre. — Depuis la cessation des hostilités, 
l'industrie marocaine prend une rapide extension. 

Après la victoire de la France, notre œuvre de pacification et 
de mise en valeur du pays peut se poursuivre en toute sécurité : 
au lendemain de l'armistice, les capitaux ont afflué et l'industrie 
en a profité. 

Les travaux d'aménagement du pays sont déjà très avancés :1e 
port de Casablanca présente un abri de plus en plus sûr aux navires 
et ses quais gagnent de jour en jour sur la mer — d'autres ports 
secondaires, celui de Kénitra en particulier, sont améliorés — les 
routes remplacent partout les pistes; elles sont sillonnées d'auto- 
mobiles. Le petit chemin de fer à voie étroite relie les principaux 
centres à la côte ; il n'a plus uniquement le rôle de chemin de fer 
stratégique qui lui était imposé aux débuts du Protectorat, et il 
assure le transport des voyageurs et des marchandises. 

La main-d'œuvre, enfin, s'est implantée dans le pays et, sauf 
quelques exceptions, pour des emplois très spécialisés, les indus- 
tries trouvent aisément sur place les éléments de recrutement 
de leur personnel. 

De 1918 à 1921, l'industrie marocaine a progressé dans une 
proportion que les chiffres ci-dessous font ressortir d'une façon 
éloquente : 

1918 1921 

Nombre d'établissements 157 260 

Capitaux engagés 35.246.000 180.268.000 

Nombre d'ouvriers 2 . 366 3 . 989 

Force motrice actionnant les usi- 
nes (en H. P.) 5.935 13.770 

Le recensement de 1921 a été effectué d'une façon très com- 
plète dans les centres importants ; mais les établissements indus- 
triels éparpillés dans les petits postes de l'intérieur ont échappé 
aux investigations de l'Administration et, par suite, les résultats 
de ce recensement (il en a d'ailleurs été de même pour ceux qui 
l'ont précédé) donnent des chiffres inférieurs à ceux delà réalité. 

Ces résultats ont été condensés dans une étude faite par le 
Service Central du Commerce et de l'Industrie et dont s'inspire 

22 






338 LA RENAISSANCE DU MAROC 

cette note. (Ladite étude pourra être consultée au Service du 
Commerce et de l'Industrie ainsi que dans les Offices et Bureaux 
économiques de France et du Maroc.) 

Le tableau annexe (voir en appendice) donne un aperçu 
d'ensemble de l'état de développement actuel des industries. 
Les principales de ces industries sont énumérées ci-après. 

électricité. — L'industrie électrique s'est développée depuis 
la guerre. On compte aujourd'hui 8 grosses usines électriques 
représentant un capital de plus de 50 millions et disposant d'une 
force de 7.075 HP. 

Ces usines, parmi lesquelles apparaissent au premier plan 
V « Entreprise électrique de Casablanca », avec ses 3.550 HP, la 
Société Marocaine de Distribution d'eau, de gaz et d'électricité, 
qui alimente les villes de Rabat et de Salé, la Compagnie Fa si 
d'Electricité qui emprunte sa force à deux chutes d'eau, ont 
surtout pour objet l'éclairage urbain. Quelques-unes alimentent 
en force motrice les industries locales ; aucune n'actionne encore 
des entreprises de transport. 

L'industrie électrique, en tant que génératrice de force, est 
appelée à prendre une grande extension au fur et à mesure du 
développement de l'industrie en général. 

Le Maroc, en effet, à défaut de combustible existant sur place, 
doit importer le charbon et le pétrole, et ces deux carburants, 
grevés de frais de transport élevés auxquels viennent s'ajouter les 
droits de douane, reviennent à des prix presque prohibitifs qui 
handicapent gravement l'industrie locale vis-à-vis des industries 
étrangères concurrentes. En outre, pour le charbon et pour le 
pétrole, le Maroc, nous venons de le signaler, est tributaire de 
l'étranger; il se trouverait donc,en cas de crise de production,à ïa 
merci des importateurs. On peut dire, dans ces conditions, que 
l'avenir industriel du Protectorat est lié au développement de 
l'énergie électrique. 

L'industrie des transports, en particulier, semble devoir un 
jour faire une énorme consommation de force motrice. Les villes 
du Maroc, tracées d'après des conceptions modernes, occupent 
de très vastes superficies, les distances sont en général grandes 



DIX ANS DE PROTECTORAT 339 

d'un point à un autre et la nécessité des tramways se fait partout 
sentir davantage de jour en jour. Il est plus que problable que ces 
tramways fonctionneront à l'électricité, ce qui nécessitera la créa- 
tion de nouvelles et puissantes usines électriques. 

Pour actionner ses usines, le Maroc,qui manque de combustible, 
possède en abondance la « houille blanche ». 

La question de l'utilisation des cours d'eaux pour la production 
de la force motrice est à l'ordre du jour. 

Un syndicat pour l'inventaire et l'utilisation des ressources 
hydrauliques a été constitué, par l'Etat chérifien, la C* e des che- 
mins de fer, divers groupements bancaires ou industriels intéressés 
et de très importants spécialistes d'installations hydro-électriques. 

Déjà, en 1921, on a pu, d'accord avec le syndicat, pousser les 
études d'une première usine hydro-électrique et s'occuper de la 
centrale thermique à installer à Casablanca pour fournir la réserve 
générale du réseau électrique. 

Alimentation. — Le Maroc est un pays essentiellement agricole ; 
il était tout indiqué, par suite, que l'activité industrielle se por- 
tât d'abord sur les établissements utilisant les produits du sol 
et fabricant des aliments de première nécessité. 

Minoteries. — On compte 33 établissements de meunerie parmi 
lesquels une quinzaine de grosses minoteries ; ils représentent, 
dans leur ensemble, un capital de près de 38.000.000 de fr., occu- 
pent 516 ouvriers et disposent d'une force d'environ 2.000 HP. 

A Casablanca, les «Moulins du Moghreb », tout nouvellement ins- 
tallés, sont, au Maroc, le modèle du genre. Cet établissement fondé 
au capital de 12.000.000 fr. occupe une superficie de 10.000 m2 . 
Actionné par un moteur à gaz pauvre de 250 HP avec un moteur 
de secours de 160 HP, il est pourvu d'un outillage répondant aux 
derniers perfectionnements; — sa production journalière est de 
1 .200 quintaux. 

Casablanca possède plusieurs autres minoteries importantes 
entre autres : 

La grande minoterie française]; 

Les moulins chérifiens ; 

La minoterie du Grand Socco ; 

La minoterie Samuel Levy ; 



340 LA RENAISSANCE DU MAROC 

A Fez sont à signaler : 

La minoterie de la Société industrielle de l'Oranie ; 

La minoterie Campini ; 

La minoterie Levy. 

Au total, il existe 18 minoteries pouvant moudre ensemble 
3.645 quintaux par jour. 

A côté de ces minoteries se sont installés des moulins se consa- 
crant à la mouture indigène, dans les villes ainsi que dans d'assez 
nombreux postes du bled. 

L'industrie meunière dans la région de Casablanca a pris une 
grosse extension : pendant la guerre, le Protectorat, obligé de 
compter exclusivement sur ses propres ressources, avait dû 
prendre en main, dès les premiers jours, l'ensemble de la produc- 
tion du pays en blé, pour assurer le ravitaillement local de la po- 
pulation civile et du corps d'occupation. Il est venu en aide à la 
Métropole lorsque ses ressources ont été supérieures aux besoins 
et il a fait appel aux importations étrangères lorsqu'elles ont été 
insuffisantes. 

A l'heure actuelle, les minoteries de Casablanca travaillent à 
faible rendement. Le développement de cette branche de l'indus- 
trie,en eiïet,n'a pas été accompagné d'une augmentation parallèle 
de la production locale des céréales et la récolte ne correspond pas 
toujours à la capacité d'absorption des usines, mais le domaine 
agricole de la région empiète progressivement sur le bled et le 
chemin de fer sera bientôt installé, qui permettra d'amener à 
Casablanca des blés récoltés sur tous les points du Maroc. Les 
grosses minoteries pourront, alors, donner leur maximum de 
production. 

Dans les autres villes, les minoteries, de même que, dans les 
postes de l'intérieur, les moulins à mouture indigène, trouvent 
aisément sur place l'écoulement de leurs produits. 

Pâtes alimentaires. — De même que pour l'industrie 
meunière, il était normal que la fabrication des pâtes alimen- 
taires se développât rapidement au Maroc, ou le blé dur cons- 
titue à l'heure actuelle, avec l'orge, la culture la plus répandue. 
Dans la plupart des villes existent des fabriques de pâtes ali- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 341 

mentaires en nombre suffisant pour répondre en grande partie 
aux besoins de la population locale. 

Seules les villes de Mazagan, Safi et Taza sont encore dépour- 
vues d'industries de ce genre. 

huileries. — Les huileries européennes au Maroc sont au 
nombre de 8. Elles représentent, dans leur ensemble, un ca- 
pital de 5.250.000 fr., occupent une soixantaine d'ouvriers et 
disposent d'une force de 179 HP. 

Elles sont situées dans la région où la culture de l'olivier est le 
plus développée, savoir : une à Moulay Idriss, une à Meknès, deux 
à Fez, 3 à Marrakech, et une à Demnat, la plus importante, 
l'Huilerie du Moghreb, au capital de 2.500.000 francs. 

A côté des huileries européennes existent de nombreux mou- 
lins indigènes : 75 dans la région de Meknès, 20 à Fez, 17 à Marra- 
kech, environ 30 dans le cercle de Debdou. En outre, des presses 
installées en plein vent travaillent, durant l'hiver, les olives 
fraîches. 

fabriques de glace, limonades et sirops. — Dans la plupart 
des cas, les industriels marocains qui fabriquent de la glace font, 
en même temps, de la limonade, des eaux gazeuses et, parfois, 
des sirops. Jusqu'à ce jour, en effet, la fabrication simultanée de 
ces divers produits a paru, en raison de l'état actuel de la coloni- 
sation, devoir donner des résultats plus avantageux qu'une seule 
d'entre elles. 

Les industries de ce genre sont au nombre de 21. Elles repré- 
sentent un capital de 4.625.000 fr., occupent 106 ouvriers et 
disposent d'une force de 326 HP. 

A signaler encore parmi les industries alimentaires : 

1° Des abattoirs. Ceux de Casablanca méritent une mention 
spéciale par leur aménagement, disposé d'après les conceptions 
les plus récentes. Ils possèdent des installations très complètes 
pour le traitement des sous-produits : stéarineries, fondoir, trai- 
tement industriel du sang, etc.. , 

2° L'usine frigorifique de la « Société des entrepôts frigorifiques 
de l'Afrique du Nord» à Fédalah, établissement très bien compris, 
qui représente un capital de 5.000.000 fr. et occupe une superficie 
de 12.000 ni2 ; il a pour objet, indépendamment de la fabrication 



342 LA RENAISSANCE DU MAROC 

de la glace : la réfrigération du poisson, la conservation des œufs, 
la préparation et la conservation des viandes abattues. 
' 3° Deux Sociétés de salaisons. 

4° Deux biscuiteries à Casablanca, deux autres à Rabat. 

5° Plusieurs entreprises vinicoles. 

Bâtiment. — Le développement de l'industrie du bâtiment 
au Maroc se justifie par la nécessité d'aménager le pays pour satis- 
faire aux besoins de l'occupation : construction d'immeubles 
publics ou privés, construction de voies ferrées, construction de 
centres de colonisation. 

Il a été rendu possible par la présence sur place des éléments 
nécessaires à la fabrication des matériaux de construction. 

Fabriques de chaux et ciments. Fabriques de carreaux 
en ciment. — Dix-sept établissements de ce genre représentant 
un capital de près de 17 millions et demi ; ils occupent 464 ouvriers 
et utilisent une force de l.*258 HP. 

Les plus grosses de ces entreprises sont : à Casablanca : l'usine 
du Palmier, appartenant à la « Société des Chaux et Ciments et 
matériaux de construction», capital 10.000.000 de francs: 5 mo- 
teurs à gaz pauvre d'une force de 1.080 HP, et l'usine de la So- 
ciété Casa-Rabat. 

Rabat possède deux cimenteries de moyenne importance. 

Le Maroc importe d'abondantes quantités de chaux hydrau- 
lique et de ciments (en 1920 : 17.958 tonnes de chaux et 74.445 
tonnes de ciment). Il semble donc qu'il y ait encore place pour de 
nouvelles industries se livrant à la fabrication de ces produits. 

briqueteries. — Les principaux de ces établissements au 
nombre de 15 représentent un capital d'environ 3.000.000; ils 
emploient 449 ouvriers et possèdent une force de 304 HP. 

On peut citer parmi les plus importantes : l'usine d'El Hank 
à Casablanca ; la Société des briqueteries de Fédalah;la grande 
briqueterie du Bou Regreg à Salé. 

A côté de ces 15 briqueteries importantes existent de nom- 
breuses petites installations fabriquant des briques et dissémi- 
nées un peu partout aux abords des villes. 

On peut encore mentionner, comme intéressant l'industrie 
du bâtiment, quelques fabriques bien spécialisées : 4 marbreries 



DIX ANS DE PROTECTORAT 343 

et 1 fabrique de céramique à Casablanca ; 1 fabrique de pote- 
ries en ciment à Marrakech. 

Industrie du bois. — Elle est représentée par 52 établisse- 
ments, dont 7 scieries. Les capitaux engagés s'élèvent à près de 
17.000.000 fr. ; le nombre d'ouvriers à 908 et la force motrice à 
1.579 H. P. 

Scieries. — Trois scieries importantes existent au Maroc, 
installées en pleine région forestière sur la bordure nord du Moyen 
Atlas : la Société Marocaine des Scieries de l'Atlas à Azrou 
(2.500.000 fr.) ; la Société Marocaine d'Exploitation forestière 
à Ouïmes ; 1.000.000 fr. ;) l'usine d'Ain Leuh (appartenant à 
la Régie marocaine) à Ain Leuh (1.000.000 fr.). 

Les menuiseries sont au nombre de 34, réparties dans les prin- 
cipales villes, notamment à Casablanca et à Rabat. 

Industrie métallurgique. — L'industrie métallurgique, et 
cela se conçoit aisément dans un pays neuf, est encore peu déve- 
loppée au Maroc. 

On compte 13 établissements représentant un capital de 
3.760.000 fr. avec 180 ouvriers et une force évaluée à 123 HP. 

La plupart de ces établissements ont leur siège à Casablanca. 

Industrie automobile. — L'automobile, à défaut de chemin 
de fer à voie normale, et grâce au développement du réseau 
routier, est, à l'heure actuelle, le mode de transport le plus prati- 
que au Maroc. 

Des garages et des ateliers de réparation se sont installés dans 
les principaux centres. 

En même temps qu'ils font la réparation, ils représentent des 
maisons d'automobiles et vendent des accessoires et de l'essence. 
Certains effectuent des transports de personnes et de marchan- 
dises. 

27 établissements ont été recensés, représentant un capital de 
17.360.000 fr., avec 312 ouvriers et une force de 267 HP. 

Imprimeries. — La plupart des imprimeries ont pour objet 
essentiel l'impression de journaux. Elles font, également, des 
travaux sur commande, pour l'administration ou les particuliers. 

On compte 18 imprimeries représentant un capital d'environ 



344 LA RENAISSANCE DU MAROC 

3.000.000 fr. Elles occupent 275 ouvriers et possèdent une force 
de 165 HP. 

Industries diverses. — A côté des groupes d'industries qui 
viennent d'être passés en revue, existent un certain nombre 
d'établissements plus ou moins spécialisés dans un genre de 
fabrication ou de travail qui leur est propre et qu'il était difficile, 
par suite, de faire rentrer dans une catégorie déterminée. 

17 établissements importants ont été ainsi recensés, représen- 
tant dans leur ensemble un capital de 11.575.000 fr. Ils occu- 
pent 215 employés et ouvriers et disposent d'uneforcede671HP. 

Parmi les principaux de ces établissements sont à signaler : 

L'usine d'explosifs et accessoires de mines à Casablanca, capi- 
tal 1.000.000 de francs. 

L'usine de la « Société Marocaine de gaz comprimés » fabri- 
cation d'acétylène dissous, d'oxygène et d'acide carbonique. 

Plusieurs blanchisseries mécaniques. 

La « Société des lièges de la Mamora». 

Les « Tanneries Marocaines à Rabat ». 

Industries en voie de création. — Plusieurs projets sont 
à l'étude ou en voie de réalisation, qui présentent un réel intérêt, 
savoir : 

Tout d'abord, l'usine hydro-électrique de Casablanca, dont il 
a été parlé plus haut et qui est appelée à contribuer au dévelop- 
pement industriel du pays par la puissance motrice qu'elle sera 
en mesure de fournir aux diverses installations déjà existantes 
ou qui verront le jour. 

Usine de superphosphates. Cette usine, dont la création a fait 
l'objet d'un contrat entre l'Administration du Protectorat et un 
industriel de la Métropole, devra livrer à la consommation une 
quantité annuelle minima de 240.000 tonnes de superphosphates. 
C'est la première industrie, travaillant les produits du sous-sol, 
qui se fonde au Maroc. 

Brasseries. — La Société des Brasseries du Maroc consacre 
1.000.000 de fr. à la création à Casablanca d'une brasserie qui 
fonctionnera sous peu. 

Plusieurs autres projets des plus intéressants sont à T'étude : 
raffinerie, couleries de bougies, lavage des laines, etc.. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 345 

Pour être discrète, l'œuvre industrielle de la France au Maroc, 
telle que nous venons de l'esquisser à grands traits, n'en a pas 
moins été féconde. 

Le Protectorat, en effet, atteint à peine 10 années d'existence 
et ces années ont été troublées au début par la nécessité de pa- 
cifier le pays, puis par la guerre et, enfin, par la crise écono- 
mique consécutive à la guerre. 

Durant ces lOannées si pleines de troubles, 250usines, fabriques 
ou établissements industriels ont vu le jour, représentant, dans 
leur ensemble, un capital de près de 200.000.000 de francs et, 
parmi ces usines qui bénéficient presque toutes des derniers 
perfectionnements modernes, certaines pourraient servir de 
modèle aux établissements similaires du continent. 

A l'heure actuelle, les branches essentielles de l'industrie euro- 
péenne, en particulier l'alimentation et le bâtiment, sont large- 
ment représentées au Maroc, ou en pleine voie de développement, 
comme l'industrie électrique. 

L'Administration du Protectorat n'a plus, comme elle le fai- 
sait dernièrement encore, à orienter les capitalistes, soucieux de 
faire fructifier leurs fonds au Maroc, vers la création de tel ou tel 
genre d'industrie qui répondait, alors, à un véritable besoin. Les 
premières lacunes sont déjà comblées ; l'industrie marocaine 
est maintenant en plein développement, et tout fait augurer 
que rien ne ralentira ses progrès qui, par leur rapidité, sont 
d'un exemple rare, sinon unique, dans les annales industrielles. 

Ch. Avonde 



Voir en fin du volume (Appendices) : Tableau d'ensemble des Industries euro- 
péennes (1921). 





CHAPITRE XVI 

LA REPRÉSENTATION OFFICIELLE 
ET ÉCONOMIQUE DU MAROC EN FRANCE 

Les Offices. 



Le Gouvernement du Protectorat marocain, désireux de déve- 
lopper les relations économiques entre le Maroc et la Métropole 
et d'assurer à cet effet un service de renseignements permanent, 
a créé, par arrêté résidentiel du 3 juillet 1913, « l'Office du Gou- 
vernement Chérifien », devenu, en 1917, l'Office du Protectorat 
de la République Française au Maroc. Installé à ses débuts au 
Palais-Royal, Galerie d'Orléans, l' Office a été transféré en 
février 1918, 21, rue des Pyramides, où ses services fonctionnent 
à l'heure actuelle. 

Aux termes du dahir du 13 juin 1917, qui a déterminé son orga- 
nisation et son rôle, l'Office a pour mission : 

1° De centraliser et de mettre à la disposition du public les 
renseignements de toute nature concernant l'Agriculture, le Com- 
merce, l'Industrie, le Tourisme, les Travaux Publics et les condi- 
tions du travail dans l'Empire Chérifien. 

2° De renseigner les colons, industriels et commerçants 
établis au Maroc, ainsi que les indigènes, sur les marchés français 



348 LA RENAISSANCE DU MAROC 

et étrangers, et de recueillir, tant en France qu'à l'étranger,toutes 
informations de nature à intéresser le développement économique 
de l'Empire Chérifien. 

3° De faire connaître par l'intermédiaire des Chambres de 
Commerce, des Groupements Professionnels et par la Presse, les 
ressources économiques et touristiques du Maroc. 

4° D'organiser la participation du Protectorat aux Exposi- 
tions, Foires et Concours, qui se tiennent en France et à l'Étranger 

Pour réaliser ce programme, l'Office tient à la disposition de 
ses visiteurs — producteurs ou négociants, colons, gens de lettres 
ou de sciences, journalistes, etc.. — une documentation consi- 
dérable et tenue soigneusement à jour sur tous les chapitres de 
l'activité du Protectorat, susceptibles d'intéresser la Métropole. 
Il fournit à tous ceux qui cherchent à s'établir au Maroc des ren- 
seignements pratiques sur toutes les particularités touchant 
l'Agriculture, le Commerce et l'Industrie; sur les entreprises à 
tenter et sur celles à ne pas tenter ; sur les conditions à remplir 
pour se lancer dans la lutte avec chance de succès. Il cherche, en 
un mot, à leur faciliter latâche,mais en les garant de l'aventure. 

En même temps qu'une bibliothèque permet au visiteur de 
consulter à loisir les livres, brochures, cartes, revues et journaux, 
voire clichés photographiques relatifs au Maroc, une salle spéciale 
leur offre des échantillons des produits du sol et du sous-sol maro- 
cain, en même temps que des spécimens de l'art indigène. 

Le touriste, enfin, trouve à l'Office tous les renseignements sur 
le voyage et sur le séjour. 

L'installation de l'Office dans le grand quartier d'affaires de 
la capitale montre bien la constante préoccupation du Maréchal 
Lyautey de faire de cet organisme non pas le service purement 
administratif conçu dans un esprit que s'imagine volontiers le 
public, mais un organisme vivant et agissant suivant les méthodes 
des grandes agences que l'Australie, le Canada ou l'Afrique Aus- 
trale entretiennent à Londres. 

Trait d'union permanent entre le Maroc et la France, l'Office 
reflète l'esprit d'initiative et de réalisation qui est celui même du 
Protectorat. 

Au lendemain de l'armistice et dans le but d'agir plus directe- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 349 

ment sur les grands centres d'affaires de province, le Résident 
Général a favorisé la création à Marseille, Lyon et Bordeaux, 
d'Offices du Maroc régionaux. Organisés suivant une formuleassez 
différente, ces Offices ont été institués parles Chambres de Com- 
merce de chacune de ces trois villes et le Résident Général se 
borne à leur accorder, avec son haut patronage, une subvention 
annuelle. 

Foires et Expositions. 

Une des attributions de l'Office de Paris est, nous l'avons vu, 
d'organiser la participation du Protectorat aux foires qui se 
tiennent annuellement dans les grandes villes : Paris, Lyon, Bor- 
deaux, etc., ainsi qu'aux grandes expositions proprement dites. 

Les deux domaines sont différents. 

La participation aux foires a un but immédiat et purement 
pratique. Elle est faite pour renseigner l'acheteur éventuel sur 
ce qu'il peut trouver dès à présent au Maroc et sur les conditions 
dans lesquelles il peut se le procurer, renseignement singulière- 
ment intéressant pour un pays qui évolue avec une rapidité décon- 
certante, dans lequel ce qui était vrai le jour même ne l'était pas 
la veille et ne le sera plus le lendemain; renseignement que seul 
peut fournir un organisme outillé comme le sont les Offices. C'est 
pourquoi le visiteur trouvera,dans les pavillons ou dans les stands 
organisés par leurs soins, des échantillons de la production indi- 
gène, avec les références utiles. 

Ainsi en a-t-il été chaque année,depuis 1916, aux Foires de Bor- 
deaux, de Lyon et de Paris. Le stand du Maroc, en outre des pro- 
duits exposés, en outre des tableaux et desgraphiquesinstructifs, 
qui garnissaient ses murs, comportait un bureau de renseignements 
pratiques pouvant fournir à tout venant une leçon de choses aussi 
complète que possible. 

La participation du Protectorat aux grandes Expositions, 
comme l' Exposition Universelle de Gand en mai 1913, l'Exposition 
Internationale de Lyon, en juillet 1914, comme celle de Stras- 
bourg en 1919, enfin celle de Marseille en 1922, a été organisée 
par l'Office de Paris sur un tout autre plan. Il s'agissait là, en effet, 
non plus de fournir des spécimens du marché actuel, mais bien 



350 LA RENAISSANCE DU MAROC 

de faire connaître l'œuvre de la France au Maroc, de montrer, en 
même temps que ses ressources présentes, ses richesses latentes et 
son travail de demain ; d'initier le public, non seulement aux réa- 
lités, mais bien aux possibilités. 

C'est encore sous les auspices de l'Office du Protectorat qu'à 
été réalisée une initiative, accueillie avec faveur par l'élite du pu- 
blic parisien: l'exposition des Arts Indigènes du Maroc, qui s'est 
tenue au printemps de 1917 dans les galeries du pavillon de Mar- 
san et l'exposition de tapis du Maroc dans les mêmes locaux, en 
juin 1919. La première de ces présentations, organisée en pleine 
guerre, pour affirmer la vitalité du Maroc et sa santé économique 
non compromise par la lutte, a montré qu'il était un art marocain 
aussi délicat, aussi harmonieux, aussi subtil que l'art hispano- 
mauresque le plus pur. Les visiteurs ont pu admirer des tapis 
de haute lisse tissés sous la tente, des poteries dignes de figurer à 
côté du vase de l'Alhambra, des armes niellées qu'accueilleraient 
«l'Armoria » de Madrid, des enluminures dignes des missels des 
xiv e et xv e siècles. Ainsi s'est affirmé l'éclat d'un art qu'on 
pouvait croire éteint, et que le Protectorat s'est efforcé de 
restaurer et de rajeunir, dans le maintien des vieilles traditions. 

Inversement, l'Office du Protectorat s'est trouvé le correspon- 
dant tout désigné pour faire en France la propagande nécessitée 
par l'organisation des Foires de vente qui ont, à Fez, en 1916, 
et à Rabat, en 1917, obtenu un si légitime succès, ainsi que pour 
l'Exposition franco-marocaine tenue à Casablanca en 1915, 
« l'Exposition de Combat», comme l'a appelée ie Maréchal Lyau- 
teyet qui avait groupé dans la grande cité commerçante plus 
de 1.200 exposants métropolitains. 











CHAPITRE XVII 



LES MINES 



L'Industrie minière au Maroc. 



L'industrie minière donne satisfaction, comme l'agriculture, à 
des besoins essentiels de l'homme. Elle est d'une technique trop 
récente sans doute pour avoir joué un rôle de premier ordre dans 
le passé, mais elle paraît devoir exercer sur les courants qui modi- 
fient aujourd'hui l'équilibre économique une action prépondé- 
rante. 

La consommation des substances minérales s'est accrue en effet 
dans des proportions considérables depuis un siècle ; de 800.000 
à 80.000.000 tonnes par exemple pour la fonte, soit de 1 à 100. Et 
c'est en raison de ces besoins toujours croissants que les pays 
producteurs de combustibles et de métaux ont pris tant d'essor et 
acquis tant de prospérité. 

La réputation minière d'un pays a souvent pour origine une 
découverte sensationnelle. Les champs d'or du Witwatersrand 
et de Kalgoorlie, les placers de Californie et du Klondike, le dis- 



352 LA RENAISSANCE DU MAROC 

trict de Kimberley et bien d'autres sont célèbres dans les annales 
des mines par la fièvre de recherches qu'ils ont provoquée. Le 
Maroc ne prétend ni à cette réputation, ni à ces fortunes extraor- 
dinaires : il avait cependant acquis avant la guerre, grâce à des 
prospections difficiles et aux démarches diplomatiques qui les 
appuyaient, un certain crédit auprès du grand public, crédit qui 
s'affirma par la présentation de plus de 300 requêtes à la Com- 
mission Arbitrale chargée en 1914 de la liquidation du passif 
minier. Mais les droits de recherches ainsi réclamés ne reposaient 
généralement pas sur une base juridiquement valable et les tra- 
vaux exécutés justifiaient rarement l'attribution de permis pour 
raison d'équité. La plupart des demandes furent rejetées. 

L'avenir du Protectorat repose en fait sur une prospection 
attentive et méthodique dont les premiers efforts, semble-t-il, 
seront bientôt couronnés de succès. La prospection est un art 
difficile, fait d'expérience, d'endurance, de ténacité et surtout 
d'observation. Des notions de langue arabe ou berbère sont natu- 
rellement d'un grand secours, car le commerce avec l'indigène per- 
met souvent de noter des indices linguistiques, de retrouver des 
vestiges d'anciens travaux, de remonter aux sources de certai- 
nes traditions. Mais le guide le plus sûr de l'explorateur est encore 
la science géologique. 

Muni des outils indispensables : marteau, loupe, baromètre, 
boussole, produits chimiques et d'une bonne carte géologique, 
l'explorateur parcourt la campagne et remonte les vallées, notant 
les accidents topographiques, crêtes rocheuses, tranchées, rup- 
tures de pente, etc., les lignes de sources, la couleur du sol, les 
caractères de la végétation, la nature des roches entraînées sur le 
penchant des collines et des galets roulés dans le lit des rivières. 
Et bientôt il acquiert cette connaissance profonde des terrains 
qui facilite à un si haut degré la découverte des gîtes. Souvent 
même, dans un pays dont la technique est aussi simple qu'au 
Maroc, la lecture d'une carte topographique complétée par l'ob- 
servation personnelle lui permet de se pénétrer des caractères 
dominants de la structure géologique et de l'intérêt que peut pré- 
senter une étude plus approfondie. 

Certes, la géologie ne supprime point le rôle du hasard ni celui 



DIX ANS DE PROTECTORAT 353 

de la divination, qui donnent tant d'attrait à la prospection mi- 
nière, mais elle limite les risques en éliminant les périmètres dans 
lesquels toute recherche serait décevante. Si elle ne conduit pas 
nécessairement au but, elle donne du moins les conseils les plus 
rationnels et les plus précieux. 

La géologie de détail ne peut s'appuyer que sur des documents 
cartographiques exacts. Malheureusement les levers au 1.200.000, 
dont l'ensemble constitue un travail des plus remarquables, 
n'ont souvent pu être dressés que par reconnaissance ou même 
par simples renseignements. La géodésie de précision sur laquelle 
s'appuieront plus tard les opérations de la carte au 50. 000 est 
une œuvre de longue haleine et pendant longtemps encore il fau- 
dra consulter les cartes actuelles, rectifiées et complétées, il est 
vrai, au fur et à mesure des progrès de la pacification. 

Par contre, la géologie générale commence à être connue grâce à 
de nombreux travaux, parmi lesquels il convient de citer ceux de 
MM.Brives et Gentil. Nous essayerons d'en donner un aperçurapide. 
Les terrains primaires, qui forment le substratum du Maroc, sont 
partout extrêmement plissés et bouleversés, à l'exception cepen- 
dant du permien, dont les dépôts sont discordants et souvent sub- 
horizontaux. Une vaste chaîne de montagnes s'est en effet édifiée 
à l'époque carbonifère, mais l'érosion qui suivit a nivelé presque 
tous les reliefs, laissant seulement dans la plaine des arêtes de 
roches dures dont la saillie sur les terrains récents constitue le 
sokhrat des indigènes. 

La pénéplaine en formation a été couverte çà et là par des appa- 
reils éruptif s, dont le massif qui domine l'Atlas au sud de Marra 
kech est sans doute le vestige le plus important. Elle se creusait 
en même temps sur l'emplacement de la chaîne actuelle, formant 
— sauf à l'ouest — une fosse ou géosynclinal dans laquelle se sont 
accumulés les sédéments jurassiques. La chaîne elle-même résulte 
du plissement survenu à l'époque tertiaire, des dépôts des mers 
secondaires. Ce plissement a été accompagné de fractures qui ont 
provoqué sur la pénéplaine des accumulations volcaniques du 
Siroua. 

La meseta marocaine n'a subi par contre aucune influence oro- 
génique. Son histoire est marquée par une longue émersion du lias 

23 



354 LA RENAISSANCE DU MAROC 

inférieur au crétacé moyen et il est intéressant de constater que 
par suite d'un véritable mouvement de bascule, la transgression 
crétacée s'est précisément arrêtée au voisinage des rivages de la 
mer jurassique. Parmi les terrains plus récents signalons l'éocène, 
qui renferme le phosphate de chaux exploité pour les besoins de 
l'agriculture. 

Le Rif paraît être une chaîne tertiaire prolongeant la cordillère 
bétique autour del'effondrement méditerranéen. Entre le Rif et le 
Moyen-Atlas se trouve un couloir ou détroit sud-rifain occupé par 
des dépôts néogènes sensiblement horizontaux. 

Nous avons dit que la géologie définit les régions dans lesquelles 
les recherches peuvent être fructueuses. Ainsi la houille se concen- 
tre de préférence dans les terrains carbonifères, dont la traversée 
est par conséquent un indice favorable. Les gîtes filonniens se ren- 
contrent le plus souvent dans les roches anciennes ou dans le voisi- 
nage d'un massif éruptif. Les minerais de précipitation chimique 
(fer et manganèse) se forment dans tous les terrains, mais les gise- 
ments de substitution (limonite) se trouvent surtout dans les cal- 
caires secondaires et les placers dansles terrains meubles récents. 
Enfin les phosphates sont à peu près localisés dans l'éocène. 

Ce sont là des indications d'ordre général que la géologie sait 
préciser dans chaque cas d'espèce. 

Les données que l'on possède aujourd'hui sur la métallogénie 
du Maroc s'accordent avec l'hypothèse de venues filoniennes 
importantes en rapport avec les manifestations éruptives que 
nous avons signalées à l'époque carbonifère. Le démantèlement 
des chaînes hercyniennes a provoqué la disparition d'une partie 
des minerais au profit des formations sédimentaires plus jeunes, 
notamment du trias, mais sans donner lieu, sauf pour le fer, à des 
concentrations importantes. Les queues de filons peuvent être 
recherchées dans les roches éruptives et les terrains primaires. 
Les principaux gîtes primaires connus sont les suivants : 
Le Nargueschoum et Djorf el Youdi, au sud d'Oudjda, pour le 
manganèse. 

Le Djebel Bou-Arfa, au N. 0. de Figuig, pour le manganèse 
et le plomb. 

La région d'Oulmès pour l'étain. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 355 

Camp-Boulhaut et Sokhrat-el-Djaja pour le fer. 

Moulay-bou-Azza pour l'or et l'argent. 

Les Rehamna pour le plomb. 

Les Zaers pour le plomb et le cuivre. 

Comme gîtes secondaires on pourrait citer le fer en divers points, 
notamment au Djebel Hadid, et du cuivre au sud de Marrakech. 

Le charbon a été signalé à maintes reprises, mais on a toujours 

reconnu, en remontant aux sources, qu'il ne s'agissait que de 

traces insignifiantes. Le pétrole fait l'objet de recherches impor- 

l tantes au Fokra, au Tselfat et à l'Outita ; les résultats ne sont pas 

encore décisifs. 

Voici quelques détails sur le gisement de phosphate d'El- 
Boroudj-Oued Zem, qui est exploité dès maintenant par l'Office 
Chéri fien. 

On a remarqué plus haut la simplicité de l'histoire géologique 
de la meseta : depuis la période crétacée tous les dépôts sont sub- 
horizontaux et concordants, sauf parfois le long de l'Atlas. Un 
coup d'œil jeté sur une carte montre que la transgression crétacée 
a affecté la plus grande partie du plateau au sud du 33 e parallèle 
respectant seulement le massif éruptif des Rehamna et la chaîne 
primaire du Djebilet. L'éocène est représenté par deux grands 
îlots que sépare cettt chaîne. L'oligocène n'apparaît qu'au sud de 
Marrakech, au pied de l'Atlas, et sous la forme continentale. Le 
néogène s'est déposé à l'ouest des falaises crétacées depuis Settat 
jusqu'au sud de Mogador. Enfin les alluvions quaternaires ont 
presque encerclé le Djebilet et envahi la coupure pratiquée dans 
l'éocène et le crétacé par l'érosion de l'Oum-er-Rbia. 

Le gisement d'El Bouroudj-Oued Zem s'étend sur 80 kilomètres 
d'Oued Zem à Ouallatou (est-nord-est — ouest-sud-ouest) et sur 
50 kilomètres de Melgou à Abdallah ben Jabeur (nord-nord-ouest 
— sud-sud-est). Il s'arrête partout au crétacé, sauf au sud-est, où 
il disparaît sous les alluvions quaternaires. Le substratum crétacé 
est composé de marnes sénoniennes reposant sur des calcaires 
gréseux d'une couleur jaune caractéristique et forme une table 
inclinée de 4 à 7 millimètres du nord-est au sud-ouest. Les couches 
suessoniennes qui renferment le gîte de phosphate ont une épais- 
seur variable de 20 (nord-est) à 50 mètres (sud-ouest). Leur compo- 



356 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



sition est irrégulière .D'une manière générale on peut dire qu'elles 
sont constituées par des marnes phosphatées dans lesquelles la 
proportion de calcaire tend à croître avec la hauteur. Le phos- 
phate se rencontre à tous les niveaux, de la base au sommet. Il 
se présente sous la forme de petits grains arrondis enrobés 
par de la calcite. Le phosphate à haute teneur est toujours sableux. 
Il existe enfin des bancs de silice blanche et de silex ainsi que 
des lits de galets. 

C'est la coexistence de ces 4 composants : argile, calcaire, phos- 
phate et silice, qui donne à la formation sa grande variété. Divers 
noms ont été adoptés pour désigner les assises les mieux caracté- 
risées (calcaire phosphaté, calcaire à points blancs, nougat, etc.). 
Dans la région d'El Bouroudj la composition d'ensemble est assez 
constante pour que l'on puisse rattacher les coupes les unes aux 
autres. Les couches présentent souvent les mêmes caractères 
(épontes, filets, galets) et la couche friable supérieure est toujours 
la plus riche. Du côté d'Oued Zem,au contraire,le régime est ins- 
table, les zones riches sont tour à tour au toit, au milieu et au 
mur de la formation, les épaisseurs et la nature des couches ou des 
entre-deux sont extrêmement variables. 

La couche désignée dans les travaux d'El Boroudj sous le nom 
de couche n° 1 présente la particularité d'être, en première 
approximation, d'autant plus riche qu'elle est moins épaisse. Sur 
les Oulad Abdoun on constate que les éléments friables sont sou- 
vent noyés dans le calcaire phosphaté et que le mur est parfois 
d'une grande irrégularité ; la cavité qui résulterait de l'extraction 
des parties sableuses aurait l'allure d'une caverne au sol ondulé 
soutenue par des piliers ou des massifs plus ou moins importants. 
Ces particularités et d'autres encore s'expliquent aisément dans 
l'hypothèse d'une dissolution partielle du ciment calcaire ou mar- 
neux par les eaux souterraines. 

Les teneurs maxima sont de 72 à El Boroudj, et 78 à Oued Zem. 
Voici un exemple d'analyse complète : 

Eau à lOOo 3 ,52 

Analyse sur matière sèche : 

Eau combinée et matières organiques 3 ,06 



DIX ANS DE PROTECTORAT 357 

Acide sulfurique 1 ,89 

= 3 21 sulfate de chaux. 

Acide phosphorique 34 ,22 

74 71 phosphate de chaux. 

Acide carbonique 2 ,80 

= 6 36 carbonate de chaux. 

Matières siliceuses insolubles 2 ,56 

Oxyde de fer ,30 

Alumine ,41 

Chaux 52 ,40 

Magnésie ,53 

Fluor 2 ,55 

= 5 23 Fluor de calcium 

Chlore ,03 

100,75 
A déduire oxygène équivalent au fluor et au chlore 1 ,07 

99,68 
Non dosé ,32 

100 ,00 
Chaux en excès 3 ,28 

Voici la comparaison de trois analyses prises au hasard : 

Phosphate de chaux 50,83 61,30 72,89 

Carbonate de chaux 32 ,89 19 ,55 6 ,66 

Ensemble 83,72 80,85 79,55 

Les parties sableuses contiennent généralement moins de 20 /o 
d'oxyde de fer et d'alumine réunis. 

Le suessonien est recouvert, dans presque toute son étendue, 
par des calcaires lutéciens plus ou moins cristallins dont l'épais- 
seur maximum ne dépasse pas 50 mètres et qui renferment des 
bancs de silex. La limite du suessonien est marquée le plus souvent 
par une rupture de pente due à l'érosion : les terrains phosphatés 
s'élèvent en pente rapide au-dessus du plateau crétacé et suppor- 
tent l'escarpement des calcaires à silex. Toutefois, du côté nord- 
ouest, l'érosion a nivelé le sol et les passages d'un niveau à l'autre 
ne sont révélés par aucun accident topographique. On y a suppléé 
par l'étude des puits indigènes et diverses observations d'ordre 
agronomique, minéralogique et hydrographique : le suessonien 
s'avance jusqu'à El Kremis et El Tleta de Guisser. 



358 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



Le plateau calcaire est d'ailleurs loin d'être uni. Outre la grande 
coupure de l'Oued Rherraf, il présente de profonds ravinements 
et de nombreuses dépressions superficielles. Ces dispositions natu- 
relles ont conduit le Service des Mines à l'adoption du programme 
de recherches suivant : 

à) Sur les flancs des falaises mises à nu de la formation par 
grandes tranchées partant de la base du recouvrement pour 
aboutir au pied des falaises. Galeries ouvertes dans les couches 
pour étudier les variations de puissance et de teneur. 

b) Dans les dépressions des plateaux descenderies à 45° tail- 
lées en escalier et creusées jusqu'au crétacé. Galeries dans les 
couches. 

c) Sur le plateau puits traversant le manteau calcaire et poussés 
souvent jusqu'au crétacé. Amorces de galeries dans les couches. 

Ce programme subit, au cours des travaux, diverses modifica- 
tions ; ainsi au fur et à mesure que s'acquérait l'expérience du 
gisement les grandes tranchées s'espaçaient et, dans leur inter- 
valle, de simples fouilles de 4 ou 5 mètres recoupaient la couche 
n° 1 dans laquelle on pénétrait par galeries ; une descenderie 
ouverte dans la galerie ou au-dessous reconnaissait le reste de la 
formation. 

Les travaux commencèrent en novembre 1917 et se poursui- 
virent jusqu'au 18 février 1921, date à laquelle l'Office des Phos- 
phates se substitua au Service des Mines. 118 chantiers furent 
ouverts correspondant à : 

1 .040 mètres de tranchées 

1 .530 mètres de puits 

2.352 mètres de galeries 
702 mètres de descenderies. 

Le forage des puits fut particulièrement difficile, car certains 
atteignaient près de 60 mètres de profondeur et traversaient 
jusqu'à 30 mètres de calcaires cristallins très durs. Les travaux 
furent exécutés à la pioche, au pic, à la masse et au pistolet, sans 
moyens mécaniques, avec une main-d'œuvre de pasteurs, dans 
un pays désertique, difficile à ravitailler et sur un plateau où l'eau 
manquait. 

Malgré cela les dépenses totales n'ont pas dépassé 250.000 francs. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



359 



Tous les chantiers ont été relevés et plus de 300 analyses effec- 
tuées Pour donner une idée des résultats obtenus, notons que la 
seule'couche 1 se présente avec des puissances utiles moyennes 
de 1 m 56 et l m . 75 et des teneurs moyennes de 67,0 et 11, M U /u 
à l'ouest et à l'est de Mohammed Chleuh. Quant au tonnage 
reconnu, il est au moins de l'ordre du milliard de tonnes. 

Nous dirons, pour terminer, quelques mots du régime mimer. 
La recherche et l'exploitation des mines sont réglementées par 
les dahirs des 19 janvier 1914, 27 janvier 1920 et 27 août 1921. 
Sont classés dans les mines les minerais de tous métaux, de 
soufre et d'arsenic, les combustibles fossiles, les hydrocarbures 
libres ou incorporés à des gangues, les nitrates, borates et sels 
associés, les phosphates, les sels de soude et de potasse et sels asso- 
ciés les sources et eaux salées souterraines. 

La recherche des mines est libre, mais les explorateurs ne peu- 
vent disposer des substances extraites par les travaux et n'ob- 
tiennent un droit sur le gisement qu'en se munissant d'un permis 
de recherches en périmètre réservé. Ce permis, valable pendant 
trois années et renouvelable pour deux, s'acquiert à la priorité 
de la demande déposée au Service des Mines. Les périmètres sont 
des carrés orientés nord-est et est-ouest dont le côté est compris 
entre un et quatre kilomètres. 

Les demandes sont reçues dans divers bureaux (Rabat, Fes, 
Oudjda, Marrakech) et inscrites sur un registre que le public est 
autorisé à consulter. 

La taxe afférente aux permis de recherches est de fr. 20 par 
hectare et par an avec minimum de 300 francs. 

Le permis d'exploitation confère le droit d'exploiter les sub- 
stances de toute nature classées dans les mines et de disposer des 
produits de cette exploitation. 11 ne peut être demandé que parle 
titulaire d'un permis de recherches. 

La demande d'un permis d'exploitation est frappée d'un droit 
fixe de 500 francs. Les taxes superficielles sont les suivantes : 
Pour les mines de fer et de combustibles 1 franc la première 
année ; 2 francs la seconde, 2 f r. 50 à partir de la troisième. 

Pour les mines d'autres substances 1 fr. 50 la première année, 
2 fr. 50 la seconde, 3 fr. 50 à partir de la troisième. 



360 



LA RENAISSANCE EU MAROC 



Des droits frappent les produits de l'exploitation à leur sortie 
du Maroc. Le taux en est de 3 o / ad valorem pour les substances 
classées dans les mines et les métaux bruts ou alliages, sauf l'or, 
et de 10 o / ad valorem pour l'or. Les métaux ouvrés sont exempts 
de taxe. 

Les permis de recherches et d'exploitation sont des droits mobi- 
liers transmissibles moyennant notification au Service des Mines 
et acquittement d'un droit de mutation. 

Un régime spécial est institué pour les nitrates, sels gemmes et 
autres sels associés, sources et eaux souterraines salées. Il n'est pas 
délivré pour ces gisements de permis d'exploitation ordinaires ; 
ils ne peuvent être exploités qu'en vertu d'adjudications pu- 
bliques dansles périmètres et pour une duréedéfinie par les cahiers 
des charges. L'adjudication porte sur le taux d'une redevance spé- 
ciale à payer par tonne de produits extraits. Les explorateurs 
munis de permis de recherches, ayant découvert dans leur péri- 
mètre des gîtes nouveaux et démontré leur exploitabilité, sont 
déclarés inventeurs par décision des Services des Mines ; ils ont 
droit, de ce fait, pendant 15 ans, à un cinquième de la redevance 
spéciale versée par l'exploitant. 

Enfin la recherche et l'exploitation des gisements de phos- 
phates sont exclusivement réservées au Maghzen. 








CHAPITRE XVIII 
L'URBANISME AU MAROC 



L'Urbanisme fut une des préoccupations dominantes du Maré- 
chal Lyautey. Il fallut son inlassable énergie pour créer et réaliser 
une œuvre déjà très compromise à Casablanca et mal engagée à 
Rabat par cinq ans d'un régime antérieur à sa nomination de 
Résident Général. 

Depuis dix ans, il remue et active ses services pour obtenir la 
réalisation rapide de ce que son âme d'organisateur et d'artiste lui 
suggère, malgré les innombrables difficultés que rencontre cette 
œuvre, qui, pour assurer largement un avenir certain aux Cités 
Nouvelles, a touché en tant de points une propriété urbaine, très 
morcelée, constituée avant 1912. 

Les Européens venus au Maroc, de 1907 à 1912, date de l'éta- 
blissement du Protectorat, ont vivement regretté l'absence d'un 
organe administratif ayant les pouvoirs nécessaires pour déter- 
miner et faire réserver les emprises indispensables aux principales 
artères de villes dont l'avenir présentait tant d'espérances. 

Pendant, et même avant cette période, d'un régime conséquent 
de l'acte d'Àlgésiras, de nombreuses acquisitions de terrains 



362 LA RENAISSANCE DU MAROC 

furent faites ; elles étaient vivement encouragées par les consuls 
de toutes nationalités dans le but de créer des intérêts et des droits 
à leurs gouvernements respectifs sur l'Empire Chérifien. 

Ces acquisitions, faites au hasard, sans aucune étude préalable 
des terrains sur lesquels les villes futures devaient s'élever, ont 
été surtout préjudiciables à Casablanca. 

Cette ville portera toujours la marque indélébile de son origine 
chaotique, dont les effets ne s'atténueront jamais complètement. 

Principes de conception des villes nouvelles 

Le général Lyautey, dès que les opérations militaires eurent 
assuré la sécurité d'une large zone, s'employa à organiser le déve- 
loppement des futures cités, et il confia la direction de ce ser- 
vice à M. Henri Prost, Grand Prix de Rome, lauréat du Concours 
International d'Urbanisme d'Anvers en 1913. 

Le programme, qu'il a imposé, les caractérisera et les différen- 
ciera des villes de nos colonies et de nos protectorats. Il comporte 
une condition essentielle : la séparation complète des aggloméra- 
tions européennes et indigènes, et cela pour les raisons : politiques, 
économiques, sanitaires, édilitaires et esthétiques, résumées ci- 
après brièvement. 

La vie musulmane ne peut s'accommoder du voisinage immé- 
diat de l'Européen, et nos habitudes ne peuvent s'adapter aux 
obligations musulmanes. Or, nous sommes venus au Maroc pour 
apporter une collaboration qui ne doit troubler en rien les condi- 
tions d'existence de ses habitants. C'est une des bases du Protec- 
torat, tel que l'a conçu le Résident Général. 

Les femmes musulmanes n'ont que les terrasses de leurs habi- 
tations pour se dévoiler et vivre à la lumière. Il en résulte une 
obligation formelle : toute fenêtre ayant vue sur les terrasses et 
cours est interdite. 

On comprend facilement combien une telle règle est inapplicable 
aux coutumes européennes, et c'est pour cette raison surtout 
que cette condition fut imposée. 

Économiquement, il y en a d'autres : 

Les voies de ces villes n'ont aucun rapport avec les nécessités 
du trafic moderne; il aurait fallu exproprier, très difficilement 



DIX ANS DE PROTECTORAT 363 

sans doute, des quartiers entiers, et encore pour ne disposer que 
de terrains très morcelés ayant des formes peu compatibles avec 
l'habitation qui nous est nécessaire. 

L'adduction d'eau, les égouts de ces villes sont inutilisables 
pour nous, et, au bout de quelque temps, la ville européenne,trop 
à l'étroit dans l'enceinte indigène, eût été obligée d'aller chercher 
ailleurs son extension après avoir saccagé la cité musulmane. 

De plus, la situation sanitaire de ces villes est bien souvent 
défectueuse, malgré les efforts des Services d'hygiène, pour lutter 
contre les pratiques d'une population qui n'accepte pas toujours 
favorablement les conseils de la science moderne. 

Telles étaient les raisons économiques en faveur des Villes Nou- 
velles, indépendantes, équipées àla moderne, avec leurs gares,leurs 
espaces libres, leurs grandes voies et leur extension réservés. 

Il y avait aussi un autre motif qui n'avait jamais été manifesté 
par aucun Gouverneur Civil ou Militaire : le désir de conserver 
l'esthétique si particulière des cités indigènes d'un pays parvenu 
au xx e siècle sans avoir été influencé par la civilisation moderne. 

En France, la protection des paysages et des monuments a fait 
l'objet de lois dont l'application n'est malheureusement venue 
qu'après de véritables désastres en démontrant la nécessité. 

Dès son arrivée au Maroc, le Résident Général prit des mesures 
énergiques pour la protection des monuments et simultanément 
créa des zones « non œdificandi » interdisant toute agglomération 
nouvelle en contact immédiat avecles vieilles cités moghrébines. 

Par cette séparation nettement tranchée, le Résident général a 
voulu, outre les questions morales, économiques et de sécurité, 
préserver l'aspect des villes indigènes, les monuments historiques 
ou religieux, les vieilles murailles pittoresques, maintenir enfin, 
dans son cadre, une civilisation intacte depuis des siècles : patri- 
moine formant un incomparable sujet d'études et un capital 
touristique dont l'importance est considérable. 

Cette autonomie des villes indigènes leur permettra de con- 
server les physionomies si caractéristiques de leurs merveilleux 
aspects panoramiques qui restent de superbes points de vue 
pour les principales perspectives de nos villes modernes. 



364 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Les artistes seront éternellement reconnaissants au maréchal 
Lyautey, d'avoir ainsi protégé d'inépuisables richesses. 

L'application de ce programme a pu se faire à Fez, Meknès, 
Marrakech, et dans certaines conditions à Rabat. 

Ce ne fut pas sans difficulté ; les premiers Européens venus au 
Maroc, en même temps que les troupes, avaient été obligés de 
s'installer tant bien que mal, sous la protection et à l'intérieur de 
l'enceinte des villes indigènes. 

C'était, outre les officiers et les fonctionnaires, des commer- 
çants ayant généralement l'expérience de l'Algérie ou de la Tuni- 
sie. Leur installation s'est improvisée très rapidement, formant un 
noyau extrêmement actif, qui a rendu les plus grands services à 
l'organisation économique du pays, mais,en même temps, a cons- 
titué un danger pour la réalisation de notre programme, et il a 
fallu de puissantes attractions extérieures pour en contrebalancer 
le développement et ne pas renouveler les erreurs de l'Algérie. 

D'où la nécessité de ménager à la ville moderne des voies et 
des moyens de communication rapides et faciles avec le centre 
indigène dont elle est plus ou moins parasite. 

En conclusion, créer une Cité Moderne en dehors de la Cité 
Musulmane, mais les rattacher l'une à l'autre dans leur intérêt 
réciproque par de grandes artères. Tel fut le problème à réaliser. 

LÉGISLATION 

Un tel programme ne pouvait s'appliquer intégralement à 
chaque ville, il eût fallu partout tailler dans du drap neuf. 

A Fez et Meknès les conditions étaient favorables. A Marra- 
kech et à Rabat, assez compromises. A Casablanca, inextricables. 
Avec cela, pas de législation urbaine, et l'Emprunt, en 1914, 
n'avait pu comporter aucun crédit affecté à l'expropriation pour 
l'aménagement des villes. 

Casablanca était composée presque entièrement de terrains lotis 
au hasard ou embouteillés, avec des lots très petits et des rues 
trop exiguës. 

Tailler dans une matière aussi morcelée et de grosse valeur, en 






DIX ANS DE PROTECTORAT 365 

pleine activité commerciale et de construction, pour en changer 
complètement l'orientation et la diriger vers son port et sa gare, 
qui sont ses éléments fondamentaux, était une opération qui ne 
pouvait être résolue facilement par des lois calquées sur les lois 
françaises. 

A cette situation spéciale il a fallu des lois spéciales. 

En France, en 1914, la servitude d'alignement et l'expropria- 
tion des emprises de la voirie étaient les seuls instruments de réa- 
lisation. 

Quand on trace des routes à travers des propriétés peu morce- 
lées, ces instruments sont maniables ; ils permettent, en bordure 
des voies ainsi réalisées, d'établir des lotissements surlesquels des 
constructions peuvent être édifiées dans de bonnes conditions 
d'hygiène ; mais dans des milieux urbains très morcelés, les résul- 
tats sont infiniment moins satisfaisants. 

Les villes françaises, par cette servitude d'alignement et ce 
système d'expropriation, ont obtenu de magnifiques avenues, 
mais sans pouvoir se soucier des conditions d'hygiène dans les- 
quelles seraient établis les immeubles élevés en bordure. Combien 
de terrains coupés en sifflet par une belle voie ont été peu utili- 
sables. Malgré les efforts des constructeurs, les immeubles sont 
défectueux, les cours intérieures informes manquent de lumière, 
se ventilent mal et font d'un immeuble moderne un foyer favo- 
rable à la tuberculose, terrible fléau de nos agglomérations ac- 
tuelles. Alors qu'une rectification des limites de propriétés eût 
permis d'agréables maisons, bien distribuées, bien aérées, et lar- 
gement éclairées, pour le plus grand bonheur de ceux qui les 
habitent. 

A Casablanca, les résultats de la servitude d'alignement 
eussent été nuls parce que d'un effet trop lointain pour une ville 
qu'il fallait à tout prix modeler rapidement. 

Quant à l'expropriation, à travers ces parcelles déjà souvent 
trop petites, elle n'aurait donné, en bordure des voies réalisées, 
que des lots à bâtir informes, impropres à des constructions mo- 
dernes établies dans les bonnes conditions de salubrité exigées 
à notre époque, elle n'aurait rien changé à l'embouteillage de bien 
des propriétés. 



366 LA RENAISSANCE DU MAHOu 

L'expropriation par zone, très employée à l'étranger, était en 
France encore à l'état de projet en 1914 (projet Siegfried déposé 
au Parlement en 1904 et voté récemment). 

C'est un excellent instrument, il permet d'obtenir une large 
voirie et de récupérer les dépenses engagées par la vente des ter- 
rains bénéficiant du travail exécuté. 

Il permet aux villes qui l'emploient de réaliser méthodique- 
ment leur extension, en revendant les terrains mis en valeur à des 
prix raisonnables, comportant l'obligation de construire. 

Mais, pour appliquer cette méthode, de considérables fonds de 
roulement sont nécessaires, vivement récupérés, il est vrai, et qui 
sont tout bénéfice par l'économie résultant de l'utilisation com- 
plète de la voirie réalisée. 

C'est la bonne méthode pour une riche cité, mais le Protectorat 
ne disposait pas de l'énorme avance financière nécessaire. Il n'a- 
vait aucun crédit pour pouvoir exproprier dans ces conditions ; 
il avait à peine de quoi exécuter les travaux de voirie strictement 
indispensables, afin d'éviter le retour des épidémies difficilement 
combattues en 1913 et en 1914. 

Cette expropriation par zone aurait eu aussi un inconvénient 
capital, c'était de déposséder d'un bénéfice ultérieur des Euro- 
péens venus courageusement s'installer au Maroc, dès la première 
heure, à leurs risques et périls. 

C'est alors, en présence de cette situation inextricable, que, 
s'inspirant du paragraphe 7 de la loi française de 1865, sur les 
associations syndicales pour réaliser « l'ouverture, le prolonge- 
ment, l'élargissement des voies publiques », M. de Tarde, alors 
auditeur du Conseil d'État, et qui fut successivement Secrétaire 
général Adjoint et Directeur des Affaires Civiles au Maroc, intro- 
duisitj dans la législation chérifienne, les dispositions suivantes : 

Dans un périmètre déterminé, les propriétaires sont invités à 
se grouper en association syndicale, dans le but de réaliser les dis- 
positions du plan d'alignement compris dans ce périmètre. 

Si la majorité est consentante, l'association est formée ; aussitôt 
une Commission syndicale, élue par les intéressés, procède à un 
travail de redistribution des terrains syndiqués, qui consiste en 
quelque sorte à les mettre en commun et à les replacer le long 



DIX ANS DE PROTECTORAT 367 

des voies prévues, après déduction des superficies cédées à la 
voirie . 

Ainsi, chacun cède à l'Etat une part à peu près proportionnel- 
lement égale, et, de plus, l'opération faite, les voies se trouvent 
bordées de parcelles immédiatement propres à la construction. 

C'est dans l'application de cette loi que notre travail d'archi- 
tecte et d'urbaniste intervient pour la création de lots à bâtir 
appropriés aux constructions qui doivent s'y élever. Ils sont la 
base de l'hygiène et de l'agrément de l'habitation et par cela 
même de toute l'agglomération. 

L'instrument juridique nécessaire à la réalisation de nos plans, 
dans des conditions aussi spéciales de rapidité et de manque total 
d'avance de fonds, fut créé par deux lois organiques, l'une du 
27 avril, l'autre du 31 août 1914. La première fut complétée par un 
dahir du 12 novembre 1917 sur les associations syndicales. 

La première de ces lois impose aux villes marocaines un plan 
d'alignement. Il détermine les effets de ce plan vis-à-vis des pro- 
priétés particulières et crée les syndicats de propriétaires. 

La seconde est relative à l'expropriation avec application du 
principe de la plus-value et à l'expropriation par zone. 

Le dahir du 12 novembre 1917 met au point les dispositions 
contenues dans la première loi. 

En 1921, le Service des Études Législatives a étudié un dahir 
rendant l'immatriculation obligatoire dans les quartiers soumis 
à un remembrement urbain, afin de remédier aux inconvénients 
résultant des incertitudes de la propriété, principalement chez les 
indigènes. 

MÉTHODE DE TRAVAIL 

Plans directeurs. — Les difficultés pratiques furent considé- 
rables ; les plans directeurs, esquissés sur des cartes au 1 /5000 e 
et au 1 /10000 e , indiquèrent le parti adopté pour la ville ; ils conte- 
naient l'indication des lignes générales, mais ne permettaient pas 
de passer à la pratique, à l'implantation des voies publiques, à la 
délivrance des alignements aux particuliers et surtout aux négo- 
ciations nécessaires. 

Levés topo graphiques. — Il a fallu, par des levés topogra- 



368 LA RENAISSANCE DU MAROC 

phiques de précision, établir les plans parcellaires au 1 /1000 e , et 
sur quelques points au l/500 e , puis y reporter les tracés de 
l'esquisse interprétée pour s'adapter aux besoins, surtout à Casa- 
blanca, où il fallait éviter les immeubles existants, par manque 
de fonds pour les exproprier, ne pas entraver le commerce si 
actif, ni priver la population de locaux déjà trop rares. 

Casse-tête parfois insoluble. 

Plans d'alignement. — Ces plans d'exécution établis, progres- 
sivement, quartier par quartier, furent soumis à l'enquête, puis 
approuvés et déclarés d'utilité publique par dahir. 

A chaque point partiel est joint un règlement de quartier ap- 
prouvé par le même dahir, fixant la largeur des rues et instituant 
les servitudes spéciales à chaque rue ou groupe de terrains. 

Servitude d'arcades, servitude de retrait sur l'alignement avec 
jardin en façade, servitude de villas (interdiction de bâtir plus 
d'un tiers, du quart, de la surface d'un lot), limitation spéciale 
du nombre d'étages et de la hauteur des maisons, et sur certains 
points, sujétions particulières relatives à l'aspect de la construc- 
tion. 

Négociations. — Ces plans approuvés, les négociations, pour la 
libération de l'emprise des voies publiques par l'application de 
cette législation nouvelle, ont nécessité l'éducation d'un person- 
nel apte à traiter les évaluations de terrains et les causes de leurs 
variations, les formes de lotissements et les dispositions les plus 
favorables aux immeubles. 

Le recrutement et la formation de ces agents, d'une technicité 
très spéciale, est une des difficultés qui ont beaucoup retardé les 
négociations des plans d'aménagement. 

Règlement de voirie, — En outre des règlements particuliers 
à chaque quartier, un règlement général de voirie fixe les con- 
ditions dans lesquelles s'exerce le contrôle des constructions 
privées. 

Prescriptions relatives à la solidité des constructions, aux pré- 
cautions contre les dangers d'incendie, aux saillies, aux installa- 
tions sanitaires, etc.. 

La hauteur des façades doit être au plus égale à la largeur de la 
rue ou à la largeur entre constructions, si la rue comporte des 



DIX ANS DE PROTECTORAT 369 

servitudes de jardins en façade ; toutefois, une surélévation d'un 
étage, au plus, peut être admise sur le tiers de la façade, en bor- 
dure des rues de moins de 12 mètres, sur la moitié pour des rues 
de 12 à 18 mètres, sur les deux tiers, pour des rues de plus de 
18 mètres. 

La surface des cours intérieures et le minimum de vue directe 
pour les pièces habitables aérées par elles sont fixés par un barè- 
me. De plus, dans un îlot d'immeubles, à partir de 30 mètres de 
l'alignement, tout corps de bâtiment doit être aéré par des cours 
ayant comme plus petite dimension les deux tiers de la hauteur 
du bâtiment, ou au moins 8 mètres. 

Des dispositions spéciales sont prévues pour les quartiers indi- 
gènes, hauteur limitée, couverture en terrasse obligatoire, inter- 
diction de la vue directe sur les cours et terrasses du voisin. 

Enfin, au point de vue de l'exercice des industries incom- 
modes ou dangereuses, les villes sont divisées en zones avec des 
réglementations respectives. 

PLANS DIRECTEURS DES VILLES NOUVELLES 

L'élaboration des plans directeurs a été préparée, pour chaque 
ville, à la suite de véritables conseils politiques et techniques, 
réunis sous la présidence du Résident général, comprenant les 
représentants des Services Militaires, des Services Civils, locaux 
et centraux, des ingénieurs, architectes et médecins et toute per- 
sonne pouvant éclairer de ses connaissances personnelles les mul- 
tiples questions à traiter. 

La détermination des emplacements affectés aux divers bâti- 
ments publics n'a pas été la partie du programme la moins déli- 
cate. Il est incontestable, en effet, que les Services Publics ou 
Administrations ont une tendance toute naturelle à placer leurs 
bâtiments à leur guise et dans le lieu qui leur paraît immédiate- 
ment le plus propre au but qu'elles se proposent : les gares, à la 
porte des villes indigènes; les bâtiments des postes,au centre même 
de ces villes, etc.. 

Il a fallu un sérieux effort et souvent l'intervention du Résident 
pour faire entendre, au début,que ces divers bâtiments, qui sont 

24 



370 LA RENAISSANCE DU MAROC 

les plus puissants foyers d'attraction d'une ville à créer, doivent 
être placés non pas au centre des intérêts actuels, mais des inté- 
rêts futurs qu'ils ont à desservir. 

L'application d'une telle doctrine demande,d'ailleurs, beaucoup 
de doigté, et des solutions transitoires ont dû être adoptées ména- 
geant le présent et préparant l'avenir. 

BABAT 

Rabat fut facilement accessible de Casablanca dès l'origine de 
l'occupation. Une route et le chemin de fer militaire ont remplacé 
l'ancienne piste. Le chemin de fer à voie normale sera bientôt, 
en service. 

L'agglomération européenne s'est rapidement développée, sous, 
l'influence de l'installation, d'abord provisoire, puis définitive, 
des Services Administratifs du Protectorat. 

Le sous-sol se prête bien à la construction. 

La pierre tendre,facilement exploitable, se rencontre en de nom- 
breux endroits : des carrières de pierres dures, susceptibles de poli, 
sont exploitées à l'Oued Akreuch et à l'Oued Yquem, à 20 kilo- 
mètres de Rabat environ. 

On fait de bonnes briques avec l'argile très répandue aux, 
environs. 

L'eau d'alimentation, d'excellente qualité, vient d'une source* 
à 12 kilomètres à l'ouest Des puits permettent, dans une certaine 
partie, une irrigation facile. Il n'y a pas de nappe souterraine.» 
mais un réseau de filets ; aussi le forage d'un puits est-il assez; 
aléatoire. 

Programme de Rabat, ville nouvelle. 

Rabat, ville nouvelle, siège de la Résidence générale, est un des 
plus beaux sujets pouvant tenter un architecte. 

Programme superbe à réaliser dans un cadre merveilleux : 

Groupement clair des Services administratifs, civils et mili- 
taires centraux du Protectorat. 

Minimum de chemin à parcourir entre les Services. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 371 

Liaison facile et abritée. 

Extension de chaque Service largement assurée. 

Telles furent les bases de ce quartier administratif dont la créa- 
tion, à Rabat, a été la raison d'être de la nouvelle agglomération. : 

« Il importe, a maintes fois répété le Résident général, que toute 
personne, colon, officier, commerçant ou homme d'affaires, etc., 
ayant à fréquenter ces Services, puisse obtenir les renseigne- 
ments qui lui sont nécessaires, dans le minimum de temps, avec 
le minimum de déplacement. 

« Il faut aussi que ces services soient en relation continuelle 
entre eux, que des facilités de communication réduisent au mini- 
mum les cloisons étanches ; une entrevue de quelques minutes 
vaut mieux que de volumineux et inutiles rapports. 

«Enfin, il est nécessaire que chacun de ces services soit conçu sur 
un plan à tiroir, c'est-à-dire que, partant d'une tête, qui est l'en- 
seigne de la maison, il y ait en arrière le terrain voulu pour per- 
mettre aux constructions de se développer ultérieurement selon 
les nécessités. 

«Cette usine de travail, vous la disposerez de manière à éviter la 
caserne. Elle doit être souriante, accueillante; le travail considé- 
rable demandé à ceux *mi l'occuperont doit être allégé par un 
séjour quotidien dans un cadre agréable. Pas d'énormes construc- 
tions, mais le plus possible, des pavillons noyés dans la verdure, 
commodément reliés par des galeries ou pergolas. » 

J'ai cité ce programme de la Résidence Générale du Protec- 
torat avant d'énumérer les différents éléments du problème 
économique pouvant influencer les dispositions de la ville nou- 
velle, parce que l'installation des Services Centraux du Protectorat 
a été la raison d'être essentielle de la nouvelle agglomération. 
Tout autre élément était d'importance secondaire. 

Conception. 

Une voie unique, où toutes les administrations ont pignon sur 
rue, forme l'axe principal de la nouvelle agglomération. Voie 
allant de la porte principale de la ville indigène à la porte du 
cabinet de travail du Résident Général, avec, au milieu, en sou- 



372 l-A RENAISSANCE DU MAROC 

terrain, la gare centrale des voyageurs (Marrakech, Casablanca, 
Fez, Tanger, Alger, Tunis.). 

Prolongée, hors de l'agglomération, cette voie aboutit à la gare 
d'avion : Toulouse-Maroc. 

La poste centrale, les banques et les principales maisons de 
commerce se groupent entre la gare et le marché. 

L'Administration des Chemins de Fer, l'Officedes Phosphates, 
les Services Militaires, les Services Civils s'échelonnent entre la 
gare et la Résidence Générale à proximité du Palais Impérial. 
' L'Office Economique est à l'entrée des Services Civils. 

Le port — Le port naturel, formé par les rives du Bou Regreg, 
est d'un accès incertain. L'ensablement de l'estuaire a créé une 
barre qui n'est franchissable, en moyenne, que quelques mois de 
l'année ; les bateaux, même de faible tonnage, risquent rarement 
d'entrer' en rivière, où cependant les fonds permettent un acos- 
tage facile en bordure des rives concaves (6 mètres de fond). 

Le port, que l'on a commencé à aménager, semble, dans les pré- 
visions actuelles, avoir un avenir restreint, il est à trop peu de 
distance de Casablanca (92 kilomètres) et de Kénitra (32 kilo- 
mètres), et quel que soit cet avenir, ce port a eu peu d'influence sur 
le tracé de la Nouvelle Ville. 

Les terrains de Rabat sont, au point le plus bas, à 12 mè- 
tres au-dessus des quais projetés, par cela même sans contact 
direct avec eux. De larges accès sont prévus. 

Le tracé de la future agglomération de Salé est beaucoup plus 
directement intéressé par ce futur port. 

Palais Impérial. — Le Palais Impérial est composé du Palais 
proprement dit et d'immenses espaces libres où sont disséminés 
des gourbis abritant toute une population de serviteurs. 

Les grandes fêtes musulmanes, les fantasias, se déroulent à l'aise 
sur ces vastes espaces, dont les grandes dimensions sont un des 
emblèmes de la puissance impériale. 

Cette énorme surface, entourée de hauts murs, n'est pas sans 
nuire considérablement au groupement de l'agglomération euro- 
péenne, dont la liaison est rendue difficile par cette enclave consi- 
dérable qu'aucune voie publique ne peut traverser. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 373 



Ossature de la ville. 



Le quartier administratif, le palais impérial et le port consti- 
tuent les trois éléments fondamentaux de la nouvelle agglomé- 
ration. 

Un important Institut des Hautes Études Musulmanes com- 
plète ce programme. 

L'ossature de la nouvelle agglomération est formée par deux 
mouvements de circulation, perpendiculaires l'un à l'autre. 

Le premier, de direction est-ouest, est basé sur le tracé de la 
grande route nationale Agadir-Casablanca-Tunis. 

Cette voie se bifurque en deux artères à l'entrée ouest de la ville 
nouvelle ; l'une de ces artères longe l'enceinte de la ville indigène, 
l'autre passe au centre géométrique de l'agglomération euro- 
péenne. 

Elles se réunissent à un pont sur le Bou-Regreg à 2 kilomètres 
en amont de l'agglomération indigène de Salé. 

Le second courant de circulation, de direction nord-sud, emprun- 
tant d'anciennes pistes, correspondant aux portes d'entrée de la 
ville indigène. 

C'est l'une d'elles, l'ancienne piste du Dar El Maghzen, qui est 
devenue cet axe principal où toute l'activité administrative est 
groupée. 

La voie ferrée, Marrakech-Casablanca-Tunis traverse la ville 
de l'ouest à l'est, presque entièrement en souterrain. 

Protection des sites et création d'espaces libres. 

Ceci étant établi, un problème d'une importance capitale s'est 
posé : 

Préserver la beauté du site et conserver, dans un cadre harmo- 
nieux, les vestiges d'un passé où s'écrivent les plus belles pages 
de l'histoire musulmane. 

Mais auparavant, il faut exposer la situation géographique et ce 
qu'était Rabat avant le Protectorat. 

Situation. — L'estuaire du Bou-Regreg, encadré parles pitto- 
resques agglomérations indigènes de Rabat et de Salé, est un des 
plus beaux paysages du Maroc. 



374 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Avant 1914, le panorama de ces deux villes blanches, ceintu- 
rées de leurs murailles fauves, émergeant d'une nappe de verdure, 
composait une des plus belles fresques qu'il fût possible de con- 
templer. 

Le peintre, le rêveur, l'artiste auraient vivement souhaité que 
le modernisme n'atteignît pas cette merveille unique, 

De vieux monuments, d'un âge reculé, agrémentaient cet en- 
semble de champs de vignes et de jardins d'orangers, où devaient 
s'élever la Ville Nouvelle. 

La mosquée de la Tour Hassan, une autre petite mosquée dont 
le nom s'est perdu, et toute l'ancienne agglomération de Chella, 
ont laissé leurs ruines qui sont autant d'éléments de décor qu'il 
a fallu préserver. 

Et cela sur des terrains formés de propriétés particulières, le 
Maghzen ne possédant rien ou presque rien dans les régions à 
protéger. 

En elles-mêmes, ces villes indigènes sont aujourd'hui préser- 
vées ; nous n'avons plus à redouter, pour de longues années, 
qu'elles se modifient. Mais les points de vue d'où nous pouvions 
les admirer et les contempler à l'aise, sont occupés par l'agglomé- 
ration européenne, et ce ne fut pas une des moindres difficultés 
de notre tâche que de conserver quelques emplacements d'où 
le panorama pût toujours être contemplé avec la liberté du champ 
de vue nécessaire. 

Et cela toujours sur des terrains formés de propriétés particu- 
lières 

Nous sollicitons l'indulgence des critiques qui nous reprochent 
de n'avoir pas vu plus largement. C'est qu'entre nos désirs et 
l'exécution, la question financière a fait une mise au point 
implacablement précise de nos rêves. 

Réalisation — Dès l'occupation de Rabat par nos troupes, 
des achats de terrains se firent aux abords de l'enceinte indigène, 
se collant, se pressant contre cette muraille. Le Gouvernement 
d'alors allait jeter bas cette enceinte, pour le plus grand bien des 
acquéreurs, quand survint le Protectorat et le Général Lyautey, 

Immédiatement une zone « non aedificandi » de 250 mètres de 
largeur, hors les remparts, fut prescrite pour raison militaire. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 375 

Insensible à toute critique, le Résident Général tint bon, malgré 
les récriminations. 

A mon arrivée, en mars 1914, il me prescrivit de rechercher les 
moyens d'empêcher les constructions futures de masquer la vue 
de Rabat. 

Pratiquement, c'était impossible à réaliser de tous les points 
de la Nouvelle Ville, même avec une servitude de hauteur très 
réduite, la pente du terrain n'étant pas suffisante pour que de 
«chaque maison la vue échappe facilement au-dessus des autres. 

Voici la solution proposée et qui fut adoptée et réalisée : Trofs 
points furent choisis, d'où la vue du panorama était bien carac- 
térisée, et entre les trois points de vue et le panorama, les terrains 
furent acquis par voie d'échange ou d'expropriation pour créer 
des jardins formant un premier plan d'où émergera toujours l'ad- 
mirable silhouette blanche. 

Entre ces jardins la servitude militaire fut levée. 

C'est ainsi que furent conservées les vues des.trois sites suivants: 

1° L'estuaire, contemplé de la base de la Tour Hassan. 

2° L'ensemble de la ville indigène vu de la Résidence 
actuelle ou future Municipalité. 

3° Le panorama de la ville et des vieux murs vu de la plate- 
forme de l'Aguedal (Belvédère). 

Enfin des servitudes limitant la hauteur des immeubles de cer- 
tains quartiers et correspondant à l'esprit de leur développement 
■empêcheront de masquer les villes indigènes de Rabat et de Salé 
'îouettant sur l'Océan, telles qu'on les voit de la Nouvelle 
Résidence. 



La réalisation de ce programme fut laborieuse ; il s'agissait sur- 
tout d'orienter les commerçants et constructeurs dans le vrai 
sens de la future ville. 

Tous étaient convaincus que la branche de la route Nationale, 
longeant les remparts, était la voie de l'avenir. Tous étaient con- 
vaincus que la démolition des remparts aurait amené la réalisa- 
tion d'une artère de commerce intense. 

Il fallut bien des palabres pour les persuader que ces murs 



376 LA RENAISSANCE DU MAROC 

abattus ne mettaient en bordure des deux tiers du boulevard que 
d'anciens cimetières, où il était impossible de construire, et qu'un 
boulevard bordé d'immeubles d'un seul côté était voué à l'absence 
de toute activité commerciale. 

Aujourd'hui la preuve est faite ; leurs terrains furent échangés 
contre des parcelles domaniales, rue du Dar El Maghzen, et 
échangés sur la base de 30 francs le mètre en 1916, ils se vendi- 
rent souvent plus de 150 francs en 1921. 

C'est ainsi que les principaux terrains situés parallèlement aux 
remparts, qui eussent formé une barrière de constructions mas- 
quant la ville indigène, ont été échangés contre des terrains per- 
pendiculaires à ces mêmes remparts, découvrant ainsi le pano- 
rama par un léger créneau. 

Nombre de rues secondaires eurent leurs tracés dirigés sur des 
points caractéristiques de la vieille ville. 

Nous devons encore solliciter quelque indulgence dans le tracé 
de ces voies,qui fut fait au cours de la guerre avec un personnel 
aussi improvisé qu'incompétent. 

Les négociations, dures et pénibles, amenèrent bien des rectifi- 
cations afin de concilier les intérêts particuliers avec les champs de 
vue des voies à ouvrir. 

Certaines perspectives durent être sacrifiées, celle du grand axe 
notamment. Il fut impossible d'acquérir les terrains nécessaires 
pour boiser le flanc de la colline formant le fond de cette pers- 
pective 

Espérons que les municipalités de l'avenir sauront éviter les 
cheminées et les toitures fâcheuses pouvant déparer ce fond de 
tableau encore bien ingrat. 

Protection des monuments. 

La Tour Hassan et les ruines de la Mosquée sont entourées ; d'un 
espace libre devant recevoir des plantations en rapport avec la 
beauté et la grandeur de ces imposants vestiges. 

Les immeubles voisins de cet ensemble pictural doivent être 
traités en villas avec des servitudes de hauteur et de verdure. 

Les remparts de Yacoub El Mansour, isolés de toute construo- 
tion par des zones « non œdificandi », intérieures et extérieures, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 37/ 

forment une longue ligne de vieux murs rouges pittoresquement 
encadrés de verdure. 

La Kasbah est protégée par des mesures exceptionnelles et dans 
un large périmètre, autour des ruines de Chellah, toutes les cons- 
tructions sont interdites. 

CASABLANCA 

Casablanca, ville indigène de médiocre importance, végétait en 
1906 abritée à l'intérieur de ses remparts. 

Aucune agglomération extérieure n'existait ; une campagne 
aride, de grands cimetières et quelques jardins l'entouraient; les 
pistes accédant aux portes de l'enceinte, seules, découpaient un 
bled inculte. Un souk se tenait intérieurement à la porte Bab el 
Kebir, aujourd'hui Porte de l'Horloge. 

Au commencement de 1914, la petite ville indigène était noyée 
au milieu d'un extraordinaire mélange de fondouks et d habi- 
tations de tous genres, simples cabanes en planches, villas ou 
immeubles à cinq étages, s'éparpillant à plusieurs kilomètres des 

remparts. . . 

A première vue, c'était un chaos invraisemblable, sans voirie 
possible, tellement le développement avait été rapide, partout a 
la fois, dans tous les sens. 

De tous côtés de grands lotissements s'étaient crées, chacun 
indiquant un centre possible à la ville nouvelle, et cela en nombre 
considérable d'endroits très différents les uns des autres. 

Une spéculation, développée soudainement, gênait beaucoup 
le vrai commerce actif et constructeur, celui auquel nous devons 
le Casablanca d'aujourd'hui. 

Les prix des terrains montaient à un point tel que les petites 
bourses étaient obligées de se grouper à plusieurs kilomètres du 
centre pour pouvoir acquérir de quoi construire une modeste 

habitation. , .. 

En présence de ces efforts aussi méritoires que désordonnés, il 
était bien difficile de définir quelle ville pouvait former la réunion 
de tant d'intérêts divergents. 

Les positions exactes des éléments vitaux de la nouvelle agglo- 



378 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



mération auraient seules pu permettre à l'Administration du 
Protectorat de donner les directives nécessaires et d'amener les 
intérêts à se fixer sur des emplacements déterminés dans un but 
nettement défini. 

Or, la situation future des éléments fondamentaux, port et 
chemin de fer, était inconnue. Il fallait aux techniciens le temps 
matériel pour l'étudier, temps pendant lequel la spéculation se 
développait, gênant considérablement une administration que les 
capitulations rendaient impuissante à l'égard des étrangers. 

Aucune législation n'avait pu être faite réglementant les dispo- 
sitions des lotissements ; rien n'empêchait un étranger de construire 
où bon lui semblait, aucun alignement ne lui étant imposable 

Aucun plan cadastral n'avait pu être dressé. De vagues relevés 
indiquant à peu près les emplacements des grandes voies et des 
principaux lotissements, mais sans qu'il fût possible de repérer 
les parties construites. 

Impossible de se rendre compte de la densité réelle des construc- 
tions ; impossible de définir le tracé d'une artère quelconque, que 
les précisions, apportées par les études du port et du chemin de 
fer menées activement par l'Administration, permettaient de 
déterminer. 

C'est sur une esquisse de plan topographique, sommairement 
établi en juillet 1914, que furent ébauchés les tracés des princi- 
pales voies dans leur direction générale. 



Directive. — Le plan topographique de 1914 montre que, si l'on 
fait abstraction des lotissements excentriques, les intérêts com- 
merciaux ont amené le groupement logique des fondouks, dépôts 
ou magasins sur les pistes les plus fréquentées, reliant l'arrière 
pays à la ville indigène, d'où l'on accédait au port encore à l'état 
embryonnaire à cette époque. 

Tant que le chemin de fer ne fonctionnera pas, ces voies, trans- 
formées aujourd'hui en routes, seront toujours les accès naturels 
de la ville et leur activité continuera à augmenter avec L'hinter- 
land de Casablanca. 

Le projet d'extension du port et la détermination de l'empla- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



379 



cernent de la gare ont précisé les deux facteurs essentiels de la 
nouvelle agglomération. • 

Le port se trouve placé en bordure de la ville indigène et d un 
grand cimetière musulman, aujourd'hui désaffecté. 
I Des terre-pleins d'une surface considérable seront gagnes sur 
l'océan permettant de construire tous les hangars, magasins, 
dépôts, usines, et autres établissements nécessaires à la vie du 

port _ , * 

La ligne de chemin de fer Marrakech-Casablanca-Rabat sera 

tangente à l'est du territoire de la nouvelle ville. 

La «are se trouve très heureusement placée dans le même 
secteur que ces voies si actives, sur lesquelles le commerce s'est 
installé dès le début. Par suite, la ville actuelle ne subira donc pas 
de très sensibles modifications dans le groupement de ses quar- 
tiers du fait du nouveau moyen de transport. Une voie 
spéciale reliera les terre-pleins du porta la gare, desservant un 
quartier industriel, où la ville a acquis de vastes terrains au delà 
des Roches Noires, dont le lotissement a été aménagé avec des 
embranchements sur cette voie ferrée. 

C'est donc à l'est de la ville indigène, entre le port et la gare, 
sur les terrains traversés par les principales routes passantes, que 
doivent se grouper le commerce et l'industrie. 

La nature du sol de Casablanca divise le territoire de la nouvelle 
ville en deux parties principales très nettement distinctes, sépa- 
rées par une limite commune sensiblement nord-sud. 

A l'est de cette limite le terrain est rocheux, ne permettant 
aucun aménagement de jardins.Le caillou affleure presque partout 
et les fondations y seront peu coûteuses. 

Au sud-ouest, au contraire, s'étendent de grandes surfaces de 
terre facilement irrigable. 

La partie est étant précisément celle qui, par sa situation, doit 
recevoir le commerce et l'industrie, la partie ouest,située en dehors 
de l'activité commerciale, semble donc être toute désignée pour 
l'habitation de plaisance ; les cités-jardins les plus modernes 
devraient s'y développer tout naturellement, de même que sur les 
collines, bordant la périphérie de la ville, entre l'ancien fort Pro- 
vost, où a été édifié le Palais du Sultan et le fort Ilher, occupe par 



380 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



le groupe sanitaire, la vue que l'on a de ces collines est assez étei 
due sur l'ensemble de la ville et l'Océan. 

Les vents régnants varient entre le nord-ouest et le nord-est, 
pendant les trois quarts de l'année ; l'hiver, les vents humides 
viennent de l'ouest. Les quartiers de l'ouest, généralement favo- 
risés par la nature du sol, seront donc bien protégés contre les 
fumées et odeurs provenant des quartiers de commerce et d'in- 
dustrie. 

Les plages de cette région commencent à se garnir de lotisse- 
ments qui, avec le quartier amorcé à l'Anfa, formeront une ban- 
lieue fort agréable. 

Tels sont les arguments qui nous ont amené à étudier cette 
région en vue d'y installer des habitations avec jardins. 

Une place centralisant tous les Services Civils et Militaires delà 
ville a été créée à l'emplacement des anciens camps dont l'éva- 
cuation progressive se fait à mesure qu'on construit les casernes. 

C'est là que s'élèvent le Palais de Justice, l'Hôtel de la Subdi- 
vision, l'Hôtel de la Région Civile, les Services Administratifs 
militaires, l'Hôtel des Postes, le Cercle Militaire, etc., formant 
un groupement d'édifices importants. 

L'Hôtel de Ville sera commencé en 1922; l'emplacement du 
théâtre est réservé pour une date ultérieure. 

Un grand parc avec des espaces réservés pour les Sports et les 
Expositions périodiques s'étend en arrière de cette place, presque 
jusqu'au boulevard circulaire. 

Nouveaux quartiers indigènes.— Une des caractéristiques de 
Casablanca est son extension indigène ; c'est un cas peut-être uni- 
que dans les villes musulmanes du Nord de l'Afrique. 

Le gros trafic d'affaires qui s'est produit dans cette ville a 
nécessité une main-d'œuvre nombreuse, que les Européens n'ont 
pu fournir. Les salaires élevés ont attiré une population indigène 
venue de toutes parts. 

Pour abriter cette population nouvelle, d'infâmes aggloméra- 
tions, immondes foyers d'infection, se sont développées un peu 



DIX ANS DE PROTECTORAT 381 

oartout, au hasard, gênant considérablement les quartiers euro- 
péens au milieu desquels elles se sont glissées. 
' Ces agglomérations disparaîtront. Un parti énergie a ete pns 
Une nouvelle ville indigène se crée de toutes p.èces par les soms 
1 administration du Protectorat en collaboration avecl Admi- 
nLtratrdes tabous pour réaliser cette œuvre de bienfmsance 

6t ££ ^ me Neuve est située hors de tout groupement européen, 
à nrox mi é du nouveau Palais du Sultan, sur la voie la p us fré- 
^etar les indigènes, à peu de distance de la nouvelle gare 
et des futurs quartiers de commerce et d'industne 

Sans doute il est très regrettable qu'on n'ait pu donner pins de 
UrgeurÎSa Les voies, mais la nécessité de respecter nombre 
Smeubles existants, qui ^^^^^^ 

! uvenÏ aux voies nouvelles un profil qui est le rmmmum mdas, 

P TatlatirdC-Ves, dans le quartier est, a été rendue 
abtolumentTmposrible, par la fâcheuse spéculation qm a fausse 

ia r rjumt, ssr- de s *^£%z£z 

Mais îe voudra, pouvmr aiouerq ^ ^ ^ 

belle vile moderne Elle ejera habitant y 

avec unité et méthode Pour cela fi q ^ ^ ^ ^ 

contribue pour sa part La b aute ^ ^.^ de qudques 
seulement au plan ^g néral ^a 1 PP ^ ^^ ^ 

^rf^rcon^npartieuUète, le dessin d'un jardin, 

s:s: ss '-£ - ** - ch - e chose parti - 

Or, quelles que fasablanca e st et demeurera la porte 

oSS cetÏ porte d'entrée ; c'est ici, sur des .mpressmns pre- 
mières, que l'étranger qui débarque nous jugera. 



3^ LA RENAISSANCE DU MAROC 



Meknès-Fez-Marrakech. 



Les villes de l'intérieur ont eu, en général, pour élément principal 
de vitalité, le chemin de fer militaire à voie de 0^ 60 accessible à 
la population civile qu'il a ravitaillée par un trafic prodigieux." 
Les agglomérations nouvelles ont été groupées à proximité des 
gares placées sous la protection des camps. 

Ces camps constituent à Fez et à Marrakech de véritables villes 
militaires: tous les éléments, casernes et champs de manœuvre, 
sont groupés à leur place définitive. Ceux de Meknès doivent être 
évacués progressivement pour occuper leur emplacement futur 
à mesure de l'achèvement des nouveaux casernements pour laisser 
la ville nouvelle s'étendre sur leur emplacement primitif. 

Les Services Administratifs Municipaux de ces nouvelles agglo- 
mérations sont groupés, à Marrakech et à Meknès, autour d'une 
place, à Fez ,en bordure d'une voie principale. 

Ces différentes agglomérations ont des caractéristiques bien 
différentes qui ont conduit à des tracés variés. 

L'intérêt touristique des régions, dont ces villes sont le centre, 
nous a amené à réserver de grands terrains bien placés pour la 
construction d'hôtels importants. 



* 

* : 



Meknès. — L'emplacement de l'agglomération européenne 
domine la ville indigène dont elle est séparée par un profond val- 
lonnement. 

Ce magnifique terrain, en grande partie occupé par une olive- 
raie clairsemée, créée à la fin du xvue siècle, est constitué par un 
plateau, dont les bords ravinés dessinent des sortes de promon- 
toires d'où les vues sont extrêmement variées sur un merveilleux 
paysage. 

Cette partie du Maroc rappelle la Toscane en bien des points ; 
il n'est pas jusqu'à la ville indigène, dont la silhouette évoque 
beaucoup plus les villes du moyen âge italien que les villes musul- 
manes. 

La nature du terrain, très tufïeux, se prête fort bien à la cons- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 383 

traction, mais nécessite de grands efforts pour obtenir avec succès 
des plantations autres que l'olivier. 

L'aménagement de la ville fut guidé par le tracé de la ligne de 
chemin de fer de Tanger à Fez, dont l'accès sur le plateau était 
particulièrement difficile. 

Plusieurs solutions furent envisagées ; on aurait bien voulu 
conserver intacte l'oliveraie du xvn e siècle, mais les dispositions 
qui en résultaient étaient si peu pratiques, qu'après quelques 
tâtonnements, il fut décidé qu'on s'installerait dans l'oliveraie et 
qu'on en tirerait parti dans l'aménagement de la cité nouvelle. 

Meknès est la seule ville dont le tracé n'aura pas été contrarié 
par la spéculation et les intérêts particuliers. 

Tout le terrain nécessaire à son assiette actuelle et future est 
domanial, ou plus exactement habous, mais, grâce à une entente 
intervenue entre le Protectorat et cette administration religieuse, 
nous avons la libre disposition des terrains. 

C'est la seule ville qui permettra une extension méthodique 
sans voirie inutile, et c'est aussi la seule ville où la spécu- 
lation ne peut entraver la constitution de la propriété et la cons- 
truction, car l'Administration vend ses terrains sans bénéfice à 
des prix lui permettant de récupérer les frais de voirie nécessaires, 
mais à la condition expresse pour l'acquéreur de bâtir dans un 
délai déterminé. 

Les premiers lotissements d'habitation furent établis en bor- 
dure des camps, à proximité de la gare militaire. 

Ces camps doivent être évacués et transférés progressivement 
dans la ville militaire, dans l'ordre de l'achèvement des caserne- 
ments définitifs. 

C'est sur cet emplacement que se disposera un quartier très 
central, sur lequel rayonnent deux éperons, dont l'un est destiné 
aux Services administratifs, l'autre à de grands collèges et à 
des villas. 

Les Services publics, Civils et Militaires, groupés sur l'éperon 
principal, vis-à-vis de la ville indigène, contribueront à l'aspect 
du beau vallonnement qui sépare les deux villes. 

Ces édifices, dont la colline constitue un puissant piédestal, 
émergeront d'une masse de verdure en voie de réalisation, formée 



384 LA RENAISSANCE DU MAROC 

par les plantations des pentes où la construction est interdite 






* * 



Fez. — Ce n'est pas ici la place de faire une description de l'in- 
térêt de Fez, ville indigène. Disons cependant que sa situation 
naturelle la préserve de toute pénétration de voirie moderne. 

Construite sur un terrain incliné à 45°, les maisons dévalent, 
s'accumulent le long d'invisibles chutes d'eau qui sont la raison 
d'être de cette invraisemblable ville, aux ruelles à pente rapide. 

Pas d'alignement à rectifier, et la circulation de voitures venant 
troubler l'intense mouvement de piétons et de mules n'est pas 
à craindre. 

Autour des murs d'enceinte on n'a pas à redouter la formation 
d'agglomérations parasites, les chaotiques mouvements de ter- 
rains qui les entourent s'y opposant ; aussi l'emplacement de la 
nouvelle ville a-t-il dû être choisi à une grande distance de la 
ville ancienne, distance fort gênante pour les Européens dont le 
travail est souvent en pleine Médina. 

Le développement de cette agglomération naissante s'en res- 
sent vivement, et il faudra des moyens de transport bien appro- 
priés pour permettre à l'Européen de parcourir rapidement et 
confortablement un trajet rendu particulièrement fatigant par 
un climat parfois si pénible. 

La ville nouvelle est sous la protection des camps de Dar Mahrès 
et Dar Débibagh, auquel est attenante la gare du chemin de fer 
militaire où descendent les voyageurs venant d'Algérie ou du Sud 
marocain. 

Elle est située sur un plateau bien aéré, en pente douce, vers 
l'Oued Fez et la ville ancienne. 

D'aspect dénudé, ce plateau, facilement irrigable, avec un sous- 
sol propice, permettra à la végétation de se développer rapide- 
ment et offrira un endroit agréable où l'Européen trouvera 
plaisir à vivre, dans de bien meilleures conditions d'hygiène qu'à 
l'intérieur de la ville indigène. 

Mais cela, c'est l'avenir, et actuellement, après trois ans de 
grands efforts, il faut convenir que,pour habiter la ville nouvelle, 



DIX ANS DE PROTECTORAT 385 

il est nécessaire d'avoir ses intérêts en rapport avec les camps 
et la gare militaire plutôt qu'avec la Médina. 

Aussi est-il difficile de convaincre les Européens quel'avenir est 
hors des murs de Fez. Il en sera ainsi tant que le chemin de fer à 
voie normale ne sera pas en exploitation. 






Marrakech. — La ville indigène, de superficie considérable, 
entourée de ses remparts, s'étend au milieu d'une immense plaine 
en pente insensible depuis les contreforts de l'Atlas situés à moins 
de 60 kilomètres vers le sud. 

Au nord, à trois kilomètres, un rocher unique domine l'immense 
plaine ; sur ce rocher, l'occupation française a établi un fortin. 

C'est au pied et sous la protection de ce fortin, à proximité des 
camps, que s'est formée la ville française, sous le nom de Guéliz 
emprunté au rocher qui la domine. 

Ce premier quartier, tracé en 1913, sur des terrains domaniaux, 
se compose essentiellement d'une place, à peu près demi-circu- 
laire, entourée d'édifices administratifs, entre lesquels rayonne 
un grand nombre de voies tracées en éventail, système peu re- 
commandé par les urbanistes, car il a l'inconvénient de ne donner 
que peu de développement pour les façades des édifices : tout est 
rues, et, résultat : la place est un désert où il faut sacrifier le 
débouché de certaines voies pour planter. 

C'est à ce dernier parti que nous avons recouru récemment, 
afin d'ombrager cet espace considérable. 

Cet embryon de ville, où la végétation s'est merveilleusement 
développée depuis cinq ans, présentait, il y a encore un an, 
l'énorme inconvénient de n'avoir aucune communication facile 
avec la ville indigène. Une voie, tracée hâtivement, partant de la 
place centrale de la Ville Nouvelle, et braquée sur la Koutoubia, 
s'arrêtait en impasse aux remparts. Son but était d'atteindre la 
place Djemaa El Fna, centre de la Ville Indigène. 

Cette liaison est faite aujourd'hui par une avenue incurvée à 
travers la magnifique végétation de jardins en voie d'acquisition. 

i5 



58Ô LA RENAISSANCE DU MAROC 

Ils doivent constituer un parc intérieur afin de conserver intact 
ce merveilleux entourage de la sœur de la Giralda. 

La place Djemaa El Fna, dont on a donné maintes merveil- 
leuses descriptions, justifie tous les efforts que nous déployons 
depuis plusieurs années pour la protéger. 

A vrai dire, l'intérêt de cette place est plus constitué par la foule 
énorme qui s'y réunit quotidiennement que par le cadre composé 
presque uniquement de constructions en ruines sans aucune qua- 
lité architecturale. 

Cette place est le centre vers lequel convergent toutes les voies 
intérieures de la ville indigène. C'est l'aboutissement logique de 
notre grande avenue du Guéliz. C'est par elle que toutes les voi- 
tures automobiles pénètrent jusqu'au centre de la Médina, dont 
le trafic est considérable. 

La place Djemaa El Fna est le point de départ de toutes les 
lignes de transport automobile vers Mogador, Safi, Mazagan, 
Casablanca. 

Le problème à résoudre est donc le suivant : 

lo — Disposer la place pour que l'énorme groupement quotidien 
des indigènes puisse continuer à se produire sans qu'aucune cir- 
culation de voitures vienne les déranger. 

2° — Permettre aux autos, camions et voitures d'avoir leur 
point d'aboutissement sur cette place, sans être une gêne dans 
leurs évolutions pour la foule indigène. 

3° — Créer un cadre pittoresque qui ne dépare pas cet ensemble. 

Les deux premières conditions sont faciles à remplir. Quelques 
expropriations ont permis d'entourer la place, sur deux côtés, 
de constructions uniquement à l'usage des indigènes (marché, 
kaissaria, fondouks, etc.). 

Les deux autres côtés, déjà occupés par des Européens, per- 
mettront aux autos de pouvoir prendre et laisser leurs clients, 
sans qu'il en résulte d'inconvénient pour la partie réservée aux 
Indigènes. 

L'architecture proprement dite des immeubles en bordure de 
la place Djemaa El Fna, dans la partie réservée aux Européens, 
est très délicate à déterminer, car toute construction neuve sem- 
ble étrange dans cet ensemble de murs en ruines et de façades 



DIX ANS DE PROTECTORAT 387 

délabrées. La moindre façade, si modeste soit-elïe, a besoin de 
subir un véritable camouflage pour ne pas déparer ces pittores- 
ques masures, dont la pouillerie, sous l'éclat du soleil, est l'élé- 
ment principal. 

Par suite d'un lotissement spécialement créé sur des terrains 
domaniaux, les banques, dont l'importance du trafic avec les indi- 
gènes est considérable, ont trouvé des emplacements à proximité 
de la place Djemaa El Fna et à côté de la poste, ce qui leur a évité 
l'obligation de s'installer dans des ruelles étroites et mal desservies. 

Les constructions à élever sur ces lots ont pour servitude de 
s'édifier avec des formes en concordance avec l'architecture locale. 

Nouvelles agglomérations en formation. 

Les villes dont les caractéristiques viennent d'être examinées 
sont les plus importantes ; d'autres n'ont qu'une extension limitée 
ou non encore nettement définie. 

Kénitra. — Ville d'un gros avenir commercial ; a été fondée en 
1913, en grande partie sur des terrains domaniaux situés entre la 
rive gauche du Sebou et la lisière de la forêt de la Mamora. 

Son plan en damier est correctement disposé ; nul doute que la 
situation n'en fasse une ville agréable. 

Saffi. — Saffi, dont le port et le tracé du chemin de fer ne 
sont pas encore complètement arrêtés, a un plan, préparé par les 
Services locaux, qui semble devoir être satisfaisant. 

Mazagan est destinée à devenir une station balnéaire en bor- 
dure d'une superbe plage. 

Agadir est à l'étude. 

Certains centres de stations estivales, comme Sefrou, donne- 
ront naissance à des groupements amusants, si les constructeurs 
veulent bien s'adapter au cadre. 

Taza, Settat, Ouezzan seront l'occasion de petites villes très 
verdoyantes. 

Emplacements et programme des édifices publics. 

Les emplacements de tout bâtiment public ont été déterminés 
en vue d'un programme qui a pour base essentielle la prévision 
d'une extension largement assurée. 



388 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Tout édifice a été conçu sur des plans permettant de réaliser 
une « tête » immuable et définitive, en arrière de laquelle une éten- 
due de terrain est réservée pour les besoins ultérieurs. 

La physionomie de l'entrée, sur la voie publique, est ainsi défi- 
nitive, alors qu'en arrière ce peuvent être de simples baraque- 
ments, si les crédits sont insuffisants, ou si le programme définitif 
de l'édifice n'est pas absolument arrêté ou est susceptible de 
modifications selon les circonstances imprévues, inévitables dans 
un pays en voie d'organisation. 

C'est ainsi que le Palais de Justice de Casablanca a été com- 
mencé sur un programme d'une organisation judiciaire non encore 
expérimentée. 

Ce n'est qu'après plusieurs années qu'on pourra en établir le 
programme précis, et cependant il a fallu faire une façade, qui, 
moralement, était nécessaire, d'autant plus que cet important 
édifice occupe le fond de la place administrative. 

Aussi avons-nous édifié une façade, composée d'éléments qui 
n'ont aucune raison d'être modifiés : vestibules, galeries, archives 
et bureaux sans destinations spéciales. En arrière de ce paravent 
se groupent des bureaux qui seront en constant remaniement, 
jusqu'au jour où le Service de la Justice, ayant bien mis au point 
l'importance respective de chacune de ses divisions intérieures, 
il sera possible de créer une « usine de travail » pratique, qui n'aura 
pas à subir la tyrannie des lignes d'architecture. 

Ecoles. 

Les groupes scolaires comprenant : écoles maternelles, écoles 
de filles et écoles de garçons, sont répartis dans les villes de telle 
façon que les enfants aient un parcours de 800 mètres au 
maximum pour s'y rendre. 

Elles n'ont généralement qu'un rez-de-chaussée, entourant de 
grandes cours de récréation ; un étage peut les surélever, et chaque 
fois que nous l'avons pu réaliser, un jardin permet aux mères 
d'attendre leurs enfants. 

Les lycées de Casablanca et de Rabat sont édifiés sur des plans 



DIX ANS DE PROTECTORAT 589 

évitant la caserne. Ce sont des groupements de pavillons séparés, 
d'un aspect accueillant. 

Un stade, spécialement affecté aux enfants, a été créé en 1915, 
à Casablanca, dans une partie du futur parc en voie de réalisation. 

Hôpitaux. 

Les hôpitaux du Maroc sont destinés à trois clientèles distinc- 
tes : civile, militaire et indigène. 

Ils nécessitent trois formes d'administration très différentes, 
aussi n'a-t-on pu hospitaliser ces trois catégories de malades dans 
un même établissement. 

La formule adoptée est la suivante : 

Chaque fois qu'on le pourra, ces trois formations seront grou- 
pées avec une charnière commune comprenant : les laboratoires 
d'études et de spécialistes,les appareils de mécanothérapie ou d'élec* 
tricité, etc. . ., afin de permettre à ces trois formations de bénéficier 
des bienfaits de spécialistes éminents et d'un outillage très per- 
fectionné que, séparément, chacun de ces hôpitaux ne pourrait 
avoir. 

Il en résulte, pour ces agglomérations sanitaires, un programme 
réellement nouveau en voie de réalisation à Casablanca. 

Les services généraux, blanchisserie, désinfection, lingerie, etc., 
sont communs, les cuisines, seules, restent indépendantes. 

Plantations. 

Problème important, rendu très difficile pour deux raisons : 
le manque d'eau d'irrigation et le manque d'arbres. 

Le manque d'eau à Casablanca, Rabat et Meknès fait qu'on 
ne peut planter qu'au fur et à mesure de l'augmentation des 
ressource hydrauliques. A Marrakech et Fez le problème ne se 
pose pas, l'eau est très abondante, aussi les résultats sont-ils mer- 
veilleux. 

Le manque d'arbres dans le pays nous oblige d'aller en chercher, 
à grands frais, en Algérie, Tunisie, France, Espagne, Portugal, 
etc., mais la guerre a causé une grosse gêne, car les pépinières de 



390 LA RENAISSANCE DU MAROC 

ces pays ont peu produit depuis cinq ans, et nous avons acquis 
presque toute leur production. 

Pendant cette même période il nous a été impossible de créer 
des pépinières pouvant donner les arbres qui nous font défaut, 
aussi, depuis deux ans, réunissons-nous toutes les bonnes volontés 
des Services d'Agriculture, des Forêts, des Travaux publics pour 
multiplier les arbres, qui, dans cinq ou six ans, auront acquis une 
hauteur suffisante pour garnir nos places et voies publiques. 

Habitation. 

Le Maroc est un pays froid où le soleil brûle ; aussi, l'orien- 
tation d'une habitation est-elle un des éléments essentiels dont il 
faut le plus tenir compte pour l'agrément des dispositions inté- 
rieures. 

Il faut se garantir du froid pendant l'hiver, du soleil pendant 
l'été, et dans les villes de la côte, d'une forte humidité permanente 
en toutes saisons. 

Le soleil est l'élément indispensable, il faut qu'il puisse péné- 
trer dans toutes les pièces pendant presque toute l'année, car 
c'est lui qui nous chauffe le plus gaiement et le plus économi- 
quement. 

Socrate disait que la commodité d'une maison en constitue 
la véritable beauté ; quand les maisons regardent le midi, le 
soleil pénètre l'hiver dans les appartements, et, en été, passant 
au-dessus de nos têtes, il donne de l'ombre. 

Ceci est vrai pour le Maroc; la face sud d'une habitation, dans 
les villes côtières,est la plus agréable à habiter l'hiver comme l'été, 
car, l'hiver, les rayons du soleil, très inclinés encore à l'heure de 
midi, pénètrent profondément parles fenêtres. L'été,au contraire, 
le soleil, à midi, passe très au-dessus des immeubles, ses rayons, 
très ardents, sont presque verticaux. Une galerie peu saillante, 
ou un auvent, suffit à nous en préserver, mais il est indispensable de 
réserver un courant d'air avec des ouvertures percées dans 
Une face exposée au Nord. 

Nos tracés de quartiers, dans bien des cas, ont été influencés 
par celte considération, mais on comprend qu'il est nettement 



DIX ANS DE PROTECTORAT 391 

impossible de tracer toutes les rues d'une ville de manière à ce 
que toutes les maisons aient leurs façades principales nord-sud ; 
aussi est-il indispensable que les habitations individuelles soient 
isolées sur toutes leurs faces, avec assez d'espace libre pour pou- 
voir s'orienter et s'éclairer sans se gêner mutuellement. 

C'est dans ce but que les lotissements destinés à la construction 
de villas comportent toujours une zone « non sedifi candi » en 
bordure des mitoyennetés, de manière à permettre un ensoleil- 
lement de toutes les façades, laissant, entre les constructions, un 
espace libre de 8 à 10 mètres, permettant à chacun la liberté de 
disposer son intérieur suivant ses goûts et les exigences du climat. 

L'Architecture au Maroc. 

L'aspect d'une ville, quel qu'en soit le tracé, est fonction de l'ar- 
chitecture. Si habiles, si méritoires que puissent être les intentions 
de celui qui a tracé le plan d'un quartier, les rues et places ne 
seront intéressantes que si les immeubles et monuments qui les 
bordent, sont agréables à regarder. 

Que sera l'architecture au Maroc ? Notre situation est analogue 
à celle des Normands quand ils occupèrent la Sicile. Nous avons 
les architectes, et le Maroc nous fournit ses artisans. Le Français 
établira la structure de l'édifice nécessaire à ses besoins, et l'art 
décoratif indigène sera vraisemblablement son collaborateur. 

Nous avons eu la bonne chance de trouver un art décoratif tou- 
jours vivant, quoique figé depuis des siècles. C'est ainsi que nous 
avons les sculpteurs de Salé, très habiles sur la pierre tendre; des 
peintres et sculpteurs sur bois à Meknès ; les mosaïstes de Fez, 
aussi adroits à manier le carreaux de faïence découpés ou grattés 
que les artisans qui ont décoré Bab El Mansour. Les sculpteurs 
sur plâtre sont toujours capables de produire de beaux motifs. 

Les architectes ont donc des collaborateurs, les mettant dans 
des situations analogues à celles de leurs confrères, aux belles 
périodes de l'art ; c'est ainsi que furent construits, avec la colla- 
boration des artistes byzantins et arabes, les édifices que nous 
voyons encore aujourd'hui à Palerme. Ces ouvriers, saurons-nous 
les garder ? Peut-être. Mais ils auront bien du mal à recruter 



6V2 LA RENAISSANCE DU MAROC 

de nouveaux apprentis, ceux-ci gagnant plus à cirer des bottes ou 
à faire des courses qu'à apprendre leur métier. Et si nous augmen- 
tons leurs salaires, la main-d'œuvre, devenue trop coûteuse, sera 
remplacée par le moulage qui vulgarise et rend le décor odieux. 
Espérons, malgré tout, que nous pourrons utiliser ces habiles 
artisans pendant quelques années encore, avant qu'ils aient tout 
à fait disparu ou bien, ce qui reviendrait au même, qu'il n'y ait plus 
que des élèves d'un enseignement officiel au lieu d'une éducation 
faite dans l'activité des chantiers. 

* * 

L'exposé, sans doute trop complaisant, qui vient d'être fait de 
nos travaux et des principes leur ayant servi de base, porte sur 
une œuvre qui s'est effectuée d'avril 1914 à avril 1922. 

C'est pendant cette période que les plans directeurs de nos 
villes ont été dressés avec les plans d'alignements assurant leur 
extension. 

Le nombre d'immeubles élevés en bordure des nouveaux tracés 
est considérable, leur construction a été si rapide en tous sens, 
partout à la fois, que les travaux de voirie n'ont pu souvent être 
exécutés. A Casablanca et à Rabat, bien des immeubles sont édi- 
fiés sans qu'aucune trace de rue soit visible. Cependant, tous sont 
à l'endroit précis prévu, et lorsque de nouvelles constructions vien- 
dront combler les vides, la rue sera constituée ainsi qu'elle a été 
projetée. 

Chaque fois que les Administrations Municipales ont fait appel 
à notre concours, nous sommes intervenus, mais avec une certaine 
réserve, estimant que, dans le développement si soudain d'un pays, 
il fallait maintenir les directives d'ensemble sans s'attacher aux 
petits détails, qui, si souvent, font le charme d'une ville ancienne. 

Les habitants de la première heure étaient venus surtout pour 
faire fortune rapidement. Ceux qui arrivèrent ensuite ont eu déjà 
à charge de réparer les erreurs du début ; tel immeuble affreux, 
édifié à la hâte pour rapporter la forte somme, a déjà disparu, et 
sur des directives nouvelles, les architectes sont venus exercer 
leurs talents pour améliorer l'aspect, parfois hétéroclite, de nos 
cités trop hâtivement bâties. 



DIX ANS DE PROTECTORAT 



393 



Aujourd'hui, les bâtiments des Services Administratifs centraux 
du Protectorat s'achèvent à Rabat. La Place Administrative de 
Casablanca, libérée par l'autorité militaire, se garnit de ses prin- 
cipaux édifices. Partout les plantations sont activement prépa- 
rées. 

On le voit, notre tâche était ingrate et nous n'en connais- 
sens que trop les imperfections. Mais peut-être, dans l'ensemble, 
ne sera-t-elle pas tout à fait indigne de notre École Française, qui 
reflète le génie d'ordre, de mesure et de claire raison de notre 
patrie. 





CHAPITRE XIX 
LA VIE SOCIALE AU MAROC 



Il semble a priori que, dans un pays où la civilisation s'est 
introduite depuis dix ans à peine (dont quatre ans et demi de 
guerre), la vie sociale doive être réduite à sa plus simple expression. 
Un voyageur qui débarque pour la première fois sur les côtes 
moghrébines doit, certes, s'attendre à n'y trouver que des orga- 
nismes sociaux rudimentaires, l'individualisme devant tout 
primer dans un pays où il s'agit de lutter à la fois contre une 
nature rendue paresseuse par douze siècles d'Islam, et contre 
l'absence parfois complète de tous les moyens d'action que les 
peuples d'Europe ont depuis longtemps à leur disposition. 
. Là encore, l'immigrant éprouvera une surprise complète, et 
sentira bientôt la nécessité de renverser la table des valeurs que de 
trop logiques déductions l'avaient peut-être conduit à établir. 
Sur ce terrain comme sur tant d'autres, dix années de Protectorat, 
sous l'influence de l'esprit réalisateur d'un grand chef auquel 
rien ne reste étranger de l'activité humaine, ont permis de mettre 



396 LA RENAISSANCE DU MAROC 

au jour un véritable miracle. L'esprit français, d'ailleurs, éminem- 
ment social, était tout prêt à suivre l'impulsion donnée par le grand 
animateur du Maroc. Dans le domaine humanitaire, dans le do- 
maine intellectuel, dans le domaine administratif même, le Maroc 
français peut être fier de l'œuvre accomplie, et sa vie sociale, en 
perpétuelle activité, laisse entrevoir, pour les anciens habitants 
du sol comme pour les nouveaux venus d'Europe, les plus belles 
promesses d'avenir. 

I. — Organismes d'assistance et de solidarité sociales 

Lorsque la France, pour accomplir la mission qui lui était con- 
fiée par le traité de Protectorat, entreprit en 1912 de pacifier et 
d'organiser le Maroc, il fallut d'abord aller au plus pressé, et agir 
avec les moyens que le Résidenc Général avait sous la main. C'est 
au Service de Santé militaire que revint donc l'honneur d'orga- 
niser les premières œuvres d'assistance sociale, et ce furent les 
formations sanitaires de l'armée qui constituèrent le berceau 
de tous les organismes de cette nature. 

Mais, très rapidement, l'initiative privée,encouragée du reste 
puissamment par les pouvoirs publics, permit aux médecins de 
l'armée de se décharger d'une partie de leur tâche, et de se consa- 
crer plus entièrement àla tâche de remettresur pied nos admirables 
soldats, atteints 'par les balles des dissidents ou par les fatigues 
du climat. Dès 1913, Casablanca vit la création de la première 
Société de Bienfaisance, et toutes les autres villes du Maroc 
français suivirent peu à peu son exemple. Le Protectorat français, 
en effet, a voulu autant que possible substituera l'assistance ad- 
nistrative, toujours un peu froide et impersonnelle, l'assistance 
privée qui, plus près des personnes et des choses, sait mieux discer- 
ner les véritables besoins. Les diverses Sociétés de Bienfaisance du 
Maroc,largement alimentées par la charité privée,soutenucs par les 
subventions des municipalités, reçoivent en outre une très large 
part du droit des pauvres, que l'Etat prélève en faveur des 
malheureux sur tous ceux qui s'amusent, et du pourcentage 
réglementaire prélevé sur les fonds du Pari mutuel. Ces Sociétés 
distribuent chaque année des centaines de mille francs pour sou- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 397 

lager les misères de toute sorte qui, hélas ! se rencontrent au Ma- 
roc comme ailleurs. 

A côté des Sociétés de bienfaisance se sont également créées, 
dans presque toutes les villes,des coopératives de consommation, 
dont le rôle régulateur sur le prix de la vie ne saurait être nié. Ces 
organismes sont gérés et administrés par des personnalités privées, 
mais l'Administration leur facilite grandement leur action en 
leur consentant des avances de fonds à intérêts très réduits. En 
particulier, il existe à Casablanca une société coopérative popu- 
laire, qui ne s'est pas bornée à essayer de fournir à ses membres, 
ouvriers ou employés, des denrées de consommation au prix le 
plus bas possible : cette société a encore organisé un restaurant 
coopératif, auquel est annexé un « foyer », où tous les membres 
de la société se réunissent et trouvent des livres que la générosité 
de nombreux donateurs accroît sans cesse en nombre. 

Dans un autre domaine, très important, puisque la crise du 
logement a sévi au Maroc comme dans les autres pays, le Protec- 
torat n'a pas non plus voulu rester en arrière. A peine la guerre 
terminée, s'est posée la question des habitations à bon marché. 
L'Etat ne pouvait s'en désintéresser : c'est pourquoi a été créée, 
avec le concours du Crédit Foncier de France, une caisse de prêts 
immobiliers où les sociétés d'habitation à bon marché trouvent, 
à un intérêt bien au-dessous de celui pratiqué par les banques, 
les capitaux nécessaires à leurs constructions. En échange de cet 
avantage, l'Etat leur impose des taux de location ou de location- 
vente ne dépassant pas un maximum fixé d'avance. Ces mo- 
dalités ont déjà permis, à Rabat et à Casablanca en particulier, la 
construction de nombreux immeubles (villas, grandes maisons 
de rapport^ dont la multiplication contribuera certainement à 
vaincre la redoutable crise du logement, en augmentant le nombre 
des habitations disponibles et en faisant ainsi baisser le taux 
général des loyers. 

Quant aux œuvres d'assistance proprement dites, sans parler 
des très nombreux dispensaires de consultation (antituberculeux, 
antiteigneux, antisyphilitiques, etc.), des infirmeries indigènes 
et en général de toutes les formations sanitaires qui sont l'œuvre 
exclusive du Service de Santé, il faut mentionner au premier rang 



398 LA RENAISSANCE D0 MAROC 

les œuvres admirables de protection de l'enfance, auxquelle 
Madame la Maréchale Lyautey a voué la plus grande partie d. 
son infatigable activité. Ces œuvres comprennent deux organis 
mes principaux : 

1°) Les Maternités, qui reçoivent les femmes en couches et 
soignent jeunes mères et nourrissons avec toutes les ressources 
de la science et de l'hygiène modernes. La Maternité de Rabat 
en particulier, avec ses coquets pavillons bâtis au milieu d'un 
délicieux jardin, peut être considérée comme un modèle du genre 
Combien de bébés sont venus au monde dans ce cadre charmant 
qui sans cette œuvre admirable, auraient dû voir le jour an fond 
du bled marocain, loin parfois d'un médecin, dans des conditions 
inconfortables et peu hygiéniques ! A combien d'enfants la 
Maternité n'a-t-elle pas sauvé la vie ! 

2°) Les œuvres de la Goutte de lait, où des centaines d'enfant, 
en bas âge reçoivent chaque jour le lait stérilisé nécessaire à leur 
nourriture.C'est un spectacle impressionnant ettouchantde voir 
plusieurs fois par semaine, les jeunes femmes marocaines ou les 
mamans françaises apporter leurs petits, constater par la pesée 
les progrès qu'ils ont faits grâce au bon lait qu'ils reçoivent^ s'en 
retourner avec la provision de lait pur pour plusieurs jour ? , 
soigneusement embouteillée en biberons stérilisés à l'autoclave. 
L admirable organisatrice de ces œuvres collabore elle-même 
et personnellement à leur fonctionnement et à leur perfectionne- 
ment quotidien, et cette action directe n'est pas une des moindres 
causes de a te qui , es accompagne 

amélioration, et il est permis d'espérer que bientôt, dans les villes 
même les plus lointaines, les bébés français etles bébés marocains 
pourront ^recevoir la saine nourriture qui leur permettra plus 
tard de devenir des hommes. 

II. - Organismes de coopération intellectuelle 

Soigner les corps, soulager les misères matérielles, améliorer 
les conditions de la vie, c'est une tâche nécessaire, et Hto« 
n y manque pas, on vient de le voir. A côté de cette œuvre sï 
méritoire, ,1 en est une autre qui ne doit pas non plus être né 



DIX ANS DE PROTECTORAT 399 

gligée. Il est bon, en effet, de se souvenir que «l'homme ne vit pas 
seulement de pain », et qu'une des privations les plus pénibles, 
pour un français éloigné de la patrie, n'est pas de rencontrer 
des conditions différentes de vie matérielle, mais surtout d'être 
séparé de son milieu intellectuel propre. 

A ce point de vue encore, l'instinct social devait agir ; le plus 
solide cerveau, la plus brillante intelligence cesse vite de se déve- 
lopper, si elle est contrainte de vivre uniquement sur elle-même 
et si le monde extérieur, la société, ne vient pas sans cesse lui four- 
nir un nouvel aliment. Et c'est sur ce terrain surtout que se mani- 
feste avec entrain l'initiative privée, car, dans cet ordrede choses, 
les pouvoirs publics ne peuvent guère intervenir que pour distri- 
buer les encouragements. 

Le plus immédiat des besoins intellectuels, celui qui se mani- 
feste indépendamment de toute culture, c'est celui de se voir et 
de causer; et nous avons vu que les travailleurs de Casablanca 
l'avaient senti, puisqu'ils avaient adjoint à leur restaurant 
coopératif un foyer populaire. En cela, ils n'avaient d'ailleurs 
fait que suivre l'exemple d'une autre société, « Le Foyer » tout 
court, dont les adhérents, depuis plusieurs années, sentant 
le besoin de se réunir et de se distraire après les heures de travail, 
ont organisé en commun leurs plaisirs de famille. Il ne faudrait 
d'ailleurs pas croire qu'on se contente, au «Foyer » de Casablanca, 
de causer à bâtons-rompus et de donner de temps en temps quel- 
ques mesures de fox-trot ou de tango : cette société,dont l'acti- 
vité revêt les formes les plus multiples, organise des représen- 
tations d'amateurs, des concerts, des conférences que toute 
la société de Casablanca suit avec un intérêt qui ne se lasse 
jamais 

Cette doyenne des sociétés de distractions familiales au Maroc 
a prêché d'exemple, et son exemple a été suivi : à Casablanca 
même, d'autres sociétés analogues se sont créées et prospèrent, 
chacune dans son milieu propre. Dans les autres villes, et particu- 
lièrement à Rabat, où la population française, presque entière- 
ment composée de fonctionnaires et d'officiers, offre un élément 
très favorable, les groupements de ce genre sont nombreux. 
Le «Foyer artistique » de Rabat offre un exemple très frappant 



400 LA RENAISSANCE DU MAROC 

du développement que peut atteindre une société de cette espèce. 
Nouveau venu, puisqu'il ne date guère que de deux ans, ce grou- 
pement manifeste sa jeune vigueur en s'intéressant à tout. Ses 
conférences hebdomadaires, ses concerts mensuels sont une 
manifestation régulière de l'activité de ses membres; mais il ne se 
borne pas là. Non seulement il patronne et guide de ses conseils 
tous les artistes qui viennent de la Métropole faire bénéficier de 
leur art la population européenne du Maroc ; mais il organise 
des expositions de peinture,pour permettre à ceux que la lumièr 
moghrébine a conduits vers notre protectorat de faire connaître 
les résultats de leurs travaux ; il s'intéresse même à l'horticulture, 
pour développer davantage encore le goût des belles plantes et 
des jardins bien ordonnés. En un mot, cette société est toujours 
prête à donner son concours à toutes les manifestations de l'intel 
ligence et du goût français. 

Les sports ont aussi leur large place au Maroc. On s'étonnera 
peut-être de les voir ranger dans l'ordre intellectuel : et cependant 
la culture physique, raisonnée et dirigée, n'est-eile pas le meilleur 
moyen de préparer des esprits droits et nets ? Les anciens le 
disaient : « Mens sana in corpore sano. » Il ne faudrait pas croire 
que les sports procèdent du culte de la force et de la vigueur 
pour elles-mêmes : leur véritable but, le plus noble et le plus élevé, 
doit être plutôt de préparer des générations bien équilibrées, dans 
l'harmonie parfaite du matériel et du mental. 

Par certains points, d'ailleurs, les sociétés sportives procèdent 
directement de l'instinct de sociabilité: les scciétéshippiques, par 
exemple, sans perdre de vue leur but principal, sont aussi une 
occasion de réunion et de délassement. Et elles sont nombreuses 
au Maroc. Le premier concours hippique de Casablanca, en 1913, 
a été suivi de bien d'autres. De tous côtés, se sont formées des 
sociétés de courses, protégées et réglementées par le Gouvernement : 
Casablanca, en particulier, possède, depuis 1919, un hippodrome 
admirablement situé sur les pentes de la colline d'Anfa, et sur 
lequel se presse, à chaque réunion, un public nombreux qui vient 
admirer les performances des écuries de course marocaines. Le 
coquet hippodrome deRabat rivalise deloin avec celui delà grande 
ville ; à Mazagan, à Meknès, à Marrakech également, les courses 



DIX ANS DE PROTECTORAT 401 

sont en honneur.Et, comme on l'a vu, les pauvres trouvent leur 
compte à ces réunions sportives et mondaines. 

Le football, l'escrime, la boxe ont également leurs fervents. 
Les championnats du Maroc,pour ces diverses branches du sport, 
se disputent chaque année avec un intérêt croissant. Pour la boxe 
en particulier, des champions connus dans la Métropole n'ont pas 
craint de traverser l'Océan pour venir défendre leur titre au Maroc. 
Casablanca a même pu admirer Georges Carpentier. 

Ce ne sont donc pas, on le voit, les distractions qui manquent 
au Maroc. Et cette abondance de délassements intelligents et 
sains est un excellent indice de la bonne tenue morale de la majo- 
rité de lapopulation.il serait sans doute difficile de trouver un 
autre pays, aussi nouveau venu à la vie moderne, où la société 
européenne se soit si rapidement groupée, pour exercer avec tant 
d'intensité et d'une façon aussi intéressante ce surcroît d'activité, 
ce besoin de réunion et de coopération d'où procède l'instinct 
social. Il est même tout à fait remarquable qu'au Maroc les bonnes 
volontés désintéressées se manifestent avec une spontanéité 
digne d'éloges, toutes les fois qu'il s'agit d'organiser une œuvre 
en commun. Les soucis quotidiens, les durs travaux de la journée, 
tout cela ne compte plus, lorsqu'il s'agit de se dévouer, d'aider à 
vivre ou simplement à se distraire ceux qui sont venus chercher 
loin de France un champ nouveau à leur activité. 

Ces considérations sont très rassurantes pour l'avenir de la 
société française au Maroc. Elles prouvent que nos compatriotes 
ont apporté avec eux, sur les rivages de l'Empire chérifien, ce 
bel esprit d'entreprise et de dévouement que des censeurs cha- 
grins voudraient nous refuser, et dont la vie marocaine permet 
cependant d'apprécier chaque jour davantage l'indéniable 
existence. 



III. — Organisation administrative de la vie en commun 

Nous avons réservé, pour la dernière partie de cette brève 
étude, l'examen des organismes sociaux qui sont pourtant, dans 
l'ordre des besoins, les premiers et les plus indispensables. Il 

36 



402 LA RENAISSANCE DU MAROC 

s'agit ici des rouages administratifs qui permettent l'existence 
même des agglomérations humaines, de ceux dont la création 
s'impose dès qu'un certain nombre de personnes, conduites par 
les profondes raisons géographiques, économiques et politiques 
qui amènent la fondation et l'extension des villes, se réunissent 
pour habiter le même lieu : il s'agit, en un mot, de l'orga- 
nisation municipale. 

Tout le monde, en effet, n'est pas, heureusement, obligé d'avoir 
recours au dispensaire, à la société de bienfaisance ou à l'hôpital ; 
et l'on ne songe à développer son corps et son esprit qu'après 
avoir assuré des nécessités plus fondamentales. Mais tout le monde, 
pour vivre, a besoin de la sécurité que donne une police bien faite; 
tout le monde a besoin d'habiter des maisons solides et hygié- 
niques, de circuler dans des rues commodément tracées, d'être 
défendu contre l'incendie, de consommer des denrées de bonne 
qualité ; tout le monde a besoin d'être éclairé, alimenté en eau, 
véhiculé par les entreprises de transport en commun. La mise 
sur pied et le fonctionnement de ces divers services sont du ressort 
de la municipalité. 

A ce point de vue, les principes les plus modernes ont guidé 
le Protectorat français ; et si l'on fait la part des lacunes, des 
imperfections et des défauts inhérents à une organisation en 
pleine réalisation, on peut hardiment affirmer que les municipa- 
lités du Maroc français n'ont déjà rien à envier à leurs voisines 
d'Algérie et de Tunisie. La charte qui les régit, établie en 1915, 
fait avec beaucoup de bonheur le départ nécessaire entre les 
désirs légitimes de la population, qui souhaite participer à la 
gestion des affaires de la ville, et la nécessité qui s'impose plus 
encore dans un pays neuf, de laisser l'Etat diriger avec continuité 
le fonctionnement de la vie urbaine. Les commissions munici- 
pales, choisies par le gouvernement chérifien, sont partout 
composées des représentants les plus qualifiés et les plus sérieux 
des habitants de la ville ; elles sont périodiquement consultées 
sur tous les actes importants de l'existence de la cité. A côté de 
ces organismes consultatifs, l'Administration municipale est 
exercée, sous la tutelle du Grand Vizir, par les pachas ou les 
gouverneurs qui sont eux-mêmes, en vertu du principe du Pro- 



DIX ANS DE PROTECTORAT 403 

tectorat, assistés des Chefs des Services Municipaux nommés par 
le Résident Général. 

A l'heure actuelle, quinze villes de la zone française possèdent 
une organisation municipale, qui les dote de la personnalité 
civile et qui leur permet de faire face, sur leurs propres ressources, 
à tous les besoins locaux. Ce sont les suivantes : Azemmour, 
Mazagan, Safi, Casablanca, Meknès, Salé, Fès,Mogador,Sefrou, 
Kemtra, Oudjda, Settat, Marrakech, Rabat, Taza. 

^ Dans les plus importantes de ces villes,tous les grands travaux 
d'édilité sont achevés ou en cours. En particulier, l'adduction et la 
distribution d'eau potable sont assurées à Azemmour, Casablanca, 
Kémtra, Marrakech, Mazagan, Mogador, Rabat et Sefrou; elle 
est en voie de réalisation à Fès, Meknès, Oudjda et Safi. L'éclai- 
rage électrique existe à Casablanca, Fès, Rabat et Sefrou ; il vient 
d'être concédé à Marrakech, Mazagan, Safi et Taza; il va l'être 
incessamment à Kénitra, Meknès, Mogador et Oudjda. 

Toutes les grandes voies du réseau de communication urbain 
sont déjà réalisées, et ce réseau se développe chaque jour davan- 
tage, en suivant l'application progressive du plan d'aménagement 
de la ville. La construction des réseaux d'égoutssuit une marche 
parallèle. Casablanca possède déjà un immense abattoir auquel 
rien ne manque des perfectionnements les plus modernes ; les 
autres villes, plus modestes, ont organisé les leurs en rapport avec 
leurs besoins. 

De même, des compagnies de sapeurs-pompiers, pourvues de 
moyens efficaces pour la lutte contre l'incendie,ont été organisées 
dans toutes les villes de quelque importance. Celles de Casablanca, 
Rabat et Oudjda peuvent passer pour des modèles ; la compagnie 
de Casablanca possède en particulier une pompe automobile que 
lui envieraient bien des grandes villes de France. Et même là 
où l'organisation est moins perfectionnée, les pompiers munici- 
paux rendent les plus précieux services : c'est grâce à leur acti- 
vité et à leur dévouement que put être circonscrit et maîtrisé 
l'incendie qui menaça, en 1918, de détruire entièrement les souks 
de Fès et la sainte mosquée de Moulay Idriss. 

Cette trop rapide esquisse de la vie municipale au Maroc méri- 
terait d'être poussée davantage ; mais il ne serait possible de le 



404 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



faire qu'en entrant dans des détails intéressants à coup sûr, mais 
dont le développement dépasserait le cadre de cette étude. Il 
suffit qu'on en garde l'impression qu'en dix années, l'Administra- 
tion du Protectorat, sans prétendre à la perfection, a su réaliser 
le très vaste programme qui permet à tous, au sein des agglomé- 
rations urbaines, de bénéficier, dans une complète sécurité, 
de toutes les nécessités primordiales et des principales commodités 
de l'existence en commun. 




^n«n..nv«.» 



APPENDICES 



APPENDICE I 



(CHAPITRE X) 
Les Monuments historiques. 

(description des principaux monuments) 



Convenons, en peu de mots, qu'une casbah est une enceinte 
fortifiée munie de portes ; que toutes les maisons arabes procè- 
dent de la maison antique et se composent d'un patio, cour centrale 
généralement ornée d'une vasque à eau courante, autour duquel 
s'ouvrent les chambres. Les palais sont des variantes sur le même 
thème ; ils se décomposent suivant plusieurs pavillons reliés entre 
eux par de longs couloirs, et les chambres sont toujours richement 
décorées. Les mosquées sont, en principe, dévastes salles de prières, 
précédées de salles secondaires (où se font les ablutions rituelles), 
quelquefois d'un vestibule. Elles possèdent toutes un minaret. 
Les médersa sont des maisons d'habitation pour les étudiants 
étrangers à la ville, dont les chambres sont disposées autour 
d'une cour contenant un bassin ou une vasque. L'une de ces 
chambres sert de salle de prières. 

Nous n'avons pas la prétention d'étudier ici tous les monu- 
ments anciens du Maroc ; nous allons simplement voir ceux 
qui, dans chaque grande ville, sont les plus intéressants par leur 
caractère où leur perfection. 



RABAT 
Casbah des Oudaias. 



Rabat fut primitivement une citadelle, un ribat. Fondée par 
le Sultan Almohade, Ahd el Moumen (1130-1163), sur le roc 



408 LA RENAISSANCE DU MAROC 

qui surplombe la mer et le fleuve Bou Regreg, en face de la ville 
de Salé, elle fut, en souvenir du Mahdi fondateur de la dynastie, 
nommée El Mehdhiya. 

Le fils d'Abd el Moumen, Youssef, groupa autour du château 
une ville qui se développa surtout sous la domination d'un autre 
sultan, Yacoub el Mansour. Les troupes destinées à aller com- 
battre en Espagne étaient cantonnées là avant leur embarque- 
ment; on y groupait aussi les approvisionnements nécessaires à 
l'expédition. Après avoir remporté la bataille d'Alarcos, Yacoub 
el Mansour baptisa la ville Ribat el Fath (camp de la Victoire), 
dont nous avons fait Rabat. Il construisit des remparts, la porte 
monumentale de la Casbah, toute en pierres de taille parfaite- 
ment assemblées, et qui fut décorée d'un ample entrelacs et d'un 
bandeau sculpté. De couleur rouge, elle s'enlève puissamment 
sur le bleu du ciel. 

A l'intérieur de la casbah s'élève le musée des Arts Indigènes. 
C'est une ancienne maison particulière, qui devint sous les Méri- 
nides une école de pilotage, et à laquelle on adjoignit une tour. 
Elle a gardé sa disposition primitive. Autour d'une cour, dont le 
centre est orné d'une vasque de marbre antique, les chambres 
prennent jour sous un portique, simple et d'une belle tenue. 

Mosquée et Tour d'Hassan. 

Lorsque Rabat fut devenu le point de concentration des trou- 
pes destinées à combattre les infidèles en Europe, le sultan 
Almohade, Yacoub el Mansour, petit-fils d'Abd el Moumen,fon- 
dateur de la dynastie, conçut le projet d'élever sur un plateau 
dominant le Bou Regreg, la Casbah de Rabat et la ville de Salé, 
une grande mosquée. Les troupes pourraient y assister aux 
prières, quelques soldats y être instruits, et du haut de ses 
murs on surveillerait les environs. 

La décision prise, les travaux furent menés très vite, et on sup- 
pose que l'énorme construction fut conçue d'un seul jet, aucune 
adjonction ni retouche n'ayant été relevée au cours des fouilles. 

Par sa composition et ses dimensions, elle couvre 8 hectares 
4132 mètres carrés. La grande mosquée d'Hassan est unique ; il 
n'y a que celles de Cordoue et de Karouiyine, à Fez, qui puissent 
lui être comparées. 

Sa destination fit modifier le plan jusque-là immuable des 






APPENDICES 409 

mosquées maghrébines. On ne trouve pas ici de cour d'entrée, 
mais une sorte de cella construite au centre d'une colonnade 
couvrant un hectare, et qui semble être distincte du portique 
double dans lequel on a trouvé le mirhab. 

Le lieutenant-colonel Dieulafoy entreprit, en 1914, des fouilles 
sur l'emplacement des ruines. Il exhuma des documents remar- 
quables qui lui ont permis de reconstituer la mosquée et d'en 
analyser la construction. Outre une mosquée, il y avait plusieurs 
salles à destination de médersa, et sur le mur ouest, à l'extérieur, 
il a été possible d'identifier 90 à 91 chambres d'étudiants. 

L'architecture de cette immense construction est romano- 
byzantine. Il ne reste rien des voussures ni des toitures qui ne soit 
en miettes ou n'ait subi l'action du feu. On suppose, vraisembla- 
blement, que cet édifice, qui fut livré au culte pendant un siècle et 
demi, selon le témoignage d'Ibn Batouta, subit un incendie,puis 
fut complètement démoli par un tremblement de terre. Les 
décombres servirent à bâtir de nombreuses maisons de Rabat. 

La mosquée d'Hassan revêtait plutôt l'aspect d'une forteresse ; 
c'était un monument à la fois militaire et religieux, d'un aspect 
sévère et rude. 

Le minaret, qui se dresse encore sur le plateau d'Hassan, est 
d'une date postérieure. Il fut construit au retour de l'expédition 
qui se termina par la victoire d'El Mançour à Alarcos, et proba- 
blement par un architecte andalous, celui-là même qui éleva 
la Giralda en Espagne et la Koutoubia à Marrakech. Il mesure 
16 m. 12 de côté, et sa hauteur, suivant les méthodes antiques, 
devait être en fonction de ce côté. 

Alors que la mosquée avait été construite en moellons et béton, 
assez grossièrement, la tour fut montée en pierres taillées soi- 
gneusement, et reçut une décoration très étudiée. L'une est d'ar- 
chitecture romano-byzantine, l'autre est andalouse; mais toutes 
deux semblent avoir subi des influences chaldéo-persanes ou 
assyriennes. On y trouve des contreforts à redents, et le chapiteau 
des colonnes est, d'après Dieulafoy, une imitation inconsciente 
du chapiteau à taureau bicéphale de la Perse antique. 

La tour d'Hassan ne fut jamais achevée. 

On y accède par un perron demi-circulaire. La porte ouvre 
sur une galerie intérieure parallèle à la façade Nord qui se conti- 
nue par une rampe à révolution se développant de droite à gauche. 
Elle constitue l'extrados d'une voûte en berceau et s'enroule au- 



410 LA RENAISSANCE DU MAROC 

tour d'un centre évidé où s'étagent des pièces couvertes en cou- 
poles sur trompes surbaissées. De longues fenêtres, prises dans 
le mur, éclairent l'intérieur et permettent d'embrasser un pano- 
rama merveilleux sur le fleuve et les deux villes. 

Chacune de ses faces est décorée de trois étages, d'arcades joli- 
ment découpées. Du 3 e étage jusqu'au sommet, s'étend un entre- 
lacs un peu lourd. Telle qu'elle se présente à nos yeux et tout 
incomplète qu'elle soit, la tour d'Hassan n'en constitue pas moins 
une des plus belles constructions du Maroc. 

De sa plateforme supérieure on découvre, d'un côté, l'Océan, 
puis le rocher des Oudaia, et, au delà du Bou Regreg, la languide 
et blanche Salé. A l'opposé de l'Océan, s'étend le plateau bordé 
de hautes murailles rouges, puis un ravin, et, au sommet de l'au- 
tre versant découpant sur le ciel ses ruines curieusement déchi- 
quetées, l'enceinte d'une très ancienne cité depuis longtemps dis- 
parue : Chella. 

Chella. 

Pour sa situation abritée, sa source très pure et abondante,la 
fertilité du sol, les Phéniciens choisirent l'endroit qui fut plus 
tard appelé Chella, pour y fonder un comptoir. Ensuite les Ro- 
mains s'y installèrent. Ce n'est qu'au xi e siècle de l'hégire que 
Moulay Idris, fondateur de Fez, s'en empara. 

Chella fut, à ce moment, très prospère; c'était une cité peuplée, 
florissante, active. Dans les luttes incessantes qu'elle eut à sou- 
tenir, elle eut des fortunes diverses.Cependant les ruines se multi- 
plièrent dans son enceinte : ses habitants émigraient, et Yacoub 
el Mançour, qui y construisit un palais et une mosquée, ne put 
lui ramener son ancienne prospérité. 

Au xiv e siècle de notre ère, Chella était déjà une ville morte 
et c'est probablement à cause de sa solitude et de son recueille- 
ment que les Sultans Mérinides la choisirent pour lieu de sépul- 
ture. Elle devint et est restée une nécropole. 

L'enceinte, quoique en ruines, nous permet de nous rendre 
compte de l'étendue de la ville et de sa disposition sur le sommet 
et le flanc d'une colline qui descend rapidement jusque dans la 
vallée du Bou Regreg. 

La porte principale, qui est en haut de la colline, regarde la 
campagne. Bâtie en pierres de taille, elle est assez bien conservée 



APPENDICES 411 

et d'une conception originale. La porte proprement dite est cons- 
truite à baïonnette. Sur sa face extérieure, deux séries d'arcs, les 
premiers simples, les seconds trilobés et entrelacés, bordent l'ar- 
chivolte. Tout autour court un large encadrement composé d'une 
inscription monumentale en beaux caractères. Au milieu des 
tympans décorés d'entrelacs se trouve une coquille d'un faible 
relief. Cette coquille, qui se trouve au même endroit sur la porte 
intérieure, est un motif très souvent employé par les artistes 
marocains, et nous le retrouverons sur presque tousles monuments. 

La porte intérieure est sobrement décorée d'une série d'arcs 
trilobés qui borde l'archivolte. 

En façade, la porte est flanquée de deux tours octogonales dont 
la partie supérieure est carrée ; le passage de l'un à l'autre plan 
se fait par une juxtaposition de stalactites, ce qui est fort ingé- 
nieux et unique au Maroc. 

Les tours, la porte, les murailles, entrecoupées à distances 
égales de tours quadrangulaires, sont, ou, plus exactement, 
étaient, couronnées de merlons qui protégeaient, à l'intérieur, 
un chemin de ronde. Aujourd'hui, elles sont presque effondrées ; 
elles ont de la grandeur et restent impressionnantes. 

A l'intérieur des remparts, et près de la source, gisent, dans 
la verdure, les ruines de la mosquée, parmi lesquelles on voit quel- 
ques mausolées. Ce sont ceux de Abou Youssef, de son fils Abou 
Yacoub, de Abou Hassan Ali et de la femme de ce dernier qui 
est vénérée sous le nom de Lalla Chella. Les pierres tombales 
sont en marbre blanc, leur forme étroite et longue, au profil 
triangulaire, porte des inscriptions en beaux caractères qu'on 
peut encore déchiffrer. Elles sont groupées au pied d'un mur, à 
peu près intact, grâce au figuier énorme qui l'enlace de ses bran- 
ches. De la qoubba qui abritait ces tombes il ne reste rien ; mais 
les colonnes de marbre qui sont à terre au milieu des ouvertures 
permettent de supposer qu'elle était somptueuse. D'ailleurs, du 
côté du jardin d'orangers, le mur présente une face tout à fait 
intéressante. Trois arcades, aux archivoltes finement découpées 
et sculptées, sont supportées par d'élégantes colonnes en marbre 
blanc, et encadrées d'une large bande que décore une inscription. 
La surface entre les arcs et l'encadrement est entièrement cou- 
verte d'un entrelacs, au milieu des mailles duquel se trouve la 
coquille. Un large bandeau vient ensuite, et se retourne, en for- 
mant console. Au-dessus, dix petites colonnes qui devaient être 



412 LA RENAISSANCE DU MAROC 

de marbre, supportent des stalactites, qui pouvaient appartenir 
soit à une voûte, soit à un auvent. 

La mosquée comportait plusieurs salles ; dans l'une d'elles, on 
voit un petit mirhab, qu'un couloir étroit et de peu de hauteur, per- 
met de contourner ; disposition que l'on rencontre rarement. On 
relève, en quelques endroits, des traces de décorations murales 
en carreaux de faïence aux tons éteints. Le minaret, assez bien 
conservé, est une œuvre gracieuse avec son lanterneau un peu 
haut et grêle. Ses faces sont revêtues d'un lacis sur un fond de 
mosaïques bleues et vertes d'une harmonie de couleurs ravissante. 

L'ensemble des ruines a un aspect charmant : des arbres, 
leurs troncs et des branches énormes, qui font corps avec elles et 
même les soutiennent. Chella est devenu un lieu de promenade 
pour les indigènes de Rabat, qui n'hésitaient pas, avant qu'on y 
prît garde, à venir camper dans ses ruines et s'y livraient à des 
agapes familiales. 

SALÉ 

Sur l'autre rive du Bou Regreg, en face de Rabat, s'élève la 
ville de Salé, toute blanche et mystérieuse, autour d'un minaret 
unique, contemporaine de Chella. Les Phéniciens y eurent un 
comptoir qui devint par la suite romain.. La ville actuelle, admi- 
rablement située, date du xi e siècle de notre ère. Elle fut bâtie 
par Achara, caïd des Béni Oumnia, au service de l'Emir de Cor- 
doue Ichah el Mouidite el Amani, de retour d'Andalousie. Ses 
habitants étaient des marins hardis qui pillaient non seulement 
les bateaux passant à proximité, mais leur donnaient la chasse 
jusque dans les eaux anglaises. Plusieurs expéditions furent 
envoyées contre eux, et l'uned'elles, commandée par Alphonse X 
de Castille, conquit Salé. Le sultan mérinide Yacoub ben Abd el 
Haqq l'en chassa presque aussitôt et construisit l'enceinte. 

Salé était alors une ville très riche ayant hérité le commerce 
et l'activité de Chella. Instruite, intellectuelle ; des professeurs 
renommés y enseignaient de nombreux tolbas. Pour les loger, 
Abou el Hassan fit construire, à côté de la grande mosquée, une 
Médersa ; celle dont nous pouvons admirer les ruines. 

Sa construction dura 9 années, durant lesquelles les artistes 
de Salé et de Fez s'ingénièrent à orner et enrichir de mosaïques, 
d'arabesques découpées dans le plâtre, d'inscriptions décoratives, 
la porte d'entrée et l'intérieur de cet édifice. Cette porte est 



APPENDICES 413 

remarquablement travaillée. L'archivolte de l'arc est composée 
de deux rangs d'arceaux de différentes tailles qui se croisent ; un 
encadrement, fait d'une large bande d'arabesques, cerne des 
tympans ornés d'une rosace finement ciselée. L'auvent, couvert 
de tuiles vernissées, est soutenu par une rangée de consoles, dont 
le bois est sculpté avec une fantaisie vraiment extraordinaire. 

A l'intérieur, la cour est entourée d'un portique sur lequel 
se trouvent des chambres pour les tolbas. Des colonnes en maçon- 
nerie, revêtues de mosaïques, appelées zellijs, soutiennent ce 
portique, et sont couronnées par des chapiteaux curieux, où 
se retrouve l'influence romano-byzantine déjà signalée sur des 
monuments plus anciens par M. Dieulafoy. Les linteaux et les 
auvents, le plafond de la salle de prières sont en bois de cèdre, 
merveilleusement sculpté et peint. 

Les logettes des étudiants sont en très mauvais état ; quelques- 
unes n'ont plus de plancher ; celui des autres tient à peine et l'on 
se demande comment deux tolbas peuvent encore y habiter. La 
Médersa de Salé est un chef-d'œuvre d'art Mérinide, et il importe 
d'empêcher sa disparition en y faisant quelques restaurations. 

Le sultan Abou Inan Fares construisit une école de Médecine 
et un Hôpital qui jouirent, au xiv e siècle, d'une grande célébrité. 
Il ne reste de leur magnificence ancienne qu'un portique de bois 
délicieusement sculpté et recouvert de quelques tuiles vernissées. 
Les constructions ont reçu des modifications considérables, et 
servent de fondouk ; c'est le fondouk Askour. Dans la campagne 
se dresse une porte de proportions élégantes qui faisait autrefois 
partie de la Zaouia de Dar Nousaq, sorte de caravansérail égale- 
ment construit par Abou Inan Fares. 

Les murailles qui constituent l'enceinte de la ville sont en 
tous points semblables à celles de Rabat, même aspect, même 
ampleur. Une des portes est cependant bien spéciale, parce qu'elle 
donnait accès directement dans le port. On devait, par elle, 
sortir les galères qui étaient construites à l'intérieur des remparts 
dans des ateliers situés sur l'emplacement du Mellah actuel. Elle 
est largement et directement ouverte, et son arc est très élevé. 
Aujourd'hui que les alluvions du fleuve ont comblé le port, et 
qu'il n'existe plus d'ateliers, l'arc est à demi muré. Vue de l'exté- 
rieur, avec ses deux élégantes tourelles, ses inscriptions curieuses 
en caractères coufiques, elle a encore très grande allure. 



414 LA RENAISSANCE DU MAROC 



MEKNES 



Et voici maintenant Meknès bâtie sur un éperon dominant la 
riche et verdoyante vallée de l'oued Fekrane; c'est la Ville aux 
Oliviers. 

Fondée par les Almoravides, elle passe aux Almohades, mais 
de cette première ville il ne reste rien. Les Mérinides, avec le 
sultan Abou Youssef, construisent la Casbah et la mosquée Ned- 
jarine, dont la porte est intéressante par ses consoles de bois 
sculpté et peint. Un autre prince de la même dynastie, Abou el 
Hassan, aime à séjourner à Meknès qu'il agrandit et dote de 
mosquées, de fontaines, de fondouks. 

L'admirable Médersa Bou Anania est construite dans le souk 
El Attarin. Les vantaux de la porte sont en cèdre massif recou- 
vert de plaques de bronze ; derrière eux est un couloir couvert 
d'un superbe plafond sculpté et peint ; dans la cour, et à droite, 
la vasque de marbre antique provient certainement des ruines 
de la Volubilis romaine, qui sont proches. Un portique, à demi 
fermé par une balustrade en moucharabiehs (petits bois assem- 
blés à jour) tourne autour de la cour. Ainsi qu'à la médersa Bou 
Anania de Fez, les cellules des étudiants donnent sous le portique, 
et d'autres cellules occupent le premier étage, soutenu par une 
série de pilastres recouverts de zellijs jusqu'à une certaine hau- 
teur. Les murs sont de véritables guipures protégées par un large 
auvent. 

Les médersa voisines, des Filala et Attarine, sont également 
intéressantes quoique moins riches, et leur plan est identique. 
Sous le règne de Moulay Ismaël, Meknès devient capitale et le 
sultan rêve d'y avoir un palais aussi magnifique que celui de Ver- 
sailles dont son envoyé auprès de Louis XIV lui a conté les mer- 
veilles. Il commence par entourer la ville d'une enceinte, immense, 
formidable. Pour construire la porte Bab el Mansour, il pille 
les ruines de Volubilis,prend des colonnes de marbre avec leur 
chapiteau composite ; s'en sert pour soutenir l'ogive énorme de 
la porte, l'arc des bastions qui la flanquent. Les archivoltes sont 
brodées de festons et d'une bande d'entrelacs ; l'ensemble est 
décoré d'arcatures en forme de mailles, d'un faible relief, dont la 
grisaille s'enlève sur un fond de mosaïques bleues et vertes. Au 
sommet, court un large bandeau sur lequel se lit une inscription 



APPENDICES 415 

louangeuse pour ie sultan Moulay Abdallah Ben Ismaël el Man- 
sour. 

Cette porte, un peu lourde, commande une vaste place, dite 
El Hedime, à l'autre extrémité de laquelle se trouve leDar Jamai, 
somptueuse maison dont les salles richement décorées servent 
de musée. 

Le Palais fut énorme et magnifique, si l'on en croit la chro- 
nique arabe. Il ne reste que les écuries,qui sont immenses,et quel- 
ques pavillons aux grandes salles voûtées; unegrande pièce d'eau, 
dans des jardins plantés d'oliviers, et le Dar Beida, récemment, 
restauré pour servir d'Ecole Militaire à l'usage des fils des riches 
familles indigènes. La ville de Meknès se signale de loin par les 
minarets qui la dominent et dont le nombre dépasse la dizaine. 
Elle possède des petites écoles coraniques très pittoresques, des 
rues entières bordées de boutiques aux boiseries peintes, qui, 
indépendamment de ses grands monuments, en font un ensemble 
tout à fait intéressant. 



FEZ 

A 80 km. de là s'élève la capitale du Maroc, Fez la sainte, qui 
fut fondée par Idris enl'année 192del'hégire,808 de notre ère. Elle 
se composait, à l'origine, de 2 groupements appelés, l'un Adouat 
El Qarouiyin, du nom de ses habitants qui venaient de Qairouan, 
l'autre Adouat El Andalous, de celui des familles andalouses qui 
s'y fixèrent 

Les dynasties Zenète et Almohade entourèrent ces Adouat de 
murailles qui ont été remplacées dans la suite par d'autres murail- 
les ayant la même simplicité, le même caractère. 

La Zaouia de Moulay Idris date de 1720, époque à laquelle 
régnait Moulay Ismail, et sur l'emplacement qu'occupa la tente 
d' Idris pendant la construction de la ville. C'est le sanctuaire 
marocain le plus vénéré et le mieux entretenu. La Mosquée et 
son minaret sont de construction récente, 1820. Celles d'El Qa- 
rouiyin, et d'El Andalous sont plus anciennes ; elles furent élevées 
par le petit-fils de Moulay Idris, Yahia ben Mohammed. La 
première, commencée vers 859, reçut, des sultans Almohades et 
Mérinides, des agrandissements considérables. C'est la seule 
mosquée qui puisse être comparée, pour ses dimensions, à celles 
d'Hassan et de Cordoue.L'ensemble des constructions est d'un 



416 LA RENAISSANCE DU MAROC 

aspect un peu lourd. Les nefs sont soutenues par des piliers car- 
rés ; l'une d'elles abrite une chaire qui date du règne d'Abd El 
Moumen, couverte d'incrustations de bois précieux et d'ivoire 
d'un travail merveilleux. 

Dans la cour, et rattachés aux nefs latérales, deux pavillons 
du même style que celui de la cour des Lions à Grenade surmon- 
tent les fontaines aux ablutions. 

La mosquée d'El Andalous présente un portail largement 
conçu et d'un beau style. Par une petite porte secondaire, on 
peut apercevoir la cour, qui est ample et lumineuse; le minaret 
est un peu lourd, et tout simplement blanchi à la chaux. 

Fez la Sainte fut, pendant longtemps, un centre intellectuel 
réputé, et son Université attirait les savants de tous les pays 
musulmans. Les Médersa y sont très nombreuses et riches ; elles 
datent des Mérinides. 

La plus ancienne, celle de Es Sefïarin, construite par Abd El 
Haqq, se compose d'une grande cour, avec un bassin central, 
autour de laquelle s'ouvrent des chambres d'étudiants. Plus 
simple que les autres, son mirhab est, paraît-il, le plus exactement 
orienté, et elle possède un minaret. 

La Médersa El Attarine date du règne du sultan Abou Saïd 
Othman El Mérini, et est située près de la mosquée El Qarouiyine. 
Elle forme un ensemble particulièrement harmonieux et de pro- 
portions élégantes. 

Les Médersa d'El Ghisa, près de la mosquée du même nom, 
et d'El Mecbahia, l'une dépourvue de qoubba, l'autre de couloir 
d'accès, ont toutes deux des auvents de bois sculptés de façon 
remarquable. 

Celle d'Ech Cherratine, élevée par Moulay ErRechidvers 1700 
est la plus vaste de toutes les médersa de Fez. Elle se compose 
d'un rez-de-chausséQ et de deux étages de chambres. La décora- 
tion y est moins pure, un peu décadente. Les portes, dont les 
vantaux sont recouverts de plaques de bronze, donnent accès 
à la cour centrale par un couloir dont le plafond est en bois sculpté 
et peint. 

La Médersa Eç Sahridj, ou du bassin, s'élève près de la mosquée 
d'El Andalous. Le milieu de la cour est occupé par un grand 
bassin, qui n'est autre que le canal qui amène l'eau de Bab Jedid 
à la mosquée. Fondée en 1321, elle a été reconstruite deux fois, 
la dernière en 1562. C'est le plus parfait et le plus merveilleux 
monument de ce genre. 



APPENDICES 417 

La Médersa de Bou Anania est la dernière élevée par les Méri- 
nides ; c'est aussi Tune des plus belles du Moghreb, et la seule 
qui porte le nom de son fondateur, Abou Inan Farès, fils de Abou 
El Hassan El Mérini. Une inscription en maïolique, très bien 
conservée, donne la date de sa construction. Le minaret est ana- 
logue à ceux que l'on trouve en Espagne, recouvert de faïence 
bleue et verte, de proportions élégantes. Les faces sont couvertes 
d'un lacis de mailles qui monte jusqu'en haut. Le bassin aux 
ablutions se trouve derrière la qoubba, et les chambres d'étu- 
diants sont toutes au premier étage. Un oued, l'oued Lemtyin, 
qui vient de Bou Jeloud, traverse la Médersa dans toute sa lar- 
geur, séparant la qoubba, ou chambre de prières, de la Médersa. 
Deux petits ponts relient les deux parties. 

Partout, les auvents, les consoles, les plafonds sont très riche- 
ment sculptés, et on peut y lire, gravé dans le bois, le Coran 
tout entier. 

En face de la Médersa, de l'autre côté de la rue, se trouvent 
les restes d'un édifice qui contenait une horloge dont on voit 
encore les 13 timbres de bronze. 

Contrairement à ceux des villes algériennes ou tunisiennes, 
les f ondouks du Maroc offrent un réel intérêt architectural, et 
sont parfois remarquables par leur riche décoration. Le fondouk 
El Nedjarin possède une porte magnifique, qui était autrefois 
décorée de mosaïques, dont il reste peu de chose. Elle est surmon- 
tée d'un ample auvent de bois sculpté, supporté par des consoles 
en stalactites. L'intérieur est décoré de plâtre sculpté d'un style 
très pur. 

Sur la même petite place, se trouve une fontaine tout à fait 
charmante. Sous son toitdetuiles vertes, un auvent debois sculpté 
couronne et abrite une arcade couverte de rosaces en faïences de 
couleurs du plus harmonieux effet. 

Le Dar Beida, qui fut construit par Moulay Hassan, puis rema- 
nié et agrandi par Moulay Hafid au début du xx e siècle, sert, 
depuis 1914, de Résidence Générale. Il se compose, à la manière 
arabe, de plusieurs pavillons séparés par de vastes et jolis jardins, 
dans lesquels une dérivation de l'oued Fez serpente. 

Non loin de là se trouve le Dar Batha, riche maison marocaine, 
dont le patio est un grand jardin parcouru par des allées recti- 
lignes dallées de zellijs. Elle a été aménagée en Cercle militaire, 
et contient le Musée des Arts Indigènes. 

37 



418 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Les Mérinides fondèrent en dehors des Adouat une ville nou- 
velle appelée Fez El Jedid. L'Emir Yacoub Ben Abd El Haqq y 
éleva son palais, des locaux pour ses administrations et ses troupes. 
Il y fit élever la grande mosquée. 

A l'intérieur des remparts se trouve une casbah rectangulaire 
flanquée, aux 4 coins, de tours du guet, et dont les murs, très 
élevés, sont couronnés de créneaux à merlons. La porte est d'un 
beau style; elle est située non loin deBab Mahrouq, autre porte 
monumentale qui donne sur un ancien cimetière arabe. 

Fez est une ville extrêmement curieuse par ses monuments, 
par sa situation, et aussi parce qu'elle nous offre un merveilleux 
exemple de cité moyenâgeuse. 



MARRAKECH 

C'est la ville des jardins et des vastes espaces ; la palmeraie 
qui l'entoure étend au loin l'oasis. Fondée en 1062 de notre ère 
par Youssef Ben Tachfine, fondateur de la dynastie saharienne 
des Almoravides, c'est d'abord une agglomération de douars.- 
Les remparts, élevés par Ali fils de Youssef, circonscrivent un 
espace immense. La porte Bab Ageenaou, dite des Portugais, est 
curieuse, toute de grès rouge taillé. L'arc en plein cintre outre- 
passé s'orne de larges festons, les écoinçons portent un décor 
floral, et l'ensemble est encadré d'un large bandeau de caractères 
coufiques. 

Les nombreux jardins, principal attrait de la ville, sont monu- 
ments historiques. Celui de la Ménara date probablement du 
xvii e siècle. Il est planté de beaux oliviers disposés autour d'un 
grand bassin dont les eaux tranquilles reflètent le joli pavillon 
construit sur ses bords par le sultan Moulay Abd Er Rahmane 
au xix e siècle. 

Le jardin de l'Aguedal daterait du xn e siècle. Il possède lui 
aussi, de vastes bassins et un kiosque à colonnes dont les murs, 
découpés à jour, laissent pénétrer une lumière très douce. Le 
plafond, curieusement travaillé, repose sur 6 colonnes, et la toi- 
ture de tuiles vernissées est couleur de turquoise. 

Les jardins de la Mamounia sont magnifiques ; d'énormes 
oliviers les couvrent de leur ombre légère, et leur confèrent une 
fraîcheur exquise. 

La place Jema El Fena est très vaste. Le minaret de la Kou- 



APPENDICES 419 

toubia la domine d'un côté, et, derrière lui, on distingue, lorsque 
l'atmosphère le permet, la masse imposante du grand Atlas. Sur 
cette place, le matin, se tient un marché : droguistes, barbiers, 
restaurants en plein vent. Le soir, se réunissent sur son aire des 
danseurs, des conteurs, des bateleurs, des charmeurs de serpents. 
Elle présente alors une animation extraordinaire. 

Le fils de Youssef j Ben Tachfine, Ali, construisit une mosquée, 
celle de Sidi Ben Youssef, qui est devenue une médersa. On y 
accède par un long et étroit couloir, peu éclairé, aux riches boi- 
series. Au milieu de la cour, un bassin rectangulaire, en marbre, 
sert aux ablutions rituelles. 

Décorée, ainsi que toutes les méderses, de marbre et bois 
sculptés, de stuc découpé, elle est d'un style très pur, et la plus in- 
téressante de Marrakech. 

♦ * 

Abd El Moumen prend la ville et fonde la dynastie Almohade. 
Son fils, Yacoub El Mansour, élève, à proximité de la place 
Jema El Fena, la mosquée et le minaret de la Koutoubiyia. 
Cette mosquée était très grande ; il en reste à peu près la moitié ; 
la tour est complète. Un peu plus petite que la tour Hassan, le 
carré de sa base mesure 12 m. 50 de côté ; sa hauteur est de 
67 m. 50. Elle est construite en pierres de taille parfaitement 
appareillées, et comprend 7 étages de voûtes. Son aspect est sobre 
et sévère, elle présente, comme les 2 autres tours ses contempo- 
raines, cette particularité que les ouvertures ne correspondent 
pas horizontalement, parce qu'elles suivent, dans son ascension, 
la rampe intérieure. Le lanternon, également à coupole, est sur- 
monté d'une tige métallique, sur laquelle sont enfilées trois 
boules, qu'on dit faites avec l'or des bijoux de la femme d'El 
Mansour. 

Les sultans Mérinides délaissent Marrakech pour Fez, mais 
Marrakech redevient capitale sous les Saadiens, en 1550. Un prince 
de cette dynastie, Abou Abbas El Mançour, élève le palais d'El 
Bedi, dont il ne reste que les jardins, et une construction d'une 
richesse irréelle, richesse qui tient des contes des Mille et une 
Nuits. Il y fut enterré ainsi que toute sa descendance. Ce monu- 
ment constitue la plus parfaite œuvre d'art de l'Afrique du Nord. 

Dans un enclos, s'élève un pavillon comprenant deux pièces 
coiffées de qoubbas. La première couvre une pièce carrée. Trois 



420 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



colonnes de marbre, à chaque angle, soutiennent la coupole 
construite sur pendentifs. Au-dessus du fût lisse des colonnes, tout 
est découpé, ciselé d'arabesques fines, d'une légèreté admirable ; 
les murs forment un décor somptueusement abstrait. 

Les tombes, dont le marbre a pris des teintes de vieil ivoire, 
sont en forme de toit, et d'un profil délicat et pur. 

L'autre qoubba abrite encore des tombes ; elle est très somp- 
tueuse aussi, mais plus sombre. 

Moulay El Hassan, de la dynastie Filalienne ou Alaouite, est 
proclamé sultan à Marrakech en 1873. Son fils Moulay Abd El 
Aziz y séjourne jusque en 1902. Sous son règne fut construit le 
palais de la Bahia, sur l'ordre de Ba Ahmed Ben Moussa son 
vizir. 

Le maréchal Lyautey l'a choisi pour en faire la résidence du 
Protectorat. • 

Autour de nombreuses cours, dallées de marbre ou plantées 
d'arbres, s'ouvrent, suivant l'usage marocain, des salles délicieu- 
sement décorées. Des vasques ornent les carrefours. 
Les fontaines de Marrakech sont assez particulières. 
Celle d'El Mouasine ne ressemble à aucune des autres fontaines 
marocaines, par ses proportions et la disposition de ses trois bas- 
sins. L'un deux est abrité par un portique décoré, de plâtre dé- 
coupé, de bois sculpté et peint; les autres, plus simples, sont sous 
des voûtes. 

Pauty 

Chef du Service des Monuments historiques. 




APPENDICES 421 



APPENDICE II 



(CHAPITRE XII) 
Les chemins de fer militaires. 

C'est à l'année 1911 que remontent les premiers travaux ayant 
abouti à la construction du réseau actuel des voies ferrées mili- 
taires du Maroc qui s'étend d'Oudjda à Marrakech sur plus de 
1.300 kilomètres de longueur. 

A cette époque, nos troupes occupaient deux zones bien distinc- 
tes du Maroc sans aucune liaison entre elles, ayant respective- 
ment pour base l'une Oudjda (Maroc oriental), l'autre Casablanca 
(Maroc occidental). La construction des voies ferrées nécessaires 
au ravitaillement des troupes fut entreprise presque simultanément 
dans ces deux zones, sans d'ailleurs qu'aucun plan d'ensemble ait 
été établi en vue de leur jonction éventuelle, qui paraissait alors 
fort lointaine. 

Jusqu'en juillet 1921, date à laquelle cette jonction devint 
effective, les voies ferrées militaires constituèrent donc deux 
réseaux distincts progressant derrière les troupes au fur et à mesu- 
re de l'avance de celles-ci. Les étapes successives de cette progres- 
sion pour chacun des deux réseaux sont résumées brièvement 
ci-après. 

1°. MAROC ORIENTAL 

Le 27 février 1911 arrivait à Oudjda une mission d'officiers 
et de sous-officiers du Génie chargée d'étudier et de construire 
un chemin de fer à voie de lm.055, d'abord delà frontière algéro- 
marocaine à Oudjda (15 km.), puis au delà d'Oudjda jusqu'à 
Taourirt et ultérieurement vers Fez. 

Le 14 octobre 1911 la locomotive entrait en gare d'Oudjda. A 
partir de cette date les travaux subirent un temps d'arrêt dû au 
fait que la convention franco-allemande du 4 novembre 1911 sti- 
pulait qu'aucun autre chemin de fer commercial ne pouvait 
être construit au Maroc avant la ligne Tanger-Fez, d'où impossi- 



422 LA RENAISSANCE DU MAROC 

bilité de prolonger la ligne à voie de 1 m. 055 au delà d'Oudjda. 
Le Gouvernement prit alors la décision de construire, comme au 
Maroc occidental, un chemin de fer stratégique à voie de m. 60, 
et,le 9 mai 1912,un télégramme du Ministre delà guerre prescrivait 
de procéder immédiatement aux études et à la construction de ce 
chemin de fer. 

Les travaux furent aussitôt entrepris et poussés avec activité : 
le 15 avril 1913 la locomotive entrait engaredeTaourirt (km.lll) ; 
elle arrivait le 27 août suivant à la gare de Guercif (Km. 163), puis, 
le 25 mars 1914, à la gare de Msoun, au km. 201. 

A cette époque,Msoun étant le poste militaire du Maroc oriental 
le plus avancé vers l'ouest, les travaux durent être interrompus 
à nouveau. Remis en train au milieu du mois de juillet suivant, 
après la prise de Taza, pour être presque aussitôt abandonnés à 
la nouvelle du décret de mobilisation, ils ne furent définitivement 
repris qu'au mois d'octobre de la même année et poursuivis malgré 
les difficultés de toutes sortes causées par le manque de personnel 
et de matériel et l'hostilité des tribus dissidentes amplement 
ravitaillées en armes et munitions par les agents de l'Allemagne. 
Le 14 juillet 1915 le rail arrivait en gare de Taza-Ladjeraf 
(km. 230) marquant une étape importante dans la construction 
de la ligne dont la progression subissait un nouveau temps d'arrêt 
mis à profit pour transformer en voie normale le tronçon de voie 
de 1,055 entre la frontière et Oudjda, pour améliorer les instal- 
lations existantes et construire un embranchement de 5 km. 
entre Taza-Ladjera et Taza-Girardot 

En juillet 1916, les opérations militaires ayant permis l'accès 
de la vallée de l'Innaouen, le Résident général prescrivait d'étu- 
dier le prolongement de la ligne de Taza vers Fez et d'attaquer 
de suite la construction de la partie comprise entre Taza et Mat- 
mata. 

Les études ont été commencées au mois d'août 1916 et le chan- 
tier de terrassement ouvert le 20 septembre suivant. Le rail arrivé 
à la station de Bab Merzouka (km. 242) le 1 er Septembre 1917, au 
col de Touahar (km. 253) le 10 juillet 1918, à la station de Sidi 
Abdallah (km. 279) le 27 mai 1920, se soudait enfin au réseau 
occidental, au km. 334 près de Dar Caïd Omar, le 31 juillet 1921 
en présence du maréchal Lyautey, venu pour assister à cet événe- 
ment capital dans l'histoire des Chemins de fer militaires. 
En même temps que se poursuivaient ces travaux, le Résident 



APPENDICES 423 

général, pour les besoins du ravitaillement de la région de Bou 
Denib,décidait en 1918 la construction d'une ligne s' embranchant 
près de Guercif sur celle d'Oudjda à Taza pour aboutir 132 km. 
plus loin à Outat el Hadj dans la haute vallée de la Moulouya. 
Les travaux commencés en avril 1918 ont été retardés par le 
manque de matériel ; le rail est néanmoins arrivé à Mahiridja 
( km. 33) le 24 août 1919, à Guettara (km. 47) le 29 octobre 1919 
et à Outat el Hadj le 19 janvier 1921. 

2°. MAROC OCCIDENTAL 

La construction de voies à écartement de m. 60 pour le ravi- 
taillement des troupes a été décidée en août 1911 et les travaux 
commencés le mois suivant par deux compagnies du 5 e régiment 
du génie débarquées à Casablanca le 5 septembre. 

Le programme comportait des lignes partant de chacun des 
ports de débarquement Casablanca et Kénitra, à savoir : 

D'une part, Casablanca-Rabat et Casablanca-Ber Rechid vers 
Marrakech ; 

D'autre part, Kenitra- Dar bel Hamri-Meknès vers Fez et 
Kenitra-Salé. 

Ces deux groupes de lignes étaient séparés entre Rabat et Salé, 
par la large embouchure du Bou Regreg. 

La ligne Casablanca-Rabat (88 km.), attaquée la première, a 
été terminée en novembre 1912, celle de Casablanca vers Marra- 
kech ouverteà l'exploitation jusqu'à Ber Rechid en octobre 1913. 

Dans le nord, le rail arrivait à Dar bel Hamri en mai 1913, à 
Salé en juillet de la même année, à Meknès dans les premiers jours 
de juin 1914. 

Lorsque parut le décret de mobilisation, les travaux, d'abord 
ralentis à la suite du départ en France d'une compagnie de sa- 
peurs de chemins de fer, furent progressivement repris et poursui- 
vis sans interruption pendant toute la durée de la guerre. 

L'année 1915 vit l'achèvement et l'ouverture à l'exploitation 
du tronçon de Meknès à Fez et de la ligne de Marrakech jusqu'à 
Caïd Tounsi (km. 109 -f 600), point où furent provisoirement 
arrêtés les travaux. 

En cette même année, furent commencés les travaux de la 
ligne Ber Rechid-Oued Zem terminés jusqu'à la gare de Ben 
Ahmed (km. 49 -f 700) en février 1916 et jusqu'à Oued Zem (km. 
133 -f 400) en août 1917. 



424 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Par la suite, la ligne de Marrakech, continuée au delà de Caïd 
Tounsi, fut ouverte à l'exploitation jusqu'à Ben Guérir (km. 209) 
le 1 er décembre 1918 et jusqu'à Marrakech (km. 281) le 1 er juillet 
1920. 

Enfin, les travaux de la ligne de Fez vers Taza,mis en train au 
départ de Fez en mars 1917, permettaient aux rails partis l'un 
d'Oudjda, l'autre de Casablanca, de se rejoindre le 31 juillet 1921 
comme il a été dit plus haut. 

En même temps que le rail poursuivait son avance dans diver- 
ses directions, la construction d'un ouvrage d'art important sur 
l'Oued Bou Regreg entre Rabat et Salé comblait la lacune existant 
entre ces deux gares et réalisait, au point de vue de l'exploitation, 
une amélioration d'une importance considérable. 

L'ouvrage, commun à la route et à la voie ferrée, commencé 
en octobre 1917, a livré passage à la première locomotive le 
16 août 1919. 

IL— Situation du réseau au 1er janvier 1922. 

A l'heure actuelle, le rail s'étend donc sans discontinuité 
d'Oudjda à Marrakech en desservant les localités les plus impor- 
tantes du Maroc : Taourirt, Taza, Fez, Meknès, Kenitra, Rabat 
et Casablanca. 

De cette artère principale se détachent deux embranchements : 
l'un de Guercif à Outat el Hadj, dans la haute vallée de la Mou- 
louya,présente un intérêt presque exclusivement militaire,l'autre, 
de Ber Rechid à Oued Zem,a acquis une grande importance depuis 
qu'il est utilisé pour l'exportation des phosphates de la région. 

Un troisième embranchement partant de Meknès pour se diriger 
au Sud vers Khenifra est en cours de construction sur les 50 pre- 
miers kilomètres. Il permettra de ravitailler dans de bonnes condi- 
tions les postes militaires de l'Atlas et de drainer les produits de 
la région, notamment les bois des forêts d'Azrou et d'Aïn Leuh. 

III. — Lignes projetées. 

Le réseau ainsi constitué n'a pas encore atteint son complet 
développement. 

Pour améliorer les conditions du ravitaillement des régions de 
Bou Denib et de la haute Moulouya, le terminus va être reporté, 



APPENDICES 425 

au cours des années 1922 et 1923, d'abord à Miseur,puis à Ksabi, 
à 100 km. au delà d'Outat el Hadj. 

Enfin, une ligne partant de Kénitra vers Ouezzan (140 km.) 
améliorera les relations jusqu'à présent fort précaires des postes 
militaires et des régions fertiles du Nord du Protectorat avec la 
côte et le reste du territoire. 

TRAFIC (VOYAGEURS) SUR LES CHEMINS DE FER 
DE 0,60 DU MAROC 

De igiy à IQ20 et durant le i™ semestre rg2i 



VOYAGEURS-KILOMETRES 

Année igij 

Guerre 30.508.159 Voyageurs-Kilomètres. 

Commerce... v 18.655.760 — — 

Total 49.163.919 — — 

Année igi8 

Guerre 37.687.265 Voyageurs-Kilomètres. 

Commerce 31.397.977 — — 

Total 69.085.242 — — 

Année igig 

Guerre 42.364.675 Voyageurs-Kilomètres 

Commerce 39.237.103 — — 

Total 81.601.778 — — 

Année ig'io 

Guerre 35.227.265 Voyageurs-Kilomètres 

Commerce 56.659.410 — — 

Total 91.886.675 — — 

/ er Semestre rg2i 

Guerre et commerce 43.706.084 Voyageurs-Kilomètres 



426 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



TRAFIC (MARCHANDISES) SUR LES CHEMINS DE FER 
A VOIE DE 0,60 DU MAROC 

De igij à ig20 et durant le /e r Semestre rgar* 



TONNES KILOMETRIQUES 

Année igij 

Guerre 15.994.229 Tonnes kilométriques 

Commerce 7.830.530 — — 

Service du Chemin de Fer et cons- 
truction des lignes nouvelles. . 5.507.457 — — 

Total 29.332,216 — — 

Année igiS 

Guerre 17.595.920 Tonnes kilométriques. 

Commerce 9.345.661 — — 

Service du chemin de fer et cons- 
truction des lignes nouvelles. . 6.336.682 — — 

Total 33.328.263 — 

Année igrg 

Guerre 14.214.058 Tonnes kilométriques. 

Commerce . 14.276.224 — — 

Service du chemin de fer et cons- 
truction des lignes nouvelles. . 5.242.691 — — 

Total 33.732.973 — — 

Année ig20 

Guerre 16.622.925 Tonnes kilométriques 

Commerce 12.341.233 — — 

Service du chemin de fer et cons- 
truction des lignes nouvelles. . 8.445.208 — — 

Total 37.409.366 — — 

i* r Semestre ig2i 

Guerre . 1 0.857.064 Tonnes kilométriques. 

Commerce 5.712.136 — — 

Service du chemin de fer et cons- 
truction des lignes nouvelles. . 7.133.785 — 

Total "23.702.98' 



APPENDICES 427 

APPENDICE III 



(CHAPITRE XII) 
Postes, Télégraphes et Téléphones. 

C'est en 1865 que se place la première tentative française au 
Maroc en matière de transport et de distribution de correspon- 
dances. 

A cette époque l'Administration française avait créé à Tanger 
une agence de distribution coloniale de poste qui, rattachée à la 
Direction d'Oran et gérée par le Chancelier du Consulat de France, 
limitait son action, à l'origine, à l'échange des objets de corres- 
pondance entre Tanger et la France. 

Mais en même temps que prenaient de l'extension les intérêts 
français à Tanger, les postes étrangères, qui s'étaient implantées 
elles aussi dans le pays, cherchaient à concurrencer les nôtres. 
Il fallut développer nos services et, le 1 er mai 1887, l'agence de 
Tanger fut transformée en recette de plein exercice rattachée à 
la Direction des Bouches-du-Rhône et gérée, cette fois, par un 
agent de carrière. 

Mais bien que ses attributions aient été étendues, cet établisse- 
ment n'en avait pas moins un champ d'action restreint. Seule la 
banlieue immédiate de Tanger était desservie, l'arrière pays res- 
tait toujours isolé. Et pourtant de sérieux intérêts français et 
étrangers s'étaient crées dans les villes de l'intérieur, Fez et Mar- 
rakech notamment. 

L'initiative privée, pour répondre à ses besoins, était appelée 
à devancer les Administrations publiques et à organiser un réseau 
de communications entre les villes de l'intérieur et celles de la 
côte. 

Dans cet ordre d'idées,nos compatriotes,MM. Brudo et Gautsch, 
créaient en 1891 et 1892 des services de rekkas (courriers à pied) 
le premier entre Mazagan et Marrakech, le second entre Tanger 
et Fez par Larache et El Ksar. 

Marx, sujet allemand, organisait, en 1893, un service analogue 
entre Mogador et Marrakech. Ce service fut l'embryon de la 
poste allemande au Maroc. 

Mais ces postes privées, qui, à l'origine, ne transportaient 



428 LA RENAISSANCE DU MAROC 

que le courrier des organisateurs, en vinrent, du fait de la pénétra- 
tion commerciale intensive, et aussi pour diminuer les frais géné- 
raux de leur exploitation, à transporter, à la demande du public, 
toutes les lettres qu'on leur confiait. MM. Brudo et Gautsch 
mirent alors en vente des timbres-poste de valeurs diverses, qui 
servirent à affranchir les lettres transportées sur leurs lignes res- 
pectives. 

Devant les résultats acquis par ces postes privées, le Maghzen, 
d'une part, et les Administrations françaises et étrangères d'autre 
part, pensèrent que le moment était venu pour organiser des 
services postaux réguliers. Les entreprises de MM. Brudo et 
Gautsch disparurent devant les organisations officielles. 

Par dahir chérifien, le Sultan Moulay Hassan créait, le 22 no- 
vembre 1892, des services de rekkas entre les villes du littoral et 
les villes de l'intérieur. 

C'est ainsi que les principales villes du Maroc étaient régulière- 
ment desservies par les rekkas à pied. Des agents des postes chéri- 
fiennes appelés oumana el moustafadat étaient à demeure dans 
les villes de Tanger, El Ksar, Fez, Meknès, Rabat, Salé, Casa- 
blanca, Azemmour, Mazagan, Saffi, Mogador et Marrakech, ils 
constataient la perception des droits postaux au moyen d'un 
cachet qu'ils apposaient sur les lettres à transporter. Ils décri- 
vaient ensuite les dites lettres sur un registre. Enfin ils rétri- 
buaient directement eux-mêmes les rekkas avec le produit des 
taxes et versaient semestriellement l'excédent dans les caisses du 
Maghzen. 

Parallèlement, l'Administration française, rivalisant sans cesse 
avec les postes étrangères, créait des recettes-succursales, des 
recettes-distributions et des agences postales à Fez, El Ksar, 
Larache (1893),Tetouan, Arzila (1895), Azemmour (1896), Casa- 
blanca, Mazagan, Saffi, Mogador, Rabat, Salé (1899), Marrakech 
(1903),Berguent(1905),Meknès(1906),Oudjda(1907),Martimprey 
du Kiss, Taforalt, Berkane, El Aïoun Sidi Mellouk, Taourirt, 
Debdou (1910), Méhédya (1912), Bouhouria (1913). 

Les bureaux du Maroc occidental étaient reliés entre eux par 
des lignes de rekkas qui suivaient à peu de chose près les mêmes 
itinéraires que les lignes chérifiennes. 

Seuls, la recette principale de Tanger et les bureaux succur- 
sales de Casablanca, Mazagan, Saffi, Mogador, Rabat, Marrakech, 
Fez, Tetouan, El Ksar, Larache, Oudjda, Berguent, effectuaient 



APPENDICES 429 

toutes les opérations postales. Quant aux autres bureaux secon- 
daires, ils n'assuraient que l'acheminement des objets de corres- 
pondance ordinaires et recommandés. 

La Caisse Nationale d'Epargne avait, dès 1905, créé une succur- 
sale à Tanger. En présence des résultats obtenus par celle-ci elle 
n'hésitait pas à créer une nouvelle succursale à Casablanca le 
1 er février 1909. 

Mais l'organisation rationnelle des postes françaises et celles 
de certaines autres postes étrangères, basées sur des méthodes 
modernes d'exploitation, recueillirent aisément toutes les faveurs 
du public,à tel point que la poste chérifienne périclita rapidement. 

S'en rendant compte, et désirant surtout enrayer les progrès 
audacieux de la poste allemande, le Maghzen résolut de réorga- 
niser son service postal sur des bases modernes. 

Il confia ce soin,au mois de janvier 191 1, à M. Biarnay, Directeur 
des Télégraphes chérifiens, qui réunit ainsi les divers services 
marocains sous la dénomination d'Administration chérifienne 
des Postes, des Télégraphes et des Téléphones. 

M. Biarnay adjoignit aux anciens fonctionnaires marocains 
des agents de carrière français, créa des timbres chérifiens, rem- 
plaça les rekkasà pied par des courriers à cheval quotidiens, ce 
qui assura aux services une régularité qu'ils n'avaient jamais 
connue jusque là. 

Mais les opérations effectuées par la poste chérifienne étaient 
limitées au transport des objets de correspondance ordinaires; 
l'organisme était encore trop incomplet pour pouvoir rivaliser 
avec les postes étrangères, son action était d'ailleurs limitée au 
Maroc. 

C'est pourquoi, en 1913, le Gouvernement du Protectorat 
fut amené à confier la réorganisation et l'exécution du service 
postal à l'Administration française des Postes et des Télégraphes. 

Une convention fut conclue le 1 er octobre 1913, aux termes 
de laquelle l'Administration métropolitaine s'engageait à suppri- 
mer les bureaux français établis dans la zone française du Protec- 
torat et à mettre à la disposition du Maghzen les fonctionnaires 
et les moyens nécessaires pour assurer l'exécution d'un service 
postal tel que nous le concevons. 

L'Office marocain des Postes, des Télégraphes et des Téléphones 
était créé. 

Le premier directeur en fut M. Gallut, Directeur Général des 



430 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Finances, à qui succéda M. de Fabry,le 23 mai 1914. Enfin le ser- 
vice des Postes et des Télégraphes fut, en raison de l'importance 
qu'il avait prise, détaché le 1 er janvier 1916 de celui des Finances 
pour former une Direction autonome et M. Walter devint Direc- 
teur de l'Office des Postes et des Télégraphes. 

Comme conséquence d'un accord intervenu entre la France 
et l'Espagne, les bureaux de poste espagnols furent supprimés 
dans la zone française le 1 er août 1915, en même temps que les 
bureaux français disparaissaient dans la zone espagnole. 11 y a 
tout lieu dépenser qu'un accord identique amènera un jour pro- 
chain la suppression des bureaux anglais. Les bureaux allemands 
furent naturellement fermés définitivement dès le 4 août 1914. 

En ce qui concerne le service télégraphique il n'y eut à l'inté- 
rieur, jusqu'en 1890, d'autres communications télégraphiques 
que les lignes militaires de l'amalat d'Oudjda reliées au réseau de 
l'Algérie. 

Pourtant, dès 1906, une société s'était constituée à l'instigation 
de M. Popp en vue de l'installation et de l'exploitation des postes 
de télégraphie sans fil au Maroc, mais des difficultés d'ordre 
diplomatique entravèrent le développement de cette société. 

Pour tourner ces difficultés, M. Popp conclut, le 14 janvier 1908, 
un contrat avec le Maghzen, qui, tout en lui laissant la direction 
de l'entreprise, rachetait le matériel de la Société et décidait 
d'exploiter les postes projetés en régie directe. 

De là, date la création de l'Administration des Télégraphes 
chérifiens, qui mit en service les stations radiotélégraphiques de 
Tanger et de Casablanca le 20 janvier 1908, celle de Rabat le 15 
mai et celle de Mogador le 20 novembre de la même année. 

La station de Fez fut ouverte le 10 octobre 1911 ; on se rappelle 
les services qu'elle a rendus au cours des événements tragiques 
d'avril 1912 et le dévouement dont fit preuve son personnel. 

En 1910 M. Biarnay, succédant à M. Popp, qu'il secondait déjà 
depuis 1906, projetait, d'accord avec le Maghzen,la construction 
d'un réseau de lignes télégraphiques pour pallier au rendement 
insuffisant de la télégraphie sans fil. En 1911, le Gouvernement 
français lui cédait la ligne militaire de Sidi Ali à Bouznika, qui 
était poussée aussitôt jusqu'à Mazagan d'une part et Rabat 
d'autre part. 

En 1912,1a jonction de Tanger avec la ligne militaire de Rabat 
à Fez fut réalisée malgré de nombreuses difficultés. 



APPENDICES 431 

Enfin en Décembre 1912, le Résident Général décidait de 
confier à l'Administration chérifienne des Postes et des Télégra- 
phes l'exploitation des lignes militaires de l'arrière et élaborait 
en même temps un vaste programme d'améliorations. 

% Ce programme devait être réalisé au moyen des crédits de 
l'Emprunt de 1914, par l'Office marocain des Postes, des Télé- 
graphes et des Téléphones qui se substituait le 1 er octobre 1913 
à la poste française et à l'Administration chérifienne dans les 
conditions qui ont été indiquées plus haut. 

Les relations postales entre le Maroc et la France sont actuelle- 
ment assurées par quatre voies : 1° la voie maritime Casablanca- 
Bordeaux (Compagnie Générale transatlantique), 3 départs par 
mois ; 2° la voie maritime Casablanca-Marseille (Compagnie 
de Navigation Paquet), 3 départs par mois ; 3° la voie mixte 
Casablanca-Tanger-Espagnequiempruntelavoiemaritime jusqu'à 
Àigésiras, puis la voie terrestre à partir de ce dernier point, 4 dé- 
parts par mois; 4° la voie aérienne Casablanca-Rabat-Toulouse 
avec cinq départs d'avions dans chaque sens par semaine. 

Les voies de Marseille et de Bordeaux écoulent avec régularité 
le trafic postal environ tous les 5 jours. Quant aux correspon- 
dances empruntant la voie mixte Tanger-Espagne, elles sont 
acheminées par mer, soit par les vapeurs du service régulier 
Oran-Tanger-Casablanca, soit par des vapeurs anglais faisant la 
navette entre Casablanca, Tanger, Gibraltar, soit même par des 
paquebots français à marche ralentie assurant le service entre 
Marseille et les ports marocains. 

Les avions de la Compagnie Latécoère effectuent le voyage 
Toulouse-Casablanc? avec escale à Rabat en moins de deux jours ; 
cinq avions postaux partent chaque semaine dans chaque sens. 

A l'intérieur du Maroc, le transport des dépêches se fait soit 
par automobile, soit par automotrice, soit par les chemins de fer 
militaires, soit par des entreprises de transport avec lesquelles 
l'Office a passé des marchés, soit enfin,dans certaines régions,par 
des rekkas montés ou à pied (Mechra bel Ksiri-Souk elArba du 
Gharb, Souk el Arba-Arbaoua-EIKsar). Quant aux correspondan- 
ces militaires pour les postes de l'avant, elles sont acheminées à 
partir du dernier bureau par les soins du Service de la Trésorerie 
et des Postes aux Armées. 

L'Office des Postes et des Télégraphes du Maroc assure égale- 



432 LA RENAISSANCE DU MAROC 

ment le service des colis postaux depuis le 1 er mars 1916; limité 
à l'origine à la seule ville de Casablanea,ce service a été étendu 
par la suite à toutes les autres localités du Maroc sièges d'un 
bureau de poste. 

Il a été indiqué plus haut que la Caisse Nationale d'Epargne 
avait installé deux succursales au Maroc. L'une, celle de Tanger, 
subsiste toujours; quant à la seconde, son siège a été transféré 
d 3 Casablanca à Rabat et tous les anciens comptes courants tenus 
avant 1914 par le Receveur des Postes françaises de Casablanca 
sont tenus actuellement au siège de la nouvelle succursale de 
Rabat. 

A sa création, l'Office écoulait ses communications télégraphi- 
ques par une voie principale qui empruntait la voie terrestre 
Rabat-Tanger, puis la voie des câbles Tanger-Oran-Marseille. 
Les interruptions fréquentes en zone espagnole rendaient très 
précaires son utilisation, si bien qu'on songea à relier pratique- 
ment les réseaux de Fez et d'Oudjda dès que la pacification de la 
région de Taza devint effective. Cette voie, qui dans les relations 
avec la France n'est considérée que comme voie de secours, est 
terrestre entre Rabat, Oudjda et Oran et utilise ensuite le câble 
Oran-Marseille. 

Mais, entre temps, il avait été procédé au relèvement du câble 
allemand Emden-Ténériffe, qui avait été coupé dans la mer du 
Nord dès le début de la guerre. On réalisa, en le sectionnant, des 
communications Dunkerque-Cherbourg, Cherbourg-Brest et enfin 
Brest-Casablanca. 

Le câble Brest-Casablanca fut mis en service au début de 1916 
et il est depuis considéré comme la voie normale entre la Métro- 
pole et le Maroc. En outre, un câble Casablanca-Dakar a été 
posé et peut servir à la rigueur de voie de secours au Maroc par 
l'intermédiaire du câble Dakar-Brest pour le cas où le câble 
Brest-Casablanca serait interrompu. 

En ce qui concerne les relations télégraphiques à l'intérieur 
du Maroc, elles s'effectuent principalement et presque exclusi- 
vement par les lignes aériennes qui appartiennent en partie à 
l'Office eten partie au Génie militaire. Ce sont des lignes militaires 
qui assurent la liaison entre les postes de l'avant et le réseau civil. 

Il nous reste enfin à parler du téléphone. Lors de la fusion des 
services français et chérifiens, il n'existait au Maroc que le réseau 
téléphonique urbain d'Oudjda qui était relié au réseau algérien. 



APPENDICES 



4a3 



Mais, dès 19 13, les efforts de l'Administration se sont portés sur 
la création des réseaux téléphoniques urbains à Rabat et à Casa- 
blanca qui étaient aussitôt reliés entre eux. En 1915 ce sont ceux 
de Fedhala, de Kénitra et Salé qui se réalisent, puis viennent 
ceux d'Azemmour, de Ber Rechid, de Mazagan, de Settat, de Dart 
bel Hamri, de Fez, de Marrakech, de Meknès, de Saffî, de Petit- 
jean, etc., etc., sans compter les circuits interurbains qui les 
relient et qui forment par leur tout un réseau téléphonique pres- 
que complet pouvant, dans un avenir assez rapproché, rivaliser 
avec ceux de l'Algérie et de la Tunisie. 

Mais, pour avoir une idée exacte du trafic qu'écoule l'Office des 
Postes et des Télégraphes, qu'il s'agisse d'objets postaux, de 
communications télégraphiques ou téléphoniques, il faut jeter un 
coup d'œil sur les statistiques correspondantes. Les chiffres 
dépassent les prévisions les plus optimistes et montrent avec 
quelle rapidité l'activité commerciale s'est développée dans ce 
pays neuf qu'est le Maroc. 




434 LA RENAISSANCE DU MAROC 



APPENDICE IV 



(CHAPITRE XIII) 
L'Agriculture. 

DESCRIPTION DES RÉGIONS NATURELLES DU MAROC 

La côte océanique, depuis l'embouchure du Sebou à celle de 
l'Oued Tensift,se déroule pendant 450 kilomètres environ morne 
et désespérante, comme une ligne fauve courant au ras de l'hori- 
zon. Çà et là quelques ondulations d'un gris sale s'infléchissent 
mollement vers la mer ; c'est la dune qui se fait jour un peu par- 
tout sur ce rivage. D'un modelé mou, effacé, elle s'étire en un bour- 
relet mince, jaunâtre, interrompu en d'assez longues distances 
par la falaise rocheuse, érodée insensiblement par l'assaut furieux 
des vagues du large. 

A peine fixée par une végétation très clairsemée de salsolacées, 
rtem, chiendent, ficoïdées, euphorbes, cette dune, ainsi que les 
masses rocheuses alternantes, est déchirée par les estuaires de 
nombreux cours d'eau (Bou Regreg, Oued Yquem, Oued Cherrat, 
Oued Neïïifik, Oued Mellah, OuedTensift), dont deux à allure de 
fleuve, l'Oued Sebou et l'Oum er Rebia. Le relief se relève ensuite 
légèrement et progressivement en ondulations d'amplitude varia- 
ble, presque parallèles, qui enserrent étroitement l'arrière-pays, 
formé d'une succession de basses plaines ou de plateaux étages, 
s'étayant aux premiers contreforts de la masse imposante de 
l'Atlas Marocain. 

Cette ceinture littorale n'a pas une épaisseur uniforme. Insi- 
gnifiante de Kénitra à Kasbah Mansouriah (région de Rabat), 
débordée qu'elle est par les sables pîiocènes de la Mamora d'une 
part, par les terrains anciens du pays Zaër d'autre part — elle 
s'étale, en Chaouia, sur une largeur de 20 kilomètres (Casablanca- 
Médiouna) pour atteindre son maximum en Doukkala (35 à 40 km. 
sur l'axe Mazagan-Sidi Smaïn) et retomber à une moyenne de 
15 kilomètres dans la région des Abda. 

Son faciès est, en revanche, à peu près identique. Partout les 
calcaires tertiaires se développent en une série de rides parallèles, 



APPENDICES 435 

séparés par des dépressions d'amplitude variable, mais toujours 
restreinte, qui s'élèvent au fur et à mesure que l'on s'éloigne de 
l'Océan, pour atteindre une hauteur de 160 à 180 mètres à leur 
extrême limite. 

Le riche réseau hydrographique qui sillonne cette zone subat- 
lantique est de peu d'utilité, ces oueds se faufilant vers la côte 
eu méandres plus ou moins encaissés, et ne s'étalant que vers leur 
embouchure. Seules quelques basses dépressions peu étendues,, 
comme celles du Sebou à Kénitra et du Bou Regreg, où se cache 
l'Oulja de Rabat, pourront bénéficier d'irrigations pour être trans- 
formées en centres de culture intensive. 

La nappe phréatique existe à la base des calcaires et grès ter- 
tiaires au contact du socle primaire. La profondeur en est variable 
suivant le relief du terrain. Émergeant en quelques points pour 
former des marécages, asséchés actuellement (Titt Mellil, Zenat- 
ta, etc.), elle se trouve de 3 à 6 mètres de profondeur dans cer- 
taines dépressions (Aïn Seba,Fedhala,Zenatta, Oulja de Rabat 
et Kénitra) pour atteindre de 25 à 30 mètres dans les parties les 
plus deshéritées (Soualem, Chiadma, Doukkala et Abda). 

Cette eau, presque toujours chargée en chlorures, sauf à l'est 
de Casablanca ( Tit-Mellii, Ain Seba, Zenatta, Kénitra) est cepen- 
dant utilisable pour l'abreuvement des animaux et une irrigation 
très limitée. 

Les sols qui découlent de ce système géologique sont en défini- 
tive de médiocre qualité. La roche calcaire affleure en de vastes 
superficies au milieu de terres légères, siliceuses (Sahels et Rmels) 
peu profondes en général, souvent parsemées de cailloux roulants 
(harroucha). Couvertes de doums, asphodèles, lupins, myrtes, 
cystes, lentisques (forêt des Soualem) et par une végétation éphé- 
mère de menues plantes (graminées, légumineuses), elles consti- 
tuent des terrains de parcours précoces, utilisés par un cheptel de 
bovins, ovins et porcins. 

Ce cas est typique dans la ceinture littorale Abda, Doukkala 
et fraction de la Chaouia (Soualem,Chiadma). Après Casablanca, 
les terres deviennent plus compactes, silico-argileuses (hamris) 
et la culture y occupe une place importante, comme dans la cu- 
vette de Fedhala. 

Le climat océanique, très humide et tempéré, vient heureuse- 
ment compenser les défauts inhérents à cette région. Les chutes 
d'eau hivernales (novembre à mai) oscillent de 300 millimètres 



436 LA RENAISSANCE DU MAROC 

(Saffî) à 450 millimètres (Kénitra).Lesminima ne descendent pas 
au-dessous de 3 à 4° et les maxima dépassent rarement 35°. Les 
effluves du large contrebalancent en été l'action desséchante des 
vents de l'intérieur, à telle enseigne que, grâce à l'humidité 
ambiante, les maïs, pastèques, etc., viennent sans irrigation en 
ce milieu. 

Le bétail reste cependant une des ressources principales. Les 
céréales d'hiver (orge, blés) les fèves, le fenugrec,les pois chiches, 
la coriandre, le maïs occupent les terrains cultivés avec âpreté par 
l'indigène. 

Cette région, peu riante par elle-même, a pourtant attiré l'at- 
tention des Européens. La facilité d'accès aux portes de deux 
villes (Casablanca et Rabat), en voie rapide de développement, a 
fixé de nombreux intérêts. Les exploitations s'égrènent autour de 
Casablanca et sur la route de Casablanca, Rabat, Kénitra, 
partout où les cultures intensives (msraîchage, culture frui- 
tière, vignoble, etc.) peuvent trouver un débouché assuré et 
à des prix rémunérateurs (Tit-Mellil, Bou Skoura, Zenatta, 
Fedhala, Mansouriah, Temara, Rabat, Salé). C'est là une première 
étape de la conquête civilisatrice, ouvrant accès à la petite et 
moyenne propriété, à capitaux restreints. Partout ailleurs la 
culture des céréales et des plantes industrielles (lin, betterave, 
etc.), étayée par l'exploitatation du bétail, restera un facteur 
d'évolution de ce milieu, activée par le défrichement et la mise 
en valeur des terres suffisamment profondes doublant ainsi la 
superficie actuellement exploitée par l'indigène. 

ZONE INTÉRIEURE 

L'arrière pays enserré par cette ceinture littorale est beaucoup 
moins uniforme. 

Région de Rabat. 

La région de Rabat est formée d'une part par la plaine allu- 
vionnaire du Sebou (Béni Ahsen), d'autre part, par les sables plio- 
cènes du pays Zemmour, recouverts en partie par la belle forêt de 
chênes-lièges de la Mamora, et enfin par les plateaux Zaër avec 
leurs derniers vestiges de boisement (chênes-lièges et chênes verts). 

Le Sebou, «l'amnis magni ficus » de Pline, borde de ses méandres 
nombreux, très encaissés, cette plaine des Béni Ahsen. Ses berges 
à pic très élevées (10 à 15 mètres), croulantes, sont constamment 



APPENDICES 437 

minées et déplacées par les crues d'hiver. Les eaux sortent parfois 
de leur lit pour se répandre dans la campagne avoisinante, venant 
grossir les merdjas rarement desséchées en été (merdja des Béni 
Ahsen) qui couvrent près de 20.000 hectares. 

Les parties non envahies par les eaux constituent des terres de 
premier choix, grises, argilo calcaires, (dhess des indigènes) aux 
abords immédiats du fleuve. Elles redeviennent noires et com- 
pactes (argilo-siliceuses) dans les plaines des Ouled Mahmed et de 
Sidi Kacem (Petit jean, centre de colonisation). Terres à blé par 
excellence, donnant de très beaux fourrages naturels et artificiels, 
c'est le pays de grande culture où les machines modernes trouvent 
leur emploi immédiat. D'ailleurs, la grande propriété s'y est im- 
plantée, avec de nombreuses fermes européennes et des centres 
naissants comme Mechra bel Ksiri et Petitjean. 

La zone marécageuse fournit des terres noires très compactes 
(tirs lacustres) qui ne sont utilisables qu'au fur et à mesure du 
retrait des eaux. Emblavées en hiver de céréales (blé, orge) et au 
printemps en maïs, sorgho et mil. 

Le bétail reste l'intermédiaire indispensable pour l'utilisation 
de ces marais, où il trouve encore, en été, une nourriture abon- 
dante, sinon de choix. L'espèce bovine est là dans son élément ; 
aussi y domine-t-elle avec de beaux types d'animaux de poids 
et de taille, bien supérieurs à ceux de la zone côtière. 

C'est la meilleure fraction de la région de Rabat, occupée en 
deuxième lieu par des sables crus que la forêt de Mamora recouvre 
encore sur 70. 000 hectares environ, forêt étendue autrefois sur 
les espaces dénudés (Lalla Ito,Sidi Yahia) où se pressent aujour- 
d'hui des peuplements très denses de marguerites géantes, de 
passerines et des pâturages clairsemés de graminées (brizes, fétu- 
ques, avoines, lagurus, etc.). 

Le pays Zaër, d'origine plus ancienne, en est la dernière consti- 
tuante. Battant les abords immédiats de Rabat par ses derniers 
vestiges de boisement et par ses vallées déchiquetées et encaissées 
des oueds convergents (Bou-Regreg, Oued Grou, Korifla),il s'étale 
plus loin en un plateau fertile où la colonisation commence à 
s'implanter. Formée de terres noires (tirs) compactes, riche en 
sources et en pâturages, cette région des Zaërs, bientôt en relation 
directe avec Casablanca par la route de Casablanca à Meknès par 
Boulhaut, Marchand, Maaziz, est appelée à un bel avenir. 



438 LA RENAISSANCE DU MAROC 



La Chaouia. 

La plaine prend immédiatement naissance au pied des derniers 
plissements côtiers. D'une platitude infinie, son relief s'accentue 
de l'Ouest à l'Est pour embrasser étroitement, au Sud, un plateau 
qui la domine en une ligne de falaises, très marquées de Settat 
au Boucheron. 

La plaine, d'origine tertiaire, est constituée de tirs (terres noi- 
res, compactes, argilo- siliceuses) plus ou moins profonds, à 
l'Ouest de la ligne de Médiouna,Ber Rechid. A l'Est, ils sont rem- 
placés par des sols légers, siliceux (Sahels), peu profonds, crevés 
de place en place par des cuvettes (dayas), à fond imperméable, 
recueillant les eaux d'hiver. 

La zone de tirs (1.800 km 2 environ) est cultivée en entier, 
quoique peu pénétrée par l'élément européen. Terres à blé par 
excellence, elles donnent de bons rendements dans les régions des 
Ouled Ziane et M'dakra (Boucheron) suivant la pluviométrie de 
l'année (350 à 400 millimètres). L'indigène ne néglige pas de les 
utiliser par un assolement régulier, fèves, pois chiches ou maïs. 

Le lin pour graines y occupe une place importante. Le fenugrec 
et la coriandre, très cultivés autrefois, perdent du terrain. La 
caractéristique de ces régions est leur manque d'eau. La nappe 
phréatique peu abondante est à une profondeur moyenne de 40 
à 50 mètres. L'eau est saumâtre, acceptée des animaux. Pas de 
parcours, donc peu de bétail, sauf le cheptel de travail. 

La zone des Sahels, presque entièrement couverte de doums, 
utilisée par les indigènes comme région de parcours, a été, au con- 
traire, ouverte, par des achats directs, à la colonisation privée. 
De nombreuses fermes se groupent aujourd'hui dans la tribu des 
Hedamis (15 à 20.000 habitants), où la mise en valeur du sol par 
le défrichement des meilleurs coins est étayée par l'élevage du 
gros bétail (bovins et porcins). Le plateau qui surplombe cette 
vaste plaine, dernier vestige de la mer tertiaire, est d'origine 
secondaire. Son relief s'accentue de l'Ouest à l'Est, se relevant 
graduellement de la côte 300 (Ouled Saïd) à 700 mètres au delà 
de Ben Ahmed, où il s'étale au S. E. en une vaste région pierreuse 
à allure de steppe (Gâada de Melgou). Au Sud, après la coupure 
de l'Oued Kaibane, il s'abaisse insensiblement vers le lit très 



APPENDICES 439 

encaissé de l'Oum er Rebia, sur le territoire des Béni Meskin 
(1.100 kilomètres 2 ) réputé pour sa pauvreté. 

Tout ce plateau est riche en sources vauclusiennes, dont les 
eaux l'affouillent dans la direction S.-E.-N.-O. pour venir se per- 
dre dans la plaine. Elles arrosent sur leur parcours des jardins 
indigènes peuplés de figuiers, oliviers,qui, comme ceux de Settat, 
de l'Oued Mills (près Ben Ahmed), jettent une note de gaieté et 
de fraîcheur dans cet ensemble plutôt sévère. 

Le pays est très cultivé par les indigènes, à l'Est (Ouled Saïd), 
autour de Settat, et de Kasbah Ben Ahmed. L'Européen n'a pu 
encore s'y implanter. Les blés durs, orge, fèves, pois chiches, sor- 
ghos, maïs, coriandre, fenugrec restent les ressources principales. 
Les terres y sont, soit tirs et très productives dans les Ouled Saïd 
et au Sud de Settat (Ouled bou Ziri) couvrant près de 1.700 kilo- 
mètres 2 , soit plus légères, rougeâtres, granuleuses (hamris) 
autour de Ben Ahmed. Ces dernières, très maniables, et reposant 
sur des calcaires friables, assurent toujours des récoltes moyennes 
sinon abondantes. 

La culture arbustive, l'olivier, l'amandier en particulier, 
trouveront là un terrain d'élection, capable de modifier toute 
l'économie de ce pays. 

L'arrière zone S. E. et S. (Gâada et Béni Meskin), très vaste 
malheureusement, ne se prête à aucune évolution culturale. Ré- 
gion de parcours très sèche, à maigre pâturage, elle n'est exploi- 
table que par le mouton en transhumance. L'aménagement de 
points d'eau et la constitution de réserves fourragères seront, 
comme ailleurs, d'un grand secours pour l'amélioration de cet 
élevage. 

Les Doukkala et Abda. 

Ces deux régions administratives ne peuvent se séparer au point 
de vue agricole. Elles constituent une entité soumises au même 
climat et aux mêmes règles culturales et économiques. 

A la ceinture littorale succède une vaste plaine qui s'étend jus- 
qu'à la faible chaîne de hauteurs du massif montagneux Rehamma 
et Ahmar (région de Marrakech). Elle couvre près de 4.000 kilo- 
mètres 2, coupée de légères ondulations d'une altitude moyenne 
de 150 à 220 mètres. Les terres arables s'y rapportent à deux types 
principaux, tirs et hamris. 

Les tirs commencent au S. O.de Mazagan (axe Sidi Smaïn) et 



410 LA RENAISSANCE DU MAROC 

se répartissent dans les tribus des Ouled Amor, Ouled Amrane 
et se continuent en Abda, jusqu'au Djemâa de Sahim où ils attei- 
gnent leur plus grande profondeur, 7 à 8 mètres (Bled Hariri). 

Les hamris se répartissent dans le restant du pays. S'ils cons- 
tituent des terres fortes et profondes en certains points, ils restent 
légers, siliceux (Rmels des Arabes), par ailleurs, en particulier 
lorsqu'on se rapproche de la montagne (tribus des Aounat et 
Ouïad Fredj). 

Dans les zones de contact, toutes les gammes de passage de tirs 
à hamris et vice versa existent, notamment des terres de couleur 
chocolat, mélange des deux variétés qui valent mieux que les 
types extrêmes. 

La caractéristique de cette région est le manque absolu d'eau 
Aucun cours d'eau régulier, aucune source ; la nappe phréatique 
se trouve à une profondeur variant de 50 mètres (Sidi ben Nour) 
à 90 mètres (Hariri) et l'eau, saumâtre, est insuffisante en été pour 
l'abreuvement du bétail. Aussi trouve-t-on partout des dayas ar- 
tificielles creusées par l'indigène, et des citernes (medfya) sises 
dans les moindres dénivellations de terrain, pour recueillir les 
eaux pluviales. 

Malgré cet inconvénient, on ne peut nier la richesse de cette 
région ; cultivée âprement et intensivement par l'indigène très 
sédentaire. Elle est dénotée par l'abondance des fermes arabes, 
l'européen n'ayant pu aborder ce milieu, qui blanchissent à 
l'horizon, entrecoupées de nombreux douars à population rela- 
tivement très dense (27 habitants au kilomètre 2 , sur les 40.000 
hectares cultivés). Les tirs sont exclusivement consacrés à la 
culture des céréales d'hiver (blé, orge) et de printemps (maïs), 
agrémentées de lins pour graine, fèves, pois chiches, fenugrec, 
coriandre. 

Les hamris, les meilleurs, sont exploités d'une façon analogue, 
mais l'orge y tient le premier rang. Les plus légers (R'mels) sont 
occupés par des jardins entourés de cactus et complantés en 
figuiers et vignes (tribus des Aounat et Ouled Fredj). La réussite 
des céréales est liée, comme dans tout le Maroc, à la pluviométrie 
de l'année, qui oscille de 350 millimètres à 300 millimètres (mi- 
nimum en Abda). Mais la douceur du climat répare cet inconvé- 
nient, le cycle végétatif étant plus court et la maturité plus 
précoce (orge fin avril, blés mi-mai). 

A la limite extrême de la plaine, le relief se rehausse. Le pays 



APPENDICES 441 

devient mouvementé, parsemé de hauteurs échelonnées de 500 
mètres (Djebel Hanega en Abda) à 893 mètres (Djebel Lakdar en 
Doukkala). C'est la zone montagneuse aride, dénudée, peu favo- 
risée par les pluies (250 millimètres) sans intérêt au point de vue 
agricole. Couvrant près de 10.000 kilomètres 2 ; elle est peu peu- 
plée, et elle annonce les bleds Rehamma et Ahmar (Marrakech) 
qui l'enserrent sur toute son étendue. 

Région exclusive de parcours à mouton, elle offre quelques 
points d'eau intéressants au M'tal, à Guerando. 

E. Amalrig 

Inspecteur de l'Agriculture 



Région de Marrakech. 

Tandis que la profonde coupure de l'oued Oum er Rebia 
limite au nord la région de Marrakech et la sépare par une frontière 
naturelle des plateaux recouverts de tirs fertiles des Chaouia qui 
ne se continuent pas sur l'autre rive, les formations agricoles des 
Doukkala, Abda et Chiadma chevauchent et se poursuivent au 
delà des frontières administratives arbitraires qui séparent l'ar- 
rière pays des régions côtières d'avec les territoires des Rehamna, 
Ahmar et M'touga dépendant de la métropole du sud. Vers le sud, 
la barrière de l'Atlas sépare les régions agricoles de la plaine du 
Tensift et du dir de l'Atlas de la vallée du Sous et se .prolonge 
vers l'est au delà de Demnat jusqu'aux limites de la pénétration 
française qui englobe les premiers contreforts du Moyen-Atlas 
en direction d'Aouizert. Le cours de l'oued el Abid forme à l'est 
la limite entre les Sraghna et la fertile plaine des Tadla qui s'é- 
tend sur la rive droite de la rivière jusqu'à son confluent avec 
l'oued Oum er Rebia. 

L'ensemble de ces vastes territoires qui constituent la Région 
de Marrakech jouit de conditions climatériques analogues, carac- 
térisées par la pénurie des pluies, la température élevée de ses étés 
et les hivers tempérés qui n'excluent pas des chutes fréquentes 
du thermomètre au-dessous de zéro ; au point de vue agricole elle 
comprend un certain nombre de régions agricoles absolument 
différentes par la formation et la constitution physico-chimique 
de leurs sols ainsi que par leur mode d'utilisation et leurs possibi- 
lités d'exploitation. 



442 LA RENAISSANCE DU MAROC 

CLIMAT 

En raison de son éloignement relatif de la côte Atlantique, 
l'influence modératrice des facteurs marins, percevable encore en 
bordure de la Région, tend à s'atténuer et disparaître au fur et à 
mesure qu'on s'en éloigne. Il existe, de ce fait, des amplitudes 
notables des températures journalières et saisonnières qui don- 
nent au climat un caractère nettement continental. L'élévation 
très sensible des températures estivales est rendue particulière- 
ment pénible par les périodes torrides de siroco,vent du Sud-Est, 
qui, malgré son passage au-dessus des sommets élevés de l'Atlas, 
demeure la brûlante émanation du vaste désert saharien qui s'ap- 
puie sur le revers sud de la haute chaîne. Dès l'automne, les chutes 
de neige amènent un abaissement notable de température qui se 
prolonge au cours de la saison hivernale et dont l'influence reste 
sensible jusqu'au début de l'été où l'on voit disparaître, lambeau 
par lambeau, le manteau éclatant de blancheur qui barrait l'ho- 
rizon au travers de la découpure des palmes et des denses frondai- 
sons des vergers. En raison de la latitude et de ses hivers remar- 
quablement tempérés, la région de Marrakech peut être comprise 
dans la zone de l'oranger et de l'olivier ; une luminosité intense, 
l'absence de vents violents, la siccité relative de l'atmosphère sont 
des éléments météorologiques qui ajoutent un charme au climat 
d'hiver comprenant, malgré ses gelées blanches, de longues pé- 
riodes de journées ensoleillées et permettant à l'Européen de sup- 
porter, sans trop de fatigue, les températures excessives de l'été. 

Dans l'ensemble, les précipitations atmosphériques sont faibles; 
la tranche d'eau pluviale oscille autour de 250 millimètres et 
demeure, par suite de son irrégulière distribution au cours de 
certaines années, insuffisante pour assurer un rendement élevé et 
poursuivi des cultures de céréales. Aussi l'aléa des sécheresses 
est-il un des importants facteurs qui pèsent, parfois lourdement, 
sur l'économie rurale de la région. Néanmoins, toute la zone agri- 
cole qui s'étend en bordure de la grande chaîne de l'Atlas et les 
bassins des rivières qui y prennent leur source, tributaires de l' Oued 
Tensift ou de l'Oum er Rebia, utilisent largement les précipita- 
tions importantes qui se condensent au contact du rideau mon- 
tagneux ou alimentent les cours d'eau à caractère torrentiel qui le 
drainent. Quoique des relevés exacts n'aient pas encore été effec- 
tués, il semble que les précipitations atmosphériques annuelles 



APPENDICES 443 

qui s'y déversent peuvent atteindre et dépasser 8 à 900 millimètres, 
tombant en majeure partie durant les mois d'hiver et sous la 
forme habituelle de neige. Le système montagneux joue, pour 
toute la plaine irrigable, le rôle d'un immense réservoir d'eau 
solidifiée dont la fusion progressive atténue, dans une large me- 
sure, les aléas de sécheresse jusqu'au moment de la maturité des 
récoltes. 

Les pluies d'été sont, en effet, et sauf en montagne, d'une 
extrême rareté, limitées à des précipitations orageuses, localisées 
et irrégulières dans leur répartition, à précipitations massives et 
causant parfois, en raison des crues subites qu'elles entraînent, la 
dévastation des cultures qu'elles devraient fertiliser. 

Les vents sont modérés avec de rares mais brusques bourras- 
ques de courte durée, dues à de fortes dénivellations atmosphé- 
riques accidentelles. En été,les brises du N.-W. dominent, amenant 
une légère détente dans la température queles périodes de sirocco 
rendent intolérable; en hiver, les vents de direction générale Ouest, 
souvent chargés de pluie, alternent avec des brises modérées et 
froides d'Est et Nord-Est. 



REGIONS AGRICOLES 

La complexité et l'enchevêtrement des territoires des diverses 
fractions et tribus qui peuplent la région de Marrakech obligent 
à fractionner son ensemble en régions naturelles sans tenir compte 
de leur division administrative. Une des principales différencia- 
tions entre elles réside dans la possession ou l'absence de res- 
sources hydrauliques utilisables pour l'irrigation des cultures et 
impose une première division en terrains « bour », c'est-à-dire non 
irrigables et terrains « seguia » fertilisés par les dérivations des 
rivières ou la captation de sources pérennes. 

Terrains bour. 

Ils s'étendent, d'une manière générale, entre le cours de l'oued 
Oum er Rebia et celui de l'oued Tensift ; par contre.le bassin flu- 
vial de l'oued Tessaout en forme la limite à l'est et comprend, 
sur ses deux rives, une bordure irréguiière, mais souvent étendue 
de terrains irrigables Plusieurs régions naturelles s'y succèdent 
du Nord au Sud. 



444 LA RENAISSANCE DU MAROC 



Zone en bordure de Voued Oum er Rebia. 

Cette région se présente sous la forme d'un vaste triangle dont 
la base s'appuie aux limites de la région d'avec les Doukkala et 
dont le sommet coïncide avec le confluent de l'oued Tessaout 
avec l'Oum er Rebia ; c'est une région mamelonnée par l'érosion, 
avec prédominance de reliefs schisteux recouverts localement et 
sur une certaine étendue par des formations du permo-trias et 
surmontés parfois par les entablements tabulaires du jurassique 
et de périodes géologiques plus récentes. L'utilisation agricole 
revêt un caractère mixte, mais l'élevage domine, les cultures res- 
tant cantonnées au creux des dénivellations et les vallées qui 
entaillent les diverses formations dans leur cours vers l'Oum er 
Rebia. Les conditions climatériques se ressentent de la proximité 
relative de la mer et se rapprochent de celles qui régnent sur les 
plateaux fertiles des Oulad bou Ziri qui leur font face. Vers l'ouest, 
des reliefs schisteux d'altitude modérée (Djebel Skhour, Dj.Lakh- 
dar) dominent un réseau de vallées jalonnées de culture, vergers 
et vignobles qui prospèrent grâce au régime plus abondant des 
pluies et à la présence d'une nappe phréatique accessible. 

Zone de Ben Guérir et cours de VOued Bouchan. 

Cette région naturelle débute à quarante kilomètres environ de 
l'Oum er Rebia, au niveau de Mechra ben Abou, formant une 
suite de cuvettes agricoles, cuvette du bassin supérieur de l'oued 
Bouchan, cuvette de Ben Guérir qui se continue vers l'ouest par la 
vallée largement étalée de l'oued Bouchan. Les cultures de céréa- 
les dominent sur des terres fortes, manquant souvent de profon- 
deur, formées par la décomposition de formations crétacées,- avec 
éléments schisteux fréquents, reposant fréquemment sur schistes 
primaires parcourus de filons de quartz. 

Dans sa partie ouest, des sols silico-argileux légers, reposant sur 
grès durs avec pointements de roches primaires, présentent un 
développement important. Ces terrains, faciles à travailler, por- 
tent des cultures étendues de céréales, les pâturages recouvrant 
les portions les plus ingrates et les hauteurs dénudées 



APPENDICES 445 



Zone des plateaux crétacés de la Gâda et de VHadra. 

En bordure de la rive droite de la vallée de l'Oued Bouchan, 
depuis la limite du territoire et se continuant vers l'est, au sud 
de la cuvette agricole de Ben Guérir, s'étend, sans solution de 
continuité et sur une largeur variable, une suite de plateaux pier- 
reux à enrochement superficiel qui constituent une région de pâtu- 
rages où prospèrent les moutons. Cette bande de terrains de par- 
cours vient se souder à l'est, en se rapprochant du cours de l'Oum 
er Rebia, à l'ensemble de plateaux et de contrées mamelonnées 
qui portent le nom de Hadra et dominent le cours inférieur de 
l'Oued Tessaout par les hauteurs de Mizizoua. Les surfaces pro- 
pres à la culture sont des plus restreintes dans toute cette zone et 
strictement limitées à de rares dénivellations où la terre arable a 
été entraînée par ruissellement et ne revêt qu'une importance très 
relative que dans les vallées qui découpent le plateau de l'Hadra 
et les pentes qui viennent mourir sur les berges de l'oued TessaouL 

En saison hivernale, et durant les premiers mois de l'été, un tapis- 
épais de gazon s'étend sur des surfaces considérables, parsemées 
de- touffes de jujubiers et d'emplacements dénudés où aucune 
végétation n'a pu prendre pied. Les moutons des Rehamna, 
Sràghna et Ahmar abandonnent au début du printemps leurs 
pâturages d'hiver pour parcourir ces solitudes inhabitées dont 
l'étendue uniforme n'est, de loin en loin, interrompue que par 
l'établissement d'azibs de bergers ou une molle, ondulation de 
terrain. L'eau d'abreuvement est rare, limitée à quelques points 
d'eau, principalement dans sa portion ouest, donnant lieu à de 
fréquentes altercations et difficultés entre les membres de leurs 
usagers. 

Zone de la Bahira et revers nord des Djebilet. 

Faisant suite à la zone des plateaux qui s'abaissent en pente 
douce vers le sud sur les versants et dans les fonds d'un sillon 
transversal peu accusé qui se relève aux approches de la chaîne 
des Djebilet s'étendent les riches zones de culture céréalière qui se 
prolongent sans solution de continuité et sur une largeur variable 
depuis lelac Zimaetles tirs des Ahmar jusqu'àlaplainequi s'étend 
au nord de l'agglomération d'El Kelaa des Sraghna. Le sol est 
irrégulier, parsemé de touffes de jujubiers, présentant des enro- 
chements étendus impropres à la culture, mais généralement 



446 LA RENAISSANCE DU MAROC 

argilo-siliceux, profond, formé par la décomposition ou l'entraî- 
nement par les eaux des formations primaires des Djebilet et de 
celles crétacées des plateaux, dontles roches constituenthabituel- 
lement le sous-sol de cette région. Vers l'ouest, se rencontrent 
des sols apparentés aux tirs et hamri, perdant progressixement 
leurs caractères, augmentant de compacité et se rapprochant 
vers l'est des types de terres alluviales argileuses 
• Toutes les cultures de céréales et celle du cumin y sont entre- 
prises sur de grandes étendues et donnent des rendements remar- 
quables en année favorable ; la sécheresse constitue l'aléa redou- 
table entre tous auquel obvie parfois, d'une façon insuffisante, 
l'utilisation très rationnelle des eaux de ruissellement qui conver- 
gent vers le creux du terrain des hauteurs des Djebilet et des 
dénivellations qui drainent la zone des pâturages. 

L'élevage y est prospère, favorisé par la proximité de régions à 
pâturages étendus qui permettent d'y entretenir un bétail nom- 
breux, principalement bovins et caprins, qui, les moissons ter- 
minées et les pâturages épuisés, trouvent dans les vastes étendues 
de chaume des ressources fourragères abondantes, sinon d'une 
réelle valeur nutritive 

Zone des Djebilet. 

La longue chaîne primaire des Djebilet s'étend depuis les Ah- 
mar jusqu'aux berges de l'oued Tessaout ; c'est une région de 
pâturages, précieuse en raison de la précocité de la végétation qui 
s'y développe dès la chute des premières pluies et qui procure des 
terrains à parcours étendus, propres aux ovins et caprins. Quel- 
ques surfaces restreintes de cultures garnissent les pentes les plus 
favorisées, se réfugient au creux des vallées et occupent les 
cuvettes qui s'étendent entre les divers chaînons secondaires dé- 
tachés de l'arête principale. 

Zone des tirs des Ahmar. 

Les terrains agricoles des Ahmar présentent d'importantes 
surfaces de terres noires ou « tirs » faisant suite aux mêmes forma- 
tions des Abda qui limitent leur territoire à l'ouest ainsi que tous 
les stades intermédiaires entre les tirs et les hamri. La proximité 
des terrains de parcours des Djebilet permet d'importants élevages 
de moutons,qui utilisent, en outre, les collines partiellement dénu- 
dées qui s'élèvent en bordure de la plaine des Abda. 



APPENDICES 447 

Terrains seguia. 

Les terrains seguia comprennent les surfaces où le faible apport 
des précipitations atmosphériques peut être complété par l'irri- 
gation qui assure la réussite et le rendement soutenu des spécu- 
lations agricoles qui y sont entreprises. Dans le périmètre des ter- 
rains seguia la culture n'a pas lieu, d'une manière obligatoire, 
avec le secours de ressources hydrauliques ; if existe fréquemment 
dans l'ensemble de cette région des surfaces où un apport d'eau 
d'irrigation ne peut être donné, soit par suite d'accidents de ter- 
rain qui n'en permettent pas l'adduction, soit par le fait que le 
débit d'hiver des rivières se montre, certaines années, insuffisant 
pour l'irrigation des cultures qui y sont entreprises. 

Les nombreux torrents et cours d'eau descendant de la haute 
chaîne de l'Atlas coulent abondamment l'hiver et sont alimentés 
jusqu'en juillet par la fonte des neiges. Des seguias ou canaux 
d'irrigation s'alimentent largement pendant ces saisons et per- 
mettent la culture de céréales sur de vastes espaces. Des sources 
nombreuses, coulant toute l'année et captées par l'original pro- 
cédé de galeries souterraines, entretiennent d'importantes plan- 
tations fruitières et des jardins qui font la beauté et la parure de 
cette région : environs delà ville de Marrakech, Ouidan, Mesfioua, 
Oudaya, Tameslouhat... 

Le sol est formé d'alluvions entraînées et charriées par les 
rivières descendant du système montagneux complexe qui forme 
la chaîne du Grand Atlas, terres silico-argileuses fortes, le plus 
souvent caillouteuses, de fertilité moyenne. Les grandes cultures 
sont par ordre d'importance : orge, blé, fèves. Les cultures acces- 
soires, cantonnées généralement par petites parcelles dans les 
parties où l'irrigation d'été est possible, sont le chanvre, le maïs, 
le sésame, les cultures potagères. 

Parmi les cultures fruitières domine l'olivier, qui forme dévastes 
peuplements, mais tous les arbres fruitiers, sauf le cerisier, sont 
représentés : à signaler les palmiers abondants dans la vallée du 
Tensift et l' Ouidan, les aurantiacées, abricotiers, poiriers, pêchers. 
La vigne est cultivée en treilles supportées par des faisceaux de 
roseaux et se rencontre sur des surfaces importantes de l'Ouidan, 

la vallée de l'oued Nefis et de ses affluents, les Mesfioua... 

« 

Tandis que les grandes cultures de céréales sont irriguées par 
l'eau des séguias dérivées des rivières, les plantations fruitières et 



448 LA RENAISSANCE DU MAROC 






les jardins utilisent les ressources hydrauliques du sous-sol, sour- 
ces, soit naturelles, soit captées par retharas. En été, les rivières 
ne charrient plus qu'un débit insuffisant, la plus grande partie 
du pays est desséchée et ne présente plus, mouchetant les vastes 
étendues de chaumes de céréales, que des oasis de verdure que fer 
tilisent les sources pérennes. 

La région du « dir » ou poitrail de l'Atlas, pentes des derniers 
contreforts de la grande chaîne, offre un aspect particulièrement 
luxuriant ; les pluies plus abondantes que dans la plaine, les res- 
sources hydrauliques considérables (sources, dérivation des riviè- 
res et torrents à leur sortie des vallées montagneuses) permettent 
des rendements plus réguliers des céréales et une bonne végétation 
de nombreuses olivettes et vergers ; les cultures irriguées peuvent 
y être entreprises malgré la sécheresse de l'été, quoique sur des 
surfaces relativement restreintes. Le bétail, principalement ovidés 
et caprins, est nombreux et soumis à une transhumance locale, 
de la plaine aux premiers contreforts, riches en forêts et en pâture. 

Les vallées de l'Atlas offrent des ressources agricoles qui sont 
loin d'être négligeables ; les rives des cours d'eau sont bordées de 
cultures et de plantations qui prospèrent dans les sols d'alluvions 
profondes et qu'entretiennent, en toute saison, l'eau de dériva- 
tions souvent audacieuses d'exécution, toujours d'une conception 
voisine de la perfection. Dans les basses vallées les cultures céréa- 
lières et les maïs irrigués voisinent avec les vergers d'oliviers et 
arbres fruitiers divers qui supportent souvent la végétation exu- 
bérante de vignes ; plus haut les essences arbustives de la région 
méditerranéenne sont remplacées par de nombreux noyers et 
pêchers qui disparaissent vers 2.200 mètres avec les dernières 
cultures de la haute montagne. 

La zone des contreforts de l'Atlas et des premiers chaînons 
présente une étendue considérable de forêts, en majorité taillis, 
où domine le chêne vert, fort exploité pour le charbon de bois ; 
en haute montagne les peuplements clairsemés de juniperus thu- 
rifera recouvrent localement les pentes jusqu'à une altitude voi- 
sine de 3.000 mètres. Souvent les pâturages occupent l'empla- 
cement de régions déboisées offrant jusqu'au milieu de l'été des 
ressources fourragères que peuvent seuls utiliser les chèvres et les 
moutons. Dans les hautes régions les alpages sont pauvres, tardifs 
et rapidement desséchés, parcourus en bonne saison par des trou- 
peaux de moutons et chèvres qui peuvent seuls en tirer parti. 






APPENDICES 449 

Chevauchant sur la ligne indécise de partage des eaux entre le 
bassin de l'oued Tensift et celui de l'oued Tessaout s'étend une 
plaine agricole d'un caractère tout différent et peuplée de diverses 
fractions dépendant des tribus Zemrane, Rehamna et Sraghna. 
Le sol est constitué par des tirs, irrigués par dérivations des oueds 
Tessaout et R'dat, d'une fertilité remarquable,quoiquela profon- 
deur de la couche arable soit souvent assez faible. Affectés en leur 
entier à la culture des céréales, ces terrains, admirablement culti- 
vés, à rendements réguliers, produisent une grande partie des 
blés consommés dans la région de Marrakech. 

Le bassin de l'oued Tessaout possède d'importantes étendues 
irriguées par les eaux abondantes de cette rivière et de son affluent 
principal l'oued Lakhdar. Les cultures céréalières y occupent de 
grandes superficies dans la plaine et couvrent une partie des col- 
lines qui préludent aux soulèvements voisins du Moyen Atlas. Le 
cours de l'oued et les contreforts du Grand Atlas sont jalonnés par 
des plantations arbustives, parmi lesquelles l'olivier tient une 
place importante. Les vergers se concentrent sur les dernières 
pentes du Dir, le cours moyen et inférieur de la rivière et de ses 
affluents ainsi qu'autour de l'agglomération d'El Kelaa. 

Plus à l'est, le relief s'élève en molles ondulations et progressi- 
vement dans la région des Entifa, avec de maigres cultures sur 
les croupes, grande extension des terrains de parcours, cultures 
irriguées dans les bas-fonds et des plantations d'amandiers qui 
profitent d'une condensation plus abondante au voisinage des 
systèmes montagneux. 

Demnat et sa région offrent, à l'orée de la montagne et à pro- 
ximité de la zone insoumise, le développement de leurs vergers et 
leurs vignobles, marquant la limite des régions agricoles et asso- 
ciant largement l'élevage aux cultures que rend de plus en plus 
restreintes, vers l'Est, le relief tourmenté des montagnes qui les 
encadrent. 

J. Tornézy 

Inspecteur de l'Agriculture. 

Région de Meknès. 

Des sommets du Moyen Atlas aux rives du Sebou, des mon- 
tagnes tourmentées aux plaines immenses, la région de Meknès 
s'étale en pente vers l'Atlantique, offrant au voyageur les aspects 

39 



450 LA RENAISSANCE DU MAROC 

les plus variés. L'homme de la terre y rencontre tous les sites agri- 
coles capables de retenir son esprit et de lui suggérer tous les 
efforts dont est capable son activité créatrice. 

Le climat y est, plus que partout ailleurs, celui que recherche son 
habitude ancestrale d'habitant d'une France tempérée, lamoyenne 
est de 18° et la variation saisonnière de 12°. Seules la haute mon- 
tagne où les vallées encaissées connaissent les rudes froids des 
neiges ouïes chaleurs du brûlant été, les jours de siroco.Le pla- 
teau deMeknès, particulièrement est sain et son air reconstituant; 
on n'y rencontre peu ou pas de paludisme, sauf aux abords des 
eaux stagnantes ; le choix d'Azrou comme lieu d'élection d'un 
futur sanatorium dit mieux que toute description combien le cli- 
mat de ces pays est favorable à l'Européen. Enfin des sites touris- 
tiques variés viennent par leurs charmes compenser l'aridité des 
plaines dépouillées de leurs récoltes et l'œil trouve à se reposer. 

La pluviométrie est assez abondante pour permettre la réalisa- 
tion des récoltes mises en terre dans les conditions normales, elle 
va de 5 à 600 millimètres, suivant les années et les points divers 
du territoire ; le régime hydraulique, encore qu'incomplètement 
déterminé, est étendu ; des sources relativement nombreuses, des 
cours d'eau qui n'assèchent pas permettent d'irriguer une sur- 
face intéressante ainsi que d'abreuver le bétail. La nappe souter- 
raine, d'une profondeur variable, ne se trouve pas cependant à 
une distance telle, dans l'immense majorité des cas, que le forage 
des puits ne soit impraticable. Enfin l'eau est bonne à boire, ni 
séléniteuse, ni magnésienne. 

La région de Meknès peut se diviser en deux zones bien nettes, 
séparées par une falaise Nord-Est, Sud-Ouest, frange de la mon- 
tagne, son bastion naturel vers la plaine, au bord duquel s'élèvent 
les villages d'El Hadjcb et d'Agouraï. 

Vers îe nord s'abaissent les plaines parsemées d'ilôts monta- 
gneux ; émergences du secondaire ou coupées de vallées plus eu 
moins profondes, c'est la zone des cultures qui sillonnent les 
oueds rejoignant le Sebou, grand collecteur vers la mer des eaux 
de la région. 

Au sud de la falaise, c'est la montagne aride ou couverte de 
forêts de cèdres et de chênes, peu cultivée, c'est le pays d'élevage, 
où s'étend la pacification. 

Les plaines et leurs cultures. — D'origine tertiaire, plus ou moins 
décalcifiées, elles reposent sur le tuf presque toujours perméable 



APPENDICES 451 

et bon réservoir d'eau. D'argiles lourdes ou légères elles sont les 
tirs profonds ou les hamri plus légers ; chemakh et tirs, plus argi- 
leuses et compactes, noires d'humus appelées à fournir de splen- 
dides récoltes de céréales sur labours préparatoires avecl'aide des 
superphosphates ; hamri et rm'el, elles sont plus légères, plus 
souples, plus faciles à travailler, rouges, de cette teinte qui est 
comme un fond de tableau en ce coin du moghreb. 

Tirs ou hamri, toutes ces terres sont généralement profondes 
et fertiî, 

Il n'est pas dit que ce soit sans travail. Il faut souvent défricher, 
mais ce n'est pas en vain. Labourées au printemps, les terres accu- 
mulent l'eau des pluies et reçoivent en hiver, assouplies, la semence 
qui paiera des frais engagés. 

Une végétation spontanée très variée fournit un fourrage sou- 
vent grossier dans les plaines du. Sebou, mais propre à fournir 
un ensilage utile pendant les mois d'été et d'hiver. Plus haut, sur 
le plateau de Meknès, les fourrages naturels sont plus fins ; les 
trèfles, les luzernes sont abondants et donnent un excellent foin 
pour les animaux de la ferme. Les fourrages artificiels réussissent 
également dans de très bonnes conditions et ont leur place tout 
indiquée sur les défrichements que le colon aura dû exécuter. 

Les céréales sont le fond de la culture marocaine. Blés durs et 
tendres, orges, sorgho, maïs évoluent dans de très bonnes condi- 
tions. Les blés durs sont dans leur milieu et constituent les plus 
importants ensemencements des indigènes, l'orge vient ensuite. 

En années pluvieuses, les indigènes obtiennent des rendements 
déjà intéressants ; mais la culture européenne, dans ces remarqua- 
bles terres, obtiendra des résultats bien supérieurs. Les sorghos 
en sec et les maïs en irrigation évoluent également très bien. 

Le riz fut parfois pratiqué mais tend à disparaître. 

Les cultures industrielles sont représentées par le lin à graine, 
le chanvre, le carvi, exploités avec une intensité variable suivant 
les demandes du commerce ; les terres des environs de Meknès se 
prêtent particulièrement bien à ces cultures. 

Il n'est pas jusqu'à la betterave dont l'expérimentation ne 
laisse espérer des résultats appréciables. 

Les plantes médicinales et à parfum, pyrèthre de Dalmatie, 
marjolaine, géranium rosat trouvent aussi leur place dans les 
terres argilo-siliceuses et leur développement peut permettre 
Tétude de leur extension industrielle. 



452 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Une des branches les plus intéressantes des possibilités agri- 
coles de cette région est V arboriculture. Les arbres de toutes sortes 
y croissent avec rapidité. L'olivier est encore actuellement le prin- 
cipal sujet des plantations existantes. Ses fruits fournissent une 
huile appréciée et d'un débouché facile chez la population indi- 
gène. Les aurantiacées s'élèvent aussi très bien dans les points 
abrités. Les cerisiers, pêchers, abricotiers, amandiers, caroubiers, 
poiriers ont une végétation et une fructification remarquables. 

Les pépinières réussissent très bien, principalement dans les 
terres les plus légères de la région. 

Enfin les arbres d'ornement et d'alignement trouvent partout 
leur place. 

La vigne est déjà représentée dans la région par les cépages 
du Zerhoun qui fournissent un raisin de table très goûté et un vin 
excellent. — Des plantations d'Aramon, de Carignan, d'Alicante 
témoignent par leur vigueur que le sol de la région leur est favo- 
rable. — Certains vignobles sont déjà en rapport et produisent 
un très bon vin. 

La culture maraîchère est nécessairement limitée surtout par 
la quantité d'eau qu'elle demande. Toutefois les produits de 
France et du Nord de l'Afrique se cultivent autour deMcknès avec 
facilité et avec des rendements intéressants : choux et choux- 
fleurs, aubergines, tomates, haricots, petits pois, pastèques, 
melons, etc., etc., fournis déjà par la main-d'œuvre indigène et 
quelques maraîchers européens, présentent une source de richesse 
très appréciable et à plus forte raison s'ils sont cultivés par des 
gens avertis. 

On voit donc que cette région est dans son ensemble apte à la 
plupart de nos cultures. Elle a en outre cet immense avantage de 
ne pas exiger dans l'économie de l'exploitation rurale une seule 
formule. On peut y pratiquer avantageusement V élevage et V agri- 
culture proprement dite.Bovins, ovins et porcins s'y développent 
dans de bonnes conditions. 

La basse-cour, améliorée par des géniteurs de race, est aussi une 
source de produits appréciables. 

Le main-d'œuvre est assez rare, du fait des grands travaux en 

cours et inexpérimentée, mais elle s'instruit et la motoculture a 

sa place sur les grandes fermes pour pallier à ces inconvénients 

certainement temporaires. 

En un mot, chacun peut choisir sur l'étendue de ce territoire le 



APPENDICES 453 

lieu qui conviendra plus particulièrement à ses goûts et à ses apti- 
tudes agricoles et s'y installer sans risque de voir la terre qu'il cul- 
tivera lui causer de déception. — Ce ne sera pas sans capitaux 
appuyés sur des connaissances, ni sans labeur acharné; mais créer 
sur un sol fécond et aussi riche de promesses est une source de satis- 
factions que savent apprécier les vrais colons, ceux qui sont venus 
demander à cette terre ses richesses, l'horizon de ses montagnes et 
ses libres espaces, dans la foi de leur énergie. 

M. Berthaut 

Inspecteur de l'Agriculture. 

Région de Fez-Taza. 

Le vaste territoire constitué par les subdivisions administra- 
gives militaires désignées sous le nom de région de Fez et de ré- 
tion de Taza s'étend du bassin de l'oued Mikkes, limite orientale 
de la région de Meknès, jusqu'au bassin de la Moyenne-Moulouya 
à l'est ; depuis les tribus dissidentes des confins de la zone espa- 
gnole au Nord (front approximatif actuel l'oued Ouergha) jusqu'à 
celles des Béni Ouaraïn au sud-est (front actuel jalonné par l'oued 
Guigou et l'oued Zloul). 

Cet immense pays englobe des régions nettement difïérenciées 
sous le rapport des particularités géologiques, orographiques et 
climatériques, il présente dans son ensemble des conditions très 
favorables à l'exploitation du sol, et les possibilités d'avenir les 
plus encourageantes. 

Le cadre restreint de cet article ne permet de donner qu'un 
aperçu très sommaire des différents aspects de cette vaste région, 
qui comprend trois zones bien distinctes au point de vue orogra- 
phique. 

Toute la partie située au nord de la ligne Fez-Taza est constituée 
par le prolongement méridional des dernières rides du massif 
Rifain. 

Toute la partie sud de la région Fez-Taza se trouve rattachée, 
par contre, au système montagneux du Moyen- Atlas. 

Une zone intermédiaire, marquant nettement la séparation 
entre ces deux grands massifs, est formée par la dépression connue 
sous le nom de Détroit sud Rifain, qui s'épanouit vers l'ouest 
dans la plaine du Sais, et vers l'est dans la région de la Moyenne- 
Moulouya. 



454 LA RENAISSANCE DU MAROC, 

Les derniers prolongements des contreforts méridionaux du 
massif Rifain constituent, au nord, une région au relief tourmenté, 
aux nombreuses ondulations marneuses, dominées ça et là par 
des falaises calcaires plus ou moins désagrégées par l'érosion des 
eaux, et présentant de grandes vallées d'alluvionnement tracées 
par l'Ouergha, le Sebou, l'Innaouen, l'oued-Leben et leurs tribu- 
taires. 

A la limite septentrionale, en bordure de la zone dissidente, 
c'est le pays mouvementé et très pittoresque des Djaïa, des Fich- 
îaîa et des Sless, aux petites vallées souvent étroites et encaissées, 
aux nombreux boqueteaux d'oliviers accrochés au flanc des col- 
lines, aux douars assez rares, curieusement perchés sur les hau- 
teurs, avec leurs antiques pressoirs à huile installés en plein air 
et leurs petits jardins d'oliviers, de vignes et de figuiers. 

Aux ressources que tirent les indigènes de l'élevage du mouton, 
de la culture du sorgho, de l'orge et du blé, il faut ajouter celles 
qui proviennent de la vente sur les marchés de l'huile d'olive, des 
raisins frais ou secs, des volailles et du miel. 

Plus au sud, s'étendant jusqu'au Sebou, c'est le riche pays des 
Cheraga, à l'aspect moins sauvage, aux ondulations plus douces 
et plus fertiles. C'est une belle région agricole, grosse productrice 
de blé, d'orge et de sorgho, où l'olivier et la vigne sont en outre 
très répandus. L'élevage est également très en honneur et l'on y 
remarque de fort beaux troupeaux de bovins. 

Les villages indigènes, importants et rapprochés, avec leurs 
pittoresques maisons à étage, construites en petits blocs de pisé 
séchés au soleil (mokdars), leurs hangars et leurs parcs à bestiaux 
(zeribas), les rustiques pressoirs à huile alentour, les nombreuses 
meules de céréales sur les aires à battre au moment de la moisson 
attestent la remarquable fertilité du pays. 

Au sud du Sebou s'étend la belle région des Ouled-Djemaa, l'un 
des plus riches territoires de la région au point de vue agricole. 
Le pays présente un aspect et des caractéristiques agricoles 
offrant beaucoup d'analogie avec la région des Cheraga. C'est un 
ensemble d'ondulations marno-calcaires, souvent à fortes pentes, 
dont la fertilité augmente en se rapprochant du Sebou. 

La vallée du Sebou, formée d'une succession de plaines allu- 
vionnaires très fertiles, plus ou moins resserrées entre les coteaux 
riverains, a permis la création de nombreux jardins indigènes 
(bahirat) irrigués à l'aide de grandes roues élévatoires à palettes 
(naouras) actionnées par le courant du fleuve. Les jardins pro- 



APPENDICES 455 

duisent en abondance fruits et légumes, notamment, en été, des 
melons, pastèques, courgettes, concombres, etc.. 

Vers l'Ouest, à la limite occidentale de la région de Fez, la 
petite tribu des Oudaya occupe un territoire très bien cultivé, 
autour de la riante vallée de l'oued Mikkès. 

Au sud-est, entre le territoire des Ouled-Djemaa, le Sebou et la 
montagne de Zalagh, qui domine Fez au nord, se trouve la riche 
et attrayante région du Lemta, formée de collines marneuses cou- 
vertes de belles oliveraies, comportant des plantations interca- 
laires de vignes, assez bien soignées. 

Grâce à l'abondance des sources fournissant l'eau nécessaire à 
l'irrigation, on rencontre de nombreux vergeis d'arbres fruitiers, 
qui font de toute cette contrée une sorte d'immense jardin dont 
la productivité pourrait être considérablement accrue par une 
exploitation plus rationnelle. 

A l'est des territoires des Cheraga et des Ouled-Djemaa s'étend 
le vaste territoire des Hayaina et, lui faisant suite, jusqu'au nord 
de Taza, le pays des Tsoul et des Branès. 

Toute cette région, à relief très tourmenté, traversée d'est en 
ouest par les trois importantes vallées de l'Ouergha, de l'Oued 
Leben et del'Innaouen, entrecoupée de nombreuses vallées secon- 
daires souvent profondes et encaissées, et généralement très fer- 
tiles, est réputée depuis longtemps sous le rapport de la produc- 
tivité en céréales (blé, orge, sorgho). 

L'olivier, la vigne, les arbres fruitiers s'y rencontrent en plan- 
tations souvent assez considérables. 

L'élevage est en outre un des principaux éléments de richesse 
de ce pays. Aux abords de la vallée de l'oued Leben, notamment, 
on remarque de beaux troupeaux de bovins, présentant des types 
de bœufs de conformation remarquable. 

Le régime des eaux, l'altitude, la nature du sol semblent favo- 
rables à l'extension des prairies tant artificielles que naturelles, 
et permettent d'envisager, dans l'avenir, la création d'importants 
centres d'élevage. 

La partie sud de la région Fez-Taza s'étend sur les contreforts 
septentrionaux du Moyen-Atlas, dont la limite extrême atteint 
les villages de Sefrou et Bahlil, au sud de Fez, pour remonter en- 
suite en direction Sud-ouest-Nord-Est, vers l'Innaouen et Taza. 

Le territoire du cercle de Sefrou, qui constitue la partie méri- 
dionale de la région de Fez, comprend une zone véritablement 



456 LA RENAISSANCE DU MAROC 

montagneuse, avec des sommets dont l'altitude varie de 1.000 à 
2.000 mètres, et couverte en grande partie d'une épaisse forêt de 
chênes verts, thuyas, lentisques, etc., avec, par endroits, de riches 
peuplements de beaux cèdres, de pins et de diverses autres essen- 
ces (Daïet-Ifrah, Daïet-Achleuf, Lalla-Mimouna). 

Ces peuplements, un peu saccagés avant notre arrivée par une 
exploitation irraisonnée, sont remis en état, peu à peu, par l'heu- 
reuse intervention du Service des forêts. 

Toute cette région (Ait-Tseghrouchen, Ait-Halli, Guigou) aux 
hivers rigoureux et au sol ingrat, où seuls quelques fonds de val- 
lées, de superficie restreinte, sont susceptibles d'être cultivés, où 
l'olivier, qui ne dépasse pas 1.000 mètres d'altitude, ne se ren- 
contre plus, où, ça et là, quelques troupeaux de bovins et d'ovins 
pacagent sur les pentes et dans les forêts, n'offre d'autres possi- 
bilités d'avenir que l'industrie pastorale et l'exploitation fores- 
tière. 

La partie nord du cercle de Sefrou, formant zone de transition 
entre la montagne et la plaine, est un peu moins déshéritée au 
point de vue agricole. 

C'est une région d'altitude inférieure à 1.000 mètres, qui jouit 
d'un climat tempéré. Toutefois, les terres de culture y sont assez 
rares. De vastes étendues pierreuses et rocailleuses ne peuvent 
servir que de terrains de parcours, convenant plus spécialement 
au mouton. 

La partie la plus intéressante de ce territoire est constituée 
par les terres de culture et les jardins irrigués qui entourent les 
deux centres indigènes de Sefrou et de Bahlil, véritables oasis de 
verdure au milieu d'un pays d'aspect désertique. 

L'abondance de l'eau et la nature du sol ont permis aux indi- 
gènes de créer de belles oliveraies et de riches jardins où voisinent 
le plupart des espèces fruitières (pêchers, abricotiers, pruniers, 
cerisiers, pommiers, noyer, figuiers) mélangées à de beaux 
arbres d'ornements (micocouliers, frênes, mûriers, peupliers) 
autour desquels s'enroulent les pampres vigoureux des vignes 
iridigènes. 

Des cultures irriguées de toutes sortes sont pratiquées entre ces 
arbres (légumes, pommes de terre, fèves, maïs, chanvre textile, 
etc..) cultures particulièrement soignées à Bahlil, où la popula- 
tion se compose d'excellents cultivateurs, intelligents et travail" 
leurs. 



APPENDICES 457 

Au nord-est du territoire de Sefrou, sur la rive droite du Sebou, 
c'est le pays des Beni-Yazra, présentant de nombreux points de 
ressemblance avec celui de Sefrou. Des vallées fertiles et de nom- 
breuses sources, dont les eaux sont très bien utilisées par les habi- 
tants, ont permis la création de beaux jardins d'arbres fruitiers 
(oliviers, vignes, figuiers, grenadiers) et l'irrigation de nombreuses 
parcelles de terrain, souvent aménagées en terrasse au flanc des 
coteaux. 

Plus au nord, entre les vallées du Sebou et de l'Innaouen, s'étend 
le territoire des Béni-Sadden, de configuration assez analogue à 
celui des Hayaina. 

C'est un ensemble d'ondulations et de plateaux à relief peu 
accentué entrecoupés de nombreuses petites vallées fertiles où les 
indigènes cultivent le sorgho, qui réussit particulièrement bien, 
le maïs, le blé et l'orge. 

Les deux grandes zones que nous venons de passer rapidement 
en revue, constituées au nord par les mouvements de terrains se 
rattachant aux derniers contreforts de la chaîne du Rif, et au sud 
par ceux du Moyen-Atlas sont séparées par une dépression désignée 
sous le nom de détroit Sud-Rifain par M. le professeur Gentil, qui 
voit là l'emplacement d'une communication ayant existé entre 
l'Océan Atlantique et la Méditerranée, à l'époque tertiaire, avant 
l'effondrement du détroit de Gibraltar. 

Cette dépression offrant son maximum de rétrécissement à la 
trouée de Taza, relie les plaines et plateaux de la côte Atlantique 
aux immenses plateaux des confins algéro-marocains. 

C'est l'antique voie de communication, la route impériale (Trik 
es-Soltane), entre le Maroc occidental et le restant de l'Afrique du 
Nord, lieu de passage historique de toutes les invasions de conqué- 
rants, ainsi que des caravanes. C'est égalementle passage que doi- 
vent emprunter nécessairement aujourd'hui la route et la voie 
ferrée reliant l'Algérie au Maroc. 

Cette dépression s'élargit vers l'ouest, aux approches de Fez, 
pour déboucher dans la vaste plaine du Sais qui est le prolonge- 
ment oriental de la plaine des Beni-Mtir (région de Meknès) et 
constitue la partie Sud-Ouest de la région de Fez. 

Couverte sur de vastes étendues de peuplements de palmiers- 
nains (doum) et de jujubiers, d'une valeur agricole assez variable 
en raison de la faible profondeur de la couche arable en bien des 
endroits et des affleurements fréquents du sous-sol calcaire, la 



458 LA RENAISSANCE DU MAROC 

plaine du Sais présente néanmoins d'importantes superficies 
très fertiles où la culture des céréales donne d'excellents résultats. 

Grâce aux nombreuses sources que l'on y rencontre et aux possi- 
bilités d'irrigation qu'elle offre presque partout, cette plaine 
présente, aux approches de Fez, de superbes jardins d'arbres 
fruitiers, ainsi que de belles prairies et d'abondantes ressources 
fourragères dont la répartition judicieuse de l'eau d'irrigation 
permettra l'extension. 

La ville de Fez est dominée, au nord, par les contreforts juras- 
siques du Tagliat et du Zalagh, qui portent de belles plantations 
d'oliviers, formant, avec les jardins delà banlieue immédiate de la 
ville, un merveilleux écrin de verdure à l'antique et pittoresque 
capitale du Maghreb. 

Ces jardins se prolongent à l'est, en suivant la vallée de l'Oued 
Fez, jusqu'au Sebou qui forme, à cet endroit, de vastes plaines 
alluvionnaires très fertiles donnant de belles récoltes de céréales. 

Les Ouled-cl-Hajd de l'Oued, dont le territoire, qui s'étend 
jusqu'à l'Innaouen et à la limite desBeni-Sadden, est par ailleurs 
assez médiocre et de peu d'intérêt au point de vue agricole, uti- 
lisent au mieux toute cette riche vallée. Les jardins indigènes, sur- 
tout dans la partie la plus rapprochée de l'Oued Fez, irrigués par 
les grandes roues à palettes (naouras) que l'on rencontre partout 
sur le cours du Sebou,, sont nombreux et donnent une production 
importante qui trouve son débouché à Fez. 

A l'est du pays des Beni-Sadden s'étend l'étroit couloir de la 
vallée de l'Innaouen, bien dégagé par les opérations militaires de 
1921 chez les Béni Ouarain, et plus à l'est, jusqu'à Taza, le terri- 
toire des Ghiata. 

Les belles terres d'alluvions, profondes et fertiles, de la vallée 
de l'Innaouen et des vallées secondaires, portent chaque année de 
belles récoltes de céréales, malgré les méthodes de culture rudi- 
mentaires pratiquées par les indigènes. 

Il y a là toute une région, très intéressante au point de vue 
agricole, dont la productivité ne manquera pas de s'accroître 
sérieusement avec le développement de la sécurité. 

Ce tour d'horizon bien rapide demande à être complété par les 
quelques indications ci-après, pour donner un aperçu sommaire 
de la valeur agricole de la belle région de Fez-Taza et de ses pos- 
sibilités futures. 

Parmi les céréales, la culture du blé dur occupe le premier rang 



APPENDICES 459 

(région de Fez : environ 80. 000 hectares. Taza 25.000 hectares). 
Celle du blé tendre commence à se répandre et semble donner des 
résultats encourageants. 

L'orge vient au second rang, avec environ 65.000 hectares dans 
la région de Fez et 30.000 hectares dans celle de Taza. 

Le sorgho blanc vient ensuite (Fez : 30.000 hectares ; Taza : 
35.000 hectares), puis d'autres cultures d'importance moindre 
(maïs, fèves, pois-chiches, petits pois, lentilles). 

Les cultures maraîchères et l'arboriculture fruitière, qui cons- 
tituent d'importantes branches de la production agricole, surtout 
dans la région de Fez, pourront être considérablement dévelop- 
pées dans l'avenir par des soins culturaux mieux appropriés, un 
meilleur choix des semences, l'introduction de plants d'arbres frui- 
tiers de bonnes variétés, leur multiplication par le greffage. 

La région de Fez compte près de 2.000 hectares de cultures 
maraîchères, environ 800.000 oliviers, 1.500.000 pieds de vigne 
et près de 500. 000 arbres fruitiers divers. Celle de Taza possède 
près de 100.000 oliviers, 300.000 pieds de vigne, 50.000 arbres 
fruitiers divers. 

Enfin l'élevage constitue avec l'agriculture l'une des principales 
ressources des populations de cette région, il trouve en beaucoup 
d'endroits des conditions très favorables à son extension et pré- 
sente les plus belles perspectives d'avenir. 

La région de Fez possède actuellement un cheptel d'environ 
25.000 chevaux et mulets, 125.000 bovins, plus de 500.000 ovins 
et 220.000 chèvres et celle de Taza compte approximativement 
7.000 chevaux et mulets, 35.000 bovins, 250.000 ovins et 150.000 
chèvres. 

Une active propagande se poursuit dans la région, sous l'im- 
pulsion des autorités locales et des services de l'agriculture, pour 
accroître et développer la production agricole indigène, par l'amé- 
lioration des procédés de culture, la lutte contre les insectes et les 
maladies, la mise en valeur des terres incultes, etc.... 

Les jardins et pépinières créés sur différents points (Fez, Taza, 
Sefrou, Aïn-Chegag, Souk-el-Arba de Tissa, etc.), et à proximité 
de la plupart des postes militaires, sont un excellent exemple pour 
les indigènes, auxquels il est fait des distributions de plants et 
d'arbustes. 

Une pépinière, installée à Sefrou en 1920, à laquelle est annexée 
une station séricicole, a pour programme l'amélioration et l'ex- 



460 LA RENAISSANCE DU MAROC 

tension de l'arboriculture fruitière et de la sériciculture dans la 
région. 

Les efforts du Service de l'élevage pour la création de réserves 
fourragères, d'abris pour le bétail, de prairies naturelles et arti- 
ficielles, ont déjà donné des résultats appréciables en bien des 
endroits. 

^ Les cours d'agriculture professés au collège musulman de Fez, 
l'application d'un programme d'enseignement agricole bien com- 
pris dans les écoles rurales, les visites de notables indigènes dans 
les stations d'expérimentation, orienteront insensiblement, et 
d'une façon prudente, les cultivateurs indigènes vers des procédés 
d'exploitation agricole plus perfectionnés que leurs méthodes rou- 
tinières actuelles. 

C'est surtout par l'exemple et par l'enseignement des faits que 
se formera peu à peu la conviction des indigènes au sujet de l'ex- 
cellence de nos méthodes modernes de culture et de l'intérêt qu'ils 
ont à les adopter. 

La colonisation agricole, qui nécessairement ne peut que suivre 
les progrès de la pacification et l'établissement de la sécurité, n'en 
est encore qu'à sa période de début dans la région de Fez-Taza. 
D'importants terrains domaniaux ont été allotis à des colons 
depuis 1918, représentant à ce jour une superficie de 12.227 hec- 
tares, répartis entre 29 colons. 

Presque tous ces terrains se trouvent situés à l'ouest de Fez, 
dans la plaine du Sais, entre Fez et la station d'Oued N'ja, et 
desservis par les routes de Fez à Meknès et à Petitjean. 

La ferme expérimentale d'Ain-Kaddous, à proximité de Fez, 
créée en 1916, constitue à la fois un champ de démonstration et 
de vulgarisation placé sous les yeux des colons et des indigènes, 
une station d'expérimentation pour l'introduction, l'acclimate- 
ment, la sélection des espèces végétales et animales susceptibles 
d'intérêt, et enfin une école contribuant, non seulement à l'ins- 
truction professionnelle de contremaîtres et d'ouvriers indigènes, 
mais aussi, par les promotions annuelles de stagiaires français qui 
s'y succèdent, à la formation des futurs colons, qui reçoivent les 
notions pratiques et théoriques indispensables à la bonne exploi- 
tation d'une propriété agricole au Maroc. 

H. Rouppert 

Inspecteur de l'Agriculture. 



APPENDICES 



APPENDICE V 



461 



(CHAPITRE XIII) 

Les Forêts 

Exposé de la situation au 1 er Janvier 1922 

I 

Physionomie forestière du Maroc 

\0 RÉPARTITION GÉNÉRALE DES FORETS 

Les voyageurs qui ont parcouru et décrit le Maroc avant réta- 
blissement du Protectorat ont à peine parlé des forêts de ce grand 
pays nu. Il en est résulté chez le public l'idée bien arrêtée que non 
seulement le Maroc ne renfermait pas d'arbres mais qu'il était 
absolument impropre à la végétation forestière. Cette impression 
fut encore fortifiée par les récits de nos compatriotes civils ou mili- 
taires, qui purent pénétrer dans la région de Chaouïa, entière- 
ment livrée à la culture. 

Et même aujourd'hui, encore nombreux sont les officiers, fonc- 
tionnairesou commerçants qui, après un séjour de plusieurs années 
au Maroc, quittent ce pays sans avoir vu trace d'une forêt. 

Circonstance qui s'explique, comme nous le verrons, par le 
groupement très particulier des forêts et aussi par leur éloigne- 
ment des routes et des voies ferrées que l'on parcourt habituelle- 
ment. 

Ce n'est que depuis 1913 qu'un recensement méthodique a per- 
mis de se faire une idée de plus en plus précise de la situation et de 
l'importance des divers massifs forestiers. 

Ceux-ci, avons-nous dit, se trouvent placés en dehors des gran- 
des voies de communication, répartis en quelques grandes masses 
bien distinctes et très éloignées les unes des autres ; aucune forêt 
de France ne peut être comparée par l'étendue à l'une de ces mas- 
ses. En revanche, elles sont peu nombreuses et sans lien entre 
elles ; le petit bouquet de bois, le boqueteau isolé n'existent pas 
au Maroc, sauf à proximité immédiate d'un massif important 
auquel ils se rattachent et nous retrouvons ici, à propos des forêts, 



462 LA RENAISSANCE DU MAROC 

le caractère dominant et très particulier de ce pays où tout est 
vaste et uniforme. 

En dehors de la grande forêt de la Mamora,qui se trouve com- 
prise entre les deux routes de Rabat à Meknès, par Kénitra ou 
Tiflet, la partie du Maroc réellement accessible à la colonisation 
renferme encore quelques groupes forestiers importants, situés 
dans les régions de Rabat et de Casablanca et dont l'ensemble 
forme, avec la Mamora, une zone boisée sublittorale bien distincte, 
qui représente environ le quart de la surface boisée du Protec- 
torat. 

Il faut ensuite s'éloigner jusqu'aux hautes chaînes du Moyen 
et du Grand Atlas pour retrouver des forêts. Celles-ci, réparties 
aux limites de la zone pacifiée, ou même en territoire provisoire- 
ment insoumis, sont à la fois les plus riches et les moins connues. 

Elles le sont toutefois suffisamment, d'après les reconnaissances 
les plus récentes, pour que la physionomie forestière du Maroc 
puisse être établie distinctement, et l'on peut dire que les forêts 
marocaines, comme les forêts algériennes, comprennent essen- 
tiellement : 

Comme essences pricipales : 1° — Des cupulifères (chêne-liège, 
chêne-vert, chêne zéen, ce dernier en beaucoup moins grande 
abondance) ; 

2° — Des conifères (cèdre, thuya, genévrier de Phénicie et 
thurifère, cyprès et, beaucoup moins abondant, le pin d'Alep); 

3° — Une sapotacée spéciale au Maroc, l'arganier, qui, à elle 
seule, forme une forêt de plus de 400. 000 hectares. 

Comme essences disséminées on peut citer le poirier longipède, 
le pistachier de l'Atlas ou bétoum,le térébinthe, le sumac à 5 feuil- 
les ou tizra, le frêne oxyphylle, le micocoulier, le tamarix, le 
chêne afarès ou à feuilles de châtaignier, l'érable de Montpellier, 
l'alisier blanc, le gommier ou acacia tortilis et parmi les résineux 
le pin maritime, l'if, le genévrier oxycèdre. Parmi les arbrisseaux 
on remarque le lentisque, le phyllaria, l'arbousier, le vitex, la 
bruyère arborescente, le houx dans le Moyen Atlas, etc.. 

Il est difficile de déterminer d'une façon approximative la super- 
ficie des forêts du Maroc, ainsi que la répartition quantitative des 
essences, puisque la plus grande partie des massifs forestiers se 
trouve en montagne, dans la zone non encore entièrement pacifiée 
On ne peut donner que des chiffres approximatifs. 

La superficie totale des forêts de la zone française est d'environ 



APPENDICES 



463 



1. 500.000 hectares, sur lesquels les essences se répartissent appro- 
ximativement comme il suit : 

Hectares. 

Chêne-liège 250 - 000 

Cèdre, pur ou en mélange 150.000 

Thuyas 3°0- 00( > 

Arganier 400.000 

Chêne-vert, chêne zéen 200 • oco 

Genévrier, pins, essences diverses 200.000 

Total... 1.500.000 



20 IES GRANDES RÉGIONS FORESTIÈRES 

DU MAROC ET LEURS ESSENCES PRINCIPALES 

Le Maroc comprend 4 zones forestières bien distinctes, carac- 
térisées chacune par une essence déterminée et différant notable- 
ment entre elles par la situation géographique et l'altitude. 

lo — La zone sublittorale ou du chêne-liège, comprise à l'inté- 
rieur des limites des régions de Rabat, de Kénitra, de Chaouïa, â 
laquelle on peut rattacher les forêts de la région d'Oulmès. 

2° — La zone du Moyen-Atlas ou du cèdre, comprenant les 
forêts de montagne situées entre une ligne Taza-Sefrou-Kênitra- 
Kasbah-Tadla et les hautes vallées de la Moulouya et de l'Oued 

El Abid. 

3o — La zone du grand Atlas, faisant suite, dans la direction 
Sud-Ouest, à la précédente jusqu'à la mer, caractérisée parle chêne 

vert et le thuya. 

40 _ La zone de l'arganier s'étendant sur les régions de 
Mogador, Agadir et dans tout le bassin du Sous et qui, bien que ne 
pouvant être séparée géographiqucment du Grand Atlas auquel 
ses forêts se rattachent sans transition sur le terrain, s'en dis- 
tingue néanmoins très nettement par le climat et la nature de 
la végétation 

A. — Zone sublittorale ou du Chêne-Liège. 

Cette zone, qui correspond sensiblement à la « Meseta Maro- 
caine ,, c'est-à-dire à la région la plus agricole du Maroc (10 mil- 
lions d'hectares) et la plus facilement colonisable, ne renferme 
que 350.000 hectares de forêts, ce qui donne un taux de boise- 
ment de 3, 5 /0, particulièrement faible, que dans l'intérêt gêné- 



464 LA RENAISSANCE DU MAROC 

rai du pays, il sera indispensable de relever très sensiblement par 
le reboisement des terrains impropres à la culture. 

Le chêne-liège couvre environ 85 /0 de la surface boisée de 
cette zone, le reste étant occupé par le thuya qui constitue d'im- 
portants massifs dans les régions de Korifla, des M'Dakra, de la 
vallée de l'Oued Beht et de ses affluents, et le chêne-vert, dont on 
trouve de vastes peuplements dans la partie montagneuse des 
régions de Ben-Ahmed, des Zaer, ainsi que sur les contreforts 
Ouest du plateau d'Oulmès. 

Le chêne-liège forme des boisements d'inégale importance 
situés sur les territoires des tribus Zemmour, Sehoul et Zaer 
couvrant une étendue totale d'environ 250.000 hectares. Les 
principaux massifs sont ceux de laMamora (137.000 hectares), 
des Sehoul de Camp-Boulhaut, des Zaer, de Maarif (les seuls 
boisements du Gharb), de Sibara, d'Harcha... etc. Toutes ces" 
forets sont situées à des altitudes variant de 100 à 700 et 800 mè- 
tres, sur un vaste plateau sablonneux et caillouteux partant des 
premières pentes de l'Atlas et aboutissant à l'Atlantique, entre 
Casablanca et Kénitra. Seules les forêts de la partie sud du Cercle 
des Zemmour (Harcha, Oulmès, Moulay-bou-Azza, etc..) sont 
situées dans la zone montagneuse à plus de 1000 mètres d'altitude. 

On retrouve aussi le chêne-liège au sud de Taza, en pays Béni 
Ouaraïn, où l'on vient de reconnaître une forêt de cette essence 
de 15 à 20.000 hectares. 

Ce massif forme la transition entre ceux de la zone sublittorale 
du Maroc et les forêts algériennes. 

Au point de vue géologique le chêne-liège est réparti sur des 
sables pliocènes (Mamora) ou des schistes et quartzites primai- 
res (Camp-Boulhaut, Zaer... etc.). 

Le service forestier a trouvé ces forêts en assez mauvais état 
par suite des abus de toute nature et des incendies qui les avaient 
ravagées depuis longtemps. Il a donc dû, tout d'abord, assurer la 
régénération des nombreux peuplements dégradés, qu'il aurait été 
impossible de démascler sans amener la disparition du boisement. 
Cette œuvre de régénération a été réalisée par voie de recépage, 
ce qui a d'ailleurs permis d'obtenir le charbon et le tanin nécessai- 
res à l'alimentation des centres urbains. Ces opérations de régéné- 
ration devront se poursuivre de longues années encore (rien qu'en 
Mamora il y a encore plus d'un million d'arbres dépérissants à 
recéper graduellement). 



APPENDICES 465 

Dans les divers massifs, le chêne-liège se trouve soit à l'état 
pur, soit, comme dans la forêt de la Mamora, en mélange avec le 
poirier sauvage qui s'y présente même parfois par taches isolées, 
ou avec le thuya dans les autres forêts. En montagne (haute ré- 
gion des Zemmour) il se mélange au chêne-vert. Sur les lisières 
et dans les ravins, le chêne-liège cède la place aux essences secon- 
daires, telles que le phylaria, le lentisque, l'olivier sauvage, l'ar- 
bousier, le pistachier, le tamaris, etc.. ; on rencontre également, 
mais à l'état disséminé, des frênes, peupliers, etc.. 

Le chêne-liège est un arbre atteignant en moyenne au Maroc 
10 à 12 mètres de hauteur sur 1 m. 20 à 1 m. 50 de circonférence 
Les peuplements normaux, c'est-à-dire la majorité de ceux de 
la Mamora, renferment à l'hectare environ 50 à 70 arbres démas- 
clables de 1 m. 20 à 1 m. 50 de tour. 

Son bois lourd, tourmenté et peu résistant à la flexion, dont 
le poids spécifique est de 0, 9 à 1, ne paraît pas susceptible d'usa- 
ges industriels, bien qu'il ait été utilisé autrefois pour les mem- 
brures des barcasses ; par contre, il donne un excellent charbon 
et c'est en majeure partie de charbon de chêne-liège que sont 
approvisionnées les villes de Rabat-Salé et de Kénitra (50.000 à 
60.000 quintaux par an). 

Les produits que l'on utilise dans le chêne-liège sont l'écorce 
(liège et écorce à tan) et le bois.Le plus intéressant est le liège ; 
on distingue deux sortes de liège ; le liège mâle ou écorce naturelle 
de l'arbre et le liège de reproduction, ou liège femelle, qui se for- 
me après l'enlèvement de la première écorce ou liège mâle. 

Mettre un chêne-liège en valeur consiste à le dépouiller de son 
écorce subéreuse naturelle ; cette opération est appelée « démas- 
clage ». Le produit obtenu ou liège mâle est une écorce crevassée 
peu élastique, utilisée seulement dans quelques industries spé- 
ciales. Les arbres sont mis en valeur dès qu'ils ont 70 à 80 
centimètres de tour, c'est-à-dire vers l'âge de 25 ans (en Ma- 
mora). 

Broyé mécaniquement, le liège mâle est employé pour l'em- 
ballage des fruits et des légumes destinés à l'exportation. Réduit 
en poudre et mélangé à un agglomérant minéral (chaux, plâtre, 
ciment) ou végétal (brai, goudron, etc..) il sert à la fabrication 
de briques et de carreaux ; ces matériaux, qui sont très légers et 
isolent très bien du son et de la chaleur, sont recherchés pour 
l'exécution de certains travaux de cloisonnage, etc.. On em- 

3o 



466 LA RENAISSANCE DU MAROC 

ploie encore le liège mâle sous différentes formes dans les ins- 
tallations frigorifiques fixes et mobiles (glacières, wagons et ba- 
teaux) ; il sert enfin à la fabrication du linoléum. 

Le véritable liège commercial est le liège de reproduction ; on 
le récolte à l'épaisseur marchande de 27 m /m. qu'il atteint au 
Maroc en moyenne 9 ans après le démasclage. L'arbre moyen 
de 1 m. 20 à 1 m. 50 donne environ 12 à 15 kilos de liège de repro 
duction ; les petits arbres de m. 70 en donnent 5 kilos en 
moyenne. 

Les travaux de mise en valeur du chêne-liège n'ayant été 
entamés qu'en 1914, l'exploitation du liège de reproduction ne 
pourra commencer, sur une assez modeste échelle, qu'en 1923. 
Ces rendements iront ensuite en augmentant d'année en année, 
pour atteindre, lorsque les forêts de chêne-liège du Maroc seront 
en pleine exploitation, environ 100. 0C0 quintaux par an, dont 
60 à 70.000 pour la Mamora. 

Etant données la situation actuelle du marché du liège et l'im- 
portance des stocks existants, en France, Algérie, Espagne, Por- 
tugal, il est heureux que la production du liège marocain suive 
ainsi, pendant quelques années, une progression graduelle. Ce 
sera le seul moyen d'éviter que la crise que traverse ce produit 
ne s'accentue encore. 

Les démasclages sont effectués en régie parle Service des Eaux 
et Forêts, comme en Algérie et en Tunisie. Le prix de revient 
du démasclage s'élève, par arbre de 1 m. 50 de tour, de fr. 50 à 
fr. 60. Pour les petits arbres de m. 60 à m. 70, il n'est que de 
fr. 15. 

Une société a été déclarée, en 1919, adjudicataire, pour une 
période déterminée, du démasclage d'une partie des chênes- 
lièges de la forêt de la Mamora. Elle a établi à Kénitra une im- 
portante usine en vue de la transformation du liège mâle et s'est 
résolument mis à l'œuvre pour pousser le plus activement possi- 
ble le démasclage des cantons qui lui sont réservés chaque année, 
après désignation préalable des arbres. 

Tanin. — Le tanin de chêne-liège se trouve entre l'écorce subé- 
reuse et le bois ; c'est le liber, ou zone génératrice. Son enlève- 
ment provoque la mort de l'arbre ; on ne peut donc le récolter 
que sur les sujets qui, pour une raison quelconque, doivent être 
exploités : arbres trop âgés pour la production du liège, mutilés, 
dépérissants, situés sur l'emprise des voies de communication et 



APPENDICES 467 

tranchées de défense contre l'incendie. Il en est récolté environ 
4.000 à 5.000 quintaux par an, tant en régie que par les exploitants 
indigènes. 

Tout le tanin produit par les forêts de chênes-lièges du Maroc 
est consommé par les tanneries locales, notamment celles de 
Rabat et de Salé. Il n'y a donc pas lieu d'envisager l'extension 
de ce genre d'exploitation en vue de l'exportation. 

Charbon de Chêne-Liège. — De même que pour le tanin, on uti- 
lise pour la fabrication du charbon de bois les arbres ne pouvant 
être conservés pour la production du liège ; on y consacre égale- 
ment, dans la plus large mesure possible, les essences secondaires 
que l'on rencontre en grande abondance dans les ravins. 

Le rendement en charbon du stère de chêne-liège est très varia- 
ble selon les dimensions des arbres; pour les petits de m. 60 de 
tour il est de 60 kgr. et pour ceux de 1 m. 20 à 1 m. 50, de 80 kgr. 
par stère. 

Le charbon de bois, dont la fabrication a pris dans ces derniè- 
res années une extension très grande par suite des difficultés 
de ravitaillement en charbon de terre, est produit, soit en régie, 
soit plus généralement par des équipes de charbonniers indigènes 
travaillant pour leur propre compte. La quantité fabriquée men- 
suellement dans les forêts de chêne-liège voisines de la côte atteint 
5.000 quintaux; ce charbon est consommé : celui de la Mamora 
à Rabat, Salé et Kénitra ; celui provenant de Camp-Boulhaut 
et des autres forêts situées sur le territoire de la région de Casa- 
blanca, dans cette dernière ville. 

On peut estimer à 150.000 environ le nombre de chênes-lièges 
dépérissants abattus chaque année pour la production du char- 
bon et du tanin. 

B. — Zone du Moyen Atlas ou du Cèdre. 

Cette zone, qui s'étend de la Moulouya à l'Oued el Abid au 
delà de Kasbah Tadla, renferme les plus belles forêts du Maroc. 

Les peuplements y sont constitués, avant tout, par le cèdre et 
le chêne-vert ; on y rencontre aussi des boisements de bien moin- 
dre importance, de chêne zéen, de genévrier thurifère et de Phé- 
nicie et de pins d'Alep et maritime. 

Les boisements de cèdre d'abord mélangés au chêne-vert et 
au chêne zéen commencent à 1.250 mètres d'altitude et s'élèvent 
jusqu'à 2.500 mètres. 



468 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Ils se présentent sous forme de bandes allongées et de can- 
tons isolés, séparés par de vastes espaces entièrement déboisés. 
Ils disparaissent dès que la montagne commence à s'assécher. 

Les forêts de chênes commencent à partir de 1.1 50 mètres d'al- 
titude ; vers 1 .250 m., le cèdre se mélange au chêne-vert, plus haut 
le cèdre devient de plus en plus abondant, arrive à égalité avec 
le chêne-vert à 1.400 mètres et constitue à lui seul la forêt aux 
hautes altitudes. L'exposition a une influence sur cette réparti- 
tion : au Nord et à l'Est, le cèdre empiète sur le chêne, de même 
que dans les vallées où règne une certaine fraîcheur. 

Beaucoup de ces peuplements qui affectent la forme de futaie 
jardinée aux altitudes moyennes et de futaie équienne aux alti- 
tudes supérieures ont été appauvris par des exploitations indi- 
gènes et par les incendies ; ce qui fait que leur rendement en bois 
utilisable donne parfois des désillusions à l'exploitant. Ils se régé- 
nèrent par contre dans d'excellentes conditions. 

Le poids spécifique du cèdre est de 0, 6 environ. Le bois est 
d'une belle coloration blanc jaunâtre, veiné de brun. Il est homo- 
gène, se travaille bien et convient pour la menuiserie et la char- 
pente. Il est cependant plus cassant que le bois du Nord. La résine 
dont il est imprégné lui donne une odeur agréable et lui assure 
une durée pour ainsi dire indéfinie. C'est en cèdre que sont faites 
les menuiseries, charpentes et plafonds des villes indigènes de 
Fès et de Meknès ; depuis la guerre, il a été employé de plus en 
plus dans les constructions européennes. Il est destiné à être uti- 
lisé en grand pour la fabrication des traverses de chemin de 
fer. 

Les forêts de cèdres, qui constituent, ainsi que nous l'avons vu, 
les peuplements des hautes altitudes, sont situées en majeure 
partie dans la région insoumise, et il est nécessaire, pour évaluer 
leur surface approximative, de s'en rapporter à des renseigne- 
ments incomplets. Une partie de ces massifs a pu être abordée 
à la suite des opérations de l'automne 1921 ; ils sont constitués 
par des peuplements de cèdre pur, de belle venue, affectant 
l'allure de sapinières et renferment un beau matériel exploi- 
table. 

Il est probable que les futaies situées entre Békrit et Itzer 
pourront aussi être parcourues à l'issue des opérations de 1922. 

Des scieries privées étant installées à Azrou et Aïn Leuh, le 
service forestier a cessé son exploitation en régie dans ces régions; 



APPENDICES 469 

il a, par contre, transporté ses chantiers en régie dans les environs 
de Fès. 

Les chênes que l'on rencontre dans le Moyen-Atlas sont le 
chêne- vert et le chêne-zéen, dans la proportion de 10 à 1. On 
trouve aussi quelques taches de chêne afarès ou chêne à feuille 
de châtaignier. 

Le chêne-vert atteint, vers 80 ans, 30 à 40 centimètres de 
diamètre et 8 mètres de hauteur de fût. Il se présente sous forme 
de belles futaies très denses, aux arbres droits et élancés; il fournit 
un bois lourd, d'un poids spécifique de 1,1 résistant très bien à la 
flexion et à l'écrasement. Dans la région de Meknès, on l'emploie 
avec succès pour le charronnage, les roues de voiture, les manches 
d'outils ; il permet de fabriquer un excellent charbon. Des coupes 
sont mises en vente chaque année à cet effet. Des essais sont aussi 
entrepris en vue de son utilisation pour les traverses de chemin 
de fer ; il faudra, pour cela, entourer sa dessiccation de précau- 
tions spéciales afin d'éviter qu'il travaille par trop. 

Le chêne zéen, qui occupe de préférence les vallées ou combes 
à sol profond, tandis que le chêne-vert se contente de sols rocheux 
et secs, se rapproche beaucoup des chênes de France tant par la 
forme des feuilles que par la qualité du bois ; il peut surtout s'em- 
ployer pour la fabrication des traverses. 

C. — Zone du Grand Atlas ou du Thuya. 

La zone forestière du Grand Atlas, qui s'étend de l'Oued el Abid 
jusqu'au Tizi Machou, quoique beaucoup plus vaste que celle du 
Moyen-Atlas, est en revanche moins boisée. 

Dans la haute vallée de la Moulouya, en face du Moyen-Atlas, 
vers le Djebel Aïachi, on trouve d'abord des forêts de cèdre. 

On passe ensuite dans le haut bassin de l'Oued el Abid qui n'a 
pas été prospecté, puis dans celui de la Tessaout (affluent de 
l'Oum-er-Rbia) où l'on trouve des boisements de pin d'Alep, 
malheureusement en voie de régression, par suite de l'écorçage, 
puis dans les bassins de l'Oued Tensift et de ses affluents de gau- 
che qui constituent par excellence la région des cupressinées 
(thuyas, genévriers, cyprès), en alternance ou en mélange avec 
le chêne-vert. 

Le chêne-vert, bien que très répandu dans le Grand Atlas, n'y 
constitue pas de hautes et denses futaies comme au Sud de 



470 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Meknès; il se présente plutôt sous forme de demi-futaies clair- 
semées ou de taillis, notamment dans le bassin très boisé de 
FOued Ourika, au sud de Marrakech, d'où l'on tire le charbon 
nécessaire à cette grande agglomération. 

Il s'élève jusqu'aux altitudes de 2.800 mètres. 

On ne peut songer à l'utiliser que comme combustible. 

Le thuya est, avec le genévrier de Phénicie et parfois le cyprès, 
l'essence dominante de la chaîne. 

Par son ubiquité, sinon par l'étendue totale qu'il occupe, le 
thuya constitue l'essence marocaine par excellence. On le trouve 
en effet représenté plus ou moins dans toutes les régions forestiè- 
res du Protectorat, où il occupe jusqu'à 1.600 m. d'altitude, et, 
quelle que soit la base minéralogi-que, les stations spéciales qui 
lui sont propres : berges encaissées des ravins, versants monta- 
gneux exposés à l'Est ou au Sud, c'est-à-dire les plus secs et les 
plus ensoleillés, collines rocheuses et presque dépourvues de terre 
végétale, etc.. C'est à coup sûr l'une des espèces végétales qui 
paraît s'accommoder le plus facilement de l'extrême réduction 
des pluies, en sorte qu'il ne convient pas d'attribuer à la séche- 
resse du climat seule le mauvais état dans lequel se trouvent 
un certain nombre de peuplements de thuya. 

On le rencontre surtout dans le Grand Atlas, où il occupe en- 
viron 50 0/0 de la surface boisée. C'est là qu'il forme les peuple- 
ments les plus vigoureux et les mieux conservés. L'ébénisterie 
fine en a tiré de tout temps le meilleur parti (Mogador) et les 
populations locales récoltent les larmes transparentes de sa 
résine. 

C'est un arbre de moyenne grandeur, au port svelte et pyrami- 
dal, pouvant atteindre exceptionnellement 2 mètres de haut 
sur 1 à 2 mètres de circonférence à hauteur d'homme ; en gé- 
néral les arbres que l'on rencontre n'ont guère plus de 30 cm. de 
diamètre et 3 à 4 mètres de hauteur de fût utilisable. 

Le bois de thuya ou arar présente une coloration rouge ou 
brune caractéristique. Il est dur, finement veiné et susceptible de 
prendre un très beau poli ; la résine, dont il est imprégè, lui 
communique une odeur vive et agréable, en éloigne les parasites 
et le rend à peu près imputrescible. 

Il a été utilisé de tout temps par les indigènes, soit comme 
charpente (perches de 0,10 à 0,15 de diamètre), soit en menuiserie 
pour la fabrication de jolis meubles indigènes (Salé, Mogador). 



APPENDICES 471 

Dans la région de Rabat, le thuya est généralement cédé sur 
pied aux bûcherons indigènes qui l'exploitent et l'apportent sur 
les marchés sous forme de madriers de 2 à 3 mètres grossière- 
ment équarris à la hache. 

Dans les forêts du Grand Atlas occidental et de ses contre- 
forts littoraux, le thuya est, avons-nous dit, surtout exploité par 
les populations berbères en vue de l'extraction de la gomme 
sandaraque. Cette gomme, qui est la résine du thuya, est un pro- 
duit jaune clair, transparent, soluble dans l'alcool, utilisé en 
pharmacie ou pour la préparation de vernis blancs, très résistant 
aux agents atmosphériques. Il en est exporté de grandes quan- 
tités par le port de Mogador. 

L'opération du résinage de la gomme sandaraque, conduite 
sans discernement, occasionne des blessures inutilement pro- 
fondes et très préjudiciables à la végétation de l'arbre. 

Tous les peuplements de thuya de la partie occidentale de la 
chaîne sont en général très denses et pourront fournir de très 
grandes quantités de perches. 

Dans les parties centrale et orientale,ils sont moins bien venants, 
mais ils jouent un rôle considérable dans l'économie physique et 
hydrologique de ces montagnes, dont ils maintiennent les ver- 
sants abrupts et schisteux, notamment dans les hautes vallées 
l'Oued N'Fis 

A côté du thuya, et souvent en mélange avec lui, on rencontre 
le genévrier, dont l'aire géographique est également très étendue. 

Dans la zone du Grand Atlas, il yen a deux : le Phénicie et 
l'Oxcyèdre. 

D'une très grande plasticité altimétrique, On les trouve à la 
fois dans les régions occupées par le thuya et dans les régions plus 
hautes : c'est ainsi que le Phénicie monte jusqu'à 2.300 mètres 
seul ou en mélange avec le chêne- ver t. 

Essences de rocher, particulièrement rustiques, on les rencontre 
un peu partout dans le Grand Atlas, occupant ces versants où 
nulle autre espèce ne peut se maintenir. A ce titre elles jouent 
un rôle particulièrement important dans la protection des 
versants de la chaîne. Le bois du Phénicie présente des qualités 
analogues à celles du thuya avec lequel les indigènes le con- 
fondent souvent. Sa croissance est beaucoup plus lente cependant. 

Dans le Moyen Atlas on trouve le genévrier thuri/é, qui, d'abord 
mélangé au cèdre, se substitue à lui après 2.300 mètres. Il est plus 



472 LA RENAISSANCE DU MAROC 

élevé, de croissance plus rapide que le Phénicie et peut être utilisé 
comme bois dans l'industrie. 

Signalons enfin le cyprès (Cupressus Sempervirens), que l'on 
ne rencontre que dans le Grand Atlas, où, en raison de ses 
dimensions dépassant de beaucoup celles du thuya et de son port, 
on l'a parfois confondu avec le cèdre. Le cyprès constitue dans le- 
haut Oued N'Fis des peuplements de plusieurs milliers d'hecta- 
res; son bois est très apprécié comme charpente dans cette 
région. 

Dans la vallée de la Tessaout on trouve des forêts de Pin d' Alep. 

D. — Zone de VArganier. 

Bien que cette zone ne puisse être séparée géographiquement 
du Grand Atlas et que ses forêts se rattachent sur le terrain pres- 
que sans transition à celles de cette chaîne, elle s'en distingue 
toutefois si nettement par le climat et la nature de la végétation 
qu'il est nécessaire de la classer à part et d'en faire un groupement 
spécial : celui de l'arganier. 

L'arganier (Argania sideroxylori) est le végétal le plus curieux 
du Maroc, car il ne pousse qu'en ce pays et dans une zone très 
circonscrite ; il appartient à une famille presque exclusivement 
tropicale, les sapotacées. 

On le trouve à toutes les altitudes entre et 1.500 mètres et, 
malgré l'exiguïté de son aire, il présente une plasticité remar- 
quable au point de vue de l'altitude, de la température et de la 
pluviosité. 

C'est un arbre éfuneux, toujours vert, atteignant 6 à 8 mètres 
de hauteur, au tronc noueux, souvent formé de plusieurs tiges 
entrelacées, à la cime globuleuse ; son aspect général rappelle 
celui de l'olivier. Il rejette beaucoup de souches et résiste très 
bien à la dent du bétail. Cette essence, admirablement adaptée 
à la région où on le rencontre, forme, soit à l'état pur, soit très 
souvent en mélange avec le thuya et le genévrier de Phénicie, de 
vastes forêts qui couvrent la partie occidentale du Grand Atlas 
jusqu'à la mer et s'étendent dans tout le Sous et sur les versants 
de l'Anti- Atlas. 

On commence à le rencontrer au sud de Safi, mais jusqu'à 
Mogador, il ne constitue, notamment dans les Chiadma, que des 
boisements plus clairs et plus ou moins dévastés. Sa véritable 



APPENDICES 473 

zone d'extension est le Sous, qui n'est pour ainsi dire qu'une im- 
mense forêt d'arganiers. La surface boisée en arganier n'est sans 
doute pas inférieure à 400.000 hectares. Ces forêts poussent sur 
des terrains calcaires, ingrats, qui ne sauraient être utilisés pour 
la culture et qui, sans elles, seraient voués à une stérilité com- 
plète ; elles constituent à cet égard une précieuse réserve pour 
les troupeaux du pays, qui se nourrissent exclusivement avec la 
drupe et les feuilles de l'arbre. 

Le bois d'arganier, très dur, compact et lourd, est peu utilisé 
comme bois de construction ; son emploi en ébénisterie semble 
plus indiqué. Il fournit un très bon chauffage et un excellent 
charbon, dont il s'exporte depuis quelques années des quantités 
importantes sur Casablanca et Tanger. 

Mais le principal produit, l'huile,est tiré du fruit drupe ovoïde, 
jaune verdâtre d'abord, puis veinée de rouge à la maturité. 
Cette drupe, de la grosseur d'une belle olive, contient le plus 
souvent une seule graine, mais elle peut en avoir jusqu'à quatre 
à coque dure, épaisse, luisante, brunâtre, qui renferme une 
amande oblongue, blanche et amère, riche en huile. Les fruits 
arrivent à maturité en juin et servent à la nourriture du bétail ; 
les noyaux qui ne sont pas digérés sont recueillis dans les excré- 
ments des animaux et concassés entre deux pièces, les amendes 
sont broyées par les femmes après torréfaction dans des plats 
de terre, et l'huile est extraite par malaxage avec de l'eau chaude 
de la pâte ainsi obtenue et décantation. L'huile d'argan est de 
couleur jaune ambré ; sa composition chimique est voisine de 
celle de l'huile d'olive ; elle a un goût acre, légèrement piquant, 
qui ne convient pas aux Européens, et elle rancit très rapidement; 
les indigènes en sont très friands et certaines tribus pauvres la 
considèrent comme un produit alimentaire de première nécessité. 
Les indigènes l'utilisent pour fabriquer du savon mou. 

Les analyses ont révélé une teneur en huile de l'amande 
voisine de 50 0/0. 

Des expériences, faites sur des fruits bien venants- ont fourni 
les résultats suivants : 100 kilos de fruits mûrs donnent 46 kilos 
de fruits séchés, 24 kilos de noyaux et 2 k. 750 d'amandes, d'où 
l'on peut extraire 1 k. 100 d'huile. 

En raison de son faible rendement en huile, la forêt d'arganier 
ne se prête nullement aux exploitations européennes ; son rôle 
véritable doit se limiter à assurer la subsistance des industries 



474 LA RENAISSANCE DU MAROC 

familiales de la région et à pourvoira la subsistance des habitants 
des pays très pauvres qui, sans la forêt d'arganier, seraient 
transformés en désert. 

Les forêts d'arganier de la vallée du Sous on été délimitées 
à la fin de l'année 1920. 

Avant de terminer cette description forestière du Maroc, nous 
dirons quelques mots du tizra. 

Le Tizra ou sumac (Rhus pentaphylla) n'est pas, à proprement 
parler, une essence forestière ; c'est un arbuste épineux se pré- 
sentant sous forme de touffes plus ou moins volumineuses ne 
dépassant pas en général 3 à 4 mètres de hauteur et 5 à 6 mètres 
de circonférence ; sa croissance est très lente. Son écorce, surtout 
celle de la souche, est très riche en tanin. Il existe des étendues 
assez importantes de tizra dans la région de Rabat, où il est 
souvent en mélange avec le chêne-liège. Les sols sur lesquels il 
croît à l'état isolé sont d'ailleurs les plus pauvres de tous. Mais 
les boisements les plus importants se trouvent dans le Maroc 
Oriental, dans la plaine des Trilïas, au Nord du Massif des Beni- 
Snassen. Ces boisements sont à peu près épuisés à l'heure actuelle, 
à la suite d'exploitations à tanin excessives. 

Depuis 1919 des exploitations de tizra se sont installées dans 
la région de Rabat ; actuellement on se propose d'en créer dans 
la région de Mogador. 

II 

Economie forestière du Maroc 
Aménagement et gestion des forêts du Maroc. 

A. PROGRAMME GÉNÉRAL D'ACTION FORESTIÈRE 

Le service forestier, installé au Maroc depuis le mois d'avril 
1913, est chargé de la conservation, de la mise en valeur et de l'ex- 
p'oitation des forêts. 

1° MESURES DE PROTECTION ET DE CONSER- 
VATION DES FORÊTS 

Sa première tâche a été d'apporter un remède aux causes mul- 
tiples de destruction qui les menaçaient. 

Il est certain que l'étendue actuelle de la forêt marocaine; qui, 
à l'inverse de beaucouo d'autres boisements de l'Afrique du Nord, 



APPENDICES 475 

est constituée presque uniquement par des essences forestières 
principales, les essences secondaires et la brousse, si communes 
en Algérie et en Tunisie, étant ici très rares, n'est guère que le 
tiers de l'étendue qu'elle devait recouvrir autrefois. 

Il avait, en effet, été nécessaire, et le fait est général dans tous 
les pays, de livrer à la culture une partie des terrains qui, à l'ori- 
gine, se trouvaient recouverts par la végétation forestière. Ce 
déboisement initial est une nécessité économique ; l'essentiel est 
qu'il ne soit pratiqué que sur des étendues propres à l'agriculture 
et que chaque terrain reçoive en définitive la meilleure utilisation 
dont il est susceptible. A l'heure actuelle il peut être considéré 
comme terminé. 

Mais d'autres dangers plus graves que le déboisement con- 
tinuaient à menacer les forêts marocaines, à savoir : 

1° En premier lieu, les incendies volontaires ou involontaires 
résultant, soit de la négligence des charbonniers et bûcherons 
indigènes, soit des luttes des tribus entre elles (notamment en 
Mamora). 

Actuellement, grâce aux mesures administratives prises 
et à l'ouverture de tranchées d'incendie, les dégâts causés par 
le feu sont peu importants dans les massifs gérés par le Service 
forestier et ne dépassent jamais 2 à 3.000 hectares par an. Par 
contre, les forêts de la zone encore insoumise, notamment celles 
du Moyen-Atlas et de la Région sud de Mogador, sont fréquem- 
ment ravagées par l'incendie. 

2° Puis les exploitations abusives qui entraînaient la destruc- 
tion progressive des forêts de chênes-lièges des régions de Rabat 
(Mamora) et de Chaouïa, ainsi que celles des massifs de cèdres 
d'Azrou et d'Aïn Leuh 

Là encore, l'intervention du Service Forestier a permis de 
mettre un terme à ces destructions : en Mamora et dans les autres 
forêts de chêne-liège des régions de Rabat et Casablanca, la ré- 
colte du tanin, qui entraînait autrefois la perte définitive de 
100.000 arbres écorcés sur pied par les indigènes, ainsi que la 
fabrication désordonnée du charbon, ont été réglementées et 
orientées, au contraire, vers la régénération de la forêt, par voie 
de recépages des cantons dégradés ou dépérissants. 

De même, dans les forêts de cèdres d'Azrou et d'Aïn-Leuh 
les bûcherons ont été obligés à n'utiliser pour la fabrication 
des madriers que le matériel sain, déjà abattu et abandonné sur 



476 LA RENAISSANCE DU MAROC 

le parterre de la forêt, ainsi que les arbres qui leur étaient dé- 
signés par le service forestier. 

3° Le pâturage, dont l'exercice constitue une nécessité vi- 
tale pour les populations riveraines des forêts, a été réglementé 
dans la mesure du possible, en s' attachant surtout à interdire 
aux troupeaux l'accès des boisements en voie de régénération 
à la suite de recépages. 

Ces diverses mesures de conservation des forêts n'ont tou- 
tefois pu être prises qu'en application d'un régime forestier légal. 

Régime forestier. — Le régime légal d'exploitation et de con- 
servation des forêts a été institué au Maroc par le dahir du 
10 octobre 1917 qui constitue une législation forestière com- 
plète, comparable à celle d'Algérie, mais plus condensée ; en 
8 titres et 84 articles, ce dahir traite des exploitations, des 
droits d'usage, des défrichements, de la police et de la con- 
servation des forêts (constatation et poursuite des délits). 

Les principes sont les mêmes que dans toutes les lois forestiè- 
res. Mais la procédure est adaptée à l'organisation politique et 
juridique du protectorat. En règle générale, sauf dans les cas 
graves, les infractions ne sont pas poursuivies de suite devant 
les tribunaux, et on accorde toujours une transaction avant 
le procès-verbal. 

Le dahir est complété par 3 arrêtés viziriels d'application. 
Deux de ces arrêtés du 4 septembre 1918 sont relatifs : 

L'un aux mesures à prendre contre les incendies,comportant 
l'institution d'une période d'interdiction de 4 mois, des pré- 
cautions contre les campements en forêt et les habitations 
voisines, contre les véhicules utilisant le feu pour leur loco- 
motion, contre les incinérations de chaume. 

L'autre, aux exploitations, colportage et vente de produits fo- 
restiers, même chez les particuliers. Cette réglementation per- 
met de suivre les produits forestiers hors de la forêt et d'en con- 
trôler l'origine. Sans elle, les mesures prévues par le dahir du 
10 octobre 1917 seraient inefficaces. 

Un 3 e arrêté, du 15 janvier 1921, a trait à la réglementation des 
droits d'usage ; il se rapporte à la limitation du bétail,aux possi- 
bilités de la forêt, au contrôle des usagers, à l'interdiction aux 
non usagers, notamment aux Européens, d'user du parcours en 
forêt. 

Cette législation est complétée par des circulaires administra- 






APPENDICES 477 

tives concernant les transactions, les poursuites, les droits d'u- 
sage, etc.. 

Ces différents textes, ainsi que le dahir du 3 janvier 1916 sur les 
délimitations du domaine de l'État, donnent à l'Administration 
forestière des armes suffisantes pour protéger efficacement le 
domaine forestier. 



2° PROGRAMME GÉNÉRAL DE MISE EN VALEUR 

ET D'EXPLOITATION DES FORÊTS 

Une fois le domaine forestier sauvé de la destruction, il conve- 
nait de se préoccuper de sa mise en valeur et de son exploitation 
rationnelle. 

La mise en œuvre du programme que le Service forestier s'était 
tracé à cet effet comportait l'exécution des travaux suivants : 

1° — Délimitation du domaine forestier ; 

2° — Mise en valeur des forêts de chênes-lièges,parvoiede recé- 
page des arbres tarés ou dépérissants et de démasclage des arbres 
sains susceptibles de fournir plus tard du liège de reproduction. 

3° — Aménagement des forêts, par ouverture de tranchées de 
protection contre l'incendie, ouverture de chemins d'exploitation, 
construction de maisons forestières. 

Parallèlement à l'exécution de ces travaux de mise en valeur, 
le Service forestier entreprenait, partout où c'était possible, V ex- 
ploitation rationnelle des boisements ; il convient toutefois de 
remarquer que cette exploitation ne saurait être réalisée, sous 
sa forme normale et définitive, qu'autant que la mise en valeur 
des forêts sera terminée au préalable. 

Rappelons enfin que rentrent également dans les attributions 
de la Direction des Eaux et Forêts : 

1° — L'exécution des travaux de reboisement et de plantation 
d'intérêt général, sur les terrains dénudés impropres à la culture ; 

2° — La fixation des dunes et sables mouvants ; 

3° — La police de la pêche fluviale et la pisciculture ; 

4° — La police de la chasse. 

B. MISE EN VALEUR ET EXPLOITATION DES FORÊTS 

Le programme général d'action forestière étant exposé, il con- 
vient d'examiner comment il a été appliqué dans la pratique et 



478 LA RENAISSANCE DU MAROC 

quels sont les résultats obtenus en matière de mise en valeur et 
d'exploitation des forêts. 

Les travaux entrepris par le Service forestier depuis 1914, pour 
l'aménagement, la restauration et la mise en valeur des forêts 
ont varié selon la nature des essences qui constituaient les peu- 
plements. 

Dans les forêts de chênes-lièges ils comportaient : des recépages 
pour la régénération des boisements dégradés, des démasclages 
en vue de la production du liège marchand, des ouvertures de tran- 
chées pour assurer la protection contre l'incendie, des construc- 
tions de maisons forestières, des ouvertures de chemins forestiers 
pour la vidange des produits. 

Dans les autres forêts (thuya, chêne-vert, cèdre) les travaux de 
mise en valeur peuvent, pour le moment, se limiter à l'ouverture 
de chemins forestiers et à la construction de maisons forestières. 

1° — Délimitation du domaine forestier. — Les opérations de 
délimitation des forêts ont été poursuivies activement depuis 1916 
par application du dahir du 3 janvier 1916 sur la délimitation du 
domaine de l'État qui permet non seulement de déterminer leurs 
limites, mais aussi d'apurer leur situation juridique et de fixer 
leur consistance définitive. 

Déjà presque tous les massifs forestiers des régions de Rabat, 
Kénitra, Casablanca ont été délimités. 

Ces opérations ont été également effectuées dans le Souss et 
dans une partie de la région de Mogador. 

Dès que les circonstances le permettront, elles seront entre- 
prises dans les forêts du Moyen-Atlas. 

Conduites dans un esprit de mesure et d'équité à l'égard des 
populations indigènes dont elles ont respecté les droits d'usage, 
les délimitations forestières n'ont rencontré aucune difficulté 
d'exécution. 

2° — Travaux de défense contre V incendie. — Pour mettre les 
forêts à l'abri des incendies qui les ravageaient périodiquement 
autrefois, il a fallu les compartimenter au moyen de tranchées 
garde-feu débroussaillées avec extraction de souches, larges de 20 
à 30 mètres, suivant leur importance, qui dans les forêts de plaines 
ou de plateaux, comme la Mamora, Camp-Boulhaut, les Sehoul, 
servent en même temps de voies de communication et de vi- 
dange. 

Le réseau de tranchées garde-feu de la forêt de la Mamora est 
terminé ; il a une longueur totale de 437 kilomètres, la longueur 



APPENDICES 479 

des tranchées ouvertes au 1 er janvier 1922 dans les autres forêts 
de chênes-lièges (M'Krennza, Boulhaut et Sehoul) atteint 61 kilo- 
mètres. 

Lorsque le réseau des tranchées dans les forêts de chênes-lièges, 
qui est le plus urgent et le plus indispensable, sera terminé, on 
passera aux massifs d'autres essences. 

3° — Routes et chemins. — Un certain nombre de chemins secon- 
daires, d'une longueur totale de 255 kilomètres, ont été ouverts 
dans les forêts de la Mamora, de Camp-Boulhaut, des Sehouls des 
Zaer, ainsi que dans la région de Meknès. Tous sont carrossables. 

Dès que les progrès de la pacification le permettront,le Service 
forestier entreprendra la construction d'un réseau de chemins 
forestiers dans les grands massifs de cèdres du Moyen- Atlas. 

4° — Création de postes forestiers. — L'installation des préposés 
forestiers à Tinter eur des massifs, étant la condition essentielle 
de leur conservation et de leur gestion rationnelle, l'Administra- 
tion s'est préoccupée, dès que les conditions de sécurité l'ont per- 
mis, de créer en plein boisement des postes provisoires (baraques) 
ou définitifs (maisons forestières). 

Au 1 er janvier 1922, il avait été déjà construit 25 groupes de 
maisons forestières en maçonnerie, comprenant 54 logements de 
familles de préposés forestiers. En 1922,10 autres groupes, compre- 
nant 20 logements, seront en outre entrepris. En attendant que 
la construction de nouveaux postes soit réalisée, les préposés sont 
logés dans des baraques en bois aménagées pour abriter plusieurs 
ménages. 

Dans les régions où la sécurité n'est pas encore suffisante 
(Moyen Atlas) les postes forestiers sont entourés d'une enceinte 
continue, permettant de résister à une attaque de rôdeurs et 
pourvus provisoirement d'une petite garnison de 8 à 10 cavaliers 
forestiers, chargés en outre du service de surveillance et de liaison. 

L'installation des postes forestiers étant à peu près terminée 
dans les régions de Rabat, Kénitra, Casablanca, l'Administration 
va, dès cette année, activer les créations dans les forêts du Moyen- 
Atlas et de la région du sud de Mogador. 

5° — Recépages. — Ainsi que nous l'avons exposé, lors de 
l'étude desforêts de chênes-lièges, le Service forestier a dû, dès le 
début, se préoccuper de la régénération des peuplements dégradés 
(de chênes-lièges notamment) à la suite des incendies, des écorce- 
ments, des abus d'exploitation ou de pâturage. 



480 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Les arbres ainsi recépés ont d'ailleurs été utilisés pour la fabri- 
cation du charbon et ont fourni d'importantes quantités de tanin. 

Au 1 er janvier 1922, il y avait eu 530.000 arbres recépés en 
Mamora et 210.000 dans les autres forêts, soit au total 740.000 
arbres. 

Ces opérations se continuent dans les forêts de la Mamora, de 
Camp-Boulhaut et des Zaer où des boisements étendus sont 
encore à restaurer. 

6° — Démasclages. — Nous avons précédemment exposé les 
conditions dans lesquelles il était procédé à la mise en valeur des 
forêts de chênes-lièges par voie de démasclage. 

Cette opération a été poursuivie aussi activement que le per- 
mettait la main-d'œuvre indigène inexpérimentée et sans cesse 
renouvelée dont on disposait. Il a été ainsi démasclé jusqu'au 
1 er janvier 1922, 1.161.000 arbres de lm. 50 à 2 m. en moyenne 
de circonférence en Mamora ; 409. 000 de m. 70 à m. 80 de cir- 
conférence dans la forêt de Camp-Boulhaut et 221.000 de 1 m. 50 
de tour dans celle des Sehoul, soit un total de 1.791.000 arbres. 

En Mamora, les démasclages sont opérés, partie en régie, partie 
par les soins d'une Société privée, adjudicataire de ces travaux 
pour plusieurs années. 

Dans les autres forêts, les démasclages sont effectués en régie. 

Le nombre moyen des arbres démasclés annuellement est actuel- 
lement de 600.000 environ. 

7° — Reboisements et fixation de dunes. — Le Service forestier, 
obligé tout d'abord de consacrer tous ses efforts à la protection 
et à la mise en valeur des forêts, n'avait pu aborder, jusqu'ici, 
l'œuvre considérable de la création de vastes boisements artifi- 
ciels dans les régions dénudées. Il avait dû se borner à effectuer 
des repeuplements en forêt et aux abords des postes ou à exécuter, 
aux environs de Rabat, des reboisements d'importance limitée. 
Il manquait d'ailleurs du personnel et des crédits nécessaires. Une 
dotation de 5 millions ayant été affectée aux reboisements sur 
l'emprunt marocain de 1920, un programme rationnel de reboi- 
sement du pays a pu alors être établi utilement et la création de 
périmètres de reboisement envisagée dans toutes les régions agri- 
coles dépourvues de forêt, telles que la Chaouïa, les Doukkala, 
les Abda. 

Ces périmètres, qui ont de 500 à 1 .000 hectares de superficie, 
sont déclarés d'utilité publique par application de la législation 






APPENDICES 481 

forestière sur le reboisement ; les terrains qui y sont englobés peu- 
vent, s'il est nécessaire, être acquis par voie d'expropriation. Deux 
de ces périmètres sont déjà créés : l'un dans le bassin de l'Oued 
Nefifikh, sur la route de Rabat à Casablanca, l'autre près de Settat 
sur la route de Marrakech. D'autres sont en projet dans la région 
de Mazagan et de Safi, aux environs de Fez, etc. 

Il y a d'ailleurs lieu de remarquer qu'au Maroc le reboisement 
tend à d'autres fins qu'en France et en Algérie, où il a surtout 
pour but de régulariser le débit des cours d'eau torrentiels et d'as- 
surer le maintien des terres. 

Ici, au contraire, il s'agit, pour satisfaire à des besoins impérieux 
d'ordre économique, climatérique ou de salubrité publique, de 
créer des boisements nouveaux dans des régions complètement 
dénudées. 

L'œuvre capitale de reboisement au Maroc est sérieusement 
amorcée ; il ne faut pas se dissimuler qu'elle est considérable et 
exigera de longues années d'efforts. 

Fixation des dunes. — A côté de ces reboisements proprement 
dits, il convient de citer les importants travaux de fixation des 
sables entrepris depuis 3 ans, avec un succès complet, dans les 
puissantes dunes entourant Mogador. Déjà, près de 2.000 hec- 
tares sur 6.000 sont complètement fixés grâce aux procédés en 
usage dans les dunes de Gascogne : dune littorale artificielle, cla- 
yonnages, couverture, plantation de gourbet... etc. 

Sur les dunes ainsi fixées on a mis en place des plants de diver- 
ses essences élevés en pépinière (mimosas, pins, cyprès, tamarix... 
etc.); on a également semé en grande abondance du ricin, qui a 
donné sur certains points d'excellents résultats. Déjà 600 quin- 
taux ont pu être récoltés cette année et cette production ira en 
croissant. Il ne faut cependant pas se dissimuler que la végétation 
du ricin qui, au Maroc, se trouve à la limite de son aire naturelle, 
est des plus capricieuses et que cette plante ne saurait être intro- 
duite avec succès dans toute l'étendue des dunes. Il ne semble 
d'ailleurs pas, étant donnés les frais que nécessite la fixation préa- 
lable des sables, que la culture du ricin dans les dunes puisse être 
entreprise avantageusement par des particuliers. 

Des travaux de fixation analogues ont été exécutés avec succès, 
depuis 2 ans dans les dunes situées entre l'embouchure du Sous 
et Agadir. 

Le service forestier se propose de commencer sous peu la fixa- 

3i 



482 LA RENAISSANCE DU MAROC 

tion des dunes d'Azemmour, à l'embouchure de l'Oum er Rebia 
et de celles situées à l'embouchure du Sebou. 

EXPLOITATIONS FORESTIÈRES 

1° Produits exploités. — A l'heure actuelle, l'étendue des 
forêts sur lesquelles sont réparties les diverses exploitations en 
régie, à la tâche ou par adjudication, est d'environ 250.000 hec- 
tares ; la plus grande partie de la zone forestière montagneuse ne 
peut, en effet, être encore exploitée. 

Pendant l'année 1921 les produits exploités et mis en vente dans 
cette zone se répartissent comme il suit : 

Bois à brûler : 10.000 stères de chêne-liège ou essences secon- 
daires, dont 6. 000 produits par la Mamora ; 

8. 487 stères de chêne-vert et chêne zéen provenant de la région 
Azrou-Aïn Leuh. 

Charbon de bois fabriqué en régie et par entreprise : 87.000 
quintaux produits par environ 115.000 stères de bois (chêne- 
liège : forêt de Mamora, chêne-vert : Moyen- Atlas). 

bois d'œuvre 

Cèdre. — 7.250 mètres cubes de cèdre en grume ou sur pied et 
en outre 70 . 200 madriers (0,24 à 0,25, sur 0,08, sur 4m. 50 à 5m. 5u 
représentant 7.000 mètres cubes de bois équarris et 13.000 mètres 
cubes de bois sur pied. 

Thuya. — 600 madriers et chevrons de longueur variable. 

BOIS DE SERVICE 

Perches pour construction. — Chêne-liège et thuya : 7.600 

Cèdre : 29.900 

Bois de charrue : 5.000 

On voit donc que la production annuelle moyenne des forêts 
gérées par l'Administration est de 20 à 25. 000 mètres cubes de 
bois d'œuvre de cèdre engrume et de 130 à 140.000 stères de bois 
de chauffage. Ces chiffres ne comprennent d'ailleurs pas la produc- 
tion considérable, surtout en bois de chauffage et charbon, des 
forêts non encore gérées par l'Administration. 

2° Modes d'aliénation et d'exploitation. — Jusqu'à la fin de 
1917, tous les produits forestiers étaient cédés par voie de marché 
de gré à gré. Des scieries s'étant par la suite installées à Azrou et 



APPENDICES 483 

Aïn Leuh, il fut procédé, chaque année, à Meknès, à des ventes par 
voie d'adjudication publique. 

Ces adjudications ont eu lieu sous le régime fixé par le dahir du 
10 octobre 1917 sur la conservation et l'exploitation des forêts, 
qui pose en principe, dans son article 3, que la cession des produits 
principaux ou divers dans les bois de l'État doit avoir lieu par 
voie d'adjudication publique. Les obligations des adjudicataires 
sont déterminées par le cahier des charges générales du 16 octobre 
1917, complété chaque année par des clauses spéciales. Pour pren- 
dre part aux adjudications de cèdre il est actuellement nécessaire 
d'avoir une scierie installée dans la région d'Azrou ou d'Ain Leuh. 

Les dispositions prévues au cahier des charges générales concer- 
nant l'exploitation et la vidange des produits ainsi que le récole- 
ment des coupes ne présentent pas de différences sensibles avec 
celles adoptées en France et en Algérie. 

Cèdre. — Jusqu'à la fin de 1918 les bois d'industrie à Azrou et 
Aïn Leuh étaient façonnés selon les procédés indigènes : c'est 
ainsi que le bois de cèdre était débité à la hache et les madriers 
équarris avec ce même instrument sur une face au moins. Il en 
résultait un déchet considérable. Depuis la mise en adjudication 
des coupes sur pied, des scieries mécaniques importantes, permet- 
tant de débiter des troncs de plus de 1 mètre de diamètre, ont été 
installées à Meknès, Azrou et Aïn Leuh. 

La main-d'œuvre des bûcherons indigènes pourra cependant 
continuer à être employée avantageusement et à donner des ren- 
dements très satisfaisants, si les entreprises européennes ont soin 
de l'éduquer et d'améliorer sa situation. 

Il y a d'ailleurs lieu de remarquer que l'exploitation des forêts 
du Moyen-Atlas, qui a dû être concentrée pendant 5 années sur des 
cantons d'étendue restreinte qui s'épuisaient peu à peu, ne sera 
susceptible de prendre de l'extension qu'autant que cette zone 
aura été complètement pacifiée, ce qui semble ne pas devoir tar- 
der, et que de nouveaux massifs boisés auront pu être aménagés. 
Jusqu'alors, les industries actuellement existantes suffiront large- 
ment à assurer le débit des bois disponibles, étant donnée surtout 
la crise qui sévit actuellement sur le marché du bois d'œuvre. 

Le service forestier s'est également préoccupé de développer les 
exploitations de bois de chauffage et de charbon dans cette région. 

Depuis 1920 de petites coupes de bois à brûler, accessibles aux 
indigènes., sont mises périodiquement en adjudication. Il y aura là 



484 LA RENAISSANCE DU MAROC 

un débouché intéressant pour les peuplements de chêne-vert. 

Chêne-liège et thuya. — Ainsi que nous l'avons vu précédem- 
ment, les exploitations de bois dépérissants ou incendiés prati- 
quées dans les forêts de chênes-lièges (Mamora, Camp-Boulhaut, 
Sehouls... etc.), n'ont pour but que d'assurer l'alimentation des 
centres de la côte en combustible. 

Elles sont opérées, par voie de jardinage, soit en régie, soit le 
plus souvent par de petits tâcherons indigènes, qui prennent de 
petites coupes d'environ 500 stères, destinées à la fabrication 
du charbon. 

Ces exploitations extensives se pratiqueront longtemps encore, 
car les forêts de chênes-lièges, qui pendant de longues années 
avaient été le théâtre de dévastations sans nombre, renferment 
un très important matériel dépérissant qu'il conviendra d'abat- 
tre et de céder, ainsi qu'il vient d'être dit, pour assurer la régé- 
nération des boisements. 

Des coupes de bois incendiées, portant sur 980 hectares et pou- 
vant produire 36. 000 stères de bois de chauffage, ont été vendues 
par voie d'adjudication en 1920. 

Quant aux exploitations de thuya, elles sont pratiquées par les 
indigènes en vue de la production des perches pour la construc- 
tion de madriers destinés à la menuiserie fine de Rabat et de 
Salé. Étant donnée l'irrégularité des peuplements de cette essence, 
il paraît difficile que des méthodes d'exploitation plus perfection- 
nées puissent lui être appliquées avantageusement. 

3° Recettes forestières. — Les recettes forestières, qui n'étaient 
que de 192.524 francs en 1915, sont passées successivement à 
325.000 francs en 1916, 1.150.000 francs en 1917, 1.655.843,95 
en 1918, 2.516.000 en 1919, et 2.847.000 francs en 1920. 

En 1921, elles ont cessé de progresser par suite de la crise sévis- 
sant actuellement sur les bois et il est probable que cette situation 
se prolongera encore un ceriain temps. 

CONCLUSION 

L'inventaire général dont les résultats viennent d'être exposés 
démontre que les forêts du Maroc constituent un très sérieux 
élément de la richesse publique et qu'elles sont susceptibles d'ap- 
porter une contribution des plus honorables aux finances du 
Protectorat. 



APPENDICES 



485 



Des mesures légales et administratives adaptées aux contin- 
gences locales ont permis, partout où le régime forestier a pu 
être instauré, d'assurer la protection à peu près complète des 
boisements, sans provoquer de conflits avec les populations indi- 
gènes, comme cela s'est produit si souvent dans d'autres colonies. 

Il n'y a jamais eu de « question forestière » au Maroc, la rareté 
des incendies en est la preuve manifeste. 

D'autre part, la mise en valeur du domaine forestier, déjà très 
avancée dans les forêts de chênes-lièges qui entreront en pleine pro- 
duction d'ici quelques années, va pouvoir, du fait des progrès de 
la pacification dans le Moyen-Atlas, être activement poursuivie 
dans les forêts de cèdres. 

Les méthodes d'exploitation de ces massifs, par voie d'entre- 
prises particulières, paraissant désormais à peu près dégagées, 
après les tâtonnements et les fausses manœuvres inévitables du 
début, il va devenir possible de les exploiter dans des conditions 
économiques et rationnelles et d'en retirer des revenus intéres- 
sants. 

Il y a enfin lieu d'ajouter, qu'indépendamment de leur impor- 
tance économique résultant et de la valeur des produits livrés à 
la consommation locale et de celle du pâturage abandonné aux 
indigènes qui représente à elle seule plusieurs millions, les forêts 
Marocaines jouent un rôle social de premier ordre, du fait de leur 
action considérable sur l'économie physique du Maroc au point 
de vue hydrologique et climatologique. 

L. J. Boudy 

Conservateur des Eaux et Forêts 
Directeur du Service Forestier 




486 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



APPENDICE VI 



(CHAPITRE XIV) 
Le Commerce. 

POIDS ET MESURES 

Les poids et mesures français sont, de plus en plus, usités dans 
les transactions commerciales entre Européens et indigènes, sur- 
tout dans les ports. D'ailleurs, la Direction générale de l'agricul- 
ture, du commerce et de la colonisation (Service du Commerce 
et de l'Industrie) va créer, en 1922,1e Service des poids et mesures 
qui, peu à peu, et en évitant de dérouter les indigènes par des 
mesures trop brusques, s'appliquera à répandre dans les centres 
commerciaux notre système métrique dont l'application sim- 
plifiera considérablement les transactions avec les indigènes. 

Mais, dans les villes de l'intérieur, comme Marrakech, Meknès, 
Fez et sur les souks hebdomadaires du bled, ce sont encore les 
poids et mesures indigènes qui sont, le plus souvent, en usage ; ils 
sont très nombreux, varient suivant la matière qu'ils servent à 
mesurer et n'ont pas partout la même valeur. 

En voici quelques exemples : A Boucheron, la superficie d'un 
terrain est représentée par les indigènes par le nombre de « mouds» 
qui peuvent y être ensemencés (le moud vaut en cet endroit 64 
litres) ; à Fez, par le nombre de journées nécessaires pour le la- 
bourer ; à Mogador, on mesure les terrains à l'aide d'une corde 
dont la longueur correspond à la mesure de l'écartement des 
bras en croix ; à Beni-Mellal, on se sert d'une corde de longueur 
quelconque. 

Quant aux poids, il en est un, au moins, qui est déposé et gardé 
aussi jalousement que le kilogramme-étalon du Conservatoire 
des Arts et Métiers, c'est le douro espagnol, dit « Bou-Madefa », 
frappé en 1812 ; il se trouve déposé aux Services Municipaux de 
Marrakech, et pèse exactement 27 grammes. Il sert à établir 
le « Rtal Khoddari » et ses sous-multiples. Ceux-ci sont repré- 
sentés par des morceaux de fer et de fonte poinçonnés et remplacés 
par des pierres pour les gros poids- 



APPENDICES 487 

Enfin, pour certaines marchandises, la vente se fait en tas, à 
vue d'œil ; de même, la distance est mesurée au temps employé 
à la parcourir; cependant, Marrakech peut encore s'honorer de la 
conservation à la Kessaria d'une mesure étalon : la « Kaaîa » ; 
elle a la forme d'une planche et la mesure y apparaît en creux. 

Il serait bien difficile de présenter un tableau complet de poids 
et mesures marocains ; on peut cependant classer les plus impor- 
tants. 

Mesures de poids. — Le « retal » est l'unité de poids le plus com- 
munément employée, mais il vaut un kilo à Casablanca et aux 
Ouled Saïd, 1.600 grammes à Bcr-Rechid, 540 grammes à Maza- 
gan et, dans certains cas, à Marrakech, 512 grammes à Meknès, 
500 grammes à Rabat et à Fez. Pour certaines denrées, la valeur 
du retal est différente : pour la viande, il vaut 800 grammes à Casa- 
blanca et à Rabat, 850 grammes à Mogador, 864 grammes à Marra- 
kech, 1 800 grammes à Mazagan, pour le charbon et les légumes ; 
il équivaut à un kilo à Casablanca, à Mogador et à Rabat, 2 kg. 500 
dans la Chaouïa, 2 kg. 160 à Mazagan. Le retal se subdivise en 
demi et quart de retal. Son principal multiple est le « Kantar », 
qui vaut 50 ou 100 retal. Pour les épices, il existe encore Y « oukia », 
qui se subdivise en demi-oukia et qui vaut, suivant les régions et 
les denrées : 200, 60, 50, 33 ou 30 grammes. 

Mesures de capacité. — Les mesures de capacité employées pour 
les grains sont principalement : le « moud », dans la Chaouïa, qui 
équivaut à 64 litres à Casablanca, 80 litres à Boulhaut, 100 litres 
à Ber-Rechid, 20 litres aux Ouled-Saïdet21 litres à Fez; la « Ka- 
rouba », qui est surtout employée à Marrakech, où elle équivaut 
à 253 litres 95, Y « abra », qui vaut 20 litres en Chaouïa, 50 litres 
à Rabat-Salé, le « temen » employé à Marrakech vaut 31 lit. 74 et 
pour l'orge, à Fez 16 litres. Pour l'huile, c'est la «qolla» qui vaut 
208 litres à Salé et qui représente 16 kil. 400 à Meknès. 

Mesures de longueur. — Pour mesurer les étoffes, c'est la « qala » 
qui est la plus usitée ; elle équivaut presque partout à 54 cen- 
timètres. On mesure aussi quelquefois, dans les villes de la côte, 
en « yards » anglais et en « varas » espagnols. Pour l'arpentage, 
la mesure principale est la « qama » qui vaut 1 m. 50 en Chaouïa, 
1 m. 65 à Rabat, 1 m. 70 à Marrakech et le « Draa » qui vaut 
presque partout m. 50. 

Mesures de surface et de volume. - Elles ne sont pas moins fan- 
taisistes. Pour la surface, la mesure varie suivant qu'il s'agit d'un 



488 LA RENAISSANCE DU MAROC 

jardin, d'un champ en friche ou labouré et suivant la nature de 
l'ensemencement ; les indigènes l'évaluent, également, suivant 
l'étendue que peut labourer une charrue attelée avec un âne, 
des bœufs ou des chevaux. 

Quant au volume, on emploie à Marrakech la « tabla » ; pour 
la chaux elle représente huit charges de bourriquots ; son 
équivalence, dans le système métrique, serait m 3 6699 ; elle a 
été établie par un cube ayant pour côté une Kalaa et demie plus 
un seizième de Kalaa = (0 m. 0875). 



LIGNES DE NAVIGATION 

Lignes de navigation. — Jusqu'en août 1914, le Maroc fut 
suffisamment desservi par des Compagnies de navigation fran- 
çaises et étrangères. Pendant la guerre, la crise des transports 
devint si redoutable que l'Empire chérifien fit l'acquisition d'une 
flotte de secours. 

Actuellement, les compagnies de navigation représentées à 
Casablanca sont les suivantes : 

Bland Line ; 

Compagnie des Chargeurs Marocains ; 

Compagnie des Vapeurs français ; 

Compagnie Chérifienne de Navigation ; 

Decq-Armateur ; 

Compagnie Générale Transatlantique ; 

Compagnie Mazzella ; 

Compagnie Paquet ; 

Power Steamship Cy ; 

Redariatiebolaget Swenska Lloyd ; 

Royal Mail Steam Packet C° ; 

Royal Netherlands Steamship C° ; 

Services Maritimes du Protectorat Français au Maroc ; 

Swedish Marrocco Line ; 

Compagnie Transmediterranea ; 

Compagnie : Les Transports Maritimes et fluviaux ; 

Union d'entreprises Marocaines ; 

L. Wibaux et Cie ; 

Union Maritime France-Algérie ; 

Société Anonyme de Gérance et d'Armement (S.A.G.A.). 



APPENDICES 

APPENDICE VII 



489 



(CHAPITRE XV) 
L'Industrie. 

Tableau d'ensemble des industries européennes (année 1921) 



GENRES D'INDUSTRIES 



Nombre 

'établisse - 

ments 



CAPITAUX 
ENGAGÉS 



Nombre 
d'ouvrier» 



Force mo- 
trice en HP 



Usines électriques 



ÉLECTRICITÉ 

I 8 I 41.780.000 



ALIMENTATION 



Minoteries 

Pâtes alimentaires.'. . . 

Biscuiteries 

Glace-limonade-sirops, 

Huileries 

Salaisons 

Entreprises vinicoles. . . 
Industries frigorifiques 



etc. 



33 
15 
2 
21 
8 
2 
3 
1 



85 



CONSTRUCTION 



Fabriques de chaux et ciment — 

Briqueteries 

Fabriques de plâtre 

Marbreries 

Fabrique de mosaïques 

Fabrique de poteries et articles 
en ciment 



17 

15 
3 
4 

1 



41 



INDUSTRIES DU BOIS 



Scieries 

Menuiseries 

Carrosserie-charronnage 



MÉTALLURGIE 



Constructions mécaniques 

Ferronnerie 

Forge-mécanique-serrurerie, etc. 



INDUSTRIE AUTOMOBILE 
Ateliers de réparation, garages. .. I 27 | 17.360.000 

IMPRIMERIES 



18 
A reporter I 241 



8.935.000 



168.693.000 



312 



275 



3.768 



37.779.000 


516 


2.950.000 


122 


1.150.000 


51 


4.625.000 


106 


5.250.000 


60 


2.200.000 


15 


170.000 


7 


5.000.000 


75 


59.124.000 


958 



102 I 7.075 



1.954 
231 



326 

179 

50 



2.740 



17.359.000 

3 075.000 

806 000 

1.940.000 

200.000 


464 

449 

42 

57 

15 


1.238 

304 

35 

62 


175 000 


14 




23.555.000 


1.041 


1.639 



7 
34 

11 


5.145.000 

10.124.000 

1 410.000 


189 

693 

86 


652 
809 
118 


52 


16 679.000 


968 


1.579 



2 

1 
7 


750.000 
150 000 
360.000 


39 
50 
23 


15 
10 

58 


10 


1.260.000 


112 


83 



267 



165 



13.548 



:90 



LA RENAISSANCE DU MAROC 



GENRES D'INDUSTRIES 



Nombre 
d'établisse- 
ments 



CAPITAUX 
ENGAGÉS 



Nombre 
d'ouvriers 



Force mo- 
trice en HP 



Report [ 241 j 168.693.000 J3.768 il3.548 

INDUSTRIES DIVERSES 



Fabrique d'explosifs 

Fabrique d'acétylène, gaz divers. . 
Manufacture de lits métalliques. . 

Ateliers de soudure autogène 

Fabrique de boîtes métalliques.. 

Blanchisseries mécaniques 

Société des lièges de la Mamora. . 

Fabrique de tapis (1) 

Pressage de fourrages 

Fabrique de savon mou 

Brasserie du Maroc 

Distillerie du Maroc 

Tannerie 



TOTAUX GENERAUX. 



260 



1 000.000 


30 


600.000 


13 


280.000 


23 


270.000 


50 


200.000 


3 


125.000 


31 


3.000.000 




100.000 


35 




20 


6.000 000 






10 




6 


11 575.000 


221 


180 268 000 


3.989 



82 

10 

6 

3 

25 

340 



230 

5 

131 



222 



13.770 



(1) Il existe plusieurs autres fabriques de tapis qui n'ont pas été 
recensées. 




TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 
LE PASSÉ 

Chapitre I«. — L'Histoire du Maroc, par G. Hardy 5 

Chapitre IL — La Géographie du Maroc, par Augustin 

Bernard 19 

Chapitre III. — La Religion, par Remy Beaurieux 35 

Chapitre IV. — Les Grandes Villes 45 

Marrakech : La Mamounya, par André Chevrillon. . 45 
Rabat-Salé : Un après-midi à Salé, par Jérôme et Jean 

Tharaud .* 55 

Fez : Quelques aspects de Fez, par René Seguy 65 

DEUXIÈME PARTIE 
DU PASSÉ AU PRÉSENT 

Chapitre V. — La Pacification du Maroc, par Roger Homo. 79 

I. Jusqu'au Protectorat 79 

Chapitre VI. — Les Traités 99 

Chapitre VIL — Le Gouvernement Cher ifien et l'Administra- 
tion du Protectorat 107 

Le Sultan et la Maison Chérifienne , 107 

Le Protectorat : Ses principes 113 

Le Maghzen Chérifien 116 

L'Administration française 124 

A. La Haute Administration du Protectorat 124 

B. Les Services français de Contrôle 126 

C. Services chérifiens à personnel français 131 

Liaison entre l'Administration française et l'Adminis- 
tration chérifienne 136 

Chapitre VIII. — La Pacification du Maroc, par Roger 

Homo 137 

IL Depuis le Protectorat 137 



494 LA RENAISSANCE DU MAROC 

Chapitre IX, — La Politique Indigène, par le Lieutenant- 
Colonel Huot 175 

Chapitre X. — Justice. Enseignement. Beaux- Arts. Santé et 

Hygiène publiques 185 

La Justice française, par P. Dumas 185 

La Justice Indigène ! 191 

L'Enseignement, par G. Hardy 198 

Les Monuments Historiques ^ 208 

Arts indigènes et Musées, par P. Ricard 211 

L'Archéologie Romaine au Maroc,par Louis Châtelain. 216 
Services de la Santé et de l'Hygiène publiques, par le 

D r Mauran 224 



TROISIÈME PARTIE 
LES BASES DE L'AVENIR 

Chapitre XL — Les Finances Publiques, par F . Piétri ... 233 

Chapitre XII. — Les Voies de Communication 242 

Les Ports 215 

Les Routes 2C0 

Les Chemins de fer 20-i 

Les Chemins de fer à voie normale 269 

QUATRIÈME PARTIE 
DU PRÉSENT A L'AVENIR 

Chapitre XIII. — L'Agriculture 281 

La Colonisation, par André Leroy 281 

L'Élevage, par Th. Monod 294 

Note sur la production agricole 307 

Chapitre XIV. — Le Commerce, par Ch. Avonde 311 

Chapitre XV. — L'Industrie, par Ch. Avonde 335 

Chapitre XVI. — La Représentation Officielle et Economique 

du Maroc en France . 347 

Chapitre XVII. — Les Mines 331 

Chapitre XVIII. — L' Urbanisme au Maroc 361 

Chapitre XIX. — La Vie Sociale 395 



TABLE DES MATIERES 49; 



APPENDICES 

Chapitre X 

i. — Les Monuments historiques: Description des princi- 
paux monuments, par Pauty 407 

Chapitre XII 

IL — Les chemins de fer militaires 421 

III. — Le Service des Postes, Télégraphes et Téléphones . . . 427 

Chapitre XIII 

IV. — L'Agriculture : Description des Régions naturelles du 

Maroc 434 

V. — Les Forêts du Maroc, par L.- J . Boudy 461 

Chapitre XIV 

VI. — Poids et mesures. — Lignes de Navigation , 486 

Chapitre XV 
VII.-Tableau d'ensemble des Industries européennes (1921). 489 




** IMPRIMÉ ** 
SUR LES PRESSES 
DE MARC TEXIER 
* * A POITIERS * * 



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BINDINGSECT. MAY 12 1972 



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324 

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